CHAPITRE XXÏV
l.e pape, pour éviter de reconnaître Joseph comme roi de Xaples, met en avant les anciens droits de suzeraineté du saint-siége à l'égard de la couronne des Deux-Sicile?. — Maladrcçse de cette démarche. — Elle irrite profondément l'empereur. — Il rappelle de nome le cardinal Fesch — Consalvi songe à quitter volontairement la secrétairerie d'État. — Audience de congé du cardinal Fesch et scène violente entre le pape et lui. — Nouvelle réunion du sacré collège. — Refus péremptoire des demandes de l'empereur, malgré les insistances de Caprara.— Consalvi, en faisant part à Paris du refus du sacré collège, annonce sa démission.
Joseph, devenu à peu près maître de toute la partie continentale du royaume des Deux-Siciles, avait officiellement reçu de son frère le titre de roi de Naples. Le 23 avril 1806, le cardinal Fesch avait notifié cet avènement au ministre de Sa Sainteté. La communication du ministre de France était rédigée de ce style hautain et passablement déclamatoire, dans lequel se complaisait alors la diplo matie impériale ; les termes en étaient cilculés de ftiçon à inquiéter et îi blesser la cour de Rome.
« Le trône de Na|)les ayant vaqué à la suite d'une peine encourue par la plus scandaleuse peifidie dont les annales
des peuples aient jamais fait mention, et Sa Majesté s'étant trouvée dans le nécessité de soustraire ce pays et VllaVie entière aux fureurs d'une cour insensée, elle a jugé convenable à sa dignité de confier la destinée de ce pays qu'elle chérit h un prince de sa maison. Le soussigné ne doute pas que le gouvernement pontifical ne voie dans cet heureux événement une nouvelle garantie du système d'ordre, de justice, de consistance, qu'elle a toujours eu à cœur d'établir dans tous les lieux qui sont soumis à son influence, et ne reçoive celte communication comme un nouveau gage des sentiments d'amitié qu'elle se plaît en toute occasion à manifester à Sa Sainteté *. »
Par cette communication, le cardinal Fesch ne demandait pas au Vatican d'une façon officielle la reconnaissance du nouveau roi deNaples ; il avait plutôt l'air de l'attendre de la libre adhésion du saint-père. Le ton comminatoire et presque ironique de cette note, évidemment envoyée toute faite de Paris, ne pouvait qu'être péniblement ressenti par la cour de Rome ; Consalvi y fit quelques jours après, par ordre du saint-père, une courte réponse qui ne manqua pas d'exciter chez l'empereur un véritable accès d'indignation. Dans la note adressée au cardinal Fesch, et qui n'avait que quelques lignes, le secrétaire d'État du
1. Note ilii cardinal Fesch nu rardina Consahi, 23 avril I80G.
siiiiit-siége se bornait à rappeler « les rapports qui depuis tant de siècles avaient toujours existé entre le saint-père et la couronne de Naples, rapports, disait Consalvi, qui ont été constamment observés, nommément, dans les cas de conquête, non-seulement lors de l'établissement d'une nouveHe dynastie, mais aussi au commencement de chaque nouveau règne, rapports qui ne sauraient échapper à la justice et à la pénétration de Sa Majesté Impériale '. »
Quels qu'aient été les motifs qui décidèrent Pie VU et son ministre h rappeler en cette délicate circonstance les droits de vassalité que, depuis des temps fort reculés, le saint-siége prétendait exercer sur la couronne de Naples, nous croyons qu'ils furent malheureusement inspirés en y faisant cette trop claire allusion. Ils ne consultèrent point assez, celte fois, l'esprit de modération et de prudence qui n'avait poiqt cesse de présider à leurs relations antérieures avec le redoutable chef de l'empire français. Napoléon lait le dernier souverain auquel il fut à propos d'opposer une pareille fin de non-recevoir ; elle n'était pas d'ailleurs en elle-même heureusement choisie. Le saint-père avait eu jusque-là pour lui, non-seulement l'éternel bon sens et la stricte équité, mais aussi le sentiment public, qui, dans nos temps modernes, prend toujours volontiers le
1. Noie (lu caiJinal Consalvi au carJinal Feich, iO avril 1806.
parti du plus faible cou Ire le plus fort, et de l'opprimé contre son oppresseur.
Aussi longtemps qu'en sa qualité de chef de la religion catholique, Pie VII se bornait à défendre énergiquement, contre les exigences de l'empereur Napoléon, les droits qui lui paraissaient en conscience indispensables au maintien de son indépendance spirituelle, il intéressait à sa cause, sans distinction d'opinions, toutes les âmes iières et généreuses. Il compromettait un peu cet avantage le jour où il ressuscitait sans nécessité une prétention discutable et surannée qni n'avait trait qu'à ses droits de prince temporel. Peut-être Pie Vil s'y cnit-il obligé. Telle est en effet la condition, malheureuse suivant nous, faite par les circonstances aux souverains pontifes, qu'en vertu de leur double nature de princes temporels et de chefs d'une auguste religion il leur arrive souvent de sentir de trèsbonne foi leur conscience pareillement engagée, et presque au môme titre intéressée dans des questions qui sont pourtant d'une nature bien différente et de valeur bien inégale. Le mélange, volontaire ou non , la confusion en tout cas inévitable qui, par leur fait et de leur consentement, s'établit entre des objets si complètement dissemblables, ne leur a guère profité dans le passé, et leur sera de plus en plus nuisible dans Tavenir. Il en fut ainsi, ce nous semble, au moment qui nous occupe.
Si le ministre de Sa Sainteté, an lieu d'évoquer des droits anciens, s'était rejeté snr4es circonstances présentes, si, avec les habiles ménagements dont il était capable, il s'était simplement efforcé d'expliquer à l'empereur comment les vieilles relations d'amitié qui le liaient à l'ancienne famille royale de Naples rendaient difficile au saint-père le reconnaître immédiatement les changements survenus dans ce pays, nous sommes bien loin d'assurer que Na[K)léon eût accepté sans déplaisir ou sans humeur les excuses du saint-siége. Il est probable toutefois que ces atermoiements n'auraient pas provoqué de sa part les acerbes et injurieuses récriminations auxquelles donna lieu la question intempestive soulevée par la note de Consahi. Le ministre de Sa Sainteté avait, contre son ordinaire, donné (|uelque prise sur lui en suscitant ceile irritante question. Avec quelle ardeur l'empereur ne se jette-t-il pas aussilot dans la voie qui lui est imprudemment ouverte î
« Faites connaître à la cour de Rome, écrit-il h M. de lalleyrand dans un projet de note que son ministre des relations extérieures a considérablement atténué en le transmettant au cardinal Caprara, faites-lui connaître que je n'ai pu voir qu'avec une extrême surprise la note du ' ardinal Consalvi en date du 26 avril, par laquelle ce cardinal prétend soumettre la couronne de Naples aux soidisant droits du saint-siége... Sa Majesté ne cherche pas
dans l'histoire à connaître s'il est vrai que, dans des temps d'ignorance, la cour de Kome ait usurpé le droit de donner des couronnes et des droits temporels aux princes de la terre ; mais, si l'on trouvait que dans d'autres siècles la cour de Rome a détrôné des souverains, a prêché des croisades, interdit des royaumes entiers, on rencontrerait aussi que les papes ont toujours considéré leur temporel comme ressortissant des empereurs français, et la cour de Rome ne prétend pas sans doute que Charlemagnc ait reçu d'elle l'investiture de son royaume... »
M.de Talleyrand était en même temps chargé de demander péremptoirement la reconnaissance pure et simple du royaume de Naples. A défaut de cette reconnaissance, Sa Majesté ne reconnaîtra plus le pape comme prince temporel...
« Que veut le secrétaire d'État de la cour de Rome? quel esprit de vertige s'est donc emparé d'elle ? et quelle conduite que celle que des hommes profondément méchants et ineptes lui font tenir depuis longtemps ! Il faut le dire, le saint-siége est las du pouvoir temporel... Si cela continue, ajoute l'empereur dans une sorte de post-scriptum, je ferai enlever Consalvi de Rome, et je le rendrai responsable de ce qu'il veut faire , parce qu'il est évidemment acheté par les Anglais. Il verra si j'ai la force de soutenir ma couronne impériale, — appuyez sur ce
mot impériale et non royale, et sur ce que les relations du pape avec moi doivent être celles de ses prédécesseurs avec les empereurs d'Occident '.»
Il n'était pas dans les habitudes de Napoléon de menacer sans frapper, il était plutôt dans ses habitudes de frapper avant d'avoir menacé. C'est pourquoi, pour plus de sûreté, il avait dès le 6 mai donné ordre à son frère, le nouveau roi de Naples, de faire occuper Civita-Vecchia. Dans toutes les opérations militaires, Napoléon faisait un grand cas de la promptitude et du secret. Quand il avait recours à la force, un peu de ruse ne lui répugnait pas à employer, même à l'égard d'une puissance aussi faible que l'était la cour de Rome. Il avait donc pris le soin d'indiquer lui-même à son frère comment il lui fallait procéder. « Ces régiments (deux régiments, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, distraits de rarmée napolitaine), ces régiments marcheront comme pour retourner en Étrurie, et , à la hauteur de Civita-Vecchia, ils entreront dans la place et en prendront possession pour intercepter toute communication avec la mer. Le général qui commandera ces régiments s'adressei'a au vice-roi (le prince Eugène), qui lui expédiera des instructions... Il ne faut aucune pro-
1. Noie à présenter au cardinal Caprara, 16 mai 180G, insérée dans \;i Currespondance de yai/oléuii 1*^, t. .\II, p. 374.