‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 45 sur 83 · Mémoires de iWapolnou, t. IV, p · texte numérisé non relu

Mémoires de iWapolnou, t. IV, p

négociateur du concordat, quoique ses façons de traiter se ressentissent un peu de sa manière de combattre, a témoigné qu'il savait mieux qu'aucun des hommes issus comme lui de la Révolution tenir compte de l'induence que l'ancienne foi avait gardée sur les esprits, particulièrement sur les sentiments des masses populaires.

En affirmant qu'il n'a rien voulu changer aux croyances religieuses de la France nouvelle, Napoléon n'a fait que se rendre justice à lui-même et devancer celle qu'il avait droit d'attendre de l'impartiale postérité. 11 a toutefois beaucoup facilité la tâche de ceux qui recherchent scrupuleusement les mobiles de ses déterminations, lorsque avec la même bonne foi il veut bien convenir qu'en agissant de la sorte, il avait surtout pour but c de dominer les choses spirituelles ». 11 prend enfin la peine de nous révéler lui-même son plan complet quand, sans plus de détour, il a soin d'ajouter que, « pour faire ainsi cadrer la religion à ses vues, il avait surtout compté sur l'infinence des choses temporelles ». Grâce à lui, nous voici en possession de la vérité tout entière. Oh Napoléon la défigure peut-être un peu, sans le vouloir sans doute, c'est lorsqu'il veut nous donner à entendre qu'il avait découvert l'art merveilleux d'influer sur les affaires religieuses « sans s'en mêler », et le moyen plus incompréhensible encore « de les dominer sans v toucher ». N'en déplaise à Tem-

pereur, il s'est, aux jours de sa prospérité, un peu plus mêlé des choses spirituelles qu'à Sainte-Hélène il ne lui a plu de s'en souvenir, et, malgré sa surprenante affirmation, il nous permettra de penser qu'il n'a pas organisé et réglé dans ses États tout le menu détail de l'exercice extérieur du culte catholique, sans avoir touché tant soit peu à la religion, et parfois, quoi qu'il en dise, d'une main assez rude. Qu'ill'ait ou non voulu, la violente étreinte de ce terrible protecteur n'a pas laissé que d'iniliger à l'Église des blessures dont elle porte encore les marques douloureuses.

Il faut être équitable toutefois, et ne pas hésiter à reconnaître que l'empereur n'a été ni le premier ni le seul, parmi les princes de la chrétienté, qui ait cherché ses avantages dans la confusion intentionnellement établie, dans le mélange habilement entretenu des intérêts de l'ordre temporel avec les choses purement spirituelles. Loin d'innover, Napoléon, contre sa coutume, n'a suivi cette fois que les routes les plus battues et les traces de tous ceux qui l'avaient, en France, précédé au pouvoir. Il a pu à bon droit invoquer, pour soutenir ses prétentions, les mémorables exemples de saint Louis, d'Henri IV et de Louis XIV, que dis-je? ceux même de l'Assemblée constituante. Il possédait en outre un titre écrit, tout personnel et tout récent, qui l'armait du droit de s'ingérer dans la

conduite des affaires intérieures de l'Église de France. Quoi de plus étroitement lié, en effet, au gouvernement des âmes, et, pour une Église ayant conscience de la divinité de sa mission, quoi de plus important, de plus délicat, de plus sacré et touchant de plus près aux choses delà foi, que la nomination des évêques, de ces premiers pasteurs chargés eux-mêmes de consacrer les membres du corps sacerdotal et de diriger le troupeau tout entier dans les voies du salut ? En vertu du concordat, la nomination aux évêchés, sauf l'institution canonique réservée au saintpère, appartenait uniquement à l'empereur. Cette immense prérogative, jadis abandonnée sans trop de danger à des "souverains connus par l'ardeur et la sincérité de leur foi chrétienne, Rome, plus fidèle à coup sûr à ses traditions séculaires qu'attentive aux circonstances des temps modernes, n'avait pas hésité à la concéder au. chef de la révolution française. Il est vrai que le fondateur du nouvel empire était animé à l'égard de la religion catholique de sentiments de bienveillance ; mais, au vu et au su de tous, daprès ses propres actes et ses propres paroles, aux yeux de l'Église elle-même, mise hors d'état d'entretenir à ce sujet la moindre illusion, Napoléon n'eu demeurait pas moins avant tout un politique de profession, un simple philosophe et un libre penseur.

De semblables transactions, si positives et si formelles

que puissent être les réserves qu'on prétend y attacher, si nombreux et si épais que soient les voiles dont on se figure les entourer, nuisent nécessairement au prestige de la religion qui les a reconnues nécessaires. Pour le public de nos jours, juge sommaire, plus que froid, et, par suite de sa froideur, volontiers difficile en ces matières, toute puissance spirituelle se trouve singulièrement compromise qui, par prudence humaine et par des considérations tirées de sa situation passagère, a été conduite à céder quelque chose des attributions qui lui sont propres, à souffrir un partage quelconque dans ]\ mission qui lui est particulièrement dévolue, à c;ipituler enfin, si peu que ce soit, sur l'essence des choses qui conslituent le fond même de son autorité. Avec l'empereur plus qu'avec tout autre, ce danger était immense. Ce n'est pas, tant s'en faut, que Napoléon sq complut à afficher publiquement sur les sujets religieux des opinions légères, scabreuses ou seulement malsonnantes. Loin de là, il était depuis son avènement à l'empire sous l'influence d'idées toutes différentes, et le pire moyen de lui faire sa cour était de professer l'athéisme aux Tuileries, comme faisaient encore d'anciens adeptes de la secte philosophique. Volontiers il provoquait à ce sujet la discussion, et, dans les controverses animées qu'il se plaisait à soutenir contre C.ibanis, Monge et de Lalande sur les preuves de l'existence d'un Dieu tout

1 personnel, il se vantait volontiers de savoir trouver réponse

I à tous leurs arguments. Quant aux plaisanteries inconve-

; nantes sur les dogmes particuliers au christianisme, il

i les avait en aversion, et traitait fort déiaigneusement les

I beaux esprits attardés qui se les permettaient devant lui.

Au fond, il était déiste avec une nuance de respect invo-

j lontaire et de prédilection avouée pour la religion catholi-

; que. Lorsque son ambition politique ou ses intérêts per-

I sonnels n'étaient pas en jeu, il était naturellement impar-

i tial et sincèrement tolérant.

Le péril que l'Église courait en contractant avec

I Napoléon une trop étroite alliance n'était pas celui de voir

I sa dignité extérieure compromise par les procédés osten-

I sibles ou par le langage officiel du chef de l'empire fran-

I çais. L'habile négociateur du concordat, qui avait pris

i soin de rétablir toute l'ancienne hiérarchie du clergé de

' France, était doué d'un sens politique trop sûr, il avait,

' sauf quelques éclairs de violente passion, un goùl trop fin

I des convenances, et par-dessus tout le sentiment trop

1 profond de la vraie grandeur, pour songer à prendre dans

I ses rapports publics avec les membres de ce clergé une

I attitude et des façons qui n'auraient pas eu un cachet

marqué de respect, de bienveillance et d'affection. Les

communications adressées par Napoléon aux évêques de

l'Empire et ses lettres personnelles, rédigées le plus

souvent par la plume savante de son ministre des cultes, M. Portails, ne le cédaient en rien, pour le décorum de l'accent et pour l'aménité des formes, aux documents autrefois émanés de l'ancienne aumônerie royale. L'étiquette, plus que jamais en faveur aux Tuileries, avait été rétablie au profit des dignitaires de l'Église aussi bien que des autres fonctionnaires de l'Empire. Les membres du clergé avaient été tout naturellement invités à reprendre dans les salons de Saint-Cloud et de la Malmaison le droit de préséance dont, au temps de Louis XIV, ils étaient en possession dans les grands et les petits cabinets de Versailles. Un peu de surprise se lisait bien sur les visages des anciens officiers de l'armée d'Italie, lorsqu'à la suite de quelque lointaine mission ou d'un séjour prolongé dans les camps, venant à Paris saluer le souverain nouveau au milieu des splendeurs de sa cour, ils voyaient les cardinaux de l'Église romaine passer devant les maréchaux de l'Empire, et leurs propres généraux céder le pas à de simples évèques. L'empereur, on ne peut trop le redire, mettait alors en effet sa plus constante application à satisfaire le clergé français et à se l'attacher, sinon par tous ses actes, au moins par ses témoignages réitérés de bienveillance et ses marques habituelles de déférence et d'égards. Si les attentions courtoises et les paroles obligeantes d'un prince qui, d'ordinaire, n'en était

pas prodigue, devaient suffire à lui assurer l'affection des membres d'une Église, certes l'empereur avait un droit particulier au dévouement des évêques et des curés de son empire. Il y avait toutefois de sa part une condition tacite à la continuation de ces bons procédés et à la durée de cet heureux accord. Il en était du clergé français comme de toutes les autres puissances de ce monde, devenues, fût-ce pour un moment, les auxiliaires de Napoléon. 11 avait dû, lui aussi, accepter un sous-entendu dont peutêtre quelques-uns de ses chefs n'avaient pas pleine conscience. Jamais, en effet, l'impérieux chef de la France n'avait signé d'aUiance sans prétendre en recueillir exclusivement tous les bénéfices. C'était coutume à lui de se faire d'avance et de sa propre main la part du lion. A lui seul il réservait le droit d'interpréter en dernier ressort les clauses insérées dans le commun contrat. Quelques difllcultés venaient-elles à surgir, au lieu d'un allié et d'un égal, c'était un maître, et le plus exigeant des maîtres, que ses associés d'un jour rencontraient avec effroi devant eux. Telle a été, de 1800 à 18U, l'histoire de la plupart des cabinets de l'Europe. Pareil sort attendait le clergé français.

Une distinction reste à faire, et, sur ce chapitre des choses religieuses comme en toute autre matière, il ne ser-ait pas étiuitable de confondre les mesures prises pen-

dant les premières années du Consulat avec les procédés qui marquèrent la dernière phase de l'Empire. Nonseulement la différence est énorme entre les façons d'agir de Napoléon à ces deux époques, mais il est facile de découvrir dans les mobiles mômes de sa conduite à l'égard du clergé une sorte d'opposition et presque de contraste. Au lendemain de la signature du concordat, lorsqu'il avait eu à choisir soixante évoques pour les mettre à la tête des nouveaux diocèses, le premier consul, on s'en souvient, avait eu soin de consulter les personnes les plus sages et les plus compétentes. Ces nominations, faites en vue de la paix de l'I^lglise et du bien de la religion elle-même, avaient été la plupart très-heureuses. Elles avaient paru dictées par un suffisant esprit d'impartialité. Cependant, si la balance avait penché d'un côté, c'était plutôt en faveur de cette partie du clergé qui, n'ayant pas émigré, avait paru prendre plutôt parti pour les idées qui avaient prévalu en 4789. Napoléon, comme nous l'avons précédemment'établi, avait même attaché le plus grand prix h triompher des répugnances du saint-siége pour faire entrer au sein du nouvel épiscopat un certain nombre d'anciens constitutionnels. Nous avons exposé les motifs de cette préférence du premier consul, et lui-même a pris le soin de les inscrire presque à chaque page de sa correspondance de celte époque. Us lui avaient (Hé inspir(''s par

une juste appréciation des circonstances du moment et du mouvement de l'opinion publique. Il avait trouvé juste et prudent, au moment où il rétablissait pour le nouveau clergé de France des positions si considérables, d'y appeler, sinon exclusivement, du moins de préférence et en grande majorité, les prêtres qui, au péril de leurs jours, s'étaient fait un devoir, de rester intrépidement à leur poste, et n'avaient pas, en quittant le sol national, consenti à séparer un instant leur sort de celui de la

ommune patrie.

Une autre considération exclusivement personnelle, à laquelle l'intérêt public n'avait aucune part, ressort également des mémoires et des lettres de Napoléon, et ne laissa pas que d'influer aussi beaucoup sur la nature des

lioix qui suivirent la publication du concordat. Le premier consul, agitant secrètement dans sa pensée les problèmes de l'avenir, avait été amené à supposer que, s'il

ievait un jour mettre sur sa tète la couronne de France, il trouverait de plus favorables dispositions, un plus cordial et plus sûr appui chez les ecclésiastiques qui, durant le cours de nos discordes passées, avaient déjà rompu avec les princes de la dynastie qu'il aspirait dès lors à remplacer. Il avait bien, non sans quelque hésitation, après avoir pris à leur égard toutes les précautions imaginables et réclamé de leur part des ga^jcs parliculiers de soumis-

sion, choisi aussi quelques évêques parmi les ecclésiastiques émigrés et dans le groupe même de ceux qui, réfugiés en Angleterre, avaient ainsi paru contracter de plus récentes et de plus étroites" liaisons avec la famille des Bourbons. La politique, une politique aussi avisée que clairvoyante, avait eu comme d'habitude la part principale dans ces dernières nominations, d'ailleurs assez peu nombreuses. Avec cette merveilleuse sagacité qu'à cette époque de sa vie la passion n'avait pas encore obscurcie, Napoléon avait parfaitement compris qu'un clergé recruté dans un camp trop étroit, choisi par le chef de l'État dans des vues manifestement égoïstes et pour des fins évidemment ambitieuses, manquerait à la fois de dignité et de poids auprès de la nation et serait dans ses mains un instrument peut-être un peu plus docile, mais en revanche très-inefticace. La raison et le bon sens l'avaient donc emporté en cette occasion sur la prédilection et le goût. Il ne devait pas en être ainsi longtemps.

Après son élévation au trône, après le sacre surtout, les dispositions de l'empereur changèrent complètement et pour ainsi dire du tout au tout. A peine eut-il l'occasion, hélas! trop fréquemment offerte, de découvrir à quel point le clergé français était au fond sans convictions politiques, et avec quelle faciUté, sans de grands frais, moyennant quelques vagues avances, les ecclésiastiques les plus

engagés envers l'ancien ordre de choses pouvaient être soudainement ralliés au nouveau régime, qu'on le vit, dans le choix de ses évêques, prendre le contre-pied de la voie qu'il avait jusqu'alors suivie et renverser l'ordre de ses préférences. Au lieu des anciens constitutionnels tombés tout à coup en disgrâce, il se mit à rechercher, pour les élever aux premières dignités de l'Église, les ecclésiastiques que leur naissance, leur position sociale, leurs opinions avérées et leurs antécédents bien connus auraient naturellement désignés, si la Révolution n'avait pas eu lieu, au choix du prince dont il occupait alors la place. A coup sûr, nous sommes loin de prétendre qu'à partir du jour de son élévation à l'empire Napoléon n'ait plus fait que des choix de cette nature. Encore moins voudrions-nous donner à entendre qu'il se soit laissé aller à des nominations fâcheuses en elles-mêmes ou seulement malséantes. Il n'y a rien de semblable à lui reprocher. Pendant les deux périodes d'ailleurs si distinctes de sa prodigieuse carrière, et qui sont comme séparées en parties dune durée presque égale par la cérémonie du sacre, jamais Napoléon n'a, de propos délibéré, appelé à l'épiscopat des sujets qui en fussent posiiivement indignes. A défaut d'autres motifs plus relevés, il était un politique trop habile pour se passer en ce genre aucune de ces fâcheuses tantaisies dont les souverains les plus re-

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