‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 46 sur 83 · II · texte numérisé non relu

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nommés de l'ancienne dynastie, ceux-là niênies auxquels il prenait parfois plaisir à se comparer, les Henri IV et les Louis XIV, n'avaient pas toujours réussi à éviter le scandale. Si l'ambition de Napoléon était grande, elle était en même temps éminemment sagace. Même à l'époque fatale où le bon sens et la haute raison eurent cessé d'inspirer ses résolutions quotidiennes, l'empereur continua de garder encore dans le choix des évoques une certaine mesure de bon goût, d'à-propos et de convenance.

C'était surtout quand il s'agissait d'aller prendre quelqu'un au milieu de la foule pour l'élever au-dessus du niveau commun et lui conférer d'importantes foncticrs que Napoléon savait le mieux, quand la passion ne l'aveuglait pas, tirer parti de son incomparable discernement et de sa prompte et lucide connaissance des hommes. Plus il prévoyait dans l'avenir de difficultés possibles avec Rome, plus il lui semblait important de ne présenter à l'institution canonique dif souverain pontife que des évoques contre lesquels il fût difficile d'élever aucune objection fondée. Comme en ses meilleurs jours, l'empereur continua donc h recruter l'épiscopat parmi les membres du clergé que recommandaient à l'estime publique la sagesse de leur attitude, la' pureté, de leurs moeurs et l'étendue de leur savoir. La docilité présumée du caractère, le penchant supposé à s'attacher au nouvel ordre de

choses et à la pei"sonne du maître, restèrent, ainsi que par le passé, au nombrL* des qualités indispensables; seulement, et c'était en cela que consistait le changement, le mérite et les droits n'étant pas trop inégaux, les prédilections se portèrent dorénavant du côté de ces mêmes ecclésiastiques naguère tenus systématiquement à l'écart ; et ceux-là désormais avaient le plus de chances de devenir cardinaux, évêques, ou de faire partie de la chapelle de l'empereur, qui appartenaient aux familles les plus aristocratiques de l'ancienne France. Si cet avantage leur manquait, c'était maintenant, pour les candidats, un litre presque égal à la faveur de Napoléon que d'avoir eu occasion de témoigner, dans quelque circonstance solennelle, une grande aversion pour les principes professés pendant le cours de la révolution française. Quiconque prendra la peine d'ouvrir les alraanachs de 1806 à 1814, au chapitre de l'Église de France et de la grande aumônerie, pourra y voir figurer, parmi les évêques de récente cré ition, une suite de personnages qui, au plus beau temps de la monarchie, n'auraient en rien déparé l'ancienne feuille des bénéfices. S'il y découvre aussi d'autres noms moins aristocratiques, c'est qu'en dehors de leur valeur personnelle, le plus souvent considérable, ceux qui les portaient avaient été indiqués au choix du souverain par des circonstances particulières de leur vie (jui les rattachaient, eux aussi.

à l'ancien régime, devenu si inopinément à la mode dans la nouvelle cour.

Parmi les hôles habituels du palais impérial, ceux qui étaient le plus initiés aux secrets de leur maître étaient en mesure de se raconter les uns aux autres comment M de Boulogne avait été, de préférence à tant d'autres, désigné pour l'évêché de Troyes. Le public s'imaginait volontiers qu'il s'était attiré cette faveur par sa renommée incontestable de savant théologien et d'éloquent orateur; mais à la cour on savait parfaitement qu'il devait surtout sa nomination à certains incidents de sa carrière ecclési isti que. Ce qui l'avait servi le mieux auprès du chef de l'État, c'était d'avoir autrefois remporté le prix décerné par l'Académie française pour le meilleur éloge de saint Louis; c'était d'avoir prononcé devant l'ancienne cour l'oraison funèbre du dauphin, fils de Louis XV ; c'était enfin l'honneur d'avoir prêché avec éclat les derniers sermons de carême qu'ait entendus aux Tuileries l'infortuné Louis XVL Parmi les notabilités du clergé français, nul n'était, à coup sûr, — soit par l'éclat de sa naissance, soit par la générosité connue de ses opinions, soit par la modération de son attitude, qui ne s'était jamais démentie pendant toute la durée de l'Assemblée constituante, soit enfin par ses talents personnels, — plus naturellement désigné à l'attention de l'empereur que le cardinal-archevêque de Bois-

gelin. Au dire des familiers, son mérile principal au veux de Napoléon avait toutefois été la grande situation qu'il avait jadis occupée dans l'ancienne cour. S'il avait été désigné pour monter en chaire à Notre-Dame le jour de la publication du concordat, c'est que, vingt-cinq ans auparavant, il avait eu la bonne fortune de prêcher, aux grands applaudissements de l'assistance charaiée, le sermon du sacre de Louis XVI. Napoléon aimait et recherchait ces rapprochements singuliers; s'ils affligeaient tant soit peu les âmes déUcates, ils semblaient au contraire ajouter pour lui aux joies du triomphe.

Par caprice, par calcul si l'on veut, en tout cas avec une assurance à laquelle la vanité n'était pas absolument étrangère, tandis qu'il ouvrait largement les rangs de son année aux fils des grandes familles, tandis qu'il prenait plaisir à replacer sur les bancs de la nouvelle magistrature d'anciens membres du parlement, tandis qu'il nommait de préférence aux charges de son palais les descendants des nobles maisons qui en avaient jadis occupé de semblables sous la dynastie déchue, l'empereur éprouvait une satisfaction égale et peut-être plus raflinée encore à poser le chapeau de cardinal ou la mitre d'évêque sur la tète de personnages qui n'auraient pas été jugés indignes de les recevoir de la main des successeurs de saint Louis et de Henri- IV. Le bel air, la bonne tenue, les façons à la fois

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simples et respectueuses, dégagées et polies de ce monde un peu à part qui avait naguère fréquenté les salons de Louis XVI à Versailles, qui avait été, sur le pied de la familiarité, admis par Marie- Antoinette aux fêtes du Petit- Trianon, plaisaient infiniment à l'empereur. Le ton de l'ancienne bonne compagnie française, qui pourtant n'était pas tout à fait le sien, ne laissait pas d'exercer un grand charme sur cet homme extraordinaire, le plus souvent livré aux continuels soucis de son absorbante ambition, si distingué toutefois d'esprit et naturellement sensible à toutes les élégances. Il ne lui était pas désagréable de voir ces recrues d'un nouveau genre, s'éiigeant à sa cour en professeurs de belles manières, donner aux hommes et aux femmes de son entourage ce vernis d'urbanité qui, malgré leurs etforls, faisait encore un peu défaut aux membres de la cour nouvelle. Rien ne le divertissait plus que de surprendre ses anciens compagnons de bivac, les officiers de l'armée révolutionnaire d'Italie et les membres de nos vieilles assemblées démocratiques, lorsque, devenus, grâce à lui, maréchaux de Franco, sénateurs, conseillers d'État ou députés au Corps législatif, ils s'étudiaient, courtisans de fraîche date, à copier d'inimitables modèles qui, sans se donner autant de peine, réussissaient mieux, à lui plaire. A ceux (jui lui reprochaient avec humeur et jalousie ces grâces accoi'dées à d'anciens

adversaires, il répondait d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant : « Bail! c'est votre faute; vous n'y entendez rien. Il n'y a ({ue les gens de vieille race pour savoir bien servir. »

Pour être cruel, le mot sorti de la bouche de Naix)léon n'en était pas moins devenu trop vrai à celte épocjue. Quel que fût en effet le rang occupé dans cette immense hiérarchie impériale, qu'on eût héroïquement gagné ses grades dans l'armée ou péniblement mérité un tardif avancement dans l'administration ; que l'on portât soit rhal>it de chambellan, soit la toge du magistrat, soit même la soutane du prêtre, c'était bien de servir qu'il s'agissait en réalité. Sous les régimes libres ou d^ns les monarchies pondérées, les fonctionnaires n'ont au fond de devoirs effectifs qu'envers la nation elle-même, ûctivemenl représentée pjr le chef de l'État. Cette fiction, il y avait longtemps que l'empereur n'en voulait plus. Elle lui avait toujours été insupportable ; il l'avait mise à néant. C'était IK)ur lui-même qu'il entendait réclamer un dévouement sans bornes et des sci'vices tout personnels, qu'on devait tenir continuellement à sa disposition sans réserves et sans réticences. Poiit d'exception pour les évêques. Ils étaient liés à son égard par des obligations toutes pareilles à celles qui étaient si étroitement imposées aux autres dignitaires de son empire. S'il n'était pas donné à tous.

comme par exemple à l'abbé Bernier, évèque d'Orléans, d'être indifféremment employé aux affaires de la politique, même à celles qui par leur fâcheuse nature semblaient devoir répugner le plus au caractère sacré d'un ecclésiastique, ils étaient tous également tenus à se rendre aussi utiles et aussi agréables que possible. La moindre des attentions par lesquelles ils devaient reconnaître la faveur dont ils avaient été l'objet consistait à ne jamais laisser échapper une occasion de vanter Ks bienfaits du gouvernement impérial et de louer hautement son chef. A cet égard, rien de vague ni d'indécis. Les invitations que Napoléon ou ses ministres adressaient directement aux membres du clergé, afin qu'ils n'eussent garde de négliger cette partie essentielle de leur mission, étaient aussi fréquentes qu'impéralives. Ils prenaient même soin d'entrer, de peur que la louange ne vint à s'égarer, dans plus de détails qu'à première vue un pareil sujet ne semblerait devoir en comporter. Les évêques se trouvaient ainsi complaisamment garantis contre toute chance possible d'erieur, et les plus zélés ou les moins inventifs se contentaient de développer en l'exagérant le thème qui leur avait été fourni d'avance.

Cette révélation des dispositions réebes de l'empereur à l'égard du clergé ne causera d'étonnement qu'aux personnes trop faciles à tromper qui. de parti pris, préfèrent

s' eu tenir toujours aux. apparences ; mais partout, principalement en France, que le nombre en est grand ! Parmi les prêtres en particulier, combien y en a-t-il encore aujourd'hui qui, pour juger des sentiments véritables de Napoléon I", n'ont jamais pris connaissance d'autre chose que des lettres d'apparat solennellement adressées par loi aux évèques, des réponses qu'il a faites en public à leurs harangues complimenteuses, ou bien des conversations à effet que, pendant le cours de ses voyages à travers la France, le chef de l'État croyait bon d'entamer de temps à autre avec les députations decclésiastiques qui se pressaient de toutes parts sur son passage Ces candides serviteurs de Dieu nous permettront de le. leur dire, avec d'autant plus de respect que cette ingénue confiance dans toute parole sortie de la bouche d'un chef d'empire provient de leur honnêteté même, ce sont là de pauvres sources d'informations. Napoléon I" a pris soin de les avertir luiniéine qu'il fallait se garder de prendre trop au sérieux et trop au pied de la lettre ce qu'il lui arrivait de dire en de pareilles occasions. Ne jamais faire entendre qu'un langage poli, digne et bienveillant aux plus humbles membres d'une Église jouissant de la considération générale a toujours été l'une des préoccupations habituelles de tous les souverains ayant, si peu que ce fût, le sentiment des convenances et de leur propre dignité. Napoléon allait plus

loin. 11 trouvait avantageux et partant licite d'emprunter aux prêtres de rÉglise catholique auxquels il avait à s'adresser l'accent propre à leur croyance religieuse, quoique cette croyance ne fût pas la sienne, et par la seule raison que cela servait à ses desseins.

Nous n'inventons rien : à l'époque même dont nous nous occupons, l'empereur s'appliquait précisément à développer celt(î savante théorie dans sa correspondance avec le roi de Naples, celui de ses frères auquel il était en ce moment en train de donner les plus singulières leçons de gouvernement. « Puisque vous voulez, lui (;crivait-il, que je vous parle de ce qui se fait à Naples, je vous dirai que je n'ai pas été content du préambule de la suppression des couvents. Pour ce qui regarde la religion, il faut que le langage soit pris dans l'esprit de la religion et non dans celui de la philosophie. C'est là le grand art de celui qui gouverne.. . Le préambule de la suppression des moines aurait été bien, s'il avait été dans le style des moines... Je vous dis cela comme principe général... Les hommes supportent le mil lorsqu'on n'y joint pis l'insulte... Vous savez d'ailleurs que je n'aime pas les moines, car je les ai détruits partout*. »

Napoléon n'avait pas contre les cardmaux et les uvè- •

1, LiUire lie Napoiioti au roi doiN'aplcs, Fiiikesleiii, [i avril IH07.

ques cette répugnance instinctive qu'il n'a pas cessé lie manifester en effet contre les ordres religieux, dont il a presque toujours parlé comme étant à tout le moins fort inutiles. Il nous est pourtant facile de voir par des lettres adressées à un autre membre de sa fiimiile, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, quelle sorte de qualité il appréciait avant tout chez les personnages qu'il destinait ;i occuper dans la hiérarchie ecclésiastique ces positions !i)inentes qui pouvaient exercer à 'son profit ou à son

■triment une si grande influence. « Mon fils, lui écrit-il, laites-moi connaili e votre opinion sur les remplacements à faire des évêchés vacants. Il faudrait y nommer des [trèlres qui me fussent très-attachés, sans aller chercher '' vieux cardinaux qui, dans des événements, ne nous

conderaient pas'. »

C'était afin d'être bien secondé dans sa tâche de chef de -.ijuvernemi nt, c'était pour se mieux ménager l'appui si utile à ses yeux des membres de Tépiscopat qu'après chacune des victoires remportées sur ses ennemis, quels qu'ils fussent, l'empereur n'avait rien de plus pressé que (l'écrire aux archevêques et aux évoques de son empire et de leur demander, dans les termes les plus édifiants, de vouloir bien remercier en son nom le Dieu des batailles de

1. Lettre de Napoléon au prince Rngènf, Paris, 17 février 1806.

la proleclion éclatante qu'il avait daigné accorder à l'effort de ses armes '. Ces Te Deum étaient en général accompagnés, soit d'un discours prononcé par l'évèque dans sa cathédrale, soit d'im mandement qu'il adressait à tous les curés du diocèse. Le ministre des cultes, parfois l'empereur lui-même, ne dédaignaient pas de fournir en de pareilles occasions le canevas des discours ou des mandements épiscopaux. Les Russes étaient-ils pour le moment les adversaires de l'empereur , on ne manquait pas d'insister sur les croyances schismatiques de ce peuple, qui ne reconnaissait pas la suprématie du pape et n'avait pas regardé à se séparer de l'antique communion des fidèles. On recommandait surtout aux premiers pasterrsde l'Église de France d'entretenir soigneusement la haine de leurs ouailles contre les sujets de la protestante Angleterre. Les évoques de la Vendée et des déparlements de l'Ouest étaient plus souvent et plus fortement que les autres invités à se répandre en invectives contre les odieuses machinations de la perfide Albion, probablement parce qu'à une époque encore récente, pendant le cours de nos troubles civils, les habitants de ces contrées avaient entre-

1. Voir dans les correspondanccis de Napoléon i" les lullres adressées aux archevêques et évoques de son empire, in date des 18 ocloLre, — 3 décembre 1805, — 31 décembre 1806 . — 17 juin 1807.

tenu des relations passagères avec le gouvernement de la Grande-Bretagne. « MonsieurPorialis, écrivait l'empereur à son ministre des cultes, il serait convenable, surtout dans la Bretagne et la Vendée, si quelque évêque prenait cela sur lui, qu'il fit un mandement pour faire connaître les persécutions qu'éprouvent les catholiques d'Irlande et recommander de faire des prières pour nos frères les catholiques persécutés d'Irlande, et jwur qu'Us jouissent de lu liberté des cultes. Il -faudrait pour cela prendre connaissance de tout ce qui s'est passé sur ce sujet, et que vous en fissiez un bel article pour le Moniteur, qui pût servir de texte au mandement '. » Nous n'avons point entendu dire qu'aucun évêque de France ait jamais osé ne pas tenir compte de ces pressantes recommandations auxquelles le chef de l'État savait bien se garder de donner la forme d'un ordre exprès, mais dont il surveillait de l'œil le plus jaloux la stricte exécution. Les exigences de Napoléon étaient si impérieuses sur ce point, sa méfiance si bien connue, que les évèques naguère réfugiés en Angleterre, et qui y avaient vécu pendant de longues années des subsides du gouvernement britannique, ne se crurent point dispensés pour cela d'obéir à la consigne impériale. Plusieurs même, sans doute afin de racheter

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