‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 47 sur 83 · Lellre de l'empereur à M. Portails, 21 avril · texte numérisé non relu

Lellre de l'empereur à M. Portails, 21 avril

un passé qui les gênait, mirent un zMe habile peut-être, mais en tout cas fort peu chrétien, à se vouloir particulièrement distinguer par la violence de leurs déclamations. Il ne suffisait pas, d'ailleurs, de maudire du haut de la chaire les ennemis de la France; il fallait aussi la faire continuellement retentir des éloges de son glorieux chef. Quand on parlait de lui, la froideur n'était pas de mise ; une certaine réserve dans la louange donnait même lieu h des avertissements . Sur ce point encore, les témoignages contemporains ne font pas défaut. « Il faut louer davantage l'empereur dans vos mandements, » disait un jour M. Real, préfet de police, à M. de BrogHe, évéque d'Acqui,puis de Gand, homme d'ancien régime, doué d'esprit, de savoir et de tact, qui, justement afin de se tirer des embarras qu'il prévoyait sans doute, avait, à propos de la naissance du roi de Rome, reproduit textuellement les vœux formés par Bossuet pour l'un des petits-fils de Louis XIV. Il paraît que cela n'avait pas été jugé suffisant. « Donnez-moi donc la mesure, demanda le prélat étonné. — Je ne la sais pas. — Est-ce que je devrais en dire autant que tel de mes confrères dont les flatteries déplaisent même à l'empereur par leur énormité? — Ce serait trop, ce serait trop, répondit en riant M. Real. — Alors, monsieur, donnez-moi exactement, je vous prie, la dose de la louange, afin que je puisse toujours l'atteindre s.ans ja-

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mais la dépasser •. » Le préfet de police resta court et ne donna point cette mesure à révêqiie de Gand.

iVapoli'on. supérieur par tant de côtés à tons les despotes, avait cela de commun avec eux tous, qu'il entendait ne supporter aucune critique venant de ceux dont il provoquait les éloges. L'habitude de foire lire par les curés' dans les églises et quelquefois même au prône les bulletins de l'armée s'était peu à peu établie sans ordre précis de l'empereur. Le ministre des cultes, M. Portails, et le duc d'Otrante, ministre de la police, s'étaient entendus à ce sujet, pensant se rendre ainsi agréables au maître. Napoléon d'abord n'avait eu ni objections ni scinipules : mais, plus tard, à la suite des journées quelque peu indécises qui précédèrent l;i victoire éclatante d'Austerlitz, il fut viveilfent frappé des inconvénients qu'au point de vue politique celte mesure pouvait avoir. « Je ne trouve point convenable, écrit-il au duc d'Otrante, cette lecture des bulletins dans les églises. Elle n'est propre qu'à donner aux prêtres plus d'importance qu'ils ne doivent en avoir, car cela leur donne le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises nouvelles, ils ne manqueront pas de le tiùre... Il faut laisser tomber cela. M. Portails a eu trèstort décrire sa lettre sans savoir si c'éUiit mon inten-

1. Lettre de l'al)l)é de Broglie, évèqiie de Gand. à M. le comleile CtiauVelia, cunseiller d'Élat, 11 septembre 1810.

tion'. » Quelques jours après, il revient encore sur ce sujet : «... Je vous ai déjà fait connaître que je ne désirais pas qu'on fit sortir les prêtres de leurs fonctions et qu'on leur donnât trop d'importance civile. En général, il ne faut point se fâcher ni discuter, surtout avec les prêtres, lorsque cela n'est point d'une nécessité absolue ; il faut les maintenir dans leurs limites. C'est un grand mal de leur faire senlir qu'ils ont une importance politique 2. »

Pour son compte, surtout depuis la guerre qu'il venait de mener à si glorieuse fin au milieu des populations trèscatholiques de l'Autriche et de la Bavière, l'empereur, peu désireux d'augmenler en France l'importance politique des prêtres, était en même temps très-frappé de l'influence que le clergé était naturellement appelé à exercer sur les habitants de la campagne, sur cette classe immense de citoyens simples, honnêtes etjjraves, parmi lesquels se recrutaient principalement les plus solides instruments de sa puissance, c'est-à-dire les soldats de son armée. 11 était donc plus que jamais décidé à tâcher d'agir indirectement sur eux par l'intermédiaire de leurs évêques et de leurs curés. Pour mieux y réussir, il était loin de vouloir respecter, en ce qui le concernait lui-même, ces limites un

1. Lf>ltre c](> l'empereur Napoléon ]«' à M. Fouché, Schœnltrunn, 3;i décpmbre ISO.'i.

2. I. élire de l'empereur h M. Fouché, Municli, 4 janvier lk)6.

peu confuses qui séparent la puissance civile du pouvoir spirituel, et dont il était si effrayé de voir sortir, si peu que ce fût, le clergé français. S'il repoussait absolument l'ingérence des prêtres dans les affaires de l'État, il ne lui semblait ni fâcheux ni choquant que l'État se mêlât un peu des choses du sanctuaire. Le choix des évèques, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, dépendait uniquement de lui, en vertu même du concordat. Ce n'était pas assez : il désirait avoir aussi la main sur la nomination des vicaires généraux, des chanoines et des curés de première classe. Il avait imaginé à cet effet une combinaison ingénieuse par laquelle les ecclésiastiques ne pouvaient être promus à ces fonctions d'une nature toute spirituelle, s'ils n'avaient préalablement obtenu des grades dont la collalion exclusive devait appartenir à l'université impériale. Ktait-ce la garantie d'une plus grande somme d'instruction et de lumières que l'empereur se proposait d'obtenir lorsqu'il donnait aux membres supérieurs de l'Université la faculté d'ouvrir ou de fermer aux prêtres la carrière des hautes dignités ecclésiastiques? 11 n'est pas interdit d'imaginer qu'une considération de cette nature a dû avoir quelque induence sur lui. Cependant, c'est une supposition toute gratuite. Le malheur veut qu'il ne soit pas le moins du monde question de ce motif dans les notes confidentielles adressées à M. Portails, ministre des cultes, afin de

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lui indiquer la manière dont il faut procéder k l'organisfition des séminaires. L'empereur insiste, au contraire, avec complaisance et beaucoup de détails sur cette autre conséquence de la mesure qu'il a d'avance arrêtée dans son esprit. Ce qui lui en plaît, c'est « qu'un homme qui, pour être prêtre, n'aura été sous aucune autre dépendance que celle de ses supérieurs ecclésiastiques, ne pourra occuper des places de premier rang dans le ministère des cultes que si l'université impériale les lui confère, ce qu'elle pourra refuser, ajoule-t-il immédiatement avec une satisfaction évidente, dans le cas oh il serait connu pour avoir des idées ultramont aines ou dangereuses à r autorité K »

Avoir des idées dangereuses ou seulement de nature à déplaire à l'autorité, voilà ce que chacun à cette époque, les prêtres en particulier, devait éviter à tout prix. Nous avons parlé de la surveillancejalouse que l'empereur exerçait sur les mandements des évêques. Les sermons des simples curés n'échappaient pas davantage à l'attention de ce maître si vigilant, si facile à mécontenter, toujours si prompt à réprimer et à punir. « Faites connaître mon mécontentement à M. Robert, prêtre ûg Bourges, écrit-il b. M. Porlalis. II a fait un très-mauvais sermon au 45 août. » Quelquefois, il s'adresse à son ministre de l'in-

1. Notes pour le ministre clos cultes, Saint-Cloud, 30 juillet 1806. — Correspondance de i\apoléon 1er, f. xill, |>. 13.

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térieiir pour qu'il redresse les ecclésiastiques qui s'écartent, suivant lui, de leurs devoirs. Le plus souvent, ce sont ses commandants de gendarmerie ou, de préférence encore, son ministre de la police, le duc d'Otrante, qu'il charge de surveiller attentivement la minière dont se comportent les membres du clergé français. « L'abbé de Coucy me fait le plus grand mal, écrit-il à M. Lacépède ; il correspond toujours avec ses diocésains. Je désire qu'on fasse arrêter cet homme et qu'on le mette dans un couvent». » Mais les couvents ne tardent pas à lui sembler un lieu de retraite trop peu sûr. a II est instant que vous ayez les yeux ouverts sur le diocèse de Poitiers, écrit quelques jours plus tard Napoléon, s'adressant cette fois à Fouché. Il est en vérité honteux que vous n'ayez pas encore fait arrêter l'abbé Stewens. On dort, car comment un misérable prêtre auraitil pu échapper- î » Son ministre de la pohce avait habituellement la tniiin plus heureuse; alors, son maître lui adressait ses compliments du fond même de la Pologne. « Je vois dans votre lettre du 15 que vous avez arrêté un curé delà Vendée. Vous avez très-bien fait, gardez-le en prison 3.» Est-il besoin de faire remarquer que ces arrestations n'étaient précédées d'aucune enquête ni suivies d'aucun

1. Lettre de l'empereur à M. Lacépède, 2 jnin 1805. i. Lettre de Temperour à M. Fouché. 30 juin 1805. 3. Lettre de l'empereur à M. Foaché, S4 janvier 1807.

jugement? Leur nombre devint plus considérable à mesure que les rapports avec le saint-siége devinrent plus tendus, et c'est ainsi que peu à peu, en France comme en Italie, les prisons se peuplèrent d'une foule de prêtres obscurs. Ils étaient relégués tantôt au donjon de Vincennes, tantôt aux îles Sainte-Marguerite, à Fenestrelle, h Ivrée et dans tous les lieux de détention destinés aux crimes politiques, sans qu'il y eût le plus souvent autre chose à leur reprocher que des opinions suspectes en matière de discipline religieuse, quelques propos inconsidérés ou d'insignifiants délits auxquels ils avaient été imprudemment entraînés par l'excès de leur zèle ultramontain. Ces malheureux, une fois incarcérés, devenaient dangereux à relâcher, car ils auraient été accueillis et choyés comme des martyrs par les partisans enthousiastes de la cause du saint-père, retenu, lui aussi, prisonnier à Savone. On ^ les gardait donc indéfiniment en prison. Tous ces pauvres

ecclésiastiques, dont les noms plébéiens n'ont jamais figuré et ne figureront jamais dans aucune histoire, ou périrent, lorsqu'ils étaient trop âgés, dans les cachots que l'empereur leur avait donnés pour demeure, ou n'en sorlirent qu'après sa chute, quelques-uns sans avoir pu jamais deviner quels motifs particuliers avai<înt jadis motivé leur arrestation. Cependant, ces mesures de rigueur contre les personnes, si efficaces et si multipliées qu'elles fussent, ne formaient

encore qu'une partie du système de "répression qu'avait adopté l'empereur. Il aviiit une trop profonde perspicacité, il connaissait trop l'influence des idées sur la conduite des hommes, il savait trop à quel point la controverse la plus modérée, quand elle est habilement conduite, a chance de fortifier les âmes et de les pousser à l'indépendance, pour ne pas livrer une guerre acharnée aux feuilles religieuses qui n'avaient pas la prudence d'aller chercher directement leur inspiration au bureau administratif chargé par lui de diriger l'opinion publique. En rehgion comme en politique, lorsqu'il fut complètement le maître, il parut tout simple à Xapoléon de s'adjuger le monopole de la parole. « M. Portails m'a fait connaître l'existence de plusieurs journaux ecclésiastiques et les inconvénients qui peuvent résulter de l'esprit dans lequel ils sont dirigés et surtout de la diversité de leurs opinions en matière religieuse. 3Ion intention est en conséquence, écrit-il au duc d'Otrante, que les journaux ecclésiastiques cessent de paraître, et qu'ils soient réunis dans un seul journal qui se chargera de tous leurs abonnés. Ce journal, devant servir à l'inslruction des ecclésiastiques, s'appellera Journal des Curés. Les rédacteurs en seront nommés par le cardinal-archevêque de Paris'. » Ce Journal ilcs CuréSy institué {tar lui et mis

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