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242 L'KGLISE ROMAINR ET LE PREMIER EMPIRE
mière fois qu'il l'aide de sa facile éloquence le ministre des cultes faisait ainsi passer en France des choses dont la cour de Rome était bien loin d'être satisfaite. Pie VU, qui aimait M. Porlalis, à cause de sa sincère piété, était en même temps un peu elfrayé de la supériorité que son habileté à bien dire lui donnait sur le cardinal G:iprara, auquel il persuadait assez facilement tout ce qu'il voulait : Questo ministro delV imperatore e veramente ilpiu (jran parlatore del mundo, disait parfois Pie VIT.
Lorsqu'il lui est donné de correspondre particulièrement avec l'empereur, M. Portails a grand soin de laisser de côté les phrases à effet sur les avantages précieux qui résulteraient pour la religion de l'adoption d'un seul catéchisme dans toute la France. Il n'est pas davantage question de Bossuet dans ses lettres, non plus que de la prétendue identité qui existerait entre le travail de la commission présidée par le ministre des cultes et l'ouvrage sorti des mains du grand évêque de Meaux. En ministre avisé d'un prince dont le temps est précieux, qui n'aime pas les déclamations, peut-être parce qu'il y est passé maître, M. Portails se borne à appeler son attention sur les passages qui regardent directement son pouvoir et sa personne. Dans cette rédaction du nouveau catéchisme, une seule chose lui semble importer véritablement. C'est la façon dont, à propos du (juatriènii' commandement de
Dieu, on y traitera des devoirs des sujets envers leurs souverains. Jadis on ne désipait pas nommément le prince à l'alfection et au respect de ses peuples. N'y a-t-il pas des raisons sérieuses pour déroger à cette règle au profit de l'empereur? >I. Portalis ne Tentretient pas d'autre chose. Voici d'ailleurs sa lettre, datée du 13 février 1806 : « Sire, Votre Majesté avait pensé que la rédaction d'un catéchisme uniforme pour toute la France, ordonnée par la loi du 18 germinal an x, devait être encore différée. Cette intention de Votre Majesté me fut manifestée avant la constitution de l'empire français. Dans ce moment, ces institutions se trouvent établies, et tous les Français ont le bonheur de vivre sous les lois du plus grand des souverains. J'ai donc pensé que le temps était venu de remettre sous les yeux de Votre Majesté la partie du catéchisme relative aux devoirs de tout sujet envers son prince. Déjà on avait présenté, avant le nouvel ordre de choses, divers articles sur cet objet. Ces articles parlaient vaguement de la soumission que l'on doit aux puissances et aux chefs des États d'après la doctrine évangélique; mais il me semble que ces généralités ne suffisent plus. H s'agit d'attacher la conscience des peuples à l'auguste personne de Votre Majesté, dont le gouvernement et les victoires garantissent la sûretétet le bonheur de la France. Recommander en général la soumission des sujets ;i leur souve-
rain, ce ne serait pns, dans l'hypothtse présente, diriger cette soumàsion vers son vérilable but. Le précepte générnl peut suffire dans les temps ordinaires et quand on vit sous un ordre de choses qui existe depuis longtemps; mais, aujourd'hui, le mot « souverain » n'est qu'une expression vague dont chacun pourrait arbitrairement faire l'application selon ses intentions et ses préjugés. J'ai donc cru qu'il était nécessaire de s'expliquer franchement et de rapporter le précepte d'une façon précise à Votre Majesté. Cela ôte toute équivoque en fixant les cœurs et les esprits sur celui qui peut seul et doit réellement fixer les esprits elles coeurs... »
Le soin de diriger la soumission des Français vers l'empereur n'avait pas seul occupé l'intelligence si prévoyante de M. Portiihs, il se demandait s'il ne faudrait pas aussi parler de l'obéissance qui serait également due aux successeurs légitimes de Napoléon ; mais Napoléon n'avait encore aucune idée précise sur le choix de ses futurs successeurs. Personne n'aime d'ailleurs beaucoup qu'on l'entretienne des intérêts de ses héritiers possibles. M. Portai] s glisse donc légèrement sur ce sujet.
«... Votre Majesté prononcera, dit-il, et ses intentions seront accomplies. Dès que Votre Majesté aura fait connaître ses intentions, l'ouvrage m;i;'chera promptement. J'ai l'honneur de la prévenir que M. le cardinal-légat est
déjà nanti de tous les pouvoirs nécessaires pour consacrer le nouveau catéchisnoe'. »
Lorsqu'un homme doué d'un esprit éminent et d'un immense savoir a, par suite de la faiblesse de son caractère, je dirais presque de l'honnêteté de sa conscience, mis ces qualités d'un si haut prix au service exclusif d'un souverain supérieur lui-même par l'intelligence et dont il subit presque sans s'en douter l'incontestable influence, il devient très- difficile de discerner ce qui dans l'œuvre commune doit revenir au maître de ce qui appartient en propre au serviteur. I^ lettre que nous venons de citer avait-elle été inspirée par une conversation antérieure de Napoléon avec son nainistre des cultes, ou bien est-ce M. Portails qui a suggéré à l'empereur l'heureuse idée « de lier religieusement la conscience de ses peuples à son auguste personne ?» On en est réduit aux conjectures. Toujours est-il que, si l'honneur de l'invention doit être rapporté à M. Portails, Napoléon raccueillit avec chaleur, et mit lui-même très-efficacement la main à l'exécution. Le catéchisme de Bossùet, dont celui qui s'élaborait en ce moment était censé n'être que la reproduction, s'était contenté de consacrer deux courtes lignes à la définition des devoirs des sujets envers leur [rince. Le prince lui-
i. Lettre de M. Porlalis à l'empereur, 13 février 1806.
même, qui n'était autre alors que Louis XIV, était assez irrévérencieusement confondu avecla foule des supérieurs. « Que nous prescrit encore le quatrième commandement ? disait le catéchisme de Meaux. — Réponse. De respecter tous supérieurs, pasteurs, rois, magistrats et autres. »
Voilà qui avait suffi, parlant du grand roi, à celui que de son vivant la Bruyère appelait par anticipation « un Père de l'Église », et l'histoire ne nous apprend pas que Louis XIV se soit trouvé offensé d'avoir été mis en seconde ligne après les pasteurs et seulement avant les magistrats. Sous le règne de Napoléon ?■■, le chapitre relatif au quatrième commandement s'étend prodigieusement, ei prend les plus singuliers développements. En 1686, une seule et unique leçon avait suffi, dans laquelle était en même temps compris ce qui regardait les cinquième, sixième et neuvième commandements. En 1806, comme l'obéissance aux autorités établies est devenue chose autrement importante et la pierre angulaire du nouvel édifice, les préceptes concernant ce f;imeux quatrième commandement n'occupent pas moins de trois leçons. Le chef de l'Étal se croirait abaissé, s'il acceptait comme Louis XIV une sorte de pôle-mèle avec les autres supérieurs ; il lui faut quelque chose de plus. Napoléon avait d'abord voulu que la question fût ainsi posée et résolue : « La soumission au gouvernement de la France
est-elle un dogme de l'Église ? » La réponse à celte question, d'après une note qu'il avait lui-même dictée, devait être conçue en ces termes : t Oui, l'Écriture enseigne que celui qui résiste aux puissances résiste à l'ordre de Dieu ; oui, l'Église nous impose des devoirs plus spéciaux envers le gouvernement delà France, protecteur de la religion et de l'Église ; elle nous ordonne de l'aimer, de le chérir et d'être prêts à faire tous les sacrifices pour son service. » Les théologiens de la commission représentèrent à Napoléon que la question ainsi posée ne pouvait se concilier avec les principes, attendu que, l'Église étant de sa nature univei*selle et ses dogmes embrassant toutes les nations qui reconnaissent la suprématie du saint-siége, ils ne pouvaient être appliqués à tel Étal plutôt qu'à tel autre. L'empereur se rendit à ces raisons, mais il voulut que l'on lit particulièrement mention de lui et de sa dynastie*.
Les devoirs des Français h l'égard de l'empereur devin-
1. Mémoirei hisloriques sur les affaires ecclésiastiques de France pendant les premières années du dix-neuvième siècle, t. H, p. 163.
Cel ouvrage est de M. Jauffrel (.Joseph , frère do l'ancien évèqne de Metz, plus tard archevêque d'Aix, qui avait été premier vicaire du cardinal Fesch et fort lié avec lui. M. Jauffret était lui-même chef du secrétariat au ministère des culies sous M. Portails. Après la mort de M. Portalis, il continua d'y exercer di\erses fonctions notamment celle de secrétaire général. Ces circonslauces et i'hono-
rent alors la matière d'un chapitre spécial ; M. Portalis le soumit à l'empereur, qui, d'accord avec son ministre, pesa, revit et remania chaque expression de façon que rien d'essentiel ne fiit oublié, et que toutes choses concordassent bien avec ses vues. Voici le texte de la leçon relative au quatrième commandement telle qu'elle sortit enfin de ce dernier travail de révision :
Leçon VII. — Suite du quatrième commandement.
« D. Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des princes qui les gouvernent, et quels sont en particulier nos devoirs envers Napoléon I^"", notre empereur ?
» R. Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon I", notre empereur, l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de l'Empire et de son trône ; nous lui devons enrt)re des prières ferventes pour son salut et pour la prospérité spirituelle et temporelle de l'État.
» D. Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers notre empereur?
» R. C'est premièrement, parce que Dieu, qui crée les
rabililé bien avérée de M. Jauffret donnent une grande autorité aux détails que contiennent ses trois volumes, écrits avec une grande modération, et qui sont d'ailleurs assez pexi connus du public.
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empires et les distribue selon sa volonté, en comblant notre empereur de dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l'a établi notre souverain, l'a rendu le ministre de sa puissance et son image sur la terre. Honorer et servir notre empereur est donc honorer et servir Dieu lui-même. Secondement, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, lant par sa doctrine que par ses exemples, nous a enseigné hn-mèrae ce que nous devons à notre souverain : il est né en obéissant à Tédit de César- Auguste ; il a payé l'impôt prescrit, et de même qu'il a ordonné de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, il a aussi ordonné de rendre à César ce qui appartient à César.
» D. N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement nous attacher à Napoléon I", notre empereur ?
» R. Oui, car il est celui que Dieu a suscité, dans les circonstances difficiles, pour rétablir le culte public et la religion sainte de nos pères, et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre public par sa sagesse profonde et active; il défend l'État par son bras puissant; il est devenu l'oint du Seigneur par la consécration qu'il a reçue du souverain pontife, chef de l'Église universelle.
» D. Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir envers notre empereur?.
» R. Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre
JoO L'EfJLlSI': IIOMÂINK ET LE PREMIER EMPIRE
établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle.
» D. Les devoirs dont nous sommes tenus envers noire empereur nous lieront-ils également envers ses successeurs légitimes dans l'ordre établi par les constitutions de l'Empire?
» R. Oui sans doute, car nous lisons dans la sainte : Écriture que Dieu, seigneur du ciel et de la terre, par une disposition de sa volonté suprême et par sa providence, donne les empires non-seulement à une personne en particulier, mais aussi k sa famille.
» D. Quelles sont nos obligations envers nos magistrats?
» R. Nous devons les honorer, les respecter et leur obéir, parce qu'ils sont les dépositaires de l'autorité de notre empereur.
» D. Que nous est-il défendu par le quatrième commandement ?
» R. Il nous est défendu d'être désobéissants envers nos supérieurs, de leur nuire et d'en dire du mal. »
Ce chapitre ainsi rédigé, il restait encore à obtenir l'approbation positive du cardinal Caprara. M. Portails avait quelques légères inquiétudes sur les dispositions du représentant du souverain pontife. Il écrit à ce sujet une seconde lettre à l'empereur.
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a Sire, lui mande-t-il le 11 mars 1806, Voire Majesté a daigné donner son approbation aux articles que j'ai eu l'honneur de lui soumettre sur les devoirs des sujets envers l'auguste personne de notre sou ver.dn. Comme ces articles étaient entièrement nouveaux, j'ai cru quil fallaitavant tout ra'assurer que M. le cardinal-légat les passerait sans difficulté aucune, et qu'il n'y trouverait rien que de très-conforme à la doctrine chrétienne. Je connais le bon esprit de ce cardinal, mais je me défie toujours de rergotisme de ses théologiens. En conséquence, je lui ai demandé une conférence chez moi, en l'invitant à venir un jour discuter quelques objets intéressants. La conférence a eu lieu. Les articles agréés par Votre Majesté ont été lus attentivement. J'ai répondu à tout, et il a été convenu que la chose était excellente et nécessaire, et l'approbation des articles dont il s'agit a été définitivement arrêtée... »
Âpres avoir ainsi longuement entretenu Napoléon de ce qui touchait exclusivement à sa personne et à son pouvoir, M. Portails s'occupe enfin un peu dans cette seconde lettre de ce qui regarde les réformes à opérer da is le rituel, des règles de police ecclésiastique sur les sépultures, sur les mariages, sur les sacrements, et la célébration des fêtes qui ne sont plus en rapport avec nos mœurs. Il termine enfin en disant :
a Votre Majesté peut être convaincue que tout mon
temps et tous mes soins seront consacrés à terminer les objets qui ont des rapports essentiels avec le bien du service. Plusieurs fois les anciens souverains ont projeté et annoncé des changements qu'ils n'ont pu jamais opérer. Dans les États voisins, on ne peut venir à bout de changer une liturgie. Il n'appartient qu'à Votre Majesté de tout entreprendre et de tout exécuter pour le bonheur et la gloire de la nation soumise à son empire et à ses lois K »
S'il partageait les appréhensions de son ministre à l'é- '• gard du jugement que les théologiens de la cour de Rome pourraient porter sur le nouveau catéchisme, l'empereur savait d'avance à quoi s'en tenir sur les dispositions du cardinal-légat. C'était d'accord avec Gaprara qu'il avait rédigé cette septième leçon du quatrième commandement. L'abbé d'Astros a toujours repoussé l'honneur d'y avoir mis la main. Des hommes considérables, des ecclésiastiques dignes de toute créance qui existent encore dans le diocèse de Toulouse, se souviennent parfaitement d'avoir entendu l'abbé d'Astros, devenu cardinal, raconter comment le légat Caprara fut avec l'empereur le vrai rédacteur de ces développements insolites donnés aux devoirs des Français envers le chef de l'empire -. Ce qu'ils ont
1. Lettre de M. Portalis à l'empereur au sujet du calocliisme, H mars 1806. (Archives impériales.)