‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 54 sur 83 · ulinal «Caprara au canlinal r,t>n>al\i. KS août ISOj · texte numérisé non relu

ulinal «Caprara au canlinal r,t>n>al\i. KS août ISOj

inG L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE

« Le saint-siége a toujours sou'iaité, disait Gonsaivi, l'uniformité dans la manière d'enseigner ou d'apprendre la doctrine chrétienne, et à cette fin le pape Pie V, en conséquence du décret du concile de Trente, avait ordonné l'impression du catéchisme romain pour les curés, le pape Clément VII celle du catéchisme de Bellarmin pour les enfants. Néanmoins, la liberté du choix n'a jamais été enlevée aux évêques et particulièrement à ceux d'outre-monts, sous la réserve seulement de ce qui est prescrit par Benoît XIV, dans la constitution Etsi minimum..., ch. 17. Ainsi, pourvu que l'on observe ces sages prescriptions du pape Benoît XIV, le saint-père, à l'exemple de ses prédécesseurs, ne s'opposera point à ce que les évêques de France adoptent chacun le catéchisme qu'il croira le plus convenable aux circonstances particulières de son troupeau ; mais Sa Sainteté ne pourrait souffrir en aucune façon que quelque évêque fit choix d'un catéchisme qui aurait déjà été" condamné par le saint-siége, ou qui, quoique n'ayant pas encore été condamné parce qu'il serait inconnu, contiendrait des doctrines corrompues ou seulement suspectes. Au second cas, c'est-à-dire si le gouvernement voulait donner la préférence à un catéchisme ou peut-être en composer un nouveau et en imposer d'autorité l'usage aux évêques. Sa Sainteté ne pourrait regarder cet acte que connue une injure faite au

corps entier de l'épiscopal. Sa Sainteté fait remarquer que le divin législateur a donné à ses apôtres seuls et aux évêques leurs successeurs, et non à d'autres, le pouvoir d'enseigner. Il s'agit de la doctrine de la foi dont Dieu aconûé le déi)ôt à l'épiscopat et pai'ticulièrement au chef des évoques et des maîtres chargés denseigner à tous les fidèles, non-seulement pour ce qui regarde la substance du dogme catholique, mais encore pour ce qui regarde les mots, les expressions et la méthode, car celui qui a reçu- le pouvoir denseigner a reçu également le pouvoir de choisir la méthode à suivre dans l'enseignement. Un seul mot peut avoir une grande influence sur la substance de la doctrine, et c'est pour des mots seuls, et sur l'usage qu'on en a lait, qu'il s'est élevé dans l'Église de très-graves discussions, qui n'ont pu souvent être terminées que par des définitions données par les conciles généraux ou par des jugements apostoliques. Il n'appartient donc pas au pouvoir séculier de choisir ni de prescrire aux évêques le catéchisme qu'il aura préféré. Cela appartient au jugement seul de l'Église. Ensuite Sa Sainteté pourrait encore bien moins tolérer en silence que le nouveau catéchisme ' que l'on proposerait aux évêques fût adapté à l'esprit du temps, comme on a lieu de le supposer. Le saint-père rem;irque avec une vive douleur que cet esprit du temps n'est que trop un esprit d'incrédulité, ou tout au moins

238 L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PItEMlER EMPIRE

un esprit de nouveauté, d'inditféi'ence et de penchant à adopter toutes les sectes chrétiennes. Il est impossible que l'empereur des Français, avec sa piété et sa religion, veuille suivre un pareil esprit, qui porterait d'ailleurs le désordre dans l'Empire même,ct donnerait occasion à des discordes et des schismes qu'il a employé tant d'efforts à étouffer.

> 11 sera donc digne du zèle de Votre Éminence que, comme évêque et comme légat du chef des évoques, elle s'emploie de tous ses moyens pour empêcher qu'un pareil catéchisme ne soit publié. S'il arrivait à votre connaissance que quelqu'un visât à surprendre la religion de l'empereur pour en obtenir l'autorisation de promulguer un catéchisme de celte espèce, que Votre Éminence n'hésite pas à prévenir Sa Majesté et à lui dire, au. nom de Sa Sainteté, qu'elle se garde des auteurs de semblables conseils, et que le saint-père est persuadé qu'en matière de doctrine Sa Majesté Impériale ne pense certainement pas à s'arroger une faculté que Dieu confie exclusivement à V Église et au vicaire de Jésus-Christ.

» Sa Sainteté m'ordonne de dire à Votre Éminence pour sa gouverne que, dans la partie du catéchisme renvoyée \mv ce même courrier qui a été lue et examinée, il s'est trouvé des inexactitudes, des défauts et beaucoup de choses qui auraient besoin d'être corrigées ; mais, admet-

CATÉCHISME IMPÉRIAL tS9

tant qu'on eût la facilité et le temps de l'approfondir et de l'examiner en entier, le saint-père n'en éprouverait pas moins une grande répugnance à faire ce que n'a jamais fait aucun de ses prédécesseurs, à savoir de prescrire aux évèques d'une nation tout entière l'emploi d'un même catéchisme pour les enfants, et dont il ne serait pas permis à un prélat de se départir selon les besoins de leurs diocèses réciproques... »

Rien de plus clair, de plus précis, rien de plus impératif que ces termes de la dépêche du cardinal secrétaire d'État prescrivant, au nom de Sa Sainteté, l'attitude que son légat devait prendre dans une affaire si importante, qui tenait une si grande place dans les pieuses préoccupations du souverain pontife. Cette manifestation solennelle de la volonté bien arrêtée de Pie VII était arrivée à son représentant à Paris, comme le prouve la date du 18 septembre 1805, longtemps avant que la commission ecclésiastique présidée par M. Porlalis eût achevé ses travaux. Caprara était donc parfaitement à même de s'en servir pour arrêter toute chose, ou du moins pour calmer l'ardeur des membres de cette commission, la plupart fort dévoués au saint-siége. Il suffisait de leur montrer sa dépêche. La principale préoccupation du cardinal-légal fut, au contraire, de la tenir profondément secrète. Lorsque les travaux de la commission furent terminés, Caprara,

qui n'avait point reçu d'autres instructions modiliaiit les premières, Caprara, qui n'avait point mandé un seul mot à Rome de ce qui se passait sous ses yeux, annonça le 13 février 1806 à M. Porlalis qu'il était autorisé à consacrer le nouveau catéchisme. Quelques jours après, il donna officiellement l'approbation solennelle et canonique qui précède le. décret du 4 avril de l'empereur. Enfin parut, non point encore le catéchisme même, mais un article dans le Journal de l'Empire annonçant qu'un catéchisme uniforme et obligatoire pour tous les diocèses

ir

de France allait être prochainement imprimé avec approbation officielle du cardinal-légat. Cette nouvelle tomba tout à coup au milieu de Home, apportée par la feuille française qui avait été distribuée à Paris le 5 mai 1800. Le secrétaire d'État avait été si bien tenu par le cardmal Caprara dans la plus complète ignorance de tout ce qui s'était passé en France depuis sa dépêche du 18 septembre 1805, qu'il commence d'abord par mettre en doute la vérité de la nouvelle contenue dans le Journal de l'Empire. « Sa Sainteté, écrit-il à Caprara, a lu dans les journaux un article relatif à la promulgation d'un décret du 4 avril sur le catéchisme général pour tout l'empire français et un décret de Votre Érainence qui approuve ce catéchisme et règle l'usage que tous les évoques de France doivent en faire. Voire Émiiience n'a rien écrit à ce sujet à Sa

CATÉCHISME IMPÉRIAL 2fil

Sainteté qui l'ait autorisée à croire à l'existence de ce décret. Le saint-père se flatte (jue Votre Éminence n'aura pas perdu de vue tout ce que je lui ai signifié par son ordre dans ma dépêche du 18 septembre 4805 au sujet du catéchisme, lorsque, pour satisfaire à son très-vif désir, je lui renvoyai celui qu'elle m'avait transmis sans qu'on eût pu en achever l'examen. Sa Sainteté, dans l'hypothèse que la nouvelle donnée par les journaux serait vraie, ignore si le catéchisme publié est le même que celui qui lui avait été soumis... Sa Sainteté m'ordonne de dire h Votre Éminence que, dans des objets aussi importants, elle désire que vous preniez avant tout ra\is du saint-siége, puisqu'il vous sera toujours facile de répondre, sans blesser qui que ce soit et avec toute raison, que Votre Éminence a besoin de consulter d'abord Sa Sainteté, et l'on évitera ainsi tout ce qui pourrait causer le moindre déplaisir... »

Le cardinal-légat fit pour celte seconde dépêche ce qu'il avait fait pour la première : il la tint complètement secrète.

C'est, à vrai dire, le fond même des choses qui est clrange dans cette afi'aire du catéchisme impérial, dont les détails les plus saillants sont pour la première fois révélés ici au public. Quant à la conduite tenue par les deux gouvernements soit à Paris, soit à Rome, quant à l'attitude prise par les personnes mêlées à cet incident, elles n'ont rien

qui puisse surprendre ceux de nos lecteurs qui ont pris la peine de suivre attentivement, dans cette histoire, le développement des caractères et renchaînenient des faits. Chacun des acteurs, au contraire, semble être d'un bout à l'autre resté lidèle à son rôle ordinaire. En faisant si longtemps attendre, en n'envoyant même pas du tout son avis sur le catéchisme qui lui avait été préalablement et confidentiellement soumis, le Valican s'était conformé à l'une de ses plus anciennes et plus chères traditions. Jusqu'en ces derniers temps, en effet, — où parfois elle a paru changer un peu ses allures, — l'Église romaine n'a pas cessé de montrer la plus grande et, selon nous, la plus raisonnable répugnance à se laisser considérer, en matière de foi religieuse et de discipline ecclésiastique, comme une sorte de tribunal de consultation qui prononcerait conjecturalcment et doctrinalement sur des questions théoriques que des événements déjà accomplis n'auraient pas forcément imposées h sa juridiction. La lenteur qu'en pareilles occasions les congrégations nommées par le pape mettent h formuler leur avis est proverbiale à Rome même, oîi personne n'est jamais pressé. A propos d'une affaire très-délicate et très-ardue dans laquelle ils savaient engagée l'ambition personnelle du terrible souverain de la France, il n'y avait pas grande hâte h espérer de la part de vieillards fort circonspects, un peu timides,

qui se sont toujours regardés comme les gardiens du dépôt précieux de la foi. Nous doutons même que le prudent ministre de Sa Sainteté les ait cette fois vivement pressés d'abréger les délais accoutumés. Il était naturel que Consalvi aimât mieux se charger d'écrire lui-même diplomatiquement au représentant du saint-siége. Ayant vite compris de quoi il s'agissait, prévoyant avec une sorte de divination instinctive pour quelles fins l'empereur songeait à faire composer un nouveau catéchisme, le ministre de Sa Sainteté avait pris toutes les précautions qui dépendaient de lui, lorsqu'en termes si clairs, il avait, au nom de Pie VII, enjoint à son représentant à Paris de détourner l'empereur d'un pareil dessein.

La chose une fois faite et le malencontreux catéchisme ayant paru non-seulement sans opposition de la part du légat, mais avec son approbation officielle et publique, il ne restait plus qu'une ressource au Vatican : démentir solennellement Caprara, le réprimander vertement et jeter ainsi dans l'itglise et dans l'État une immense perturbation. Ce sont là de ces extrémités auxquelles la cour de Rome a rarement recours. Elles répugnaient particulièrement au caractère si doux du saint-père. D'autres affaires, plus graves encore s'il est possible, dans lesquelles sa conscience de souverain pontife était à ses yeux plus directement engagée, réclamaient d'ailleurs à ce moment

toute la vigilance et toute la fermeté de Pie VII. Ces affaires touchaient alors à leur crise définitive. Il ne parut ni prudent ni opportun au chef de l'Église de se jeter dans une seconde complication et de fournir à l'empereur déjà si irrité des griefs nouveaux qui, à propos d'une question particulière h la France, pouvaient nuire à l'apaisement des discussions où se jouait en ce moment le sort de la chrétienté tout entière. Pie VII ne commit pas cette faute. Il eut, au contraire, la sagesse de se résigner à ce qu'il ne pouvait plus désormais empêcher. Non-seulement il ne protesta point, mais il garda le silence, du moins à l'égard du gouvernement français. Toutefois, la confiance déjà fort entamée que le Vatican accordait encore à son représentant à Paris ne résista point à cette dernière épreuve. A Rome, on avait pris son parti des complaisances infinies de Caprara envers l'empereur ; on avait passé par- dessus ses défaillances quotidiennes au sujet des communications qu'il était chargé de transmettre au gouvernement ■français ; on ne lui pardonna point le rôle joué dans cette affaire du catéchisme. Aux yeux de Pie VII et de Consalvi, l'ensemble de la conduite du légat à propos d'une question si grave, qui regardait la religion encore plus que la politique, constituait de sa part un vérilable manquement à ses devoirs les plus essentiels soit comme ambassadeur, soil comme membre du sacré -collège. A partir de ce jour, le

Vatican, tout en continuant h se servir pour les affaires I ourantes de l'internitMiaire de son représentant officiel près de la cour des Tuileries, se mit à le considérer et à le traiter comme étant l'agent de l'empereur des Français plutôt que le sien propre.

En cela, le Vatican ne se trompait guère. Telle avait toujours été la pente naturelle du cardinal Caprara. A l'époque dont nous nous occupons, son zèle à seconder sans réserve toutes les vues de Napoléon était arrivé à son comble. Ce n'avait pas été sans utilité pour sa politique qu'au moment où tant de magnifiques apanages ecclésiastiques s'étaient trouvés à sa disposition, Napoléon avait doté l'ambassadeur de Sa Sainteté du riche évêché !e Milan, et fait ainsi de lui un évèque français, son sujet et son obligé. Quand les devoirs résultant de cette double situation le sollicitaient à la fois dans des sens trop opposés, les hésitations de Caprara devaient être pénibles à sa conscience, et le combat fort rude à soutenir. L'issue en fut toujours celle qu'avait prévue l'empereur. Le représentant du saint-siége finissait immanquablement par incliner du côté de l'homme extraordinaire pour lequel il éprouvait (toute sa correspondance en fait loi) la plus vive et la plus sincère admiration, qui voulait bien à son tour lui accorder quelque amitié, et savait même, (juand il ('tait content des services de son archevêque de

260 L'fiGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE

Milan, les reconnaître aussitôt par de sensibles marques de sa munificence. La récompense suivit de près cette fois les bons procédés dont le cardinal Caprara avait usé envers le chef de l'empire français. C'était le 11 mars 1806 que M. Portalis avait mandé à l'empereur L'approbation donnée par le légat à la septième leçon du quatrième commandement ; le 23 mars de la même année, douze jours après, l'empereur écrivait au prince. Eugène : « J'achèterai volontiers h Caprara son palais de Bologne ; quand il me coulerait quelques centaines de mille francs de plus, j'en ferai le sacrifice pour retirer Caprara de l'abime oîi il est. Chargez mon intendant de traiter de cet achat, que je ferai payer en plusieurs années en donnant des sûretés aux créanciers. Je connais tous les défauts de Caprara, je vous le recommande ; c'est un des premiers et des plus constants amis que j'aie eus en Italie'...»

Tout n'était pas fini toutefois. On n'était encore qu'aux premiers jours de mai, le catéchisme nouveau avait été solennellement annoncé, il était universellement attendu ; mais on ne le voyait point faire son apparition officielle. Pourquoi ce nouveau retard ajouté à tant d'autres ? Ici se place un dernier épisode qui achève de donner son véritable caractère aux rapports alors existants entre l'empe-

Page 1