Lettre do l'ompereiir au prince Eugène, 2.3 mars
reur et les membres du clergé français. Nous le raconterons rapidement, non sans entrer toutefois dans quelques iélails absolument nécessaires, car il est par lui-même tout à fait instructif.
Ainsi qu'il était facile de le prévoir, un peu de bruit s'était produit, surtout dans le monde ecclésiastique, autour du nouveau catéchisme, à l'élaboration duquel trop de personnes avaient pris part pour que, par su^te des indiscrétions commises, il ne fût pas à l'avance un peu connu, au moins dans ses parties les plus essentielles. Le chapitre relatif aux devoirs des Français envers Napoléon, leur souverain, avait en particulier donné lieu, on le devine, à toute sorte de commentaires. Il s'en fallait de quelque hose que les membres du clergé, même parmi l'épiscopat, donnassent tous également leur entière approbation à cette smgulière leçon du quatrième commandement. Aux yeux 'le quelques-uns, l'initiative prise par le pouvoir civil dans une affaire fle cette nature était un véritable egipiétement sur les fonctions du sacerdoce, et pouvait avoir les suites les plus fâcheuses. « Est-ce à lui, écrivait h l'un de ses amis M. d'Aviau, archevêque de Bordeaux, est-ce à lui de se mêler de ces questions-là ? Qui lui en a donné la mission ? A lui les choses de la terre, à nous les choses du ciel. Bientôt, si nous laissons faire, il mettra la main à l'encensoir, et peut-être voudra-t-il plus tard monter à
l'autel. En vérité cela ne se peut pas. Principiis obsta, sera medicina paratur^... » Sans s'exprimer aussi vertement que M. l'archevêque de Bordeaux, d'autres prélats avaient au fond même répugnance à faire enseigner dans leur diocèse les préceptes contenus dans le texte de la septième leçon du quatrième commandement ; mais le moyen d'avouer une pareille répugnance et d'en exposer publiquement Ig^ motifs ! Dans le clergé officiel, personne n'y songea un seul instant. On se rejeta d'un autre côté, et les critiques se portèrent sur certains points qui pouvaient donner également prise et se discuter avec moins de péril.
Napoléon, depuis qu'il s'était fait inspirateur de mandements et rédacteur de catéchisme, n'avait pas si bien épousé les sentiments de sï nouvelle profession qu'il n'eîit gardé encore quelque chose de l'ancien levain et retenu quelques façons de penser propres aux gens du siècle. C'est ainsi qu'il n'acceptait pas volontiers la doctrine « hors de l'Église point de salut ». Bossuct, son évoque de prédilection, l'avait bien professée dans la troisième leçon de la seconde
1. Histoire de Mgr d'Aciaii Du Bois de Sanzay, par M. l'abbé Lyonnet, p. 'iif). Le courage de M. il'Aviaii n'alla pas jusqu'à refuser pub'iijuenieiit son approbaliun au nouveau catéchisme. Il ne s'agissait lie rien de semblable en ce (emps-là; mais, sous différents préloxles, ce prélat, dont nous aurons à louer plus lard la tranquille énergie, trouva moyen de se dispenser d'en faire usage dans son diocèse.
partie de son caiécliisrae ; mais Bossuei cette foisavail ion. L'empereur n'avait pas voulu que l'identité annoncée du nouveau catéchisme avec l'ancien ouvrage de l'évèque de Meaux fût poussée jusqu'à ce point. Il n'était donc question de rien de sembla'DJe dans le catéchisme impérial. Ce fut à cette lacune que s'attachèrent de préférence les ecclésiastiques qui n'étaient point contents du travail de la commission présidée par :\I. Portails. Les réclamations furent d'autant plus vives de leur part qu'ils espéraient faire ainsi repousser du même coup, avec l'ensemble d'un catéchisme si défectueux, cette leçon du quatrième commandement dont personne n'osait parler, qui n'en était pas moins présente à tous les esprits et faisait à elle seule, quoiqu'elle ne fût pas même nommée, tout le fond du débat. L'empereur et M. Portails ne laissaient pas d'être un peu contrariés par cette opposition inattendue, latente et déguisée, qui se plaignait assez haut sans ariiculer le vrai mot de la chose. Bientôt elle fut soutenue par l'intervention soudaine d'un auxiliaire inespéré. Cet auxiliaire n'était autre que le cardinal Fesch lui-même.
Le cardinal Fesch, rappelé de Rome par l'empereur, était revenu en France un peu troublé, comme nous l'avons déjà dit, dans sa conscience de prêtre, du rôle que son neveu lui avait, pendant son ambassade, fait jouer à l'égard du père commun des fidèle >. Il élait donc très-dispose à
donner à l'Église romaine et en particulier h Pie VII la preuve que, dans les questions oii la politique n'était pas directement engagée et qui touchaient aux principes professés par le saint-siége, le Vatican pouvait toujours compter sur lui. Sur la question alors pendante, qui a beaucoup divisé et qui divise encore à l'heure qu'il est, si nous ne nous trompons, les théologiens et les commentateurs catholiques, l'oncle de l'empereur éiait loin de penser comme son neveu. Dès qu'on lui eut donné au ministère des cultes connaissance du nouveau catéchisme, le cardinal Fesch consulta les membres les plus éclairés de l'ancien clergé français et parmi eux en première ligne l'abbé de Boulogne, auquel il demanda un travail par écrit sur les objections que pouvait soulever l'ouvrage sorti du sein de la commission ecclésiastique. Cet illustre orateur, que déjà la voix publique appelait h l'épiscopat, rédigea quelques notes dans lesquelles il releva certains articles défectueux qui s'étaient glissés dans le nouveau catéchisme. Il ne manqua pas d'insister surtout sur l'omission fâcheuse de la doctrine « hors de l'Église point de salut », doctrine enseignée dans tous les anciens catéchismes, et qui était chère aux membres du clergé catholique de France. Le cardinal Fesch, ayant trouvé fort justes et fort importantes les observations de l'abbé de Boulogne, courut sur-lechamp à Saint-Gloud pour les communiquer à l'empereur.
A cette nouvelle, les ecclésiastiques secrètement opposés i la septième leçon du quatrième commandement se flattèrent d'avoir victoire gagnée, et qu'après cette conférence entre l'oncle et le neveu, il ne resterait plus rien du nouveau catéchisme. Leur attente fut trompée et leur joie de courte durée. Le cardinal Fesch avait objection au chapitre du nouveau catéchisme qui reconnaissait la possibilité du salut pour les âmes nées en dehors de l'Église catholique ; mais il n'en avait aucune contre les développements inattendus donnés au quatrième commandement. On ne sait pas en détail ce qui se passa dans l'entrevue de Sainl- Cloud. Le résultat seul en est connu. « Le chef du gouvernement, dit M. Jauffret, tenait beaucoup à ce que le nouveau catéchisme fût partout favorablement accueilU à cause du chapitre qui le concernait; c'est pourquoi il donna des ordres pour qu'on modifiât les passages qui pouvaient taire suspecter la doctrine de ce livre. On rétablit même au ■ hapitre de l'Église les expressions « hors de l'Église » point de salut », que les éditeurs avaient cru devoir rendre autrement ». » Il est facile de comprendre en effet que l'empereur ait eu dans cette circonstance de la peine à se détendre sérieusement contre son oncle. « Quoi ! pouvait
1. Mémoires sur les affaires eccléêiasUques du dix-neuvième •iècle, i. II. — l'ie du cardinal Fesch, par l'abbé Lyonnet. t. II,
272 L'ÉGLlSIi RUMAINIi liT LE PREMIER EMPIRE
lui dire avec une grande force de raisonnement le Cirdina'. Fesch, vous voulez de la damnation éternelle pour ceux qui se tiennent en dehors de voire gouvernement, ou bien qui ont seulement le tort de n'être pas animés à l'égard de Votre Majesté d'un amour suffisant, et vous ne voulez pas que l'Église menace d'une peine semblable ceux qui ne reconnaissent pas son autorilé ! Cela serait contradictoire. » A cette argumentation ad hominem, il n'y avait trop rien à répondre. Comme il ne s'agissait, après tout, que de laisser damner quelques âmes de plus, l'empereur n'y regarda pas de trop près, et accepta la transaction qui était, comme à l'ordinaire, entièrement à son profit.
Les derniers obstacles ainsi levés, le catéchisme parut dans la première quinzaine d'août 1806, un peu avant la fête de l'empereur. Parmi les évêques français, le plus grand nombre applaudit. Tout prétexte ostensible étant désormais ôté aux opposants, qui d'ailleurs n'étaient pas bien nombreux, ils se résignèrent ou du moins gardèrent le silence jusqu'au jour où, l'empereur étant tombé, il leur devint possible de le rompre sans danger.