‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 62 sur 83 · Lettre du général Duhesme à Mgr Negreta, 18 août · texte numérisé non relu

Lettre du général Duhesme à Mgr Negreta, 18 août

4. Protestation du gouverneur général de Civila-Vecchia, 23 août

tous ses efforts, réunissant tous les moyens dont il disposait afin de frapper à un moment donné quelque coup soudain et irrésistible. C'était pour jeter le trouble dacs 1 ame facilement ébranlable de l'inoffensï vieillard qu'après l'avoir obligé de se séparer de son plus intime confident et de son meilleur serviteur, il avait tout mis en branle à la fois, à Paris par la scène faite à Caprara, à Home par l'ultimatum qu'avait notifié M. Alquier, <à Civita-Vecchia et à Ancône par les ordres récents expédiés à ses lieutenants. Il attendait beaucoup de cette intervention de la force brutale dans ses démêlés avec le Vatican. La prise de possession des villes du littoral romain , la confiscation des marchandises anglaises dans tous les ports du saint-siége, la saisie des principaux revenus du pape, formaient un ensemble de procédés comminatoires dont l'effet lui semblait devoir être irrésistible. Napoléon insiste à cette époque dans sa correspondance avec le viceroi d'Italie sur l'impression qu'en ressentira le saint-père à cause du déplorable étal de ses finances. Personne n'en connaissait en effet mieux que lui l'extrême pénurie. Il savait parfaitement, quoiqu'il lui plût de n'en pas convenir, que les avances faites pour l'entretien de l'armée impériale se montaient à des sommes considérables qui grevaient lourdement le trésor pontifical. En peu de temps,

le siint-siége n'avait pas déboursé moins dediUK millions II. jy

d'écus romains, soit environ dix raillions de francs, somme énorme pour le temps et un aussi petit budget que le siiîn. Le produit des impôts, devenu presque insignifiant depuis les dernières pertes de territoires, ne rentrait que difficilement. Les traitements de tous les employés étaient arriérés depuis nombre d'années, et, faute d'argent, rien ne marchait plus dans l'administration inférieure des États romains.

Cependant, l'empereur, qui avait toujours remis l'acquittement de sa dette, était moins que jamais disposé à la payer, car il comptait précisément sur ces inextricables embarras, dont il était le premier auteur, pour triompher de ce qu'il appelait « l'obstination insensée du pape ». Que, par suite d'un misérable point d'honneur, ce sont les expressions dont il se servait. Pie VII s'entêtât, plutôt que de céder, à demeurer dans une situation qu'il saurait lui rendre de jour en jour plus insoutenable, c'était là une hypothèse qui n'entrait point dans les prévisions de l'empereur. Ni le cardinal Fesch, ni M. Alquier ne connaissaient comme lui le saint-père. C'était, somme toute, un très-bon homme, très-doux, très-faible, sur lequel il avait une action personnelle dont nul ne se doutait, et qui jamais n'oserait rompre entièrementavec un protecteur tel que lui. Déjà Napoléon, gâté par le succès, en était venu sur cette question rom:Hiie, comme plus tard il devait lui arriver à pro-

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pos des affaires d'Espagne et de Russie, à se méprendre complètement, lui d'ordinaire si sagace, non-seulement sur la nature des difficultés contre lesquelles il allait se heurter, miiis sur le véritable caractère et sur la disposition réelle des personnes avec lesquelles il lui fallait directement traiter. Pas plus chez les individus que chez les peuples, pas plus chez un pape que chez tout autre souverain, il ne lui convenait de supposer des résolutions invincibles que ne modifierait point à la longue la froide appréciation de l'intérêt bien entendu. Sur cette donnée reposaient tous les calculs de sa politique. Il y avait tout un ordre de sentiments fiers, élevés, généreux, auxquels il ne croyait guère et dont la force de résistance lui était absolument inconnue. Le premier démenti donné à la triste théorie de ce grand contempteur de la nature humaine ne lui vint ni de la fierté de la nation espagnole, ni de l'héroïsme des Russes. Il lui fut infligé par la conscience religieuse du très-modeste et très-paciOque Pie VII.

Les prévisions de M. Alquier s'étaient, en effet, réalisées. Le saint-père n'avait témoigné nulle disposition à consentir aux conditions posées dans l'ultimatum que lui avait remis le ministre de France. Les mesures violentes des généraux Lemarrois et Duhesme, au lieu de l'intimider, l'avaient plulôl confirmé dans la ferme volonté de

maintenir intacts les droits de sa souveraineté temporelle et de ne pas mettre ses relations avec les cours étrangères à la merci d'un gouvernement qui faisait, pour son compte, si bon marché des règles les plus élémentaires du droit des gens. Il ne lui avait pas semblé convenable toutefois de répondre lui-même à la lettre de M. Alquier. Il avait laissé ce soin au secrétaire d'État, qui s'en était acquitté par une note assez longue datée du 15 juillet 1806, mais dont nous croyons inutile de citer aucun passage, car elle ne faisait que reproduire tous les arguments qu'avait précédemment fait valoir Consalvi pour expliquer conunent il était impossible au saint-père de se rendre aux désirs de l'empereur. Ce fut également le cardinal Casoni qui prit la plume pour se plaindre à M. Alquier de tous les actes destructifs de la souveraineté pontificale qui s'étaient passés soit à Ancône, soit à Civita-Vecchia ' . « Votre Éminence peut aisément s'imaginer, écrivait le secrétaire d'État au cardinal Caprara, combien la situation de Sa Sainteté est devenue pénible. Elle est d'autant plus affligée de tous ces événements, que sa conscience lui dit qu'elle n'a pas mérité les traitements qu'elle endure. Je ne m'étendrai pas en paroles ; mais Votre Éminence a trop de pénétration pour ne pas sentir que, si l'on ne met fin

1. Noies du cardinal Casoni à M. Alquier, 30 juillol,— leraoùt, — -20 aoiU 1806.

aux vexations dont on l'abreuve, la durée des jours précieux de Sa Sainteté en sera abrégée. Il n'est vraiment pas possible que le cœur de Sa Majesté impériale et royale puisse nourrir des sentiments si inhumains envers un souverain qui conserve pour elle un si sincère attachement '. »

Si pénibles à supporter et si cruellement ressentis que fussent alors les coups portés à sa puissance temporelle par l'irritation croissante de l'empereur, ils n'étaient pas la cause principale des angoisses auxquelles était en proie en ce moment l'âme troublée de Pie VII, et qui allaient, si nous nous en rapportons à son ministre, jusqu'à mettre sa vie en danger. De plus douloureuses inquiétudes, qui ne regardaient ni la sécurité de sa personne, ni ses droits de prince, mais qui touchaient à sa conscience de prêtre et à ses devoirs de pontife, agitaient alors le saint-père. Les formidables menaces de la colère impériale, quoiqu'elles l'eussent certainement effrayé, n'avaient rien changé à ses convictions. Le commencement d'exécution qn'elles avaient reçu n'avait à aucun degré refroidi son courage ; mais il n'avait pu se défendre de lire avec une certaine émotion les lettres respectueuses autant que pressantes qui lui avaient été écrites de Paris, soit par le car-

1. Lellio du cardinal Casoiii au cardinal Caprara, le"" août 1806.

dinal Spina, soit par le légat, pour le supplier de ne point persévérer dans une ligne de conduite qui pouvait attirer sur l'Église romaine d'irréparables calamités *. Bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur le manque de fermeté de son légat, les objurgations incessantes dont Caprara remplissait ses dépêches, tant pour son propre compte qu'au nom, disait-il, des plus décidés catholiques de France, ne pouvaient pas manquer de faire impression sur le saint-père. Déjà il avait fait répondre au cardinal Spina par Casoni®; mais, au moment de prendre un parti décisif et qui pouvait avoir de si terribles conséquences, Pie VII crut nécessaire de se recueillir une dernière fois et d'assumer sur lui-même devant Dieu et devant les hommes, par un document signé de sa propre main, la responsabilité des événements, quels qu'ils fussent, qui pourraient résulter de sa résistance à la volonté du plus puissant des hommes. Dans cette pièce, émanée de sa seule initiative, Pie VII rendait si bien les véritables sentiments dont il était alors animé, que nous ne saurions mieux faire que de la mettre, en grande partie du moins, sous les yeux de nos lecteurs.

« Nous nous sommes vivement recommandé à ce Dieu, dont nous sommes, bien qu'indigne, le vicaire sur la terre, et il l'apôtre saint Pierre, dont nous sommes le succes-

1. Lettre du cardinal Spina au saint-père, juin 1806. 'i. Lctire du cardinal Casoni au cardinal Spina.

seur, aOn d'obtenir les lumières dont nous avons besoin pour la réponse que vous nous demandez. La voici, celte réponse, et nous la faisons nous-même, de notre propre main, pour vous donner une nouvelle preuve de l'importance que nous mettons dans des affaires si graves, et vous convaincre davantage combien sont sincères et profonds les sentiments qui nous animent, et que nous sommes dans la nécessité de vous faire connaître. Les raisons pour lesquelles nous nous sommes refusé à faire la déclaration qu'on nous demande sont trop solides, trop justes et trop puissantes pour qu'il nous soit possible de changer de sentiment. Elles sont fondées, non pas, comme on le suppose, sur des considérations humaines, mais sur les devoirs les plus essentiels que nous imposent et notre qualité de père commun des fidèles et la nature de notre ministère pacifique. Qu'il soit bien vrai, comme vous la dit Sa Majesté, que les Anglais ne croiront jam;ùs que Rome se soit perdue pour eux, et qu'ils ne lui en sauront jamais aucun gré, ce n'est pas ce que nous devons considérer. Nous n'avons consulté que nos devoirs, lesquels nous imposent l'obligation de ne causer aucun dommage à la religion par l'interruption des communications entre le chef et les membres de l'Église, partout où il existe des catholiques, et cette interruption, nous la provoquerions nous-mème en exerçant des actes hostiles contre une

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nation quelconque, et en nous associant à une guerre contre elle.

j> Si les maux causés à la religion provenaient du fait d'aulrui, tels que ceux qui résulteraient des mesures que Sa Majesté pourrait prendre par suite du refus de notre adhésion à ce qu'on nous demande, nous en gémirions dans l'amertume de notre cœur, et nous adorerions les jugements de Dieu, qui les permettrait pour ses desseins secrets et providentiels ; mais, si, trahissant nous-méme notre caractère, la nature de notre ministère, nous venions à nous associer à un état de guerre qui provoquerait des ressentiments, source de maux pour l'Église, ces maux seraient notre ftiit propre, et voilà précisément ce que nous ne pouvons pas faire. Nous ne pouvons, pour éviter un mal dont nous sommes menacé, occasionner par notre faute à l'Église les maux dont nous venons de parler ; mais ces maux dont on nous menace ne sont pas des maux nécessaires, ils dépendent entièrement de la volonté de Sa Majesté, qui est libre de les réaliser ou de les éviter. Sa religion, sa justice, sa magnanimité, le souvenir de tout ce que nous avons fait pour elle, parleront à son cœur, nous voulons l'espérer encore, et ne lui permettront pas, en face des contemporains et devant la postérité, de préférer au nom de protecteur et de bienfaiteur celui de persécuteur de l'Église.

» Quoi qu'il puisse arriver, nous remettrons notre cause aux mains de ce Dieu qui est au-dessus de mii<, au-dessus de tous les rois les plus grands, les plus puissants, et nous compterons sur son secours divin, qui ne nous faillira pas au temps fixé par sa sagesse. Ce que Sa Majesté vous a dit, que, quand une fois Rome et la principauté de l'Église seront en ses mains, elles n'en sortiront plus, Sa Majesté peut bien le croire et se le persuader facilement ; mais nous répondrons franchement que, si Sa Majesté se natte avec raison d'avoir la force en main, nous savons, nous, qu'au-dessus de tous les monarques règne un Dieu vengeur de la justice et de l'innocence, devant lequel doit fléchir toute puissance humaine... Vous nous dites que l'empereur vous a fait remarquer que la chose est devenue publique, et que par conséquent il ne peut pas reculer : mais nous devons faire considérer à Sa Majesté qu'elle ne peut rien perdre de sa grandeur et de sa magnanimité quand c'est, non pas devant un potentat de la terre, devant un rival de sa puissance qu'il cède et fléchit, mais devant les représentations et les prières d'un prêtre de Jésus- Christ, de son père et de son ami. Si cette réflexion ne suffit pas pour le persuader, nous devons lui dire avec une liberté apostolique que, si Sa Majesté est engagée d'honneur devant les hommes, nous sommes engagé de conscience devant Dieu ; que jamais le chef de l'Église ne

prendra part à la guerre ; que cerlainement nous ne serons pas le premier à donner à l'Église et au monde un exemple qu'aucun de nos prédécesseurs n'a donné durant dix-huit siècles, celui de nous associer à un état de guerre progressif, indéfini, permanent, contre une nation quelconque; que nous ne pouvons accéder au système fédératif de l'empire français; que nos domaines transmis à nous, indépendants de toute fédération, doivent demeurer tels par la nature de notre ministère apostolique, et, si l'on attaquait cette indépendance, si l'on exécutait les menaces qu'on nous adresse sans aucun égard pour notre dignité et pour l'amitié qui nous lie à Sa Majesté, alors nous y verrions le signal d'une persécution ouverte, et nous en appellerions au jugement de Dieu. Notre parti est irrévocable ; rien ne peut le changer, ni les menaces, ni l'exécution de ces menaces...

»... Tels sont nos sentiments que vous pouvez regarder comme notre testament, et nous sommes prêt, s'il le faut, à le signer de notre sang, nous fortifiant, si la persécution se déchaîne, par ces paroles de notre divin maitre : « Heureux ceux qui souffrent pour la justice ! » Faites connaître ces sentiments dans toute leur étendue à Sa Majesté ; nous vous l'ordonnons expressément. Il est temps désormais de sortir de cet océan de peines et d'angoisses qui nous font chaque jour demander au ciel d'abré-|

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ger cette fin si triste et si araère de nos jours. Cependant dites bien aussi à l'empereur que nous l'aimons encore, que nous sommes disposé à lui en donner toutes les preuves qui nous sont possibles, et à continuer de nous montrer son meilleur ami; mais qu'on ne nous demande pas ce que nous ne pouvons pas faire *... »

On ne saurait douter, en lisant cette lettre, qu'adressée nominalement par le saint-père à son représentant à Paris, elle n'ait été en réalité conçue et rédigée pour être mise sous les yeux de l'empereur lui-même; mais, depuis le jour où, par suite d'une feinte susceptibilité, il s'était plaint si amèrement de ce que Pie VII avait abusé de sa confiance en faisant part de sa correspondance aux membres du sacré collège, Napoléon avait systématiquement cessé d'écrire au pape. Pie Vil s'était cru obligé d'observer de son côté la même réserve, et toute communication directe avait été ainsi interrompue entre eux. Caprara avait donc ordre de demander une audience pour donner connaissance de la réponse du pape. Cette audience, il l'attendit en vain ; elle ne lui fut point accordée. Après quelques hésitations, le légat fit remettre à Napoléon par M. de Talleyrand copie de la lettre de Pie VIT. Un certain temps se passa encore. Il semblait que l'empereur et son ministre

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