‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 64 sur 83 · II · texte numérisé non relu

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?06 L'ÉiiLlSE HUMAINE KT LR PREMIER EMPIllE

en s abordant les uns aux autres : « .Vli l monsieur, qu'il est dommage que ce ne soit pas le souverain légitime ! » Cet enivrement qu'il avait communiqué à la France entière, Napoléon, au lendemain d'Iéna, pendant qu'il occupait à Berlin, dans le palais du roi fugitif, les appartements autrefois habités p.ir Frédéric, le partagea lui-même un instant, lorsque, durant quelques jours, il crut tenir à sa merci les souverains de la Prusse et de la Russie. -La paix allait se traiter prochainement, il en dicterait les conditions en maître. C'était donc le moment de songer de nouveau aux affaires de Rome et de signifier au saint-père à quelle condition il consentirait à le laisser jouir encore en paix des débris de sa puissance temporelle. L'invitation adressée à Mgr Arezzo de se rendre à Berlin n'avait pas d'autre but que de tenter par son intermédiaire un nouvel effort pour triompher de la résistance du saint-père.

Porter avec générosité le poids dangereux des grands succès sera toujours l'un des plus sûrs indices de l'élévation de l'âme; mais la joie du triomphe, qui d'ordinaire inspire aux nobles natures leurs meilleures résolutions, ne suggérait à Napoléon d'autre désir que de pousser jusqu'au bout tous ses avantages. Tout le monde sait avec quelle froideur plus qu'inexorable il accueillit à Tilsilt la reine de Prusse, quand elle vint plaider devant lui la cause de son mari vaincu et de son pays démembré. L'inflexibi-

lité du vainqueur dL'iia, la rudesse de ses réponses, son attitude hautaine envers une princesse jeune, belle et si digne de pitié, sont toujours restées gravées comme autant de souvenirs ineffaçables dans la mémoire des Allemands. Ils ne les avaient point oubliées en 1814 et 181a, tH mettaient encore au nombre de leurs griefs nationaux la façon dont avait été traitée en i807 la malheureuse reine de Prusse. Un accueil assez semblable attendait Mgr Arezzo h Berlin. Il ne faut pas s'en étonner, car c'est bien la même absence d'une certaine délicatesse morale qui empêche ceux auxquels elle fait défaut de sîivoir comment se comporter, soit avec les prêtres soit avec les femmes. Le pape n'avait point été vaincu à léna et Mgr Arezzo n'avait l»ersonnellement aucune grâce à demander à l'empereur; mais l'empereur, anticipant un peu sur l'avenir, se croyait déjà maître à ce moment de tout faire sur le continent, comme il le fut en effet quelques mois plus lard après la victoire de Friedland. C'était cette conviction intime et d'ailleurs parfaitement fondée de sa puissance qui lui dicta le langage tenu à Berlin à Mgr Arezzo. Les conversations lamilières et textuellement rendues de l'empereur sont .issez rares pour que nous croyions devoir reproduire la relation qu'on va lire, et que l'évêque de Séleucie, nonce à Dresde, mit aussitôt par écrit pour la faire parvenir au saint-père, dans les papiers duquel «'lie a «'té

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retrouvée plus lard lors de son arrestation au Quirinal.

Quand Mgr Arezzo fut introduit auprès de l'empereur, le 12 novembre 1806, à midi, il le trouva seul dans le cabinet qui avait été, comme nous l'avons déjà dit, celui du grand Frédéric. Napoléon, en uniforme de général de la garde nalionale, portait comme unique décoration la plaque de la Légion d'honneur ; ce qui faisait, remarque Mgr Arezzo, un bizarre et remarquable contraste avec les grands cordons de toutes les couleurs et les riches uniformes que portaient tant de ministres, de généraux et de personnages de toute sorte qui remplissaient les vastes salles de cet immense palais.

« A peine la porte était-elle fermée : — Eh ! monseigneur Arezzo, de quel pays êtes-vous?— Ma famille est sicilienne, répondit l'évêque de Séleucie; mais je suis né à Naples, et, dès l'âge de huit ans, j'ai été élevé et j'ai vécu à Rome. — Que faites-vous à Dresde? — Votre Majesté sait que je suis parti de Saint-Pétersbourg après la malheureuse affaire de Vernegues, et comme la cour de Russie, en retirant son ambassadeur de Rome, lui avait ordonné de s'arrêter à Venise, de même Sa Sainteté a voulu que je demeurasse à Dresde pour être à portée de retourner en Russie, sitôt qu'on pourrait reprendre les relations interrompues. Peu de mois après, la guerre éclata, et j'ai reçu ordre du saint-père de prolonger encore mon séjour à

Dresde, mais de ne tenter aucune démarche pour le rétablissement des relations avec la Russie, aussi longtemps que la bonne harmonie entre cette puissance et la France ne serait pas.rétablie. Dans ces derniers temps, on avait pu espérer que cette bonne harmonie allait renaître; malheureusement, nous avons été trompés dans nos espérances. — Le pape n'a rien à faire avec la Russie. — Votre Majesté n'ignore point qu'il y a plus de quatre millions de citholiques en Russie, et c'est pour cela que le pape y entretient un ministre. — N'y a-t-il point d'évêques en Russie? quel besoin d'y avoir un nonce? — Des évèques, il y en a partout, il y en a aussi en France: mais les t'vêques ont besoin, dans beaucoup de cas, de recourir au chef de l'Église universelle. —Bref, il est temps d'en finir. Le pape ne doit pas avoir de ministre à Saint-Pétersbourg. Les grecs ont toujours été les ennemis de Rome, et je ne sais par quel esprit de vertige Rome veut plus de bien à ses ennemis qu'à ses amis. Vous allez quitter Dresde et vous rendre à Rome. Croyez-vous que je ne sache pas que vous êtes mon ennemi? Croyez-vous que j'ignore ce que vous avez écrit et ce que vous écrivez encore? J'ai en main toutes vos dépêches; les chiffres de Rome sont connus. Oh les avez -vous mis en quittant Dresde? Vous les avez peut-être brûlés? — Votre Majesté me pardonnera, je nal jamais rien mis dans mes lettres dont j'aie à rougir.

Loin d'être l'ennemi de Votre Majesté, je me suis employé dans une affaire qui tendait certainement à sa satisfaction. Je servirais bien mal mon souverain, si j'avais à l'égard de Votre Majesté des sentiments différents des siens. — Mais, puisque j'ai vos chiffres en main, puisque je les connais, puisque je puis vous montrer vos dépèches ! — Eh bien, alors, je désire que Votre Majesté ait la bonté de me dire où et quand j'ai osé dire du mal de sa personne, ou avancé quelque chose qui soit de nature à l'otienser. — Quand je dis que vous êtes mon ennemi (et d'abord vous n'êtes pas Sicilien pour rien), je n'entends pas que vous m'ayez dit des injures; mais vous avez désiré que je fusse réduit à néant, que mes armées fussent battues et que mes ennemis triomphassent. J'entends par là que vous avez maintenu des relatious suspectes avec la Russie. Et vous n'êtes pas le seul à me souhaiter du mal. Le nonce à Vienne et tous vos ministres en font autant, et vous y avez peut-être mis moins d'animosité qu'un autre, p:irce qu'au moins quelquefois vous avez donné de bons conseils. Par exemple, quand l'empereur François a abdiqué la couronne d'Allemagne, et quand s'est formée la confédération du Rhin, vous avez écrit que, les circonstances étant changées, le pape pouvait bien aussi changer de système N'est-ce pas vrai? Eh bien, vous voyez par là que je suis au fait de tout. Quant au nonce de Vienne,

il s'est amnsé à écrire des chimères. N'a-t-il pas voulo faire croire que je songeais à me faire empereur d'Occident? Je n'ai jamais eu cette idée. Je ne dis pas que cela ne puisse arriver; mais alors certainement je n'y pensais pas. Que signifient ses conférences avec le ministre anglais et le ministre russe et ses communications avec le comte de Stadion?... En somme, tous vos agents et tous vos ministres sont mes ennemis. Et à Rome aussi on ne pense pas mieux qu'ailleurs. Le pape est un saint homme auquel ils font croire tout ce qu'ils veulent. Ils lui représentent mes demandes sous un faux aspect, comme a fait le cardinal Consahi, et alors le bon pape s'échautîe à dire qn'il se laissera plutôt tuer que de céder. Qui pense à le tuer, bon Dieu? S'il n'en passe point par où je veux, je lui ôterai certainement le domaine temporel de Rome, mais je le respecterai toujours comme chef de l'Église. Il n'y a aucune nécessité à ce que le pape soit souverain de Rome. Les papes les plus saints ne l'étaient pas. Je lui ferai un bon apanage de trois millions pour qu'il puisse convenablement représenter, et je mettrai à Rome un roi ou un sénateur, et je partagerai son État en autant de duchés. En réalité, le fond de la chose est que je veux que le pipe accède à la confédération, j'entends qu'il soit l'ami de mes amis et l'ennemi de mes ennemis. Je suis le protecteur de l'Église, et il faut que le pape soit

avec moi, s'il veut rester souverain, et bien certainement il le restera, s'il agit à ma guise, parce que je n'ai jamais entendu lui ôter la souveraineté de Rome, comme on a voulu le lui persuader, car il convient que le pape ait encore Rome comme il l'a toujours eue. Pour venir au fait, je vous ai mandé afin de vous dire de quitter Dresde dans trois jours et de partir immédiatement pour Rome (vous pouvez y être dans quinze jours), et de signifier péremptoirement au pape qu'il ait à entrer dans la confédération. — Votre Majesté me permettra de lui répéter ce qui lui a déjà été dit tant de fois : que le pape, étant le père commun des fidèles, ne peut se séparer des uns pour s'attacher aux autres, et, son ministère étant un ministère de paiX; il ne peut faire la guerre à personne, ni se déclarer l'ennemi de qui que ce soit sans manquer à ses devoirs et compromettre son caractère sacré. — Mais je ne prétends pas du tout qu'il fasse la guerre à personne ; je veux qu'il ferme ses ports aux Anglais et qu'il ne les reçoive pas dans ses Étals, et que, ne pouvant défendre ni ses ports ni ses forteresses, il me les donne à défendre. Soyez assuré qu'à Rome ils ont perdu la tôle. Il n'y a plus là-bas les grands hommes du temps de Léon X. Ganganelli ne se serait pas conduit comme cela. Comment peuvent-ils se figurer que je consente à laisser entre mon royaume d'Uabe et celui de Naples des ports et des forte-

resses qui, en temps de guerre, peuvent être occupés par les Anglais, et comproraettre la sécurité de mes fttats et de mes peuples? Je veux être en sûreté dans ma maison ; l'Italie tout entière m'appartient par droit de conquête. Le pape m'a couronné non pas roi, mais empereur de France, et je succède non pas au droit des rois, mais à ceux de Gharlemagne. Si je laisse des souverains en Italie, ce n'est pas pour qu'ils favorisent mes ennemis et me donnent des sujets d'inquiétude. Je veux que vous représentiez tout cela au pape sous son véritable point de vue, et que vous lui fassiez connaître ses véritables intérêts. J'avais les meilleures intentions à l'égard du pape, je les aurais mises à exécution et je le ferais encore; mais le pape préfère être misérable, il s'entête mal à propos. Si vous avez la bonne fortune de le persuader, vous lui rendrez un grand ser\ice. Je vous avertis toutefois que tout doit être fini pour le \" janvier. Ou bien le pape consentira, alors il ne perdra rien; ou bien il refusera, et alors je lui ôterai ses États. Les excommunications ne sont plus de mode, et mes soldats ne refuseront pas de marcher là où je les enverrai. Rappelez- vous Charles-Quint, qui tenait le pape prisonnier et faisait réciter des prières pour lui à Madrid. Je ferai même chose, si l'on me met au pied du mur. Que le pape n'oublie pas que j'ai relevé les autels en France, que j'ai rétabli la religion, que je

la prolége en Allemagne, que je la protégerai ailleurs encore. La catholicité presque entière est sous mon sceptre. La main de Dieu conduit mes armées, et il semble que cela déplaise au pape, et c'est lui qui veut me contrarier en tout... En Italie, en France, j'ai beaucoup fait pour lesévêques, pour les curés. Tout le monde est content, mais Rome veut se fâcher. Ce n'est pas le pape, ce sont quelques cardinaux, Anlonelli et cet autre qu'il a conduit avec lui à Paris. Comment l'appelez-vous? — (3Igr Arezzo nomma à l'empereur plusieurs des cardinaux qui avaient accompagné le pape à Paris, et s'arrêta au cardinal di Pietro.) — Oui, di Pielro; c'est un théologien entêté, qui n'a aucune vue politique. Le pape se plaint d'être dans la misère et de n'avoir pas de quoi marcher. C'est sa faute. J'ai payé entièrement (au delà de ce que je devais) les dépenses du premier passage de mes troupes, j'aurais pa\'é les dépenses du second, du troisième et toutes les autres; mais on a voulu se brouiller : eh bien, qu'on se brouille, .le ne payerai plus rien. Que le pape fasse ce que je veux, et il sera payé pour le passé et pour le futur*. »

Mgr Arezzo ayant objecté qu'à cause de son âge il ne pouvait voyager si vile, et que les délais accordés étaient

1. Rilazionc del mio abbocamenio coll' imi»eralorc Napoleone, l"i tiovenihro 1806 (Irouvé ilaiis les papiers du jjapc an Qnirinal).

bien courts : « Eh bien, je vous donne jusqu'en février, répliqua l'empereur; mais que tout soit fini pour février. » Mgr Arezzo, qui n'avait point manqué do présence d'esprit pendant ce long entretien, demanda aussi à Napoléon où il faudrait envoyer le négociateur du pape, à Berlin, à Varsovie ou à Saint-Pétersbourg; « l'empereur va si vile! » Napoléon sourit et répondit : « Non, à Paris. Que le pape délègue pour cette affaire son légat; c'est un brave homme, ou bien le cardinal Spina ou tout autre. Cela m'est égal. »

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