CHAPITRE XXVIII
Krhec de la mission de Mgr Arezzo.— Difficultés au sujet de la nominarion aux évêchés d'Italie.— Le pape refuse les bulles d'institution canonique aux évoques nommés par l'empereur. — Mauvaise humeur que ce refus cause à Napoléon. — Elle éclate après la paix de Tilsitt. — Lettre qu'il fait écrire au pape par le prince Eugène. — Le pape nomme molit proprio les sujets désignés par l'empereur..— M. de Talleyrand remplacé par M. de Champagny. — Dépêches de M. de Champagny.— Ultimatum présenté au saint-père, — Napoléon désire au fond que le pape ne cède rien. — Concessions de Pie VIL -«L'empereur fait saisir subitement quelques-unes des provinces pontidcales. — Pie VII révoque les pleins pouvoirs donnés pour négocier au cardinal de Bayanne. — Projet de traité mis en avant par M. de Champagny. — Picfus définitif du saint-père. — Préparatifs militaires pour l'occupation de Rome. — Le général Miollis, dirigé officiellement vers Naples, s'empare de Rome par surprise.
Toutes choses se passèrent en effet, ou peu s'en fallut, ainsi que Napoléon venait de l'annoncer à Mgr Arezzo. Il s'était seulement trompé en fixant comme dernier .délai au mois de février 1807 la date à laquelle le négociateur du saint -siège devait être rendu à Paris. La résistance de l'empereur de Russie avait été plus longue et plus difficile à vaincre que Napoléon ne se l'était figuré. Les Polonais, avec lesquels il n'avait pas voulu s'engager positivement pour la reconstruction du royaume de Polo-
PRISE DE ROME Si-
gne, parce qu'à l'avance il était déjà résolu à les sacrifier, si cela devenait plus tard utile à sa politique, ne lui avaient [las prêté toute l'assistance sur laquelle il avait compté. Les troupes russes, combattant presque sur leur propre terrain, sous un climat dont elles avaient l'habitude, s'étaient trouvées beaucoup plus solides que dans la campagne précédente. Il avait fallu attendre après Eylau le retour du printemps, qui est tardif en ces contrées, pour reprendre l'otïensive. La bataille décisive de Friedland avait été livrée le 14 juin. La moitié de l'année 1807 était donc déjà écoulée lorsqu'après son entrevue avec Alexandre sur le radeau du Niémen, après la signature du traité de Tilsitt, Napoléon, arrivé à l'apogée de sa gloire militaire, entouré à Dresde d'un cortège d'empereurs, de rois et de princes relevant de son empire, devenu en réalité, non plus seulement pour les évêques de France et pour les flatteurs de sa cour, mais pour le continent européen tout entier, un second Charlemagne, put enfin fixer de nouve;m sa pensée sur les affaires de Rome. Quelques incidents avaient cependant surgi depuis la •nversalion que l'empereur avait eue à Berlin avec Mgr Arezzo, incidents dont il nous faut rendre compte, car ils avaient encore ajouté à l'irritation de Napoléon contre le sainl-siége. D'abord la mission de l'évêque de Séleucie auprès du saint-père avait, ainsi qu'il était facile
318 [/K(;lisr romaine kt le premier empire
de le prévoir, complètement échoué. Arrivé à Kome vers la fin de décembre 1806, Mgr Arezzo n'avait pas réussi à persuader Pie VII ; on peut même supposer, d'après sa lettre à M. de Talleyrand, que, tout en rapportant très-consciencieusement, comme il l'assure, les paroles prononcées par l'empereur, Mgr Arezzo n'avait fait aucun effort bien sérieux pour détourner le pape de persévérer dans une ligne de conduite qu'en sa qualité de prélat romain, il approuvait certainement au fond du cœur. « Sa Sainteté a vu avec une peine égale à sa surprise, écrivait Mgr Arezzo au ministre des relations extérieures, que Sa Majesté ait pu penser qu'en renouvelant les mêmes demandes on pût obtenir une réponse différente. Comme les mêmes raisons subsistent, résultant des devoirs, du caractère et de la nature de son ministère, raisons qui ne peuvent ellesmêmes jamais changer, le saint-père se trouve dans la nécessité de répéter à Sa Majesté qu'il est dans l'impossibilité d'accéder à son désir ^ »
Au désagrément de ce nouveau refus succédèrent d'autres difficultés avec la cour de Rome, difficultés d'une nature purement spirituelle, regardant uniquement le royaume d'Italie, mais qui n'en causèrent pas moins le plus vif déplaisir à Napoléon. Plusieurs sièges épiscopaux
1. Lfilie de Mfjr Arezzo, à M. de Taltoyiaiiil, ))r«'miprs jours doIROG.
étaient venus à vaquer dans le duché de >lilan el dans les provinces vénitiennes. En vertu de l'article 4 du concordat conclu le 16 septembre 1803 entre le pape et la république italienne, le chef de cette république, qui n'était autre alors que le premier consul, était autorisé à nommer, comme en France, tous les archevêques et évêques, et le saint-père s'était par le même article engagé à donner l'institution canonique aux sujets nommés, si d'ailleurs ils avaient les qualités requises par les c:inons de l'ÉgUse romaine. Un décret du 30 mars 1806 ayant réuni au royaume d'Italie les ci-devant États de Venise, que la maison d'Autriche avait perdus par le traité de Presbourg, Napoléon soutenait, non sans apparence de raison, quoique la thèse contraire piit aussi se défendre, que les clauses du concordat conclu pour les provinces italiennes étaient "giclement applicables aux contrées qui leur avaient été récemment annexées. Il avait donc nommé et proposé à l'institution canonique du saint-père un certain nombre d'ecclésiastiques italiens qui devaient remplir les sièges vacants. La présentation avait été foite en bloc le 13 septembre par une lettre du ministre du culte en Italie, M. Uovera, adressée au cardinal secrétaire d'Étal Casoni'. \ cette communication de M. Rovera, le cardinal CasonI
1. Lettre de M. Rovera au cardinal Casoni, 13 septembre 1806.
avait répondu le 11 octobre 1806 par une note très-laconique portant simplement « que personne ne désirait plus vivement que Sa Sainteté donner de nouveaux pasteurs aux Églises qui avaient perdu leurs évêques, mais que l'article du concordat qui concédait la nomination aux évêchés ne pouvait être mis à exécution de la part de Sa Sainteté aussi longtemps qu'on n'aurait pas fait cesser les violations essentielles contre lesquelles Sa Sainteté avail tant de fois réclamé auprès de Sa Majesté l'empereur et roi, soit par écrit, soit en lui adressant de vive voix à Paris des représentations détaillées, par suite desquelles Sa Majesté avait chargé Son Éminence le cardinal Fesch d'une négociation qui cependant était restée sans résultat». »
La détermination à laquelle venait de s'arrêter le saintpère était de la plus importante gravité. Il n'échappera à personne que cette ressource extrême du refus de l'institution canonique aux évêques nommés par l'empereur était précisément celle à laquelle Pie VII eut plus tard recours pendant sa réclusion à Savone, décision qui motiva à cette époque la convocation du concile national de 1811 par l'empereur, et jeta au sein de l'Église française une si grande perturbation. Strictement parlant, le saint-père
i. Lettre du canlinal Casoni à M. Rovera, H octobre 1806.
était toutefois dans son droit. Le concordat italien était un traité comme un autre, un contrat parfaitement synallagmaliqiie qui liait au même degré les deux parties contractantes. Il était parfaitement licite au pape, tandis que le gouvernement italien refusait obstinément de remplir quelques-unes des conditions principales de ce traité, d'ajourner lui-même l'exécuiion de celles qui lui incombaient personnellement. Pie VII, comme chef de la religion catholique, aurait certainement encouru une grande responsabilité morale, s'il avait fait dépendre l'octroi des bulles qui lui étaient demandées, c'est-à-dire une mesure purement spirituelle et propre à son caractère spirituel de souverain pontife, du plus ou moins de satisfaction donnée à ses intérêts de prince temporel, dans la querelle qui était maintenant engagée avec l'empereur. Pie VU ne commettait point une fautequi eût été si fâcheuse. C'était contre la violation manifeste de quelques-unes des immunités garanties par le concordai italien à l'Église catholique qu'il s'armait, en sa qualité de chef de celte Église, des droits à lui reconnus par ce même concordat. Au point de vue e l'équité et de la logique, la conduite du saint-père était donc correcte. Était-elle bien avisée ou simplement prudente? Cela est plus douteux. En cette occasion comme en tant d'autres, un immense désavantage résultait pour le saint-père de la confusion impossible à démêler des