II
riale se sont bornées, quant aux Anglais, à la fermeture des ports. Le saint-père a tout lieu de croire que son adhésion doit se borner à cette fermeture ; mais, s'il fallait quelque chose de plus, il y consentira, pourvu que cela ne l'oblige pas à une guerre actuelle, et que cela ne lèse pas l'indépendance ^ de sasouveraïneté pontificale. Il convient donc que Votre Éminenceet le cardinal-légat, auquel cette dépêche est commune, soient sur leurs gardes ^om concerter l'explication et la valeur de ces paroles, afin de satisfaire Sa Majesté Impériale, comme le saint-père le désire, mais en même temps de ne pas imposer à S;i Sainteté une obligation opposée à ses devoirs et à son honneur '. »
Il n'y avait peut-être rien dans la concession foite par Pie VII qui ne fiït raisonnable ; il n'y avait certainement rien qui fût contraire à l'honneur du prince temporel. On peut supposer que les hérétiques anglais ne lui en auraient pas beaucoup voulu au fond d'avoir consenti par force à leur fermer ses ports, dont la marine pontificale était à coup sûr hors d'état de garantir la neutralité; mais, au moment où le système du blocus continental était l'arme principale et maintenant unique dont l'empereur pîit se servir contre eux, nul doute que cette mesure ne fut considérée par le cabinet britannique comme une déclaration de guerre. Le
1. Le cardinal Casoni au cardinal de Bayanne, 14 septembre 1807.
ministère anglais avait ouvert les hostilités contre toutes les puissances du continent auxquelles l'empereur avait imposé l'obligalion d'entrer dans son alliance maritime contre l'Angleterre. Pie VU ne pouvait donc se dissimuler à lui-même qu'il risquait de voir immédiatement interrompre, par sa tardive mais complète adhésion au blocus continent/il, ses relations spirituelles avec quatre millions de catholiques répartis sur la surface des possessions de la Grande-Bretagne. C'était du salut des âmes de ces quatre millions de catholiques qu'il avait été si souvent question dans les dépêches officielles du Vatican et dans les lettres intimes et personnelles que le saint-père avait adressées à Napoléon de sa propre main. Nombre de fois il avait représenté les bons rapports avec l'Angleterre comme nécessaires au salut de cette portion considérable du troupeau catholique, dont il était le pasteur ; il n'avait point cessé de soutenir que ses devoirs de père commun des fidèles ne lui permettraient jamais de les compromettre en rien. Dans cette occasion, si le prince temporel avait eu parfaitement raison de céder quand la résistance devenait trop dangereuse, à coup sur le souverain pontife s'était mis avec lui-même dans une évidente contradiction, et la position de son négociateur à Paris en était devenue des plus embarrassantes.
Ce n'était point sur Napoléon qu'on pouvait compter
pour venir en aide au cardinal de Bayanne ; car, ainsi que nous l'avons raconté, il ne lui convenait pas de s'arranger. Il ne tenait pas à être satisfait ; il voulait tout ou rien. Au fond, il préférait ceriaineinent que le pape n'accordât rien; alors, il aurait eu sous la main le prétexte dont il était en quête pour s'emparer de Rome. Les concessions fâcheuses pour son caractère sacerdotal auxquelles le malheureux Pie VII s'était enfin résigné, après tant d'anxiétés et de combats intérieurs, ne devaient point d'ailleurs lui profiter. A peine son négociateur eut-il donné à entendre à M. de Champagny que, moyennant certaines restrictions, le saintpère pourrait peut-être s'engager avec l'empereur contre les infidèles et les hérétiques, que M. de Champagny reprit soudain sa première thèse. L'offre du pape ne sufiisait plus. Il fallait un engagement plus général pour le présent et pour l'avenir. Il était nécessaire que Pie VII promit de faire cause commune avec l'empereur contre tous ses ennemis. Pareille proposition n'était pourtant pas de nature à être sérieusement soumise au vicaire de Jésus-Christ. Le cardmal-légal Caprara intervint; le cardinal Fesch, qui avait tout à fait oublié ses anciens ressenthîienls, s'employa de son mieux. Bref, M. de Champagny en vint ;i communiquer le projet suivant :
« Le saint-siége s'oblige à faire cause commune avec Sa Majesté et à réunir ses fi»rces de terre et de mer à
celles de Sa Majesté dnns toutes les guerres qu'elle aura à soutenir contre les infidèles et contre les Anglais.
» Sa Majesté s'oblige h défendre les États du saint-siége dans toutes les guerres contre les infi IHes et les Anglais, et s'engage à faire respecter parles Barbaresques le pavillon de Sa Sainteté et à garantir ses États de leurs incursions trois mois après le rétablissement de la paix maritime.
j) Dans toutes les guerres avec l'Angleterre, le saint-siége s'oblige à fermer ses ports aux bâtiments et au commerce de cette puissance, et à ne permettre à aucun Anglais d'entrer et de résider dans ses États, enfin à confier aux troupes de Sa Majesté la garde d'Ancône, Ostie et Civita-Veccliia.
» Le saint-siége s'oblige à recevoir h Ancône deux mille hommes de troupes françaises, et à se charger de leur entretien.
B Toutes les autres troupes de Sa Majesté, stationnées dans les États du saint-siége, ou qui devront les traverser, recevront leur entretien de Sa Majesté.
B Sa Sainteté reconnaît Leurs Majestés le roi de Naples, Joseph-Napol<'on, le roi de Hollande, Louis-Napoléon, et le roi de Westphalie, Jérôme-Napoléon ; elle reconnaît Son Altesse impériale le grand-dnc de Berget Leurs Altesses impMak's et sérénissimes les princes de Lucques et de Piombino. Elle reconnaît tous les arrangements faits par Sa Majesté en Allemagne et en Italie.
» Sa Sainteté renonce à toutes les prétentions, ainsi qu'à toutes les protestations contraires aux droits de Sa Majesté le roi de Naples, à sa pleine et entière souveraineté et à la dignité de sa couronne. Cette même renonciation s'étend aux principautés et aux souverainetés de Bénévent et de Ponte-Corvo, érigées en grands liefs de l'Empire.
» Le nombre des cardinaux de l'empire français sera porté au tiers du nombre total des membres du sacré collège. Seront considérés comme cardinaux français ceux qui sont nés dans les ci-devant États de Piémont, de Parme et de Gênes. Les cardinaux français ne pourront, dans aucun cas, être privés du droit d'assister au consistoire; il n'y aura entre eux et les cardinaux italiens aucune distinction,
» Le concordat établi pour le royaume d'Italie recevrason exécution dans l'ancien État de Venise et dans tous les États de Leurs Altesses impériales et sérénissimes les princes de Lucques et de Piombino. Aucun des évêques d'Italie ne sera obligé d'aller à Rome pour se faire consacrer.
» Il sera immédiatement négocié et conclu à Paris un concordat entre Sa Majesté et le saint-siége pour tous les États d'Allemagne compris dans la confédération du Rhin. »
il semble qu'en présentant ce projet de traité au cardinal de Bayanne, M. de Champagny ait eu la crainte d'y voir souscrire la cour de Rome, car il avait pris la pré-
caution d'ajouter qu'aux conditions indiquées, dont l'acceptation devait être immédiatement promise, il se réservait d'en ajouter au besoin de nouvelles. En effet, vingt-quatre heures après, revenant de Fontainebleau, où il avait été prendre les ordres de l'empereur, le ministre des relations extérieures annonçait au cardinal de Bayanne qu'il y aurait une clause à introduire dans le traité relativement aux forlilications d'Ancône et au curage du port, qui devaient être mis à la charge du trésor pontifical. Les articles que le cardinal Fesch avait à grande peine réussi à faire écarter du projet étiiient les suivants :
« 1" Le saint-siége s'oblige à ne faire aucune protestation contre les libertés de l'Église gallicane, à n'y porter aucun préjudice et ne faire aucun acte public ni secret qui leur soit contraire; 2° le saint-siége s'oblige à ne faireni permettre aucun acte renfermant des clauses positives ou des réserves qui puissent alarmer les consciences et répandre quelques divisions dans les Étals de Sa Majesté. »
Ces derniers articles avaient été retirés, mais M. de Champjgny ne pouvait pas promettre qu'ils ne seraient pas reproduits de nouveau, surtout si à Rome on mettait du retard ou de l'hésitation dans l'accept^ition des articles précédemment communiqués.
Jamais pareille chose ne s'était vue en diplomatie. Ainsi que le fait observer avec raison le c;irdinal Pacca dans
ses M(îmoires : « Dans toute iK^gociation d'un projet d'accoinmoderaent, les articles primilils sont toujours modifiés par esprit de conciliation. On adoucit ou l'on supprime ce qu'ils ont de trop dur, de trop exigeant, et le rapprochement s'opère peu à peu dans les paroles et dans les faits. Dans le projet de traité soumis au saint-siége, il y avait, au contraire, progression d'exigences, et aux premières prétentions, déjà intolérables, on en ajoutait d'autres qui étaient pires *. » A la réception de ce projet si différent de ce qu'il attendait, le saint -père ne témoigna point d'hésitation. Comment en aurait-il éprouvé aucune? Non-seulement les articles proposés dépouillaient le saint-père de sa puissance temporelle et faisaient du pape, suivant l'expression de Pacca, une espèce d'homme-lige, le gouverneur d'une sorte de colonie française relevant de l'Empire ; mais la juridiction spirituelle du chef de l'Église était singulièrement limitée, son pouvoir de souverain pontife et la mise en pratique de ses devoirs comme arbitre suprême de la doctrine catholique étaient soumis au bon plaisir de la puissance temporelle. Quelle étrange idée de vouloir mettre Pie VII en contradiction avec tous ses prédécesseurs en lui faisant expressément et dogmatiquement approuver les maximes de l'Église gallicane! Quelle conception bizarre
i. Mémoires du cardinal Pacca,t. I*»', p. 51.
de vouloir faire signer à un pape, et surtout à Pie V[I, l'engagement de ne pas troubler les consciences par ses actes et par ses paroles, comme si pareille supposition n'était point par elle-même la plus grossière des injures adressée à un pontife 1 Et quelle ignorance des traditions séculaires et des habitudes les plus invétérées de l'Église romaine que de prétendre lui dicter des lois dans l'exercice des réserves iH)ntificales, et de l'obliger en quelque sorte à soumettre ses rescrits, ses jugements de doctrine et ses actes de juridiction à l'approbation du souverain de la Frmce ! Quoique au fond parfiitement décidé, Pie VII voulut réunir par-devant lui les membres du sacré collège, ainsi qu'il les avait déjà convoqués au début de cette affaire. Cette fois encore, il voulut avoir leur avis dans une circonstance solennelle oh se trouvaient simultanément engagés les intérêts de h religion catholique et ceu\ de la souveraineté iemporelle des papes. En recevant communication des projets de traité, les cardimux frémirent d'indignation, écrit le cardinal Pacca, et ^ejet^rent avec horreur les demandes de l'empereur*. Ce fut le 2 décembre que le saint- père, par une lettre écrite tout entière de sa main, fit part de sa résolution au cardinal de Bayanne. € Monsieur le cjirdinal, nous avon-î appris, à notre