LE CARDINAL CAPRARA AIT CARDINAL CONSALVI
3 juillet 1806.
... Une légère indisposition survenue à l'impératrice fit que je fus introduit dans l'appartement de l'empereur, où se IroLivaient toutes les dames de la cour et un grand nombre de minisires, au cercle de Sa Majesté.
A peine élais-jc introduit, que l'empereur se mil à me parler des affaires de Rome. Il me dit beaucoup de choses sur la personne sacrée de Sa Sainteté, à l'égard de laquelle il s'exprima cependant toujours avec respect el avec des sentiments d'alfeclion. Il s'étendit en invectives contre les conseillers de Sa Sainteté el inJiviJuellement contre quelques-uns d'entre eux, qu'il désigna comme les auteurs de la surprise faite à la conscience du pape, à qui on a fait croire que des objets d'un intérêt purement temporel concernaient le spirituel, et il ajouta que ces conseillers seraient responsables devant Dieu et devant le monde entier des dommages el des perles qui résulteraient des réponses qui ont été faites à ses notes. Il termina ainsi :
« Lo pape a été surpris, car ce que j'ai demandé ne concerne pas le spirituel ; ce sont tout simplement des choses temporelles et politiques. Le monde entier en sera juge, et ces choses, je les ai demandées parce que je suis obligé en conscience à garantir aux sujets que Dieu m'a confiés des droits sur lesquels saint Louis u'a pas cédé, ce qui ne l'a pas empoché d'être béatifié par Rome. »
Le moment me paraissant venu de prendre la parole, je commençai à dire que je priais Sa Majesté de refléchir.. .;mais, sans me laisser achever la phrase que j'avais commencée, il se mit à me répéter que le pape n'avait plus maintenant les sentiments qu'on lui a connus, qu'il avait été amené à ce changement par des conseillers qui s'apercevraient trop tard des mauvais conseils qu'ils avaient donnés, et, en présence de toutes les personnes qui composaient le cercle, l'empereur me dit : «Écrivez à Rome que, moi aussi, je suis obligé en conscience de détendre mes droits et mes sujets ; que je dois empêcher les Anglais de faire une diversion et de couper la communication entre mes troupes du royaume d'Italie et celles qui sont dans le royaume de Naples ; que je demande à Sa Sainteté une déclaration prompte, sans ambiguïté et sans réserve, portant que, pendant la présente guerre et toute autre guerre à venir, tous les ports des États pontificaux soient fermés à tous bâtiments anglais, soit de guerre, soit de commerce. Écrivez tout cela au pape, conlinua-t-il, écrivez-le tout"de suite, parce que, si dans le délai le plus court je ne reçois pas de déclaration conçue dans les termes que je demande, je ferai occuper tout le reste de l'Étal pontifical ; je ferai apposer les aigles sur les portes de chacune de ses villes, de chacun de ses domaines, et je partagerai la totalité des provinces possédées par le pape, comme j'ai fait pour Benevento et Ponte-Corvo, en autant de duchés et de principautés, que je conférerai à qui me plaira. »
Je me permis ici de soumettre simplement quelques observations à Sa Majesté, qui commença par les écouter ; m'iii-
terrompanl bientôt : « Mon parti est pris, me dit l'empereur, vous savez que je ne change pas, et que je fais ce que je dis. Si le pape fait la déclaration dans les termes que je demande relativement aux Anglais, je lui garantirai ses États et j'obtiendrai qu'il ne soit pas molesté par les Barbaresques. Quoi que vous veuillez me dire, vous, ou qui me soit répété de Rome, est inutile, car, comme je vous l'ai dii, mon parti est pris; je ne puis ni dois m'en départir. Qu'on en finisse promptenient, et qu'on envoie le plus tôt possible les réponses dont dépend le sort de Rome. »
En rapportant exactement à Votre Éminence et ce qui s'est passé dans cette audience, et le langage que m'a tenu Sa Majesté, je ne me permettrai qu'une seule réflexion. Si Sa Sainteté se refuse à ce qui lui est demandé, Toccupalion et la division de l'État pontifical en principautés auraient lieu immanquablement. Chacun peut prévoir d'ici les conséquences qui en résulteraient et l'extrême difficulté, dans touic éventualité future, de pouvoir espérer qu'on rentrera en possession de ces pays.
... Sa Majesté, dans la chaleur qu'elle a mise à me parler, a passé en revue une foule d'autres objets que je m'abstiens de rapporter. Sou discours a duré près d'une heure entière.