Voyez to ifôcret du 30 mars
surait être parfaitement volontaire de la part de la malheureuse femme qui avait été si évidemment forcée de la subir. Sa douleur éclata surtout à l'assemblée de famille qui se tint aux Tuileries dans la soirée du 15 décembre, et devant laquelle les deux époux annoncèrent leur mutuelle résolution. Suivant un programme convenu d*avance, Napoléon, visiblement ému, avait lu un discours dans lequel il avait affectueusement parlé de la compagne qull avait, disait-il, couronnée de sa main, et dont le souvenir toujours cher resterait à jamais gravé dans son cœur. Quand vint pour Joséphine le moment de lire à son tour le papier qu'elle tenait à la main, les sanglots lui coupèrent . la voix. Elle ne trouva pas la force de prononcer ellemême les paroles de consentement qu'on avait mises dans sa bouche, et ce fut M. Regnault de Saint- Jean-d'Angely qui en donna lecture.
La séance d*âpparat qui eut lieu le lendemain au Sénat pour recevoir la déclaration des deux époux et statuer sur leur résolution, sans paraître aussi dramatique, ne laissa pas d'être assez émouvante. Jusque-là, le fils adoplif de l'empereur, le prince Eugène, n'avait pas encore été âéger, comme prince de la famille impériale, sur les bancs de ce grand corps de l'État. L'empereur exigea qu'il y parût pour la première fois le jour ou devait avoir lieu la délibération qui allait changer si douloureusement la situa-
tioD de sa mère. Il dut même prendre le premier la parole pour provoquer la résolution du Sénat, en ajoutant au consentement déjà donné par Joséphine le poids de son adhésion personnelle et de celle de sa sœur la reine de Hollande, dont il se poitait garant. Après cette manifestation peut-être surabondante, et qui surprit un peu le public, on pense bien qu'il ne fut pas malaisé d'obtenir l'adhésion complète du Sénat. L'orateur du gouvernement lui avait donné le signal dans ce langage empreint d'ardent enthousiasme et de sensiblerie déclamatoire qui était alors à la mode. — « Comme souverain et comme époux, l'empereur et l'impératrice ont tout fait, ont tout dit, s'écria M. Regnault de Saint-Jean-d'Àngely ; il ne nous reste qu'à les aimer , à les bénir et à les admirer. Acceptez , messieurs , au nom de la France attendrie, aux yeux de l'Europe étonnée, ce sacrifice, le plus grand qui ait été fait sur la terre, et, pleins de la plus profonde émotion, hâtez-vous de porter aux pieds du trône, dans le tribut de nos sentiments, des sentiments de tous les Français, le seul prix qui soit digne du courage de nos souverains, la seule consolation qui soit digne de leurs cœurs ^
Tout était donc à peu près consommé; il ne restait plus à l'infortunée Joséphine, laissée en possession, par décret
i. Moniteur du 16 décembre 1810.
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do Sénat, du litre iHmpératriee et de reine couronnée, qa*à céder la place à la fatnre épouse destinée à venir bientôt lui succéder, et qui, d'après les bruits alors généralem^t répandus, n'était autre que la grande-dnchesse Olga, sœup de l'empereur de Russie. Rien de plus curieux que le spectacle offert en ce moment par la cour impériale aux yeux d'un spectateur attentif; car jamais peut-être fomiliers d*un prince n'avaient été mis à plus rude épreuve, et c'était plaisir d'assister aux visibles efforts que chacun sMmposait afin de bien régler sa contenance. Il fallait d'abord et avant tout approuver hautement la réscrintion du maître et songer à tirer parti des cbangem^ts qu*allait amener la formation d'une nouvelle fnaison pour U future impératrice. Cependant, Joséphine gardait aussi la sienne; s'éloigner d'elle quand on lui avait été attaché pendant de longues années, c'était en soi-fliême an procédé peu honorable, et qui risquerait en outre de déplaire beaucoup b
l'empereur , car il voulait qtie l'impératrice dépossédée
demeurât non-seulement fort considérée, mais entourée des mêmes respects et des mêmes hommages qtie par le passé. Peut-être après tout serait-ce elle qui garderait la plus grande part dans ses affections et qui jouirait encore de la principale influence ; et puis de quel côté se tourner h l'avance pour être sûr d'avoir été des premiers à saluer le soleil levant ? A bien peu d'exceptions près, raconte le
scrupuleux témoin à qui nous empruntons ces détails, on pouvait lire ce comique embarras sur tous les visages de tant de gens qui avaient un parti à {n*endre.
n devint surtout remarquable h la soirée que présida rimpératrice Joséphine avant de quitter les Tuileries. Il y avait un grand cercle à la cour. Tous les appartements impériaux étaient remplis ; suivant l'usage, un souper avait été servi pour les femmes dans la galerie de Diane, sur un grsmd nombre de petites tables. Joséphine était assise à celle du milieu, et les courtisans circulaient alentour, la regardant, l'étudiant, pour ainsi dire, avec une curiosité assez mal dissimulée et se tenant prêts à recevoir cette gracieuse inclination de tête par laquelle elle avait l'tiabitide de saluer cean qu'elle connaissait particulièrement. Il était impossible de n*être pas frappé de la convenaope de son maintien en présence de tout un monde qui l'entourait encore ^e ses hommages, mais qui n'ignorait pas ^e c'était pour la dernière fois, et que dans une heure peut^re elle allait descendre de ce haut rang qu*elle avait si longtemps occupé, pour se rendre seule et désolée à la modeste résidence de la MaUnaison. Peut-être n'appartient-il qu'aux femmes de se tirer avec une mesure si parfait^ et \ami de chaînante dignité d'une épreuve si difficile. On peut diro qu'elle assistait avec une grâce sans pareille aux funérailles de sa propre grandeur, tandis que Napoléon,
visiblement contraint, se montra tout à fait à son désavantage, et sa contenance, aux yeux mêmes de ses plus constants admirateurs, fut sensiblement moins bonne que celle de sa victime.
Parmi les personnes qui venaient de prendre ainsi congé de l'impératrice dépossédée, il y en avait plus d'une qui avait toute raison de se croire en possession de l'avenir, et qui, d'un air de complaisance, s'était empressée de révéler à ses interlocuteurs moins favorisés à quelle puissance étrangère était réservé l'honneur de donner prochainement une nouvelle souveraine à la France. De proche en proche, l'indiscrétion avait si bien fait son chemin, qu'avant la fin de la soirée toute la cour ou à peu près avait été mise dans la confidence, et n'ignorait plus que les négociations entamées à Saint-Pétersbourg par M. de Gaulaincourt étaient présentement assez avancées pour que le czar eût déjà à peu près promis de donjier à l'empereur Napoléon sa propre sœur, la grande-duchesse Olga. Ce fut précisément pendant que la foule des invités s'écoulait doucement des salons impériaux pour regagner ses voitures et tandis que Joséphine, retirée dans ses appartemfiiits, faisait ses derniers préparatifs pour se rendre la nuit même à la Malmaison, que s'engagea sur les marches de l'escalier des Tuileries la conversation qui allait ouvrir de nouvelles perspectives à l'ambition de l'empereur et
changer complètement, en bien peu de temps, la face des choses.
Au nombre des courtisans bien instruits qui venaient de colporter le bruit du mariage russe, se trouvait un personnage de beaucoup. d'esprit et du plus délié, déjà fort connu et non dépourvu d'importance, qui jouissait à ce point de la confiance du duc de Bassano, que celui-ci avait plus d'une fois pressé l'empereur d'en faire son ministre de la police, nous voulons parler de M. de Sémonville. Causer tout haut et sans aucune espèce de gène des choses qui faisaient tout bas le sujet des réflexions réservéçs de chacun était l'un des goûts et Tune des aptitudes de M. de Sémonville. Le hasard fit qu'il se rencontra côte à côte avec M. Floret; premier secrétaire de l'ambassade d'Autriche, au moment oîi tous deux descendaient de l'étage supérieur du palais pour aller attendre leurs voitures dans le vestibule. « Eh bien, voilà qui est fini, dit M. de Sémonville au diplomate autrichien, et c'est maintenant une affaire faite! Pourquoi n'avez- vous pas voulu la faire?
— Qui vous dit que nous ne l'ayons pas voulu? — On le croit. . . Serait-ce une erreur ? — Peut-être.— Quoi ! on serait disposé?... Vous peut-être; mais l'ambassadeur?— Je réponds du prince de Schwarzenberg. — Mais le prince de Metternich? — Point de difficultés. — • Mais l'empereur ?
— Pas davantage. — Et l'impératrice, qui nous déteste ?
— Vous ne là connaissez pas; elle est ambitieuse/ oa T; aurait amenée. »
Sur ces paroles, prononcées dans le va-et-yient d'une coavarsation souvent interroa4)Ue par le passage des souverains étrangers et des grands personnages de TÉtat dont on annonçait à haute voix, les équipages, les deux interlocuteurs s'étaient séparés; mais M. de Sémonville n*était pas tuHnme à laisser tcrmber à terre de semblables paroles. Quelques minutes après les avoir recueillies, il étail rendu dans le cabinet de son ami le duc deBassano^qa*il trouva, suivant ses laborieuses habitudes, occupé au milieu de ses secrétaires à expédier quelques dépêches pressées qui avaient justement trait à Talbauce [urojetée avec la Russie. « Quoi de nouveau au cercle de l'impératrice, où je n'ai pu aller ce soir? — Je vous le dirai quand nous serons seuls. » Les secrétaires renvoyés, M. de Sémonville se mit h conter son affaire. « Voilà qui est très-grave, reprit M. de Bassano. Asseyez-vous là, et mettez-moi tout cela par écrit. » Le lendemain riïaiin, c'était le tour du ministre des relations extérieures de surprendre l'empereur par le récit de la conversation de M. Floret. Aux premiers mots prononcés par le duc de Bassano, la figure de Tempereur s'était illuminée de joie. L*idée de faire entrer dans son lit impérial la fille des Césars, la nièce de l'altière reine de Naples et de Tanciinne reine de France, la conscience de
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rdlonneoieiit qu'éprouvoriiit TEurope eo Yoyant un simple soldat élevé par son peuple sur le pavois s*allier à la plus ancienne et à la plus illustre des maisons régnantes, les conséquences politiques d'une pareille union, le profit qu'il y aurait pour lui, dans l'état de ses relations avec le saint-siége, à mettre sur le trône de France une princesse élevée dans la religion catholique de préférence à Théritière schismatique des czars, tous les autres avantages d*un mariage qu'il aurait considéré tout à l'heure comme par* faitement chimérique et qui lui était ainsi offert à l'improviste, se présentèrent en foule à sa vive imagination; il était radieux.
Prenant alors la parole, Napoléon expliqua à son tour à M. Maret comment des dépêches qu'il venait de recevoir à rinstant de M. de Narbonne se trouvaient confirmer jrtënement les ouvertures faites par M. Floret. Le général comte de Narbonne, revenant des provinces illyriennes, s'était par son ordre arrêté à Vienne. Il y avait vu M. de Mettemich et l'empereur François. Là, comme dans toutes les cours de l'Europe, on ne parlait plus d'autre chose que du prochain mariage du puissant chef de Tempire français. M. de Narbonne n'avait pas manqué de le représenter dan.s toutes ses conversations comme hésitant entre les offres des souverains de l'Europe, qui tous briguaient à Penvi l'honneur de lui donner pour épouse une personne de leur
famille. Il avait cru voir, à la façon dont il avait été écouté par l'empereur, par M. de Metternich, par tous les personnages considérables de Vienne, que ridée d'un mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, si l'empereur venait à y songer, ne serait pas mal reçue à Vienne. N'ayant d'ailleurs ni qualité ni mission pour rien dire à ce sujet, il s'était tenu sur la réserve.
Du moment qu'une pareille union devenait possible, il n'y avait plus de raisons, aux yeux de Terapereur, d'en rechercher aucune autre, et le plus pressé était de dénouer doucement les négociations entamées à Saint-Pétersbourg. Là encore, le hasard le servit à souhait. Peu de jours après, il recevait en effet une leltre du duc de Vicence, disant « qu'il s'était trompé lorsque, quatre mois auparavant, il avait annoncé que l'état de santé de la jeune archiduchesse ne laissait rien à désirer. Mieux informé, il était obligé d'avertir aujourd'hui que les espérances un moment entrevues ne s'étaient pas réalisées, il venait d'en acquérir la certitude. » Sur cette nouvelle, toute hésitation cessa de la part de l'empereur : son parti était pris, il ne songea plus qu'à son nouveau projet; mais, tandis qu'au fond il ne déplaisait pas à Napoléon de paraître encore flottant, de prolonger encore un peu en face de l'Europe, vis-à-vis de ses plus intimes conseillers comjne aux yeux de la foule entière de ses sujets, cette flatteuse situation d'un raonar-
qae dont l'alliance était avidement recherchée par toutes les cours et qui prenait le teiftps de calculer frddement de quel côté il lui conviendrait le mieux de laisser tomber Thonneur de ses préférences. L'orgueil avait la plus grande part dans ces apparentes hésitations. L'empereur, suivant une heureuse expression de M. de Cambacérès, avait à cette époque de sa vie « Tair de se promener dans sa gloire », et c'était moins pour les consulter sérieusement 4ue pour avoir le plaisir de les entretenir du sujet dont il était plein qu'avec les hommes qui possédaient sa confiance il mettait continuellement sur le tapis cette grande affaire de son mariage. Les avis donnés étaient fort divers, car^ nul ne sachant au juste oii se fixerait le choix de ce maître d'ailleurs si peu habitué à se laisser guider par les avis de qui que ce soit^ la plupart cherchaient surtout à deviner sa pensée, afin de le pousser du côté où son goût l'entraînait. Cependant, il lui arriva de rencontrer aussi des conseils tout à fait désintéressés auxquels il ne s'attendait guère.
Un jour qu'il travaillait avec M. Daru, Napoléon interrompit tout à coup une dictée commencée pour lui demander brusquement ce qu'il pensait des alliances matrimoniales qui lui étaient offertes. Il ne s'agissait pas d'une marque de confiance à donner à ce consciencieux et zélé serviteur qui pourtant en était si digne. M. Daru n'était
pas encore ministre à cette époque» il ne savait du ma** riagé prcijeté que ce qu'en connaissait le publie. D était en même temps trop sagace pour ne pas sentir que Na-
poléon, tout en ayant l*air de sollicifer un conseil^ avait déjà arrêté son parti ; il prit le sien, qui fut de rendre compte de son opinion sans détour. A la première question : Convenait-il mieux d'épouser la Russe ou l'Autrichienne, il répondit : « Ni Tune m l'autre. — Diable ! vous êtes bien difficile ! ^ et le front de l'empereur se rembrunit^ car il pensait que M. Daru allait désapprouver le projet d'un second mariage. M. Daru reprit : « La France regrettera Timpératrice Joséphine et s'intéressera à la douleur inséparable d'un si grand sacrifice ; mais tout le monde comprendra les raisons qui déterminent Votre Majesté à choisir, dans l'intérêt de l'État, une princesse qui lui puisse donner des héritiers. -- Eh bien, dit l'empereur, dont le front se rasséréna aussitôt, puisque cela est raisonnable, laquelle choisir ? — Ni l'une ni Tautre, mais une Française, et, pourvu que la nouvelle impératrice n'ait pas trop de parents qu'il faille élever à la dignité de princes et combler de richesses, la France applaudira à votre choix. Le trône que vous occupez ne ressemble à aucun autre : vous l'avez élevé de vos mains. Vous êtes à la tète d'une nation généreuse ; votre gloire et la sienne doivent être mises en commun. Ce n'est pas en imitant les
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attires mooarques.» c*es( en vous en diaiii^piaQt que yous reoconUerez votre véritable grandeur» Vous ne régnez pas aià même titre qu'eux, vous ne devez pas vous marier comme eux. La nation sera flattée que vous cherchiez une impératrice dans ses rang;», et c'est ainsi qu'elle continuera de voir dans votre race une race toute française. » Ces paroles ne firent pas la moindre impression sur Napoléon. < Allons donc ! ce sont là des enfantillages. 4gi tL de Talleyrand vous entendait, il aurait maigre idée de votre perspicacité politique. Vous ne traitez pas cette question en homme d'État. U £aut que je rallie à ma couronne au dedans et au dehors ceux qui n'y sont pas encore ralliés. Mon mariage m'en offre les moyens. Est-ce que vous vous imaginez que les mariages des souverams soient affaire de sentiment ? non, mais de politique ] le mien ae doit même pas être décidé par des motifs de politique intérieure. Q s'agit de bien autre chose ; il s'agit d'assurer mon influence extérieure et de l'agrandir par une alliance étroite avec un puissant voisin. » Après ces mots, ouvrant avec impatience la porte de son cabinet, T^apoléon sortit et laissa M. Daru à son bureau, plus sa-* tisfait d'avoir dit franchement sa pensée qu'étonné de l'accueil qu'elle avait rencontré.
Parmi les hommes d'Ëtat que l'empereur se donna plus tard la satisfaction de consulter dans un conseil d'apparat
et avec une grande solennité, ancon ne songea, il faut ravouer, à développer, si peu qne ce fût, la thèse mise en avant par M. Dam. M. Thiers, qui a raconté avec des détails si curieux et si précis toute cette affaire du second mariage de Napoléon, nous a rapporté avec son exactitude accoutumée Topinion émise dans la réunion officielle du 21 janvier 1809 par Tarchichancelier Gambacérès. Cette oflnion avait été favorable à l'alliance russe. Tout le monde en fut dans le moment passablement étonné, car, si quelqu'un était, par sa situation dans TÉtat, par sa merveilleuse perspicacité, par la confiance qu'il inspirait à Tempereur, en mesure de pressentir plus que personne ses secrètes dispositions, c'était à coup sûr Gambacérès. Un personnage déjà considérable à cette époque et qui était assez avant dans son intimité, M. Pasquier, alors conseiller d*État, n*hésita point à faire connaître à Tarchichancelier combien en général on s'était peu attendu à la préférence que seul il avait à peu près ouvertement donnée au mariage avec la princesse Olga. Par politesse, il ajouta que, cet avis ayant été le sien, il était surtout surpris qu'il n'eût pas prévalu.
A cette observation, Gambacérès fit une réponse qui frappa beaucoup son clairvoyant interlocuteur, et que de longues années après nous avons plus d'une fois entendu citer nous-méme à M. le duc Pasquier. « Gette dernière
drconstance n'a rien d'étonnant, reprit l'archichancelier. Quand on n*a qu'une bonne raison à donner, et quand il est impossible de la donner^ il est naturel qu*on soit battu. » Pressé de faire connaître cette raison si décisive, et d'ailleurs parfaitement confiant dans l'assurance que le secret lui serait gardé : t Vous allez voir, poursuivit Gambacérës^ que ma raison est si bonne, qu'il suffit d'une phrase pour en faire saisir toute la force : je suis moralement sûr qu'avant deux ans nous aurons la guerre avec celui des deux souverains dont l'empereur n'aura pas épousé la fille. Or, la guerre avec TAutriche ne me cause aucune inquiétude, et je tremble d'une guerre avec la Russie ; les conséquences en sont incalculables ! je sais que l'empereur connaît bien le chemin de Vienne ; je ne suis pas aussi assuré qu'il trouve celui de Saint-Pétersbourg. 9
S'il est curieux de constater ce coup d'oeil si profond et si vrai, jeté en quelques paroles claires et précises par un homme d'une perspicacité extraordinaire sur un avenir encore parfaitement fermé à tous les regards, il n'est pas moins singulier de penser que la perspective du mariage autrichien, destiné à devenir si funeste à l'empire, se soit tout à coup ouverte à la suite d'une conversation engagée pendant cinq minutes entre deux personnes que le hasard faisait se* rencontrer sur les marches de l'escalier des
Tuileries, à Tinstatit même oh ce palais qu'elte araît '^^ longtemps habité allait être abandonné par Vlnfortuni^^ Joséphine. En réfléchissant au concours de tons les év^^^^" nements qui ont suivi, peut-être peut-on dire que les des^ ^^" tinées de l'empire se sont accomplies en .ce quart d'heure -^ fatal; car, si au lieu de Marie-Louise Verapereur eCJil^t épousé la grande-duchesse Olga, il est assez k croir^^^ suivant les pi*évisîons de VarchichanceBer Cambacéi*^^»» que la campagne de 1S12 n'aurait pas eu lieu, et Die^ ^ sait quelle fut la part de cette expédition ma&eureus^** dans la chute thi premier empire.
Quoi qu'il en soit, la résolution de Napoléo» vite fois arrêtée, les choses ne devaient pïus traîner beaucoup en Ion— ■ gueur. Afin de s'assurer l'adhésion du prince de Schwar— zenberg aux ouvertures faites par M. Floret, sans éveiller toutefois l'attention du monde diplomatique, ni surtout les ombrages de la Russie, M. le duc de Bassano avait fait choix d'un intermédiaire aussi ingénieux qu'actif, M. le comte AlexaTidre de Laborde. M. de Laborde, alors maître des requêtes au conseil d'Étal , avait durant Témigration servi avec distinction dans l'armée autrichienne. Il s'était fait aimer dans les salons aristocratiques de Vienne ; il fréquentait habituellement non -seulement l'anabassadcOT loi-même, mais tous tes jeunes genç de la légation d'Autriche, avec lesquels il était en rapport plutôt de plaisirs
que d'affaires. Ce Ait par son canal que passèrent les lumières ûommnnications échangées entre le prince de Schwarzenber^ et le ministre des affaires étrangères, et ptas tard directement entre la cour de Vienne et les Tui- Jerfes. Bizarre enchaînement des circonstances ! C'étaient les généreux services rendus à la famille royale de France, et particulièremenl à la reine Marie-Antoinette, par son père, M. de Laborde, banquier de la cour avant 1789, qui avaient valu à son fils le gracieux accueil que pendant la tourmente révolutionnaire il avait rencontré à la cour impériale, à Vienne. En échange de cette hospitalité, c'était à son tour de faciliter h Torgueilleuse maison de Lorraine* Habsbourg, qui en mourait d'envie, les moyens de placer sans trop d'avances sur le trône de France , naguère occupé parla fille de Marie-Thérèse, une archiduchesse nièce de Louis XVI et petite-fille de la grande impératrice autrichienne. Lorsque, entre grandes puissances, Tenvie réciproque de s'entendre est de nature à faire passer pardessus de pareils rapprochements , les choses s'arrangent vite et aisément. Dans la première semaine de février 1810, le mariage avec Marie-Louise était en effet une affaire conclue et déjà universellement ébruitée; mais, ainsi qu'il est facile de le deviner, le choix fait par le chef de rÉtat d'une épouse prise au sein de la famille souveraine la plus connue en Europe par ses sentiments catholiques
a08 L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
ajoutait un nouveau degré d'importance à la cassation régulière du lien religieux qui l'avait précédemment uni à l'impératrice Joséphine. Il tombait sous le sens que la cour de Vienne, si grande que fût sa bonne volonté , serait obligée de regarder d'un peu plus près que le cabinet schismalique de Saint-Pétersbourg à la stricte exécution des formalités canoniques qui devaient accompagner un acte aussi considérable.