‹ L'Église romaine et le premier empire, 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 5)Chapitre 55 sur 81 · Moniteur de V Empire^ !«»• mars · texte numérisé non relu

Moniteur de V Empire^ !«»• mars

DIFFICULTÉa RELIGIEUSES A ROME 317

obligés de professer et d'enseiguer publiquement les quatre propositions de Bossuet, si constamment repoussées par les canonistes du Vatican ! La plupart ne subirent pas sans frémir cette terrible épreuve. Elle n'était rien cependant en comparaison de celle qui les attendait, et qui allait ébranler, jusque dans ses fondements mêmes, Tinstitution catholique.

n suffisait d'avoir tant soit peu réfléchi aux conséquences des derniers événements qui s'étaient passés à Rome pour avoir compris à TavaHce qu'une crise religieuse plus ou moins prochaine , mais très-grave, devait inévitablement éclater dans l'empire français à propos de la nomination des évêques. Le concordat, qui avait réglé le mode de recrutement de Tépiscopat, avait en effet supposé le maintien paisible d'un état de choses dont en réa- Uté il ne restait presque rien. En vertu de l'article S du traité, la nomination aux évêchés vacants appartenait à l'empereur; au pape revenait le droit d'instituer canoniquement les titulaires. Pour que ce compromis, si délicat de sa nature, reçût son entier accomplissement, il fallait, à la fois, que les contractants restassent ensemble sur le pied d'un suffisant accord, et chacun, par rapport à l'autre, dans une véritable indépendance. Ces deux conditions avaient complètement disparu, et l'action d'un rouage si essentiel au fonctionnement régulier des affaires ecçlésias-

tiques se tnmyait momentanément arrêtée. On pouvait même aisément prévoir l'instant oii l'accord ne venant pas à se rétablir entre les deux antagonistes, et Pie VII continjiant à refuser d'instituer canoniquement les prêtres dé* signés par Napoléon , le recrutement de réi»scopat et par conséquent celai ducl^gé lui-même deviendraient impossibles dans tous les pays catholiques soumis aux lois da chef de l'Empire. Cependant, une distinction est à faire. Quand bientôt nous aurons à nous occuper particulièrement des affaires religieuses de France, nous verrons que le nombre des sièges épiscopaux vacants dans les diocèses qui composaient l'ancienne Église gallicane était déjàr de-^ venu assez considérable en 1810. La nécessité d'y pourvoir était véritablement urgente. En cherchant à disjposer seul et à son gré de la nomination aux évêchés qui faisaient partie de l'ancien territoire français , Napoléon ne cédait donc pas tout à fait à une pure fantaisie de despote. L'intention d'agir à lui seul dans une affaire d'une nature aussi essentiellement religieuse constituait un acte d'iîhtmsion véritable et aussi fâcheuse , suivant nous , qu'elle était violente; mais il pouvait alléguer, sinon pour^cuse, au moins pour explication de sa conduite, des motifs de nécessité et l'apparence d'un droit, tout au moins d'ëm denn-droit. Rien de semblable k l'égard des anciens États pontificaux. Dans les nouveaux départements de Rome et

du Trasimène ( c'était l'empereur lui-même qui le proclamait), le nombre des sièges épiscopaux dépassait de beaucoup les besoins des fidèles. Il n'était nullement nécessaire de procéder à de nouvelles nominations. Était-il indispensable de détruire les évêchés existants ? Était-il opportun et par conséquent politique de créer une nouvelle circonscription des diocèses ? En tout cas, le pouvoir civil, à lui tout seul, en avait-il le droit? Ce sont là autant de questions que Tempereur, en son bon temps, ji'aurait pas laissé poser devant lui, ou , pour mieux dire, il se les était déjà posées à lui-même, et déjà il les avait résolues dans un sens diamétralement opposé à celui que la passion lui dictait en ce moment. En 1801, le premier consul avait aboli en France tous les diocèses existants ; mais cette mesure . qui ftit alors d'une si difficile exécution, avait été accomplie d'accord avec Pie VII et par l'intermédiaire de Pie VII. Ce fut dans les conférences qui précédèrent la signature du concordat que Napoléon prononça ces paroles, insérées depuis dans ses Mémoires : « Si le pape n'avait pas existé , il eiil fallu le créer pour cette occasion , comme les eonsuls romains faisaient ua dictateur dans les circonstances difficiles ^ »

1. Mémoires de Napoléon^ édition de 1830. — Notes et Mélanges, 1. III, p. 196.

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DIFnCULTÉS R£UGI£USES A ROME 3Si

avaient gardé toute leur activité. D'affaiblissement dans les dons qui avaient Tait de lui le premier homme de son temps, il n*y avait aocone trace ; mais il ne faisait plus de ces dons morveilleux le même usage que par le passé. Soit négligence, soit ennui , soit in£atuation toujours croissante de lui-même, soit par tous ces motifs réunis , il mettait dans ses façons d*agir une sorte de laisser aller et de fantaisie capricieuse. On vit se produire de 1810 à 1812 dans sa conduite politique une espèce de transformation assez pareille à celle que ses généraux remarquèrent plus tard dans ses combinaisons militaires durant les campagnes d'Allemagne et de Russie. Ses manœuvres de cette époque , certes toujours habiles , étaient démesurément gigantesques , et par cela même beaucoup moins étudiées et moins parfaites qu'autrefois dans les détails. La conception de ses plans de campagne était encore très^ureuse , mais rexécution laissait beaucoup à désirer par suite de l'exagération du but qu'il se {Hioposait d'atteindre et de Timmensité des opérations qu*il s*était donné à conduire. On sentait qu'à manier à la fois tant et de si grandes masses, l'anden vainqueur de Harengo , d' Ausierlitz et de Wagram avait fini par se gâter on peu la main. Chose bizarre et vraiment digne de remarque, ce fut la conclusion du mariage auUîcbien et sa eonfiance, d'ailleurs mal fondée, dans l'allié qu'il croyait s*élre procuré de l'autre côté du Rhin qui

portèrent Terapereur à donner à ses opérations contre la Russie une extension si extraordinaire; et ce fui cette même confiance dans la seule cour de l'Europe ayant encore pied en Italie et de tout temps protectrice du saiijlsiége qui décida le gendre du irès-caiholique souverain de TAutriche à ne plus garder aucun ménagement envers le clergé des États pontificaux. Étrange complication des affaires humaines! le lien de famille récemment noué entre Tancien empereur d'Allemagne et le nouvel empereur d'Occident allait justement servir de signal à' la ruine totale et ,au complet bouleversemeiU de l'état de choses que notre clergé français ne cesse point de se complaire à nommer encore la grande œuvre de Charlemagne.

Aussi longtemps, en effet, que son mariage avec Marie- Louise n'avait pas été chose faite et conclue, Tempereur, quoique décidé à mettre la main dans les affaires spirituelles des nouveaux départements de Rome et du Trasimène, avait gardé une certaine réserve ; quelques jours après son mariage, il s'en affranchit absolument. A peine eut-il acquis la certitude que la complaisante Autriche ne lui ferait pas obstacle, et serait même, comme nous le raconterons bientôt, disposée à entrer dans son jeu, que, de Compiègne , ou il était allé passer sa lune de naiel avec Marie-Louise, Napoléon écrivit à son ministre des cultes afin d'arrêter ,des mesures désormais décisives

et qni ne permettaient plus de douter de ses desseins. « Sa Majesté' désire que le ministre des coites rédige sur les affaires du clergé des dispositions générales et complètes où il n*y aura pas seulement des principes arrêtés, mais 011 l'on comprendra même toutes les mesures de détail qu'il convient d'adopter. Ce ne sera pas , à proprement parler, un décret, puisqu'il n'aura pas force d'exécution, qu'il ne sera pas remis en minute à la secrétairerie d'État, qu'il ne sera pas expédié et qu'il restera entre les mains du ministre. Dans ces dispositions générales , on détaillera par titres toutes les mesures qu'on pourrait être dans le cas de prendre ; on établira les choses comme elles devraient être et d'une manière absolue, comme sHl n'y avait point de pape, et sans avoir égard ni aux cirr constances du moment, ni à des considérations quelconques... Lorsqu'on jugera qu'il convient d'exécuter quelques parties de ces dispositions, elles seront converties en décret , et Ton arrivera successivement au développement du système complet. Ainsi on ne sera plus fatigué par des rapports successifs; mais, chaque fois qu'il y aura une mesure à prendre, le ministre rappellera ce qui est fait et ce qui reste à faire. Ces dispositions générales doivent se diviser par territoires et par ordre de matières... * »

1. Notes pour le ministre des caUes, Compiègne, 15 avril 1810. — Correspondance de Napoléon /•»•, i. XX, p. 288.

Suivait, après Ténamération de ce qu*il y aurait à exéenter en Piémont, en Ligurie, dans les États de Parme et de Plaisance, un paragraphe qui concernait parliculièrement les États romains.

t Le ministre des cultes est invité, continuait Terapereur, à traiter cette question : Quels sont les moyens à prendre pour effectuer la réduction des évêchés, en restant le plus possible dans l'esprit de l'Église, soit en ne supprimant pas les diocèses, mais en les réunissant, soit en faisant précéder la réduction d'une déclaration portant qu'il ne doit y avoir que tel nombre d'évêchés, qu'il est de principe qu'en matière de circonscription, si la puissance ecclésiastique est nécessaire, l'intervention de la puissance civile n'est pas moins indispensable ? On doit trouver dans les règles de l'Église que telle population, telle étendue de territoire est nécessaire pour l'étabDssement d'un évêché. Il est très-probable qu'on troiivera quelque chose à cet égard dans la doctrine des conciles.

» Il convient d'écrire à la consulte de Rome de prendre les dispositions suivantes : Quinze jours après la publication de l'arrêté de la consulte, tous les prêtres séculiers, tous les religieux et toutes les religieuses étrangers à Rome se retireront dans Nleur pays Hatal. Aussitôt qu'ils seront partis, la consulte .fera pré-

DIFFICULTÉS REUGIELSES A ROME 325

ter le serment,/ en commençant par les évéques ^ » Ainsi le parti de Tempereor était pris, et, comme il était dans sa nature, une fois décidé, de tenir rigooreusemenl la main à raccomplissement de ce qu'il avait résolu, il ne manqua pas de revenir souvent à la charge. On dirait « même, à voir son insistance, qu'assuré d'être en définitive ponctuellement obéi, il craint de n'être pas entièrement approuvé, et qu*il doute un peu du zèle de ceux qui, à Paris comme à Rome, doivent être chargés de Texécution de ses volontés. Durant le voyage entrepris dans le Brabant avec sa jeune épouse au printemps de 1810, Napoléon ne cesse d'écrire à son ministre des cultes des lettres où respire, au lieu de la facile indulgence qui aurait été si naturelle de la part de Theureux souverain à qui tout souriait en ce moment, un ton d'amortume et de rudesse.

t Donnez ordre, écrit-il de Bar-le-Duc, ou la popula-

« tion catholique lui avait fait un gracieux accueil, donnez

ordre que, conformémenfà nos lois, il ne soit plus consacré

aucun prêtre dans les deux départements de Rome et du

Trasimène sans ma permission. Prescrivez aux préfets,

sous-préfets et maires de tenir la main à Texéculion de

cet ordre. Donnez ordre que tous les prêtres séculiers.

1. Notes au ministre des culles, Compiègne) 15 avril 1810. Correspondance de Napoléon /«r, t. XX, p. 289,

326 L'ÉGLISE ROMALNE ET LE PREMIER T^MPIRE

religieux ou religieuses étrangers à la ville de Rome retournent dans la commune oii ils sont nés. Donnez ordre à la consulte de faire prêter serment à tous les évoques, d'envoyer en France ceux qui s'y refuseraient, et de faire mettre le séquestre sur leurs biens... il faut que ces mesures précèdent de quinze jours le décret qui supprime, toutes les corporations religieuses, qui vous sera expédié par le secrétaire d'État. Mandez à la consulte que, des sièges existants, plusieurs sont vacants par les démissions données à Paris par les cardinaux titulaires (les cardinaux noirs), que probablement un grand nombre va vaquer par le refus que feront les titulaires de prêter serment, que , je n'attache pas d'importance à ce qu'il prêtent tous serment, ne voulant conserver dans les deux départements que trois évêchés ou quatre au plus... • »

De Berg-op-Zoom, trois jours après, il expédie à son ministre des cultes de nouvelles prescriptions encore plus rigoureuses, dictées pendant les* courts instants de loisir que lui laissent les fêtes continuelles qui signalent sa présence et celle de Tirapératrice.

• « Vous recevrez un décret par lequel j'ordonne qu'au 15 juin tous les ordres religieux soient détruits dans les

1 . Lettre de l'empereur Napoléon au comte Bigot de Préamenen, ministre des cultes, Bar-le-Duc, 7 mai 1810. — Correspondance de Napoléon h% t. XX, p. 330.

dépirtemçnts de Rome et duTrasimène... Je suppose que tous les prêtres auront, à l'heure qu'il est, prêté serment ou auront été dirigés sur la route de France, sans hésitation; que tous les évêques, curés, vicaires, chanoines, auront prêté serment ou seront sur la route de France; que les biens des chanoines, chapitres, évêques, qui n'auraient pas prêté serment, ont été saisis par Tenregistrement. Quant aux évêques, il faut qu'on saisisse non-seulement leurs biens ecclésiastiques, mais aussi leurs biens patrimoniaux. Rédigez un décret conçu à peu près dans les termes suivants : « Considérant que dans l'empire il y a des évêchés qui ont un million d'habitants, tandis que dans les départements de Rome et du Trasimène, qui n'ont que 800,000 habitants, il y a trente évêchés, etc. Titre /*'. Des évêchés. Tel et tel évêché est supprimé et réuni; tel et tel chapitre est supprimé. Il n'en sera conservé qu'un seul par cathédrale, composé de tant de membres, de même pour les séminiaires, etc.. Titre II. Des paroisses. Il ne restera que tant de paroisses à Rome ; telles et telles sont conservées, » Il me semble que vingt paroisses sont suffisantes *. »

1. Lettre de l'empereur au comte Bigot de Préameneu, ministre des cultes, Berg-op-Zoom, 9 mai 1810. — Correspon lance do Napoléon M, t. XX, p. 336.

328 L'ÉGLISE ROMAINE ET LE FiyOUra EMPIRE

Un mois plus tard, .revenu à Saint-Cloud, rempereur traite encore avec son ministre des cultes le sujet qui lui tient si fort à cœur. Il a médité tous les détails de son plan, et, après y avoir mûrement réfléchi, « il approuve que la consulte, avant de faire prêter serment aux curés, attende l'arrivée des troupes, la suppression des couvents et celle dqs évêchés dont les évoques n'auront pas prêté le serment, et qu'elle fasse préalablement l'opération à l'égard des chapitres des villes et des campagnes». L'avantage qui le frappe dans cette combinaison, c'est que, si on commençait, comme on l'avait d'abord proposé, par une nouvelle circonscription des cures dans les diocèses, celte manière d'arriver an but ne produirait pas les mêmes effets.

« Il faut donc, dit-il, adopter l'inverse cle la proposition, commencer non par organiser et par réduire, mais par demander le serment aux curés de Rome, et montrer à l'égard de ceux qui ne le prêteraient pas que la suppression est une conséquence de la rébellion. Il y a quatrevingts paroisses à Rome ; vingt paroisses doivent suffire. On connaît mal les prêtres d'Italie et de Rome, continuait assez dédaigneusement l'empereur, ou Ton ne doit pas douter que Ton ne trouve au moins vingt prêtres, soit curés, soit ecclésiastiques, qui prêtent le serment. Il convient de bien établir, par les conversations, par les expli-

cations de (oute nature et même par des articles dans les journaux de Rome, que les mesures que Ton prendra seront uniquement le résultat de la rébellion, et que son effet certain sera l'envoi des prêtres en France, la suppression des bénéfices et la vente des biens au moyen des rescriptions, qui seront employées au payement de la dette publique... Un mois est de peu d'importance pour de si graves opérations, mais il faut s'arranger de manière qu'au mois de septembre tout ce qui concerne le clergé soit terminé dans les États romains, que les mauvais prêtres soient envoyés en France, et le sort des autres amélioré. On n'aurak pas tenté ces changements il y a neuf mois ; il faut profiter du moment oii l'on a la paix partout, et où rien ne peut embarrasser, pour finir toutes ces affaires *. »

Après cette note dictée par l'empereur pour servir de programme à son ministre des cultes, il devient facile de voir clair dans ses projets. Cependant, comme s'il craignait de ne s'être pas encore suffisamment expliqué, et redoutant sans doute que sa pensée secrète n'ait pas été complètement saisie par M. Bigot de Préameneu dans ce qu'elle avait d'enveloppé et de captieux, il la lui expose derechef avec une précision de détails qui, cette fois, lève tous les voiles :

1. Note pour le ministre des cultes, Saint-Glond, 13 juin 1810. — Correspondance de Napoléon /•', l. XX, p. 408.

330 L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PRSpER EMPIRE

« On pourrait conserver, dit la nouvelle note, les évêchés de Pérouse, de Spolette, de Tivoli, A'Anagni, dont les évêques ont prêté le serment, et celui de Rome, dont le pape est Tévêque. On réunirait tous les autres évêchés à ceux-ci. On déclarerait que tous les évêques qui ont prêté le serment conserveront leurs évêchés jusqu'à leur décès... Mais il paraîtrait préférable de suivre quant à présent une autre marche... On dirait qu'on ne peut conserver trente-deux évêchés pour une population de huit cent mille âmes, tandis qu'en France il n'y a souvent qu'un évêque pour un million... Ainsi on passerait de trente-deux évêchés à treize, pour arriver avec le temps aux cinq évêchés qu'on se propose de constituer définitivement. Cette mesure aurait l'avantage de laisser l'espérance aux villes dont les évêques ont prêté serment, et . de donner raison à ceux qui se sont portés à cet acte d'obéissance... Quant aux chapitres, les memb'^es qui auraient prêté le serment seraient réunis aux chapitres conservés, et les chapitres dont tous les membres auraient refusé le sermenl seraient supprimés. On n'aurait pas l'air de se déterminer, soit par caprice, soit même par un système d'organisation, mais de prendre un parti néce^ilé par la rébellion de quelques évêques. Les prêtres savent fort bien que, dans tous les pays qui passent squs une nouvelle domination, on ne recule jamais à prêter serment

DIFnCULTËS RELIGIEUSES A ROME 331

à Tautorité. La rébellion des dix-neuf évoques serait un nouveau grief de l'Église contre le pape. Ce système conduirait, par l'application des mêmes principes, à confisquer non-seulement en^ Toscane et en Piémont, mais encore en Italie» les biens des évéchés pour lesquels le pape ne voudrait pas donner d'institution, ce qui montrerait encore dans l'obstination du pape la cause d'un mal qui serait irréparable pour l'Église. Les dispositions à adopter pour Rome, si elles sont immédiatement suivies du séquestre des biens et des palais des évéques qui auront refusé le serment, et si toute cette affaire est traitée d'une manière sérieuse, ne peuvent manquer d'avoir une influence très-sensible *. »

Qui ne saisit au premier coup d'oeil la perfide habileté de cette combfnaison ? L'empereur, faisait semblant d'être •profondément irrité du refus de serment des évoques qui avaient leurs sièges épiscopaux dans les anciens États romains. En réalité, il s'en réjouissait ; leur refus de serment lui donnant le prétexte qu'il cherchait pour confisquer leurs palais et leurs biens. A ce point de vue, il en est presque aux regrets de ce que treize évéques se soient soumis à cette formalité. Cinq lui auraient suffi. C'est le

1. Note pour le ministre des cultes, Saint-Gloud, 13 juin 1810. - Correspondance de Napoléon 1»^ t. XX, p. 409.

nombre d'évêchés qu'il ne veut point dépasser pour les

États romains, nombre auquel il se péserve de les ramener

plus tard. Pour le moment, le principal est de mettre à la

charge morale du saint-père la ^iduité de tant de diocèses

ti le dénùment dans lequel vont forcément tomber tant de

pauvres ecclésiastiques, car il ne s*agit pas seulement,

• dans le décret dont il dicta plus tard les termes mêmes à

son ministre des cultes, de saisir le traitement et les biens

des évêques : « Vous aurez soin, lui écrit-îl le 16 juin, de

mettre un article qui dise que les biens des couvents, chapitres et abbayes supprimés sont réunis aux domaines, que Tenregistrénoient en prendra possession sans délai, et en touchera les revenus à partir du 1«"^ juillet 18H *. »

Tels étaient les actes officiels du souverain qui songeait à s*emparer un jour de la haute direction de toutes les consciences catholiques, et qui, parmi les attributs innombrables de sa vaste puissance, revendiquait alors avec une insistance particulière le droit de se dire, suivant une vieille expression consacrée par l'Église, Vévêque extérieur de tous les diocèses de son empire. Cet évêque d'un nouveau genre était, comme on vient de le voir, beaucoup plus préoccupé de grossir les revenus de son trésor que

' 1. Lettre de l'emperear à M. le comte Bigot de Préameneu, 16 juin 1810. — Correspondance de Napoléon /«", t. XX, p. 416.

de pourvoir aax besoins des âmes. Son langage poblic n'était pas à cette époque moins singulier, et ne formait pas un moins étrange contraste avec la mission qu'il prétendait s'aUribuer. Habitué à donner librement cours devant tout le monde aux idées qui fermentaient dans sa tête, et sachant qu'il n'en serait jamais rapporté rien par les journaux que de son consentement, Terapereur, pendant le^voyage que , au printemps de 1810, il était allé faire avec Timpératrice Marie-Louise en Belgique et sur les bords du Rhin, n'avait pas perdu une seule occasion de s'adresser aux curés catholiques de ces contrées. 11 les avait entretenus de ses différends avec le saint-père, et leur avait signifié en termes fort clairs la façon dont il entendait que les membres du clergé se comportassent dans ses États. Les échantillons de ces sortes d'instructions pastorales, qu'il faisait tout en se promenant dans ses provinces nouvellement conquises, sont curieux à connaître, et nos lecteurs nous sauront gré de les mettre en partie sous leurs yeux. A Bréjja, il avait trouvé fort mauvais que les chanoines du chapitre et les prêtres des diverses paroisses ne se fussent pas présentés devant lui en grande tenue. U les avait assez mal reçus ; puis, après les avoir vertement réprimandés de ce qtf il appelait une inconvenance et un manque de respect à sa personne : « Vous vous plaignez, s'écria-t-il, des oppressions que

VOUS avez souffertes sous l'ancien gouvernement de ce pays ; mais vous montrez que vous les avez bien méritées. A présent, un prince catholique vient régner sur vous, et le premier acte d'autorité que j'ai dû exécuter a été de faire arrêter à Bois-le-Duc deux de vos curés réfractaires, même votre vicaire apostolique. Je les ai fait emprisonner et je les punirai. Une poignée de Brabançons fanatiques voudrait s'oppx)ser à mes doctrines ? loibéciles que vous êtes ! si je n'avais pas trouvé dans la doctrine de .Bossuet et dans les maximes de TÉglise gallicane des principes qui sont analogues aux miens, si le concordat n'était pas adopté, je me serais fait protestant et trente millions de Français auraient suivi le lendemain mon exemple ; mais vous autres, ignorants que vous êtes, quelle religion enseignez- vous ? Connaissez-vous bien les principes de l'Évangile qui dit : « Rendez à César ce qui est à » César?. .. » Et le pape, et vous autres, vous voudriez vous mêler des alfaires de mon gouvernement !... Oh ! je porte des papiers dans ma poche (en frappant sur sa poche), et, si vous persistez dans vos maximes, vous serez malheureux ici-bas et damnés dans l'autre monde *. »

1. Détail de ce ^ s'est passé à l'audience que Napoléon donna ^à Bréda, le 6 mars 1810, dans la salle dn barreau de la cour de justice. -9 Inséré dans le recueil des pièces officielles de M. ShoeU, et reproduit par le Journal des Débats du S6 août 1814.

DIFFICULTÉS H ELIGIEUSES A ROME 335

Quelques jours plus tard, l'empereur traversait une seconde fois la Belgique pour retourner en France. Recevant le clergé du département de la Dyle, il lui adressait une allocution du même style , et qui a reçu une sorie de consécration officielle par son insertion dans la correspondance de Napkdéon P'.

« J^aurai tous les égards , disait-il , pour le pape ; je le reconnaîtrai conmiç chef spirituel de TÉglise, comme successeur de saint Pierre, comme vicaire de Jésus-Christ, CD tout ce qui concerne In foi et la doctrine ; mais il ne doit pas s'immiscer dans mon temporel. Ces deux puissances sont indépendantes. Je veux la religion de saint Louis, qui a eu aussi des discussions avec le pape. Je veux la religion de saint Bernard, de Bossuet, de l'Église galli-

cane, je la protégerai de toutes mes forces; mais je ne veux pas la religion ni les opinions des Grégoire VII, des Boniface, des Jules, qui ont voulu assujettir les royaumes et les rois à leur domination, qui ont excommunié les empereurs pour bouleverser la tranquillité des peuples. Quoi qu'on dise, je crois qu'ils brûlent aux enfers pour toutes les discordes qu'ils ont excitées par leurs prétentions extravagantes. Les papes ont fait trop de sottises pour les croire infaillibles. Qui est-ce qui a fait le schisme de l'Angleterre, de la moitié de T Allemagne? N'est-ce pas les prétentions des papes, les opinions de Rome? Je

Jjf ne souffrirai pas ces prétentions , le siècle où nous som-

mes n.e les souffrira plus... Je ne suis pas de cette religion de Grégoire VII qui n'est pas celle de Jésus-Christ. Je serais plutôt protestant... Le pape est un bon homme, un homme doux, mais ignorant. Je Tai connu évêque dlmolà, un homme saint , un anachorète, doux comme un agneau. Ce n'est pas lui qui agit, mais il suit de mauvais conseils. Monsieur rarchevéquCf messieurs les vicaires généraux, surveillez bien vos ecclésiastiques, inculquez bien ces principes à vos élèves dans les séminaires , et vous , messieurs, écrivez-les profondément dans voire mémoire et faites-en part à' vos correspondants. Us ne pourront se plaindre de la persécution que s'ils s^obstinent. Ils ne seront pas des martyrs , car c'est la cause qui lait les martyrs et non la mort. Si je suis mon bon droit et que le pape en suive un mauvais, c'est lui qui en est responsable. C'est un homme, il peut manquer... Quiconque connaît Thistoire ecclésiastique saura en quoi consistent nos différends avec le pape. Le pape n'est pas le grand lama; le gouvernement de l'Église n'est pas arbitraire; ^f lie a des règles et des canons que le pape doit suivre. Si %f^e pape veut être le grand lama, dans ce cas, je ne suis pas de sa religion * . i>

1. Discours de l'empereur au clergé du départemeat de la Dyle, 10 mai 1810. — Correspondance de Napoléon /«», l. XX, p. 354.

DIFFICULTÉS REUGIEUSES A ROME 337

Si convaincu que fût Tempereur de là bonté de son droit ' ^

et de Texcellence de ses raisons, il ne croyait pas inutile de les appuyer en Italie par le déploiement d'une force purement matérielle. Le théologien n'avait pas remplacé ' à ce point le capitaine qu'il eût complètement oublié ses anciennes et naturelles pratiques. C'est pourquoi, en même temps qu'il parle à son ministre des cultes des affaires religieuses qui se passent de l'autre côté des Alpes, il a grand soin d'en entretenir aussi son ministre de la guerre.

« Je remarque qu'il y a peu de troupes dans la 30^ division militaire, écrit-il de Bois-le-Duc le 7 mai au général Glarke. Comme mon intention est de supprimer les couvents, d'obliger les prêtres à prêter serment et de finir ces ridicules scènes de Rome , j'ai besoin d'y avoir les forces convenables. » Suivent des indications précises et trës-détaillées sur la composition de plusieurs brigades qui doivent être oiises sur pied et tenues à la disposition du général Miollis , auquel il faudra bien recommander de

montrer à l'occasion toute la vigueur désirable ^

n semble que de pareilles mesures militaires ^ pris avec sa connaissance ordinaire et 4es lieux et des hom-^4^^

1. Lettre de remperenr aa général Glarke, duc de Feltre, Boisle-Duç, 7 mai 1810. — Correspondanee de Napoléon /•', t. XX, p. 33.

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