‹ L'Église romaine et le premier empire, 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 5)Chapitre 65 sur 81 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Pie VII relf^gué à Savone s'occupe à pourvoir aux besoins spirituels de TÉglise. — Associations formées en Italie et en France pour faire parvenir à destination les brefs du saint-père. — Le bref relatif à l'évèché de Florence est remis dans cette ville au chanoine Muzzi. — Mesures de rigueur prises par la grande-duchesse de Toscane contre le chanoine Muzzi et quelques ecclésiastiques de Florence. — L*abbé d'Astros. vicaire apostolique à Paris. — Son caractère. — Son attitude à l'égard de Maiiry. — Il reçoit par l'intermédiaire du cardinal di Pietro le bref relatif à l'arche vOch^ de Paris. — Il le communique à M. Portalis. — Scène faite aux Tuileries par rcmpcreur à l'abbé d'Astros. — Il est enfermé à Vincennes avec le ^cardinal di Pietro et le cardinal Gabrielii. — M. Purtalis chassé du conseil d'État. — Visite domiciliaire faite de nuit dans le palais du saint-père, à Suvone. — On force son secrétaire. — On iuj enlève papiers et plumes. — Napoléon exige qu'il remette sun anneau du pécheur. — l*ic VII brise son anneau avant de le remettre.

Pie Vil, relégué à Savone sans conseillers, sans secrétaires, sans archives, avait, comme nous l'avons déjà dit, fait par conscience tous ses efforts pour tâcheir de suffire à lui seul à l'expédition des nombreuses affaires spirituelles qui relevaient de la décision i)ei*sonnîille du souverain pontife. 11 était entré, a cet effet, en correspondance avec plusieurs des évêqu(\s et un nombre considérable de fidèles de l'Église de Fraoce. En général, celte corres-

pondance avait lieu par rinlermédiaire de Tévèque de Savone, qui remplissait à peu près roffice d*agfenj d'affaires du clergé auprès du saint-père. Cela se passait à la connaissance et de raveu de l'erapereur, sous la surveillance du général Berihier ainsi que du préfet de ftontenotte. Loin de gêner ces communications, qui ne contrariaient passa politique, Napoléon les avaient vues plutfJt de bon œil, car elles lui servaient à soutenir que le pape n'était pas du tout priso.^nier et (lue rien ne Tempêchait, s*il le voulait, de pourvoir au gouvernement de l'Église. Plusieurs des demandes adressées par Tépiscopat français h Pie VII avaient pour bat de parer b quelques-uns des inconvénients résultant des habitudes introduites dans la nouvelle société française par l'établissement du régime si despotique et si exclusivement militaire de Napoléon P^ Les dix-neuf évoques signataires de la lettre du ^5 mars 1810, la plupart admirateurs passionnés de l'empereur, afin de motiver la demande qu'ils adressaient au pape diiccorder eux-mêmes directement certaines dispenses de mariage , avaient été obligés d'entrer en quelques détails qui n'étaient pas tous à l'avantage du régime qu'ils servaient .cependant avec tant de zèle. Il leur avait fallu expliquer à Pie VU que les époux devenaient très-rares en France à cause de la grande consom- . mation d'hommes qui mouraient sur les champs de

tataille, et parce que la craiote chaque jour plus grande de la conscriptioo avait pour eifet de déterminer précipitamment le choix en faveur de quelques parents, « et cela pour deux raisons : {» parce que cela évitait le partage des biens, et 2» parce qu'une sorte de défiance, devenue très-générale, portait à préférer quelqu'un de la famille, dont Topinion était connue, à des étrangers dont on redoutait Tadmission dans l'intérieur du foyer domestique *. » • Aussi longtemps que l'action du papo s*était bornée à permettre aux cousins de se marier avec lei rs cousines, et il de jeunes neveux, comme cela se pratiquait souvent sous l'empire, d'épouser leurs vieilles tantes dont ils devaient hériter plus tard, l'empereur n'y avait trouvé rien à redire. Mais que le souverain pontife se mèlàt de diriger la conscience des prélats français, (.u*iIosât« par exemple, prendre sur lui d*avertir l'évéque de Nancy qu'il ne lui était pas loisible de quitter, sans l'assentiment du saintsiège, son troupeau lorrain pour aller gouverner un diocèse italien dont il ne parle pas la langue, ou de rappeler au <^ardinal Maury que, nommé ^u siège épiscopal de Gorneto et de Montefiasoone, il n'avait pas le droit de s'installer dans la chaire de Notre-Danie avant d'y avoir été au-

1. Lettres des cardinaax et évéques à Sa Sainteté Pie Vil. Fragmêniê eceléiiatiiques, p. 8S.

torisé par le chef de la catholicilé. c'étaient là autant cl*abas que Napoléon était d'avance décidé à ne point tolérer de la part du prisonnier de Savone. Pic VH, pensait-ii, ne s'y risquerait pas ; et, d'ailleurs, à supposer qu'il le* voulût, comment s*y prendrait-il? Aucune précaolion n*avait été négligée. On l'avait entouré d'hommes intelligents et sûrs, qui avaient sous leui*s ordres, en quantité surabondante, des agents de police parfaitement dressés à leur métier. Ce n'était pas pour rien que Napoléon, avait imposé au pape Tobligation de ne donner ses audiences qu'en présence du général César Berthier ou du commandant de gendarmerie La Gorse. Ce n'était pas en vain que l'empereur avait recomnKJûdé au préfet de Montenotte d'avoir des espions dans toutes les auberges, et de surveiller soigneusement tous les individus suspects qui passeraient à Savone. Les exemples faits sur quelqnes misérableç prjètres de Marseille et d'ailleurs, jetés dans d'infects cachots {)our avoir seulement essayé de s'approcher sans permission du pape, avaient dû suffire à intimider les plus hardis*. Napoléon ne craignait donc rien. Telle est en effet l'illusion commune aux souverains absolus. Us s'exagèrent ordinairement la faiblesse de leurs adversaires

1 . Voir les Mémoires du cardinal Paeca et la Correspondance de Mgr de Barrai conservée à rarchevêclié de Tours.

autant que leur propre force. Volontiers ilss'imaginentqu'on n^ôsera rien teiitei* contre eux, et plus volontiers encore ils se figurent (Qu'ils déjoueront aisément les trames les mieux ourdies. Napoléon n'évita pas cette déconvenue réservée à tous les despotes. Il se Tétait pour ainsi dire préparée à luimême. C'était lui en efTet qui, par les violentes et basses persécutions dont il n'avait cessé d'abreuver le saint-père, lui avait procuré une foule innombrable d'auxiliaires obscurs, parfaitement inconnus les uns aux autres, qui, sans provocation, sans entente préalable, sous la seule impulsion dé leur foi chrétienne, ou par suite du simple attrait qui porte les âmes généreuses à prendre parti pour la victime contre Toppresseur, n'aspiraient qu'à se faire, à leurs risques et périls, les instruments dévoués du captif de Savone et de tous ceux qui souffraient pour sa cause. Gomme il arrive d'ordinaire, lorsqu'il s'agit d'actes de dévouement, les femmes avaient donné le premier signal.

Ce fut à l'occasion de remprisonneraent des cardinaux noirs qu'une association présidée par Tabbé DuVal se forma pour venir pécuniairement en aide à ces membres courageux du sicré collège. Le duc de Montmorency, l'ami de madame de Staël, figurait parmi les plus généreux dona* leurs. Mais Tœuvre était surtout palronoée par la princesse de Chimay, la duchesse de Duras, la princesse de Poix, ma^lame la marquise de Cordoue, mesdames de

Sciint-Fargeau^ de Grosbois et de Croisie, qui s^étaient adjoint plusieurs ecclésiastiques et parmi eux Tabbé Perreau , renfermé plus tard h Vincennes^ Hais cette première association , composée de l'élite de la société parisienne, et qui était en rapport , chose assez singulière , avec le cardinal Fesch par le canal de Tabbé Isoard , en avait bientôt Tait naître une seconde. Le but dès membres de la nouvelle association était surtout de se mettre en rapport avec le saint-père à Savone, et de se faire, quand il en serait besoin, les intermédiaires seqrets des communications spirituelles que Pie VII jugerait à propos d'adresser tant aux cardinaux italiens détenus par l'empereur, qu'aux évoques et aux curés de France demeures soumis à sa juridiction souveraine. Les mêmes 'causes avaient tout naturellement produit en Italie 4es mêmes résultats. De l'un et de l'autre côté des Alpes, une foule considérable de personnes^ des jeunes gens surtout, étaient incessamment prêts , sur la moindre réquisition, à se mettre nuitamment en route et à se transmettre de ville en ville, les uns aux autres jusqu'à destination, les missives pontificales délivrées, dans Savone même, à ces messagers fidèles par les gens de la maison de Pie VII, ou par les

1. Voyez la notice lÛHlorique sur M. le chevalier de Thuisy, dans U BioQraphiû univer telle, t. LXXXIV.

rares visiteurs qui avaient réussira tromper ia yi|;ilanpe du préfet de Montenotte. Dans les villes alors très-calbdiques de Toulouse et de Lyon^ rorganisation des comités doDt nous venons de parler avait été portée à un rare degré de perfection. A Lyon surtout, on était parvenu à se tenir en relations presque réglées , d'un c6té av^c le pape, de l'autre avec le cardinal di Pietro, qui, de Semur oii il avait été transporté, continuait k exercei* les ponvoirs de délégué apostolique que le pape lui avait confiés en quittant Rome, et qu'il lui avait depuis* renouvelés ^ Dans un rapport de police passablement violente! trivial, d'ailleurs fort perspicace, maisqu'il eut le malbeuj*de remettre trop tard à l'empereur, le duc de Rovigo lui expliquait au long que « ce cardinal avait toiyours été le conseiller et le fauteur des mesures prises par le saint-père ; qu'il corn-* munjquait avec le clergé de Paris par l'abbé Gregon et le père Foniana , général des barnabites , ei cet abbé Per- > reau dont nous avons parlé tout à l'heure, qui était l'ami

1. «c ... Primo di terminare questa noslra lettera la previamo cbe continua encora quellafiduciacon qui la reputammo delegato apostôiioo in Aoma, onde iH^gli estreui bispgni, non aJîbia aicmi sciupulo di procurare per se e per altri suoi colleghi la salute spiritoale déi fideli. . » Extrait d'une lettre du pape au cardinal di Pietro, en date du 30 novembre .1810. (La copie de cette lettre paraît avoir été trouvée parmi les papiers personnels du saint-père lorsqu'on crocheta son secrétaire à Savone, pendant qu'il se pfonwnait dans le jardin de l'évêclié.)

LE PAPE A SAVONE 4t5

duf raûd vicaire, M. d'Astros. Les SHpérieufs d«i coHëges de Lyon, de rArgenlière> près de IktonttarisoR, et ddHoiitdidier, les'dames de Montjoye et de Soyecour, ainsi qu'uii M. Bertrand du Coin, qui était an fenaliqiie,éli^t dgâiement dans k complot. Leurs anxitiairossuballemeS/ëtâieBl les abbés Recourbet et d'Haulet , Franehet à Lyw, PaKa-' vicini à Paris. Le sieur Alexis de Noailles , à la 4ête des confréries du saint dévouement, ne craignait pas, Cisaille duc de Rovigo , d'appeler dans iscs lettres l'empereur Napoléon Julien V Apostat*. »

Faut-il maintenant s*étonner beaucoup si, fiiœ à 4e tels moyens et malgré les efforts de la police impériale, qui ne découvrit rien qu'après coup, le saint-père «wt alors parvenu à fiiire connaître au clergé de France et d'Iialie les censures ecclésiastiques dont il frappa Tintni** sion des évéques récemment nomméfi aui sièges vacants de Florence et de Paris ? Ce qui surprend véritablemeiA^ c'est la surprise même de Tempereinr quand il appnt Ja divulgation des bulles signées à Savone. Ce qui surprend davantage encore, ou ptutiM ce qui attriste, ce sont les bruyants éclats de sa colère et les actes d'incnayaWe briJH talité qui s'ensuivirent. Conmient Napoléon «vec sa pnodi-

i. Rapport du duc de Rovigo. ministre de la poHce, à Vempereur, i^ février 1811.

gieuse sagacité âvait-il pu an iostant s'imaginer que Pie VII laisserait passer sans protester les nominations de M. d*Osmond et du cardinal Maury ? Gomment^ avec un peu de bonne foi « pouvait-il scplaindre de ce que le sainte père, qui n'avait fait nul mystère de sa désapprobation, qui n*avait pas manqué d'en entretenir à haute voix le comte César Berthier et M. de Chabrol, eût cherché et trouvé le moyen d'en instruire les évêques de France et dltalie ? De quel droit, parce qu'il lui avait plu de ne pas laisser arriver ces bulles à leur destination , ou bien parce qu'il n'avait pas convenu aux prélats censurés de confesser leur erreur en les recevant, de quel droits, disons-? nous, Tempereur pouvail-il faire un crime à Pie VU de ce qu'il prenait soin d'avertir les fidèles que les pasteurs auxquels ils devaient obéissance avaient eux-mêmes cessé d'obéir au chef spirituel de la catholicité ? Pie VU ne remplissait-il pas en agissant ainsi les plus stricts devoirs du souverain pontife? Quant à la clandestinité des moyens, depuis quand était-il interdit à un captif injustement détenu d'accomplir par des voies détournées les actes qu'il lui serait licite de pratiquer au grand jour, s'il était eu liberté ? Les fureurs de l'empereur étaient donc aussi extravagantes que furent iniques les violences auxquelles il n'hésita pas alors à se livrer et qui sont pour la plupart encore ignorées du public. Mais, avant d'en mettre sous

les yeux de nos lecteurs le douloureux tableau, il est d'abord nécessaire de raconter comment les bulles de Pie Vil relatives à M. d'Osmond et au cardinal JHaury furent effectivement portées à la connaissance du public, tant à Florence qu'à Paris.

Le chapitre de Florence avait nommé vicaire général capitulaire, pour gérer le diocèse pendant la vacance du siège, Tarchidiacre Averardo Corboli. C'était un prêtre doux et inoffensif. Chargé par le chapitre de s'adresser au saint-père, afin de savoir quelle marche il fallait suivre à regard du nouvel archevêque nommé de Florence, Tabbé Corboli avait confié la rédaction de cette supplique au théologal de la métropole, le chanoine Muzzi. Muzzi, d'un âge assez avancé et que l'auteur d'une notice imprimée à Turin représente comme un homme impétueux, inflexible, et d'un courage à toute épreuve, était en même temps, au dire de son biographe italien, un adversaire irréconciliable du despotisme napoléonien ^ La réponse du saint-père ne se fit pas longtemps attendre. Cette réponse était officiellement adressée à l'archidiacre Corboli, qui n'en donna connaissance qu'aux membres du chapitre, avec injonction à chacun d'eux, en vertu de l'obéissance

1 . Narrazione intorno aUa diocesi di Fiorenza, Torino, 1859. Citée par l'ahbé Goillaume. Vie de Mgr d'Osmond, p. 568 et suiv.

iir. 27

4t8 L'ÉGLISE ROMAl!f£ ET LE PREMIER EHPIRE

quMls lui devaient, de garder inviolabiement le secret; mais une copie en était en même temps panreDiae au chanoine Muzzi. Celut-ei ne Pavait pas plutdt reçue, qu*U s'était mis à parcourir Florence publiant le bref de Pîe VU, en faisant prendre cppie à tous ceux qui le lui demandaient et même à ceux qui ne le demandaient pas ^Grande émotion dans toute la ville. La grande-duchesàe Élisa, sœur de l'empereur, se trouvait alors à Pise. Elle eut hâte de faire venir près d'elle le propagateur indiscret. In^ terrogé s'il était vrai qu'il se fût adressé au pape au sujet de l'archevêché de Florence, notre chanoine répondit atfirmativement. Puis, sur ce que la princesse lui demandait

quel motif l'avait conduit à cette dânarche : « Je ne veuii

pas, répliqua-t-il, parler théologie avec les dames. » La sœur de Napoléon lui ayant vivement reproché de. se montrer ainsi rebelle aux ordres de son frère : « En matière semblable, dit l'abbé Muzzi, je ne reconnais pas d'autre souverain que le pape. » Ordre lui fut alors donné de se constituer prisonnier sous trois^ jours à la forteresse de Porto-Ferraio. « Je m'y rendrai tout de suite; » s'écria rimpélueux abbé; et, là-dessus, il tourna fièrement le dos à la grande - duchesse ^. A la même époque et

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