LE PAPE PIB VU AU PREMIER CONSUL BONAPARTE
29 juin 1802.
Nous vous avons ouvert notre cœur tout entier. Vous voyez toute notre bonne volonté de vous satisfaire, et toute l'industrie que nous employons pour y réussir. Vous voyez que c'est, non la volonté, mais la possibilité qui nous manque souvent. Comment voulez-vous, cher fils, que nous luttions contre l'impossible? Ces détails et ces lois, et ces circonstances auxquelles nous sommes assujetti , ne sont point connus , ou vous sont mal expliqués à Paris, et c'est ainsi que vous êtes quelquefois exposé à quelques erreurs de fait.
Nous comprenons bien qu'au milieu de vos grandes admires le temps vous manque pour lire les explications contenues dans nos lettres. Il faudrait que nous pussions nous yoir et
538 PIÈCES JUSTÏFÏCATIVKS
nous parler. Si vous veniez à Milan, comme vous l'avez annoncé, ne pourriez-vous pas saisir celle occasion pour venir nous Irouver, et nous entendre ainsi ensemble parfaitemenl ? Nous ne saurions éprouver une plus grande joie.
LE CARDINAL CAPRARA AU CARDINAL CONSALVI
3 juillet 1802.
... a Jusqu'à présent les protecteurs de la religion et de l'Église ont été le premier consul et M. de Talleyrand. Mais si celui-ci est rebuté, que devons-nous espérer? ^ — Énumération des services que M. de Talleyrand peut rendre, ou du mal qu'il pourrait faire...
a Voilà en résumé le tableau de la situation dans laquelle je me trouve, avec la persuasion et même la conviction jusqu'à l'évidence , qu'en cherchant à éviter un écueil on se jette toujours sur un autre, et plus dur et plus dangereux. »
Audience du premier consul, qui dure deux heures d'horloge,'— conversation longue et un peu diffuse, -;- affaire de la république italienne. « Mais maintenant vous dites que vous n'avez pas de pouvoirs; ce sont là de vos tours habituels. »
Le premier consul veut bien rembourser le pape des frais faits pour ses troupes; il parle de la prochaine évacuation d'Ancône. Biens nationaux, évoques constitutionnels; mais chacun demeure dans son sens. « Si les évèques constitutionnels ne se tiennent pas comme ils doivent, il les fera bien tenir. Nous avons discuté; mais, comme moi je poussais des arguments religieux, et qu'il me répondait par des raisons politiques,
PIÈCBS JUSTinCATIVES 539
sans tenir compte de la réalité des choses, la discussion ne pouvait rien produire. »
Plaintes du cardinal Gaprara sur certains choix de curés mis dans tes paroisses. — Le premier consul a répliqué : « Si les sujets n*oni pas la capacité voulue ou une bonne conduite, et si les évèques en conscience ne les tiennent pas pour bien adaptés à leur mission, je ne songerai jamais à les contraindre. Mais ce à quoi je les forcerai bien, c'est à se servir d'ecclésiastiques qui ont appartenu à la constitution, lorsqu'ils ont de la capacité et des mœurs qui ne sont pas n^auvaises. »
LE CARDINAL CAPRAHA AU CARDINAL CONSALVI
Paris, 3 juillet 1802.
L'honorée dépêche de Votre Éminence, écrite à mi-marge, en date du 46 juin dernier, me fait voir les difficultés que présente l'affaire dé M. de Talleyrand à Rome, parce que jes exemples allégués d'ici ne semblent pas suffisamment prouvés, et parce qu'on ne trouve pas, ainsi que m'en informe Votre Éminence, d'exemples de dispenses pour se marier données à des évoques consacrés. En France on croit généralement qu'il y en a quelque exemple, mais de tètes couronnées. Si cela existe, poursuit-on, l'opinion des hommes ne donne plus à ces personnages la préférence qu'elle leur a toujours accordée; on insiste sur ce que le premier consul désire que le pape lui fasse ce plaisir, à lui particulièrement; que si cela s'est fait pour d'autres, cela doit se faire également pour lui, et pour sa puissance, et parce qu'il est Tiuteur du rétablissement de la religion en France , rétablissement auquel il affirme que H. de
Talleyrand a considérablement contribué. Je ne répéterai pas ici ce que j^ai déjà mandé plusieurs fois à ce sujet à Votre Ëminence : je n'ajouterai qu'un mot, ce ministre peut continuer à nous faire beaucoup de bien. Votre Éminence dira, mais s'il n'y a pas d'exemples? Voici ce qu'on répond ici à cette objection. Il s'agit d'un objet de discipline. La première fois qu'on a dérogé à un point de discipline, cela s'est fait parce que les ' circonstances du moment l'ont rendu nécessaire. L'Église aura de la peine à prouver que cette première dispense a été accordée dans des circonstances plus impérieuses que celle-ci.
LE CARDINAL CAPRARA AU CARDINAL GONSALVI
10 juillet 1802.
...Je crains fort d'avoir des ennuis et des peines, moi, ou les pauvres évèques; car, malgré tout ce que j'ai dit et fait entendre, on ne veut pas comprendre que la loi de l'Église ne peut reconnaître le divorce; qu'en conséquence les curés ne peuvent ni licitement ni honnêtement être obligés d'assister aux mariages de ceux ou de celles qui, ayant abandonné leur premier conjoint au moyen du divorce reconnu et admis par la constitution, veulent former de nouveaux liens. Je crains aussi qu'on ne veuille plus du tout reconnaître d'empêchement d'aucune sorte aux mariages à contracter. Parler raison sur ces matières, c'est jeter ses paroles au vent. Ma vie est ici un crèvecœur continuel. On n'entend dire que des horreurs. Affirmer que la discipline de l'Église exige des soins particuliers ne sert qu'à provoquer des injures pour ne pas dire pis. Je prie Dieu d'éclairer quiconque influe sur les affaires, et de me
donner à moi une jyatience telle que je n'expose point par ma conduite et la religion et l'Église contre lesquelles on ne s'étudie qu'à diriger les coups les plus cruels.