I. Mémoires du général Lafaijette
CONCLLSÏON DU CONCOnOAT A PARIS 107
Laréveillère-Lepeaux? Protestanliser la Fraiiœ? On en parlait bien aisément. Tout n'était pas possible en France, quoi qu'on en dît, et lui-même ne pouvait rien que dans le sens des aspirations véritables. Le catholicisme était la vieille religion du pays. Une moitié de la France au moins resterait catholique, et Ton aurait des querelles et des déchirements interminables. Il fallait une religion au peuple : il fallait que cette religion fût dans la main du gouvernement*.
« Cinquante évéques, émigrés et soldés par TAngleterre, disait Napoléon pendant les négociaUons du concordat, conduisent aujourd'hui le clergé français, il faut détruire leur influence. L'autorité du pape est
1. L'expression des idées de Bonaparte sur les choses de la religion varie snivant les temps ; quant au fond, il est resté le même. I» a toujours été à peu près exclusivement frappé de la puissance de la foi catholique comme moyen d'action à utiliser dans l'intérêt de son gouYemement ; c'est là le point de vue sous lequel il s'est plu surtout à l'envisager à toutes les époques de sa vie. Si les Mémoires de ' ^ Napoléon^ tonjoars si curieux, parfois si admirables, n'étaient point, par une singularité à notre sens inexplicable, aassi inconnus du groi^ public qne les rapsodies du MémoriaL de SainU-Hélène et autres élucubrations de seconde main. lui sont, au coutraâre, devenues familières, on saurait parfaitement à quoi s'en tenir en France sur les opinions personnelles du négociateur du concordat. Il suffirait de lire les six notes qu'il a dictées en 1819 sur l'ouvrage de M. de Pradt : Les quatre concordats. Nous nous contenterons d'y renvoyer nos lecteurs.
nécessaire pour cela. Il les destitue ou leur fait donner leur démission. On déclare que, la religion catholique étant celle de la majorité des Français, on doit en organiser rexercice. Le premier consul nomme les cinquantes évêques, le pape les institue; il nomme les curés, rélat les salarie. Ils prêtent serment, on déporte les prêtres qui ne se soumettent pas, et Ton défère aux supérieurs ceux qui prêchent contre le gouvernement... Après tout, les gens éclairés ne se soulèveront pas contre le catholicisme : ils sont indifférents. Je m'épargne donc de grandes contrariétés dans l'intérieur, et je puis par le moyen du pape au dehors... Mais là il s'arrêta court ^ »
Telle était bien en effet, expliquée dans le bref et vif langage du premier consul, toute l'économie du concordat que l'abbé Bernier venait d'être enfin autorisé à signer avec le cardinal Consalvi. On voit ici, par son propre témoignage, quelle satisfaction celte importante transaction donnait dans le présent au nouveau chef du gouvernement français. On découvre même quel profit plus considérable encore il espérait en tirer dans l'avenir. Cependant il lui avait bien fallu, pour la terminer, faire quelques concessions aux scru-
1. Mémoires sur le Consulat, par un ancien conseiller d'état fThibaudeaii).
pules reconnus insurmontables du secrétaire d'état de Pie YII. La discussion s'était d'abord établie sur le préambule même du traité. Le Vatican avait commencé par demander que la religion catholique y fût proclamée religion de l'état. Cette déclaration eût soulevé des tempêtes parmi les membres du tribunal et du Corps législatif où les adversaires du concordat étaient en grande majorité. Elle eût semblé constituer en effet une sorte de monopole en faveur du catholicisme et désavouer les autres cultes. Outre cette raison, d'un ordre général, le premier consul, par des considérations plus personnelles, repoussait une rédaction qui pouvait impliquer, par voie de conséquence, l'obligation, pour les grands fonctionnaires de l'état, de pratiquer publiquement la religion catholique. A la déclaration des principes, on tomba d'accord de substituer la simple reconnaissance du fait : que la religion catholique y apostolique et romaine était la religion de la grande majorité des Français.
Quant au fond, les bases proposées dès le début par le gouvernement français furent, à peu de choses près, adoptées; et le concordat, rompant définitivement avec les traditions du régime antérieur à la révolution française, se rapprocha plutôt de la constitution civile du clergé, mais purgée de tout ce qui, aux yeux de
Rome, l'avait entaché de schisme. Une nouvelle circonscription diocésaine était établie; soixante sièges épiscopaux au lieu de cent cinquante-huit; suppression de tous les anciens évéques titulaires ; nomination des évèques par le premier consul ; institution par le pape ; promesse de soumission au gouvernement établi; traitement du clergé pris sur le budget de Tétat ; renonciation de la part de Téglise à ses biens aliénés. Tels étaient, en substance, les clauses principales de cette mémorable transaction.
Un seul article avait entraîné des discussions longues et pénibles, c'était celui relatif à l'exercice public du culte. Sur ce point Consalvi s'était montré intraitable,
et le premier consul, désireux d'eiï finir, avait dû,
contre sa coutume, concéder quelque chose. Mais l'idée seule de ces concessions lui était insupportable. N'y aurait-il pas moyen de les mettre à néant, de reprendre en secret, n'importe à quel prix, ce qu'on avait solennellement accordé? C'est cette dernière tentative qu'il nous reste à raconter. Elle est certainement l'une des plus singulières à noter parmi les procédés peu avouables dont s'est jamais avisée la diplomatie la moins scrupuleuse.
On était au 13 juillet, et le premier consul avait fait déclarer au cardinal Consalvi par l'abbé Bernier , qu'il
acceptait tous les articles discutés. 11 ne restait donc plus qu'à en dresser deux copies authentiques. L'abbé Beniier fut chargé de s'informer si le secrétaire d'état de sa sainteté entendait signer seul, auquel cas le premier consul^ déjà fort attentif à mettre en avant les membres de sa famille dans toutes les occasions qui pouvaient leur donner du relief et de la popularité, se préparait à désigner son frère Joseph pour signer au nom de la France. Si le cardinal comptait s'associer d'autres personnes pour la signature, il était prié de les indiquer, afin que le gouvernement français pût en choisir lui-même un nombre égal et de pareille importance. Gonsalvi nomma M^ Spina et le théologien Caselli.
Bans la matinée du jour suivant, l'abbé Bernier vint annoncer que le premier consul avait nommé le conseiller d'état Cretet pour être l'égal du prélat Spina, et lui-même, l'abbé Bernier, pour faire pendant au père Caselli. Il ajouta qu'il ne lui semblait pas décent de procéder à un acte aussi important que l'échange des signatures dans un lieu public comme était l'hôtel où résidait le secrétaire d'état de sa sainteté ; il lui proposait donc, d'après le désir du premier consul, de le conduire chez le citoyen Joseph, comme on disait alors, et c'est là que s'accomplirait cette der-
nière formalité, a Nous en finirons dans un quart
d'heure, ajouta l'abbé, n'ayant rien autre chose à faire qu'à donner six signatures, lesquelles, y compris les félicitations, ne demanderont pas un temps si long. » Puis il finit en montrant au cardinal le Moniteur dû Jour, par lequel le gouvernement faisait connaître au public la conclusion du concordat. On l'y annonçait dans ces termes : « Le cardinal Consalvi a réussi dans l'objet qui l'a amené à Paris. » Le jour suivant était le 14 juillet, où se célébrait la plus grande fête patriotique de France. L'intention du premier consul, toujours d'après l'abbé Bernier, était donc de proclamer, dans un dîner public de plus de trois cents couverts, l'heureuse nouvelle de la signature de ce solennel traité, qui surpassait de beaucoup, par le rétablissement de la religion, l'importance du concordat passé entre François P'^ et Léon X.
A quatre heures précises, comme il était convenu, l'abbé Bernier arriva en effet, un rouleau de papier à la main, qu'il dit être la copie du concordat à signer; Consalvi prit sa copie, et l'on se rendit chez Joseph. L'accueil du frère de Bonaparte au cardinal fut des plus courtois. Comme Bernier, il répéta : « Nous en finirons vite, n'ayant rien autre chose à faire que de signer, puisque tout est terminé. » Après quelques
prétentions à signer le premier, mises d*abord en avant par Joseph, puis retirées de fort bonne grâce, on mil la main à l'œuvre, et Consalvi tenait déjà la plume, quand il vit Tabbé Bernier, tirant de son rouleau la copie qu'il avait apportée, la lui offrir comme pour la faire signer sans examen. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, jetant machinalement les yeux sur les premiers mots, le cardinal en vint à s'apercevoir que ce traité n'était en aucune façon celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux et qui avait été accepté par le premier consul! C'était un autre concordat tout différent. Non-seulement cet exemplaire contenait le premier projet que le pape avait refusé d'accepter, mais on l'avait encore modifié en plusieurs endroits ; on y avait même inséré certains articles déjà nombre de fois rejetés par la cour de Rome comme entièrement inadmissibles.
L'émoi de Consalvi fut extrême, et tout de suite il déclara nettement qu'il n'accepterait jamais une rédaction contraire à tout ce dont on était précédemment convenu. L'étonnement de Joseph ne parut pas moins grand que le sien. Il arrivait de la campagne ; le premier consul lui avait dit que tout était réglé et arrêté d'avance. Il ne savait rien du fond de l'affaire, et s'était cru appelé pour légaliser des conventions
admises déjà de part et d'autre. Tout cela paraissait dit^Ja meilleure foi du monde. L'autre personnage officiel, Cretftt, s'exprimait dans les mêmes termes; il protestait ne rien savoir au monde et ne pouvoir admettre les assertions du cardinal sur la différence des rédactions, jusqu'à ce qu'on l'eût démontrée par la confrontation des deux copies. Bernier seul gardait un silence étudié. Sommé enfin par le cardinal de vouloir bien s'expliquer sur une chose qu'il savait si pertinemment, il avoua d'un air confus que c'était bien la vérité; « mais, continua-t-il en balbutiant, le premier consul l'avait ainsi ordonné en l'assurant qu'on est toujours maître de changer tant qu'on n'a pas signé. D'ailleurs, toutes réflexions faites, il exige ces articles, parce qu'il n'est pas content des stipulations arrêtées. »
On devine combien il était facile à Consalvi de combattre une pareille théorie : il la repoussa avec indi=gnation ; mais ce dont il se molitra surtout blessé, ce fut du moyen qu'on avait employé pour surprendre sa bonne foi. De nouveau il protesta résolument qu'il n'accepterai^ jamais l'acte qu'on lui présentait, et qui était e'xpressément contraire aux volontés du pape. Sur ces paroles, Joseph intervint. Il appuya sur les conséquences fâcheuses d'une rupture de la négociation. Il
fallait tout essayer pour s'entendre et commencer ce jour-là même séance tenante ; cela était indispensable à cause de Fannonce mise dans les journaux et de la proclamation de la conclusion du concordat qui devait être faite au grand diner du lendemain. « II n'est pas difficile d'imaginer à quel degré d'indignation et de fureur (ce furent ses paroles textuelles) s'emporterait un caractère qui ne cédait à aucun obstacle comme celui de son frère, s'il devait paraître aux yeux du public avoir inséré dans ses propres journaux une fausse nouvelle sur un sujet d'une telle importance. » Joseph suppliait donc le cardinal de tenter au moins, et cela immédiatement, un accommodement quelconque. Consalvi, touché des raisons qu'avait fait valoir le frère du premier consul et charmé de son air de sincérité parfaite, consentit à recommencer un nouveau travail, à la condition toutefois qu'on prendrait pour base le plan de concordat qu'il avait apporté luimême, et non point la copie fautive de l'abbé Bernier. Ainsi fut fait. Il était cinq heures de l'après-midi, et la discussion s'ouvrit immédiatement. Ni les domestiques n'avaient été renvoyés, ni les voitures dételées, parce que de part et d'autre on espérait en finir prom.ptement. Cependant toute la nuit s'y passa sans trêve ni repos, et le débat se prolongea jusqu'au len-
demain à midi. Consalvi, pendant ces dix-neuf heures jd' une discussion continue et acharnée, eut à soutenir les terribles assauts de ses .deux adversaires. A midi environ, toutes les questions agitées étaient h peu près résolues. Une seule restait sur laquelle Consalvi ne pouvait absolument donner satisfaction au premier consul, car cela dépassait ses pouvoirs; mais il proposait de Tomeltre et d'en laisser au pape^la décision ultérieure. Cela fut ainsi arrêté, et vers une heure Joseph partit pour les Tuileries sans cacher qu'il craignait d'en rapporter une réponse peu favorable.
Il revenait en effet, peu de temps après, révélant, par l'expression de son visage, la plus vive contrariété. Le premier consul, en apprenant ce qui était arrivé, était entré, dit-il, dans la plus violente fureur. Avec l'impétuosité naturelle de son caractère, il avait commencé par déchirer en cent morceaux la feuille du concordat; puis à la longue, à force de raisons souvent répétées, de sollicitations et de* prières instantes, il avait avec une indicible répugnance accepté tous les articles convenus ; mais, à l'égard de celui laissé en réserve, il était finalement resté aussi inflexible qu'irrité, a Bref, il avait terminé l'entretien, ajouta Joseph, en le chargeant de dire au cardinal Consalvi que lui, Bonaparte, voulait absolument cet
article tel qu'il Tavait fait rédiger dans Texemplaire apporté par Tabbé Bernier. Ainsi le cardinal n'avait qu'un de ces deui^ partis à prendre, ou admettre cet article tel qu'il étalit et signer le concordat, ou rompre toute négociation, car le premier consul était décidé pour son compte, et dans le grand repas de cette journée il entendait absolument annoncer ou la conclusion, ou la rupture de l'affaire. »
L'après-midi était maintenant assez avancée. Quelques heures restaient à peine entre le moment où cette dernière sommation lui était si rudement signifiée et celui où devait avoir lieu ce pompeux dîner auquel, pour surcroît de malheur, le pauvre secrétaire d'état du saint-père était tenu d'assister. Ni Joseph , ni l'abbé Bernier, ni le conseiller d'état Cretet, ne s'épargnèrent à lui faire sentir quelle responsabilité il assumait sur sa tête et à quelle réception il s'allait exposer de la part d'un homme tel que le premier consul. « J'éprouvais les angoisses de la mort, raconte Consalvi; » mais son devoir l'emporta, et avec l'aide du ciel il ne le trahit point. „
Une demi-heure plus tard, Consalvi et ses deux compagnons arrivaient aux Tuileries. Tous les salons étaient pleins de ce môme monde qu'il y avait, à sa grande surprise, rencontré déjà le jour de son arri-
vée. La plus grande partie de l'entourage officiel du premier consul, presque tous les grands fonctionnaires de l'état, les principaux généraux et en particulier les aides de camp du général Bonaparte, les hommes admis dans son intimité et dont il faisait sa société habituelle, n'étaient, on le sait, rien moins que bien disposés à cette époque pour les idées qui attendaient de la conclusion du concordat une satisfaction particulière. Ce n'était point la coutume du
nouveau chef du gouvernement français, dans les grandes résolutions qu'il avait à prendre, de se laisser en rien influencer par les sentiments de ceux au milieu desquels il vivait. Son coup d'œil portait plus loin, et sa volonté se déterminait par des motifs sur lesquels l'opinion d'autrui avait bien peu de prise. Cette fois pourtant il ne lui déplut pas de montrer à tous ces personnages, la plupart ou indifférents ou sceptiques, quelques-uns athées de profession, combien il était loin de céder à aucun entraînement vers ces croyances religieuses qui passaient dans la belle compagnie du temps pour une marque certaine de faiblesse d'esprit. La passion, le calcul, un certain besoin de se venger de celui qui le tenait en échec, qui sait? un dernier espoir peut-être de le vaincre en lui faisant une scène publique, tout con-
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courait dans ce moment à agiter violemment le premier consul. Ce fut donc le visage enflammé et du ton le plus élevé et le plus dédaigneux qu'apercevant Consalvi : « Eh bien ! monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre ! Soit. Je n'ai pas besoin de Rome» Je n'ai pas besoin du pape. Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a pu changer la religioti de son pays, bien plus le saurais-je faire et le pourrais-Je, moi ! En changeant de religion, je la changerai dans presque toute l'Europe, partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des pertes qu'elle aura faites. Elle les pleurera, mais il n'y aura plus remède. Vous pouvez partir : c'est ce qu'il vous reste de mieux à faire. Vous avez voulu rompre,... eh bien! soit, puisque vous l'avez voulu. Quand partez-vous ?... — Après dîner, général, » répondit Consalvi d'un ton calme *.
Ce peu de mots firent faire un soubresaut au premier consul. Il regarda fixement son interlocuteur, qui, profitant de son étonnement, essaya doucement d'expliquer qu'il n'était pas libre ni d'outre-passer ses pouvoirs ni de transiger sur des points contraires aux maximes que professait le saint-siége. Mettant le