Mémoires de Consalvi, t. I, p
doigt sur la véritable difficulté, celle qui avec Bonaparte, depuis le commencement de sa carrière jusqu'à la fin, ne cessa jamais d'être dans les matières religieuses l'obstacle invincible , il essaya d'amener cet homme dont le vaste génie enobrassait tout, devinait tout, à admettre que dans le domaine de la conscience et dans les affaires ecclésiastiques, on ne pouvait pourtant pas faire ce qu'on , faisait dans les affaires temporelles en certains cas extrêmes... «Et puis, ajouta-t-il doucement, il n'était pas juste de prétendre qu'on eût cherché à rompre du côté du pape, puisqu'on s'était mis d'accord sur tous les articles à la réserve d'un seul. Pour celui-là, il avait demandé qu'on consultât le saint-père, et ses propres commissaires à lui n'avaient pas rejeté cette proposition. » Nous ne savons rien de l'effet produit par cette douce réponse de Consalvi sur le groupe de curieux 'qui environnait les deux interlocuteurs. Sur Bonaparte lui-même, elle n'en produisit ou du moins parut n'en produire aucun. « Ce n'était pas sa manière de laisser une chose imparfaite. Il lui fallait le tout, ou rien. » Consalvi de répéter qu'il n'avait pas de pouvoirs pour accorder cet article. Bonaparte reprit très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins ni de plus. « En ce cas , je ne le
signerai jamais. — C'est bien pour cela que je vous dis que vous ave? cherché à rompre, et que j^ considère l'affaire comme rompue. Rome s'en apercevra, et versera des larmes de sang sur cette rupture. » Telle fut la fin de la conversation.
Après dtner, Gonsalvi eut un autre assaut à soutenir. C'était le comte de Cobentzel, ministre d'Autriche, qui s'était chargé de le livrer. Rien de pins curieux dans l'histoire des rapports de l'Autriche moderne avec la France sortie de la Révolution que de la voir de temps à autre, quand un pouvoir redoutable est solidement organisé à Paris, s'épuiser en obligeants efforts pour accommoder doucement au cou des autres un joug destiné à retomber bien autrement pesant sur sa propre tête. M. de Cobentzel, -consterné de ce qu'il avait entendu, ne faillit point à jouer en cette circonstance, avec un zèle singulier, ce rôle qui paraît devoir devenir de plus en plus familier, aux diplomates de son pays. Reprenant le thème effrayant de la France rendue protestante, ce. thème dont Bonaparte faisait si bonne justice avec ses familiers, il ne dépeignit que trop éloquemment à Consalvi les conséquences qui ne pouvaient manquer d'en résulter pour la religion catholique, pour le saint-siége et pour l'Europe. D'ailleurs le comte de Cobentzel
était au mieux avec Joseph , tout disposé lui-même , comme mous l'avons dit , à s'entendre avec Rome. C'était un véritable homme de cour, plein de politesse, d'esprit et.de bonne grâce. Il manœuvra si bien après le dîner, que le premier consul , non sans quelque résistance, finit par accorder qu'une dernière conférence aurait lieu pour voir s'il y aurait moyen d'arranger les choses; mais si on se séparait sans conclure, la rupture devait être regardée comme définitive, et le cardinal pouvait partir. Du reste, et ce furent ses dernières paroles au comte de Cobenfzel et à Consalvi, il voulait absolument que l'article en question restât tel quel ; il n'y admettrait aucun changement, et là-dessus il leur tourna le dos.
Un rendez-vous fut donc pris pour le lendemain à midi chez Joseph. A quoi bon une nouvelle conférence pour arriver à une conciliation, se disait Consalvi, puisque d'avance le premier consul se refusait au moindre changement ? Cela impliquait contradiction. Cependant la bonne volonté du frère du premier consul était évidente. Peut-être avaitil de secrètes instructions. En tout cas, c'était le devoir du représentant du saint-siége de se prêter à tout ce qui était possible. Le plus dur pour Con-
salvi fut de découvrir que dans la question controversée les propres membres de sa légation étaient tout disposés à l'abandonner. Il leur fit toutefois promettre qu'ils soutiendraient, d'accord avec lui, la lutte sur les principes, et qu'ils ne céderaient qu'à la dernière extrémité. L'article en discussion était le premier du concordat, et, comme nous l'avons déjà dit, celui qui regardait la publicité de l'exercice du culte. En principe, le gouvernement français l'accordait. Il y mettait cette restriction, que l'exercice du culte aurait lieu conformément aux règlements de police. Cela paraissait raisonnable en soi. Consaivi n'acceptait pas la restriction, ou plutôt, car c'était un homme sensé, il demandait à ajouter une restriction à la restriction elle-même. Il voulait qu'il fût dit que ces règlements de police seraient uniquement de la nature de ceux que réclame la tranquillité publique. Cela, le premier consul ne voulait pas le mettre au traité, car il avait ses projets, qu'ont révélés plus tard les articles organiques. De part et d'autre on disputa beaucoup, sans se mettre d'accord. <c Ou vous êtes de bonne foi, finit par dire Consalvi, en affirmant que le motif qui force le gouvernement à imposer au culte catholique la restriction de se conformer aux règlements de police est le besoin impérieux du maintien
de la tranquillité publique, et alors pourquoi ne {fas le dire dans l'article lui-même ? ou bien il y a des raisons inavouées à cette restriction, qu'à dessein on veut laisser vague et indéfinie, et j'ai alors le droit de craindre que le gouvernement n'entende assujettir ainsi l'Église à ses volontés. » C'est pourquoi il résistait à cette prétention.
On était de part et d'autre fort perplexe. A la proposition de rapporter l'état des choses au premier consul, Joseph répondit : « Je connais trop mon frère pour n'êlre pas assuré d'avance que, s'il est consulté sur se point, il se refusera à l'addition demandée par le cardinal. L'unique moyen de la lui faire recevoir, quoique Je ne promette pas de réussir, c'est de lui porter la chose toute faite. Je veux le bien, par conséquent la conclusion du concordat, et Je me crois obligé de dire loyalement ce que Je pense. » Il fallait donc signer dans celte même soirée. Quant à l'indignation que pourrait en concevoir le premier consul, c'était lui, comme son frère, qui pouvait s'y exposer avec le moins de danger. Cette déclaration mit fin à la discussion, mais non point encore à la séance. On sô mit à dresser deux copies des articles adoptés. Il était minuit quand ce travail fut fini. Joseph, en prenant congé du cardinal, lui donna à entendre que, somme
toute, il espérait, la chose étant faite, que son frère ne voudrait pas la défaire, à quoi Consalvi répondit que, dans le cas d'un refus, il ne signerait pas l'article pur et simple, et qu'il partirait, quoi qu'il pût advenir.
Le lendemain , Joseph fit savoir au cardinal Consalvi que le premier consul avait été très-courroucé de l'article amendé; qu'il avait d'abord refusé de l'approuver à aucun prix, mais qu'enfin, grâce à ses instances et à ses peines infinies, grâce surtout à de plus sérieuses réflexions sur les conséquences de la rupture, son frère, après une longue méditation et un long silence, avait fini par accepter le texte amendé de l'article, en ordonnant qu'on fît part de cette résolution au ministre du saint-père.
Ainsi finirent les laborieuses négociations du concordat. Le premier consul les avait inaugurées par un essai d'intimidation; la ruse était venue plus tard. Ni l'intimidation ni la ruse ne lui avaient suffi pour se faire du premier coup cette part du lion qu'il aimait à s'attribuer en toutes choses. De là une légère humeur; mais ce qui avait été différé n'était pas perdu. Déjà même il préparait dans sa tète les moyens de reprendre, et au delà, le terrain qu'il avait dû momentanément abandonner. Somme toute, il était content, Consalvi rétait aussi. Tous deux avaient raison, et le public en
général partagea leur satisfaction. La sensation fut immense dans Paris et dans toute la France quand on apprit qu'un traité venait d'être signé sur les matières religieuses entre l'homme qui disposait des destinées de la république française et le chef de l'Église de Rome. Quant à l'effet immédiat et pratique qui en résulta pour le plus grand bien de la religion catholique, il y a des appréciations exagérées et contraires dont il faut savoir également se garder. Le général Bonaparte avait un peu embelli les choses, lorsqu'une année auparavant il avait fait passer devant les yeux ravis des curés de Milan le tableau d'une France redevenue tout à coup chrétienne, et partout empressée à courir pieusement au-devant de ses anciens pasteurs rendus à son amour. Si de telles scènes avaient effectivement eu lieu dans quelques rares contrées, la vérité n'en était pas moins qu'il régnait, en fait de cultes, dans la plupart des grandes villes, des chefslieux de départements, des petites bourgades, et surtout dans les communes rurales de France, la plus inextricable confusion. Changements continuels, obscurité intentionnelle dans la législation, contradiction évidente entre le droit reconnu à chaque individu de manifester sa croyance comme il l'entendait et le pouvoir remis aux autorités locales de régie-
CONCLCSION DU CONCORDAT A PARIS Ml
menter l'exercice extérieur des cultes, c'était un dédale d'incohérences. Cependant, la liberté étant après t^ut le point de départ et le mouvement de retour vers les idées religieuses étant réel, sincère et doué à ce moment d'une vitalité singulière, le vieux culte national, le culte de l'Église catholique, apostolique et romaine, celui que le concordat déclarait être le culte de la grande majorité des citoyens français , en avait profité plus qu'aucun autre, et ses ministres, rentrés de l'exil ou sortis des retraites où ils avaient dû cacher leurs têtes, s'étaient montrés presque partout à la hauteur de leur tâche. Ils n'avaient pas attendu la convention passée avec le pape pour reprendre leur mission. On calomnie ces saints prêtres, on leur enlève leurs plus beaux titres à la vénération publique, on méconnaît surtout étrangement les faits lorsque, en puisant des phrases toutes faites dans les harangues officielles du temps, on se met à répéter aujourd'hui, suivant la formule officiellement consacrée, qu'en signant le concordat, Bonaparte releva d'un mot les autels abattus. Les autels étaient déjà relevés, une statistique administrative de cette époque et les recueils religieux qui paraissaient alors, et qui bientôt durent se taire ou passer dans d'autres mains, constatent que le culte était, avant la publication du