CHAPITRE PREMIER
OoTertnre da eonclave à Tenise. — Le cardinal Bellisomi est aa moment d'être acclamé. — Opposition du cardinal Herzan, agent de rAnthche. -> Le cabinet de Tienne veut faire nommer le cardinal Mattei. — Le sacré-coIlége partagé en denx camps opposés. — Le cardinal AntonelU prend la conduite de la faction antrîchienne. — Tentatives inutiles pour choisir un pape en dehors des deux camps. — Mécontentement cansé an dehors par les lentenrs da conclave.
Au moment de la mort de Pie YI à Valence (fin d'août 1799), ritalie était de nouveau perdue pour la France. Les Autrichiens, conduits par Mêlas, les Russes, commandés par SouwaroflF, nous avaient successivement repoussés des bords de l'Adige jusque sur les Apennins. Macdonald, accouru de Naples pour se joindre à Moreau dans les plaines de Plaisance, avait I. 1
été battu sur la Trebbia. Joubert avait été défait et tué à la sanglante journée de Novi. De toutes les brillantes conquêtes du général Bonaparte, parti pour Texpédition d'Egypte, il ne nous restait plus que Gênes, bloquée en ce moment par le général en chef des troupes autrichiennes. Rien n'aurait donc, à la rigueur, empêché le sacré-collége de se réunir à Rome, évacuée par nos soldats; mais le cardinal doyen habitait alors la Vénétie , où résidaient également le plus grand nombre des cardinaux.
L'empereur d'Allemagne offrit le monastère des bénédictins, dans la petite île de Saint-Georges à Venise, pour recevoir le sacré-collége. Plus que toute autre, la ville paisible des lagunes parut en ces temps agités un lieu sûr et convenable. Aussitôt que les membres de l'auguste assemblée furent réunis en nombre suffisant, ils choisirent pour secrétaire du conclave le prélat Hercule Consalvi. C'est lui qui fut chargé, en cette qualité, des communications à faire aux souverains étrangers.
Le 30 novembre 1799, après avoir assisté, suivant l'usage, à la messe du Saint-Esprit, trente -quatre cardinaux entrèrent processionnellement dans le conclave, où ils devaient rester enfermés jusqu'à l'élection du nouveau pape. Les opérations du sacré-collége
et les négociations relatives au choix à faire furent toutefois ajournées jusqu'à Tarrivée d'un personnage attendu avec grande impatience, le cardinal Herzan. Une telle marque d'égards était bien due à Pambassadeur de l'empereur François, car ce monarque possédait non-seulement les trois légations, mais tout le reste des états pontificaux jusqu'aux portes déRome, tandis que la capitale même du saint-siége et les contrées avoisinant Terracine étaient, depuis la retraite des Français, occupées par les Napolitains.
Le conclave était présidé par le doyen du sacrécollège, le cardinal Albani, vieillard aimable et lettré, dont l'influence ne paraît pas d'ailleurs avoir été jamais bien grande sur ses collègues. Le cardinal Braschi, neveu du défunt pape, aurait pu aspirer à devenir, à son défaut, le chef des créatures de son oncle, qui formaient la majorité des membres du sacré-collége ; mais il était loin d'y prétendre. Sa probité, la droiture de son caractère, et peut-être un certain manque de capacité , l'empêchèrent de le désirer. Quoi qu'il en soit, les premiers jours ne vireht se former aucune de ces factions qui plus tard devaient diviser les esprits. Chaque cardinal, agissant par lui-même, suivant sa conscience, son inclination et son jugement, ne songea d'abord qu'à choisir le plus digne, et ce fut
ainsi que sans aucune sorte de préparaiion ou de manèges secrets, par la seukî union des sentiments, dix-huit voix se portèrent sur la personne du cardinal Bellisomi. Comme il s'agissait d'un homme estimé, qui n'avait point d'ennemis, personne ne douta dans le sacré-collége que les trois quarts des voix, chiffre nécessaire pour la nomination d'un pape, ne lui fussent très-prochainement acquis. On parlait même d'acclamer Bellisomi; le conclave, à peine ouvert, semblait donc déjà toucher à sa fin, lorsque édala l'incident le plus inattendu.
Bellisomi était né à Pavie et par conséquent sujet de l'empereur. Cette circonstance en d'autres temps lui aurait nui, car les cardinaux romains, toujours les plus nombreux dans les conclaves, évitent ordinairement de choisir des candidats étrangers. Cette fois elle avait au contraire déterminé les votes de ceux qui sentaient la nécessité de complaire à l'Autriche. Mais l'Autriche n'était pas pour se contenter de si peu. Elle avait alors de plus hautes visées. Après avoir, par le traité de Campo-Formio, pris la Vénéiie à ses alliés de la veille, elle ne songeait à rien moins, à celte heure, qu'à ravir les légations au saint-siége. Aucune puissance en Europe n'avait plus qu'elle jeté feu et flamme contre l'invasion des états pontificaux
LE CONCLAVE DE VEiNISE 5
par les troupes françaises; rarmislice du 23 juin 1796, signé entre Bonaparte et le saint-siége, avait excité toutes ses colères. C'était un moine allenjand parti de Trente qui était venu organiser dans la Romagne l'armée dite « catholique et papale. » Des militaires autrichiens s'étaient mis ouvertement à la tète des bandes populaires qui s'étaient insurgées pour arracher ces provinces aux Français. Le traité conclu plus tard à Tolentino, entre le chef des armées françaises et le cardinal Mattei, avait été l'objet de ses plus vives réclamations. Maintenant que , par suite des événements de la guerre, le gouvernenient de l'empereur se trouvait, à son tour, en possession des territoires cédés à la république française, de plus mûres réflexions l'avaient amené à changer d'avis sur la valeur de cette convention. La fortune des armes ayant rendu cette cour héritière des droits des Français, rien ne lui semblait plus naturel et plus légitime que de s'approprier des territoires si bien à sa convenance.
La combinaison inventée par le ministre de l'empereur François, M. de Thugut, était des plus ingénieuses. Pour faire accepter les réclamations de l'Autriche, il ne s'agissait que de mettre simplement sur le trône pontifical le signataire même du traité
de Tolenlino. Son aaibassadeur, le cardinal Herzan, avait donc pour instructions de favoriser Télection du cardinal Mattei, en tâchant d'écarter tous les autres. Jusqu'à quel point le cabinet autrichien était-il assuré de la condescendance de son protégé? On ne sait. Plusieurs cardinaux semblaient portés à croire que la cour de Vienne s'était assurée des favorables dispositions de ce cardinal avant son entrée au conclave. Consalvi, qui rapporte dans ses mémoires les bruits qui en coururent alors dans le conclave, se hâte d'ajouter qu'il n'a jamais eu des preuves proportionnées à l'importance du soupçon. L'éminente piété du cardinal lui fait même supposer que ces bruits étaient entièrement faux; tout au plus furent-ils occasionnés par une parole peu réfléchie de Mattei, que de plus vives lumières ou de plus mûres inspirations l'auraient empêché de tenir en cas d'élection. Ce que par charité sans doute Consalvi ne rapporte point, ce que chacun savait dans le sacré-collége et rappelait volontiers dans l'intimité des conversations particulières, c'était le manque de dignité dont le cardinal Mattei avait fait preuve pendant la durée des négociations de Tolentino. Son collègue en cette épineuse circonstance, le duc Braschi, neveu du défunt pape, n'avait point usé de la même discrétion, et plus d'une fois
on l'avait ouï <M>nter avec détails comment il avait va, à Tolentino, ce prince de Téglise se jeter à genonx pour implorer la protection du second plénipotentiaire français, M. Cacault^
La mission du cardinal Herzan était embarrassante ; il ne s'y épargna point. Allant trouver en toute bâte et avec grande inquiétude le doyen du sacré-coUége, le cardinal Albani, il lui représenta, dans un discours fort étudié, combien il était nécessaire aui intérêts du ^int-siége que le nouveau pape fût agréable à l'empereur d'Allemagne, qui possédait presque tout l'état de l'église, et dont il importait tant de s'assurer la
1 . Disons, pour expliquer les terreurs peut-être un peu exagérées du cardinal Mattei à Tolentino, qu'il arait précédemment fait ooanaissauce avec le jeune vainqueur de l'Italie d'une fiçon propre à jeter quelque trouble dans son esprit. Ce cardinal, archevêque titu laire de Ferrare, voyant en 1796 les Français évacuer sa ville après l'armistice de Boulogne et sachant que les Autrichiens montraient la prétention de tenir garnison dans la citadelle, y avait introduit les troupes du pape. Bonaparte^ à cette nouvelle, était entré en fureur; il avait mandé Mattei à son quartier général de Brescia. « Savezvous bien^ monsieur, s'était-il écrié en Tabordant, que je pourrais vous laire fusiller? — Vous en êtes le m^tre, avait répondu le cardinal; je ne demande qu'un quart d'heure pour me préparer. — Il n'est pas question de cela, avait repris Bonaparte; comme vous êtes animé!... » La menace n*avait pas été bien sérieuse sans doute; cependant l'émotion était naturelle, et l'on comprend que la vue du général Bonaparte troublât encore, à peu de temps de distance, le pauvre cardinal.
bienveillance. La personne du cardinal Bellisomi, bien qu'ornée de toutes les qualités, n'était pas, croyait-il, celle qui serait, de préférence à toute autre, acceptée par sa majesté impériale. Herzan ajouta que, de source certaine, il savait combien le choix du cardinal Mattei serait bien plus volontiers agréé à Vienne. Il fallait donc que son éminence le doyen du sacré-collége usât de tout son crédit sur l'esprit des cardinaux pour qu'ils unissent leurs forces aux siennes, afin de faire réussir l'élection de Mattei au Heu de celle de Bellisomi ou de tout autre.
Une pareille et si directe ingérence dans le choix d'un pontife par l'agent avéré d'une puissance étrangère était chose assez nouvelle et passablement choquante dans les circonstances du moment. Albani étonné s'empressa de répondre que l'élection de Bellisomi, amenée sans aucun artifice, sans l'ombre d'intrigue, était maintenant si avancée par le nombre de voix recueillies et le concours surprenant de tant de volontés, qu'il n'était plus possible de la contrecarrer. Il y fallait d'autant moins penser qu'il semblait résulter des propres paroles du cardinal Herzan que le choix de Bellisomi ne pourrait être antipathique à sa majesté impériale, mais seulement qu'un autre lui serait plus agréable. Herzan ne se rendant point et re-
produisant toujours les mêmes insistances, le doyen du saeré-collége prit le parti de le serrer de plus près et de lui demander si à Vienne on avait formellement prononcé Vexclusive à l'égard de Bellisorai. Dans ce cas, Tusage, la considération de la paix de l'église, les égards dus à l'empereur d'Allemagne feraient songer à quelque autre élection; mais, s'il n'y avait pas d'exclusion formelle, Bellisomi ne pouvait manquer d'êlre pape le lendemain^ car déjà un nombre plus que suffisant de cardinaux étaient décidés à lui donner leurs voix.
Ainsi mis au pied du mur et obligé dû convenir qu'il n'avait pas l'exclusive de sa cour contre Bellisomi, Herzan chercha à gagner du temps. « En sa qualité de cardinal profondément attaché au ^aintsiége, il croyait, dit-il, devoir au moins conseiller, supplier même, s'il le fallait, ses collègues de différer l'élection pendant onze ou douze jours. » Il n'en fallait pas davantage au courrier qu'il allait expédier pour aller et revenir de Vienne. Cette déférence était bien due au souverain dans les états duquel siégeait le conclave, qui en fournissait le local et en payait tous les frais. Peut-être cette démarche suffirait-elle pour calmer le déplaisir qu'aurait sa majesté d'apprendre la répugnance du sacré-collége à se confor-
iO UÉGUSE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
mer à sa volonté. En somme, les cardinaux ne sacrifiaient rien ou très-peu de chose par un si bref délai. Il en résulterait au contraire un notable bénéiice par suite de la bienveillance qu*en retour de ce bon procédé sa majesté impériale ténioignerait au nouveau pontife et aux intérêts du saint-siége. Albani hésitait. Il était à craindre, disait-il, que pendant ces jours d'attente, soit naturellement, soit par intrigue, un parti ne se formfit dans le conclave qui tendrait à faire avorter une élection si admirablement préparée. Her^an lui répondit en s'engageant verbalement à ne point former une pamlle opposition. Si d'autres complotaient, il ne les imiterait point. Les cardinaux considérés comme les plus attachés à sa cour suivraient son exemple. Il alla même jusqu'à dire qu'au besoin ils joindraient tous leurs votes aux dix-huit voix de Bellisomi. Sur celte assurance formelle, le délai fut accordé, et le courrier partit pour Tienne. Est-il besoin d\)jouler que du même coup TélectioD de Bellisomi élail à lout jamais compromise?
Tout le monde dans le sacréHrollêse savait là-des- S4IS à quoi s'en tenir, et le prélat séculaire du conclave elait plus indigne que personne. « Jamais on n'avait vu pennettie à nn ambassadeur d^xpêdier un cinirrier pour inlem^ger le bon plaisir de son gouver-
LE OONCLAVe DE VEMSE II
nement, le prévenir et lui laisser le temps et les moyens de faire savoir au candidat proposé qu'il lui devait le pontificat. » — a Les cardinaux remarquèrent aussi que, de toutes les cours, la cour impériale était celle avec laquelle on aurait dû se garder le plus de tenir une telle conduite. Plus tard, dans la suite do^ temps, quand le souvenir des circonstances particulières qui avaient motivé cette complaisance impolitique serait entièrement effacé, on devait craindre, remarque Consalvi dans ses mémoires, d'avoir fourni des prétextes pour faire revivre Fancien abus de solliciter la permission de César avant d'installer le nouveau pape, n y avait aussi à se préoccuper d'un péril plus grand et presque certain. Ce délai si malheureusement accordé pouvait donner^ lieu à des changements parmi les électeurs eux-mêmes, soit naturellement à cause de la mobilité de l'intelligence humaine, soit subrepticement par les tentatives de ceux qui ne voulaient pas de fiellisomi pour pape. Souvent on avait vu de ces revirements par des délais moins courts^... »
A peine en effet le courrier autrichien eut-il quitté Venise qu'Herzan s'empressa de profiter de cet intervalle pour former une faction qui rendit l'élection de