‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inéditesChapitre 49 sur 111 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Te Dtwn chanté à Notre-Dame le jour de Fàqnes, pour le rétablissement de la paix et la publication du concordat. — Caractère général de la cérémonie. — Attitude du premier consul à l'église. — Entretiens avec le légat. — Nouvelles diffionltés au sujet de la réconciliation des ecclésiastiques du second ordre, — Eiigenoes du premier consul et refus du légat. — Intervention de monseigneur l'évoque d'Orléans, de M Portalis, de M. de Talleyrand. — Persistance du légat. ~- Le premier consul lui fait dire qu'il peut partir. — Le légat cède. — Sa situation amoindrie. — 11 en a lui-même conscience, et demande son rappel.

Les (liflioultés qui entravaient la publication du i'onoonlat étaient enfin levées^ grâce aux concessions arrachées coup sur coup au représentant du saintsioge à Paris. La douteuse rétractation des évèques constitutionnels, si légèrement attestée par la double signature de Tabbé Dernier et de M. de Pancemonl, avait été négociée entre le Jeudi et le samedi saiitt. Uien ne s\>ppo>^\ît donc plus à la grande solennité rvUgieuso dont les préparatifs eveilUwnt depuis lou-îlemj^ rattonliou publique. Le IS avril 1S02- jôur ili? ràques?> tandis que le pn^nier consul vvbaD^eait ;^u\ ïttilerH^s a\ec leis aaiba^^sadeurs eiraujefs

ratifications du traité d'Amiens, un cortège, moitié civil, moitié militaire, parcourait bruyamment dès huit heures du matin les rues de la capitale. Il avait à sa tête M. Real, préfet de police, accompagné des douze maires et de leurs adjoints, des commissaires de police, des juges de paix, des officiers de Tétatmajor et de ceux de la gendarmerie de la Seine. Plusieurs détacliements do cavalerie avec leurs corps de trompettes escortaient le fonctionnaire chargé par les consuls de donner connaissance au public des articles de la loi relative au concordat.

A onze heures, un autre spectacle excitait à son tour la curiosité de la foule. Le cardinal Caprara, revêtu de l'éclatant costume des membres du sacré collège, précédé de la croix que les légats à latere ont, dans les grandes solennités, le privilège de faire porter devant eux, et suivi du nombreux personnel de son ambassade, franchissait le portail de TÉglise métropolitaine. Derrière lui marchaient, en habits épiscopaux, les archevêques et les évêques nouvellement nommés. L'un d'eux attirait particulièrement l'attention, c'était M^' de Belloy, vieillard presque centenaire, qui venait d'être promu à l'archevêché de Paris.

Mais si empressée que fût la multitude à repaître ses yeux de cette pompe ecclésiastique, depuis long-

temps iiiuëitée et tout à fait nouvelle pour les plus jeunes spectateurs, sa préoccupation était. ailleurs. Elle se portait de préférence au-devant du principal auteur de cette surprenante innovation. On connaissait la mauvaise impression produite sur une partie du sénat, et sur la majorité du tribunal par la simple annonce d'un traité religieux passé avec le saintsiége. On n'ignorait point que le premier consul avait eu à vaincre plus d'une résistance au sein même de son conseil d'État, composé en grande partie des membres de nos anciennes assemblées révolutionnaires. On avait ouï parler des protestations que plusieurs de ses anciens compagnons d'armes, les généraux de l'armée d'Italie, avaient osé porter devant lui contre le concordat ; on savait aussi combien leurs représentations avaient été mal reçues et dans quels termes sévères il les avait rappelés au sentiment de l'obéissance qu'ils devaient, comme militaires, aux lois promulguées par l'État. Gourmandes commodes enfants par le jeune chef qui les avait si glorieusement commandés sur tant de champs de bataille, les plus hardis, Lannes et Augereau eux-mêmes, étaient restés interdits ; mais hors de sa présence plusieurs s'étaient vantés qu'ils n'assisteraient point à la cérémonie. Se joindraient-ils à leurs camarades, ou tiendraient-ils

bon jusqu'au bout? Gela intriguait fort les polili* ques.

Les habitants des quartiers populaires avaient appris par les ouvriers employés à ces sortes de travaux que des préparatifs d'un luxe inaccoutumé se faisaient au palais des Tuileries. Les voitures de gala qui avaient naguère servi à Louis XYI venaient d'èlre réparées et mises à neuf. On parlait également de somptueux habits commandés pour les consuls. Dans les cercles bien informés, on racontait que non-seulement Napo* léon avait personnellement engagé les principaux fonctionnaires du nouveau gouvernement à se montrer avec apparat dans le cortège qui se rendrait à Notre-Dame; mais il avait, disait-on, témoigné le désir que leurs femmes assistassent en grande toilette à la cérémonie. Les plus élégantes d'entre elles, celles dont M"""" Bonaparte faisait sa compagnie habituelle, avaient été conviées à se réunir aux Tuileries pour prendre place à côté d'elle dans les voitures officielles et lui servir en quelque sorte da dames d'honneur. Il y avait dans ces simples arrangements un premier essai d'étiquette et comme une tentative de cour propre à frapper bien des esprits.

Tandis que le vulgaire, toujours pris par le côté extérieur des choses, sentait redoubler son admiration

pour celui qui manifestait sa puissance en rendant à la population parisienne le plaisir de ces défilés splendides dont elle n'a point encore cessé d'être amoureuse, des observateurs plus avisés cherchaient à surprendre dans la mise en scène du spectacle qui se déroulait sous leurs yeux les signes du temps qui s'annonçait. L'importance et le nombre des personnages que, bon gré, mal gré , le premier consul réussirait à entraîner à sa suite jusqu'au pied des aulels allait, mieux qu'aucun autre indice, témoigner de la progression croissante de sa fortune. Quel intérêt de pouvoir mesurer pour ainsi dire à l'œil la puissance et le crédit de ce maître futur que tout le monde commençait à pressentir, et que tant de gens s'apprêtaient à servir !

La famille du premier consul et tous ceux qui attachaient quelque espérance personnelle à la réussite de cette première exhibition d'un faste presque royal eurent lieu d'être pleinement satisfaits. Conformément au mot d'ordre qu'ils avaient reçu sans trop de déplaisir, les hauts dignitaires de la république n'avaient point manqué de se pourvoir d'équipages somptueux. Ceux des fonctionnaires inférieurs étaient naturellement moins riches. Quelques-uns, plus modestes ou plus parcimonieux, s'étaient con-

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tentés de faire disparaître les numéros des voitures de place qu'ils avaient louées pour la circonstance. Somme toute, malgré ce qu'il y avait d'un peu étrange et de nécessairement disparate dans l'étalage de ce luxe qui renaissait tout à coup après de si terribles bouleversements, le cortège fut trouvé beau. Les voitures dorées de l'ancienne cour et les femmes jeunes -et belles qui les relevaient encore par l'éclat de leur brillante parure excitèrent la vive admiration de la foule. Elle remarqua pour la première fois La livrée verte aux galons d'or qui devait devenir plus ta<*d celle de la maison impériale.

Cependant les regards s'attachaient surtout sur le groupe des généraux dont plusieurs portaient des noms déjà fameux. Malgré ce qu'on avait annoncé, ils étaient au grand complet. Une ruse innocente du ministre de la guerre avait eu raison de leur velléité d'opposition. Berthier les avait invités le matin à un grand déjeuner militaire. Le repas fini, il leur avait proposé de les conduire aux Tuileries pour féliciter le premier consul sur le rétablissement de la paix. Arrivés au moment où le cortège se mettait en marche. Napoléon leur avait dit de le suivre, et personne n'avait osé refuser. Ce fut donc environné de tout l'appareil imposant de sa double puissance civile et

m LTI3JSE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE

militaire qn'aa bruit des tamboars et d'une musique suerrière le premier consul, suîtî de ses deux collègues à peine aperçus à ses CLifés, fut reçu sous le dais à rentrée de la nef de Têzlise métropolitaine par . le nouvel arcbcTéque de Paris et les évêques déjà ojnsacrés-

L^attitude de Fénorme assistance qui remplissait jusqu^au comble les galeries de pourtour de rira-» mense Taisseau de Notre-Dame n'était point différente de celle qui avait accueilli au dehors le passage du cortège. Les témoignages du temps s'accordent à

reconnaître qu^elle tenait plus de la curiosité que de

tout autre sentiment. Comme il arrive d'ordinaire en pareille circonstance, rattention prêtée aux détails de la cérémonie suffisait à faire à peu près oublier à la plupart des spectateurs la gravité dé Févénement qu'elle avait pour but de célébrer. Loin de nous la pensée que Tindiflérence pour le concordat fut alors générale ; encore moins voudrions-nous prétendre qu'il ait été reçu sans reconnaissance par la masse entière des catholiques. Non sans doute, et dans Notre-Dame mème^ au milieu du tumulte de la foule, plus d'un fidèle agenouillé dans l'ombre de quelque chapelle obscure aura trouvé moyen d'élever pieusement son ème à Dieu pour le remercier avec une joie

PUBLICATION DU CONCORDAT %iZ

sincère -de raccord inatteDdu qui venait de s'établir enlre le chef de la vieille foi religieuse et le représentant actuel de celle France moderne qui l'avait naguère encore si cruellement persécutée. Pareille confiance dans un avenir qui leur semblait devoir combler leurs plus chères espérances animait, nous le croyons sans peine, et le légat qui officiait en ce jour, et les évêques appelés à prêter serment entre les mains du premier consul. Ce fut elle aussi, et non un vain besoin d'adulation, qui inspira sans doute M. de Boisgelin, ancien archevêque d'Aix, nommé à l'archevêché de Tours, lorsque^ le premier parmi ses collègues, il parla du haut de la chaire de la mission providentielle de Napoléon, invoquant par avance ces souvenirs de Pépin et de Charlemagne dont les noms devaient désormais retentir si souvent à ses oreilles. Cependant si l'honnête légat et ses pieux acolytes n'avaient pas été uniquement absorbés par . leurs saintes fonctions, si l'orateur sacré n'avait pas été tout entier à l'effet qu'il attendait de son éloquente harangue, un coup d'œil Jeté sur le groupe des personnages officiels qui environnaient de pi us près l'autel eût suffi pour leur faire comprendre à quel point serait précaire cette alliance intime entre l'Église et l'État qu'ils appelaient aloi*s de tous leurs vœux. Ils

en auraient pu pressentir la fragilité en remarquant le dédain affiché des membres du conseil d'État, la légèreté moqueuse des officiers et l'insouciante distraction de tous. Ils auraient pu la lire surtout sur la physionomie de celui qui se portait en ce moment l'héritier glorieux mais nullement pénitent de la révolution française. « Immobile, le visage sévère, Napoléon, nous raconte ML. Thiers avec une saisissante précision, restait calme, grave, dans l'attitude d'un chef d'empire qui fait un grand acte de volonté, et qui commande de son regard la soumission à tout le monde. »

Cette soumission, qui bientôt ne devait plus rien laisser à désirer, avait, cette fois déjà, dépassé son attente. Au dîner qui eut lieu au retour de Noire- Dame, Bonaparte se montra aimable comme il était toujours quand les choses avaient tourné selon ses vues. Il fut singulièrement prévenant envers le cardinal. Il lui parla de la cérémonie qui venait d'avoir lieu avec une évidente satisfaction et de la personne du pape avec une sorte de tendresse. « Eh bien ! lui ditil de ce ton familier dont il se servait habituellement quand il entretenait le légat, voilà qu'à Rome on commence à pouvoir se tenir sur ses jambes. Une journée comme celle-ci ne peut manquer d'y aider...

Vous avez vu avec quelle solennité a été faite la publication du concordat, soit à Téglise, soit hors de réglise ; il aurait été impossible de faire davantage pour qualifier une religion de dominante, hormis de lui donner ce nom *. »

En ceci, Napoléon, soit à dessein, soit involontairement,^ était bien loin de la vérité. A considérer froidement les choses, il est douteux qu'une religion digne de ce nom tire jamais grand profit de Tappui purement extérieur qu'elle reçoit du chef de l'État , si puissant qu'il soit. Ce qui lui impolie bien davantage, ce qui établit en réalité son ascendant , ce qu'elle doit avant tout souhaiter de ceux qui la protègent, c'est l'adhésion sincère aux dogmes qu'elle professe. Quand l'alliance s'établit en dehors de cette condition, elle peut encore servir le prince sans lui faire toutefois grand honneur; elle peut même être passagèrement utile aux intérêts matériels de l'Église qui s'abaisse jusqu'à l'accepter; ellç ne tarde pas, en tout cas, à lui faire dans l'esprit public un tort moral irréparable. Si bien gardées en effet que soient les apparences, de nos jours elles ne trompent plus persoime. Elles ne trompent surtout pas la masse du

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