Dépèche du cardinal Caprara au cardinal Consalvi
prévoir encore tous. Là coniine ailleurs il ne désespérait point , grâce à son invincible résolution et à son ardeur infatigable, de pouvoir imposer en peu de temps Tordre, la paix, la réconciliation entre les partis, et cette stricte discipline qui lui plaisait si fort partout, mais ne lui apparaissait nulle part mieux à sa place que dans les rangs du clergé.
Il avait pour cela imaginé, avec les meilleures intentions du monde, un système qui lui semblait propre à atteindre vite et complètement un résultat si désirable. Les évéques constitutionnels devaient être tenus de choisir comme premier grand vicaire un prêtre qui n*aurait point adhéré à la constitution civile du clergé. Aux évoques restés fidèles à la communion de rÉglise romaine, il entendait imposer la nomination d'un ecclésiastique qui aurait prêté le serment. L'exécution de cet ordre ne rencontra point d'opposition de la part des évéques constitutionnels. Jamais ils n'avaient traité de schismatiques les prêtres insermentés ; les plus obstinés s'étaient bornés à prendre pour premier grand vicaire quelque vieillard faible ou incapable auquel ils n'avaient laissé que des fonctions purement honoraires. Ils avaient confié la direction des affaires véritablement importantes à des vicaires de leur choix naturellement portés à favo-
riser lescuréscjui partageaient leurs principes. Il s'en fallait de beaucoup à coup sûr que ces diocèses fussent tout à fait paisibles ; mais dans ces diocèses c'étaient les partisans de l'ancien état de choses qui étaient seuls à se plaindre, à récriminer, à faire entendre de vives protestations. Le premier consul, qui, à tort ou à raison, se défiait extrêmement de cette fraction du clergé et favorisait ouvertement le parti constitutionnel, n'en prenait nul souci.
Le contraire se passait au sein des sièges épiscopaux dont les titulaires étaient restés dans la communion du saint -père. Parmi eux la plupart, il est vrai, s'étaient montrés assez faciles à l'égard de leurs subordonnés constitutionnels ; quelques-uns cependant avaient témoigné à leur sujet des dispositions beaucoup moins conciliantes. Les uns et les autres se sentaient d'ailleurs gênés dans leur désir sincère d'obéir au premier consul par l'attitude que le Vatican et son représentant à Paris avaient prise dans la question du choix des évêques ; et cette attitude, le pape et le légat la maintenaient encore au sujet des ecclésiastiques du second ordre. Aux yeux du saint-siége, les uns et les autres avaient gravement erré en matière de foi. Pour les simples prêtres comme pour les évêques , une rétractation était donc nécessaire; tout au moins. fal-
PUBLICATION Du CONCORDAT 221
lait-il qu'avant de reprendre leurs fonctions ils fussent réconciliés avec l'Église. La formule de cette réconciliation, rédigée en termes mesurés, et qui paraissaient à peine suffisants aux exagérés du parti ultramontain^ avait été envoyée de Rome au cardinal-légat et communiquée par ce dernier aux évoques de France avec injonction de la présenter aux anciens prêtres assermentés. Plusieurs Pavaient souscrite sans réclamation; mais le plus grand nombre, assurés d'avance de l'appui du gouvernement, s'y étaient refusés, et réclamaient énergiquement auprès du premier consul, contre ce qu'ils appelaient une odieuse persécution. On le voit, un second conflit tout pareil à celui qui avait précédé la publication du concordat surgissait derechef entre l'Église et l'État sur une de ces matières où la puissance spirituelle se disait obligée par conscience à maintenir son droit, et dans laquelle, par des considérations politiques dont la valeqr était incontestable, le gouvernement nouveau de la France se croyait non moins fondé à vouloir réserver sa prépotence. Le premier consul était dans cette occasion d'autant plus impatienté de voir les membres du clergé de France séparés en deux camps opposés, que, si tout d'abord, avec sa merveilleuse sagacité et son facile mépris des hommes, il découvrait les petites
passions qui dominaient chez un très-grand nombre, il ne lui était peut-être pas donné de saisir aussi bien par quelles fibres délicates cette dissidence religieuse, si peu importante à ses yeux, se rattachait à Tessence même de la foi catholique , et comment elle devenait ainsi pour ceux qui font profession de reconnaître dans révêque de Rome le dépositaire de Tautorité divine, une véritable question de dogme et de salut. Contempteur as^ez dédaigneux de la conscience humaine , toujours surpris et irrité quand il la rencontrait dans les affaires de TÉtat comme un obstacle à ses volontés, il cessait absolument d'admettre et peutêtre de comprendre les scrupules raffinés que, dans ce domaine de la conscience religieuse , de» âmes pieuses et fières opposaient à l'exécution des mesures qui lui paraissaient utiles. Il voulait imposer la réconciliation aux ecclésiastiques à peu près comme un colonel prescrit la concorde aux officiers de son régiment quand une querelle fâcheuse s'y est produite. L'appui que le légat, par suite des instructions du saint-siége, prêtait nécessairement aux évêques légitimes et à leurs adhérons, l'obéissance qu'il rencontrait dans ce parti, le plus nombreux, le plus considéré, mais soupçonné d'être le moins dévoué au chef de l'État, excitaient le ressentiment du premier consul,
PCBLICATION DU CONCORDAT 2Î3
si jaloux de son autorité et toujours si profondément blessé quand il soupçonnait quelqu'un de vouloir entrer en lutte avec lui.
La position du cardinal Caprara devenait de plus en plus embarrassante. Maintes et maintes fois il avait représenté Napoléon comme mal disposé au fond pour les constitutionnels. Il lui avait su naguère le meilleur gré da monde d'avoir expulsé plus de cinquante membres du corps législatif parce qu'ils contrariaient, écrivait-il à sa cour, ses pieux et favorables sentiments envers TÉglise romaine. Il lui fallait maintenant reconnaître à quel point il s'était trompé. Il n'en revenait point d'entendre le premier consul encourager publiquement la résistance des ecclésiastiques du second ordre, et M. Portalis répéter après lui à tout venant « qu'il n'était besoin ni de rétractalion ni d'aucune déclaration quelconque, et que le serment suivant le concordat sufflsait pleinement *. »
Pour expliquer ce revirement inattendu, Caprara s'efforça d'aborJ de persuader au secrétaire d'Élat de Sa Sainteté que le nouveau chef du gouvernement français venait tout à coup de se laisser forcer la main