‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inéditesChapitre 59 sur 111 · Dépèche du cardinal Consâivi au cardinal Cjprara · texte numérisé non relu

Dépèche du cardinal Consâivi au cardinal Cjprara

près. C'étail au lendemain de son refus qu'il lui aurait fallu essuyer la terrible colère de celui que, dans son admiration italienne, Caprara appelait d'ordinaire, comme la plupart de ses compatriotes, il gran console. Cette dernière crainte fut Ja plus forte : non pas, est-il besoin de le dire? que le légat eût le moins du monde à redouter ou redoutât la moindre violence contre sa personne; ce fut des périls affreux dont la religion lui semblait menacée que son âme pieuse se montra alors uniquement occupée.

Ses dépêches démontrent qu'il avait pris au grand sérieux les prédictions effrayantes du premier consul et de M. de Talleyrand, corroborées par le témoignage des prélats amis de M. Portails. Les lettres nombreuses dans lesquelles il s'applique à justiGer la détermination qu'il a prise reproduisent à satiété ces mots de tempêtes, de fer, de feu et de flammes dont on a épouvanté ses oreilles. Il croit très-sincèrement que de son refus, comme on le lui a dit, dépend la ruine de la religion catholique dans la presque totalité du monde. H voit en perspective éclater partout la guerre civile, et, chose plus épouvantable, la France entière devenir protestante. Qu'on ait un peu chargé le tableau afin d'agir sur sa conscience, l'idée ne lui en vient pas. Il ne semble pas se douter davantage du tort qu'il fait

PUBLICATION DU CONCORDAT t>33

aux catholiques lorsque, par une injurieuse supposition, il semble admettre si facilement qu'à Toccasion d'un dissentiment purement religieux entre la puissance spirituelle e^ le pouvoir civil ils sont tous prêts, sur un signe du nouveau maître, à abandonner la vieille foi de leurs pères. Quoi qu'il en soit des motifs qui décidèrent le légat, il finit par accepter la formule exigée par la lettre du conseiller Portails. Il exprima seulement le désir qu'après avoir procédé à la réconciliation des prêtres constitutionnels, leur évèque légitime les avertit de pourvoir à leur propre con- ^'ience; mais cette clause déplut au premier consul, et les évèques furent expressément invités à n'en tenir aucun compte.

A ceux qui seraient tentés de trouver excessive la complaisance de l'envoyé du saint-siége, il n'est peutêtre pas inutile de rappeler qu'à cette époque les représentants des anciennes monarchies de l'Europe n'avaient pas une autre attitude vis-à-vis du chef de la grande démocratie française. Excepté les minisires de Russie et d'Angleterre, ils étaient, à Tenvi l'un de l'autre, appliqués à renchérir en fait de condescendance obséquieuse et d'empressements serviles sur les instructions qu'ils recevaient de leurs cabinets, tous si favorables alors au premier consul. Sans contredit,

'23 i L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE

la nature des questions remises entre ses mains rend la situation d'un cardinal-légat particulièrement délicate. Dans les matières purement religieuses, il devient assez difficile de comprendre la convenance, peut-être faudrait-il dire la possibilité de ces transactions qui sont Tessence même des affaires humaines. Plus que tout autre, le cardinal Caprara avait donc tort, si telle était en effet la raison de sa conduite, de se prêter, pour se mettre en meilleurs termes avec le premier consul, à des concessions quMl supposait devoir être désapprouvées par sa cour. Une chose toutefois nous a paru vraiment touchante, qui peut-être lui fera aussi trouver grâce auprès des censeurs les plus sévères : c'est de le voir, après qu'il a demandé au cardinal-secrétaire d'État Consalvi de juger sa conduite temporelle avec indulgence, dépouiller tout à coup son rôle d'ambassadeur, et, s'adressant humblement comme un simple fidèle au dispensateur de toutes les grâces spirituelles, supplier avec larmes le saint-père, s'il a, faute de lumières, erré en matière de dogme , de vouloir bien, par son absolution pontificale , rendre au moins la paix religieuse à son âme *.

1. Dé pèche du cardinal Caprara au cardinal Consalvi. Lettres an pape , 18 avril , 13 juin 1802.

PUBUCATlOiN DU CONCORDAT 235

Malheureusement pour le légat, tout n'était pas simple dans sa situation. Une circonstance que nous avons déjà indiquée ne laissait pas que de gêner sa liberté d'action comme représentant du saint-siége, et contribuait, plus qu'il ne s'en doutait lui-même, a le placer sous la domination assez peu déguisée de Napoléon. Il avait accepté le riche archevêché de Milan. En sa qualité de titulaire de ce siège important, il était tenu de prêter le serment accoutumé entre les mains du premier consul, qui était en même temps président de Is^épubiique italienne. Le hasard voulut justement que cette prestation de serment se fit dans la chapelle des Tuileries fort peu de jours après les scènes que nous venons de raconter. Huit autres évêques français avaient prêté serment en même temps que l'archevêque d$ Milan, et le soir de la cérémonie le consul Cambacérès, recevant à sa table son glorieux collègue et les nouveaux évêques, ne manqua point d'y inviter aussi le légat. C'était la première fois qu'il rencontrait le premier consul depuis l'affaire de la réconciliation des prêtres constitutionnels.

Le repas fini. Napoléon entretint longtemps le cardinal. Il se montra attentif pour lui , recherché et soigneux, comme il l'était volontiers avec ceux de qui il avait obtenu tout ce qu'il pouvait souhaiter. II

lui parla avec une vivacité extrême , parfois en termes émus, de ce qu'il avait fait pour le rétablissement de la religion, se plaignant d'en avoir été bien mal récompensé par l'opposition qu'il avait rencontrée chez les catholiques, et plus particulièrement parmi les ecclésiastiques! Le cardinal vit bien qu'il était lui-même compris dans l'accusation générale. Il voulut se défendre; mais le premier consul coupa court à ses excuses, u Nous ne sommes plus, dit-il , au temps où les prêtres pouvaient faire des miracles. Faites revenir ce temps-là , et je vous abandonnerai tout. Dans les circonstances actuelles, c'est moi que vous devez laisser agir en me prêtant une assistance poussée aussi loin que la religion peut le permettre. Les diflférends entre les catholiques et les constitutionnels ont fait naître chez les incrédules, les athées et les hommes qui ne s'occupent pas de religion l'idée de se jeler dans le protestantisme, religion, disent-ils, où il n'y a point de discussions, et dont les. chefs et les directeurs font tout ce qu'ils peuvent pour induire le monde à entrer dans cette voie *. »

Caprara était, dès les premiers mots, retombé sous

Page 1