Correspondance de Napoléon /«^ 8 juillet
Ce coup de boutoir^ comme le qualifie M. Cacaull, quoique atténué par une lettre tout à fait convenable du premier consul au pape et par les dépêches infiniment plus njesurées de M. de Talleyrand, surprit étrangement le Vatican. On y était accoutumé à voir les cabinets étrangers se disputer entre eux avec ardeur les chapeaux vacants, quand l'occasion se présentait de choisir quelques cardinaux en dehors de ce qu'on appelle communément la promotion des couronnes. Il était tout à fait nouveau que l'une d'elles voulût se faire elle-même sa part et sur un pareil ton. Il ne paraissait pas moins singulier à la chancellerie romaine de s'entendre dire qu'un Montmorency n'était plus Français, ou qu'un Rohan était devenu Allemand parce que l'évêché de Strasbourg avait juridiction de l'autre côté du Rhin.
Cependant, laissant de côté toute susceptibilité et ne s'appliquant qu'à tâcher d'aplanir les embarras trop réels que lui causait la prétention du premier consul, le pape, par l'intermédiaire de son habile et conciliant secrétaire d'État, s'adressa avec confiance aux autres puissances étrangères. Quoiqu'il les sût jalouses au fond des égards si multipliés que le saintsiége avait depuis peu pour le chef du gouvernement français, Consalvi n'hésita pas à demander et obtint
des ministres de ces différentes cours qu'elles se désisteraient en faveur de la France du droit qu'elles avaient de nommer prochainement un cardinale Juste au moment où, cette concession préalable obtenue, le saint -père venait d'accorder les chapeaux demandés, le premier consul, comprenant qu'il s'était peut-être fourvoyé dans la forme donnée à sa première réclamation, écrivait à M. de Talleyrand une seconde lettre qui ouvrait la voie à une sorte de transaction ; mais, comme s'il ne pouvait s'empêcher de demeurer blessant, alors même que la droiture naturelle de son esprit le faisait rentrer dans la modération et le bon sens, il ajoutait en finissant : a Je désire que vaus fassiez connaître ce mezzo termine au citoyen Cacault, pour lui servir de règle dans le cas où l'embarras du pape pour la nomination des cardinaux ne serait pas feint, mais existerait réellement*. » Cette méfiance gratuite, qui tombait si mal à propos, ne pouvait manquer de chagriner profondément le saint-père. Elle eut surtout pour effet de le mettre sur ses gardes et de lui inspirer de premiers soupçons sur les véritables intentions d'un homme qui n'en
1. Dépêche circulaire de Consalvi aux nonces de Vienne, de Madrid et de Lisbonne, 22 Juillet 1802.