Mémoires de Consalvi, t. l\y p. 38d
t60 L*ÉGLISE ROMAESE ET LE PREMIER EMPIRE
tannique , gui , malgré les engagements pris, répugnAit beaucoup à cette évacuation. C'est pourquoi on pouvait dire que dans cette affaire du rétablissement d'un vieil ordre semi-monastique semi-milifaire, qui ne correspondait plus guère aux circonstances modernes, l'ardeur du premier consul de la république française dépassait infiniment la traditionnelle longanimité du Vatican.
Un jour, avec une générosité pleine de bon goût et d'à-propos, il avait envoyé à Civita-Vecchia, pour en faire cadeau au pape, deux bricks de guerre mis à neuf, et dont il lui faisait hommage pour qu'il pût défendre les rivages de ses États contre les invasions des Barbaresques. La restitution, même partielle, des territoires qu'on avait autrefois enlevés au saint-siége, l'appui que le premier consul lui prêtait dans ses réclamations près la cour des Deux-Siciles, sa bonne volonté pour les chevaliers de Halte, les attentions personnelles dont il était l'objet, touchaient sincèrement le saint-père, Ses lettres, si nous pouvions les citer en entier, montreraient à quel point il était disposé à tout prendre en bonne part et combien il était désireux de s'entendre avec Thomme extraordinaire dont il appréciait autant que personne les prodigieuses facultés. Il prenait la peine de lui écrire de
sa main, presque toujours en italien, sur les questions qui intéressaient particulièrement sa conscience de pontife, de longues lettres que le premier consul ne trouvait point toujours le temps de lire. Le pape le savait et n'en était point rebuté. Il aurait aimé à pou* voir l'entretenir de vive voix, s'imaginant qu'il pourrait ainsi découvrir le moyen d'avoir prise sur cette volonté indomptable.
c( Nous vous avons ouvert notre cœur tout entier, écrit un jour le pape au premier consul ; vous voyez l'envie que nous avons de vous satisfaire, et toute la peine que nous prenons pour y réussir. Ce n'est pas la volonté, c'est la possibilité qui nous manque. Comment voulez-vous, cher fils, que nous luttions contre l'impossible? Les obligations auxquelles nous sommes assujetti ne vous sont point connues, ou vous sont mal expliquées à Paris... Nous comprenons qu'au milieu de vos grandes affaires le temps vous manque pour lire nos lettres. Il faudrait que nous pussions nous voir et nous parler. Si vous veniez à Milan comme vous l'avez annoncé, ne pourriez-vous pas saisir cette occasion pour venir nous trouver et nous entendre ainsi parfaitement? Nous ne saurions éprouver une plus grande joie * . »
1. Le pape Pie VII an premier consul Bonaparte, 29 juin 1802.
Ce n^était pas dans Tunique but de le remercier de vive voix de la protection accordée à la religion catholique que le saint-père désirait si Tort voir le premier consul. Sa correspondance suffisait à porter à distance la touchante expression de sa sincère gratitude. Il aurait au contraire attaché un grand prix à lui pouvoir exposer ses cruelles tribulations. Comme souverain pontife chargé du gouvernement suprême des affaires de la chrétienté, il était mis dans de continuelles alarmes par la conduite non pas encore violente ni hostile, favorable plutôt en beaucoup de points, fliais intermittente et saccadée, que Napoléon n'avait point cessé de tenir à son égard, et qui déjà lui inspirait les plus sérieuses appréhensions. Ou nous avons en effet mal expliqué le caractère de Pie YII, ou nos lecteurs ont dû deviner que l'assistance diplomatique prêtée au prince temporel dans ses rapports avec les cours étrangères et les égards personnels que le chef de l'État se plaisait parfois à lui témoigner, n'étaient pas à beaucoup près ce qui importait le plus au pieux pontife. La responsabilité qui, d'après sa propre foi, retombait tout entière sur le successeur actuel du prince des apôtres était sans cesse présente à la pensée du pape. Et, de fait, il est impossible d'imaginer un fardeau plus accablant pour la pauvre
faiblesse humaine que celui dont se sentait chargé f honnête et saint vieillard qui se tenait en toute sincérité, dans des circonstances aussi menaçantes, pour le directeur nécessaire d'une Église divisée et de tant de consciences catholiques en détresse. Naturellement humble d'esprit et de cœur, Pie VII en était horriblement troublé.
w A défaut du chef du gouvernement français, auquel il eût préféré confier ses douleurs, Pie YII s'adressait à son ministre è Rome, et le prenait av«c candeur pour confident de sa triste situation. « Sa Sainteté , écrit M. Cacault , m'a dit l'autre jour : Nous voudrions ne jamais rien refuser aux désirs du premier consul ; mais, par grâce, qu'on ne nous jette pas hors des bornes de ce qu^un pape peut permettre... Ce que nous avons fait à l'égard de la France était nécessaire et sera pour nous un mérite devant Dieu; mais le souverain pontife est le conservateur et le gardien des lois et des règles de la religion catholique. Nous ne voudrions pas troubler le monde en nous mettant en hostilité avec les autorités temporelles qui abrogent les institutions religieuses, mais nous ne saurions non plus être le premier pape qui agirait contre les principes de notre foi*... »
t. Dépècbe de M. Cacault , 29 joiUet 180S.
Pour faire connaître les véritables sentiments du saint-père, rien de mieux que de laisser pour un moment la parole à M. Cacault. Ses opinions ne sauraient être suspectes ; il jugeait avec perspicacité ce qui se passait sous ses yeux et en rendait compte avec franchise, lorsqu'il écrivait à M. de Talleyrand : « La cour de Rome s'aperçoit bien de ses énormes perles dans tous les pays catholiques... Elle n'est plus e% état de déclarer la guerre à personne par des excommunications. Elle laissera donc faire partout ce qu'on voudra ; mais si on lui demande son concours pour des choses contraires à ses maximes fondamentales, pour des mesures subversives de Tordre de choses qui fait son existence et des lois qui tiennent unis par les mêmes liens tous les membres du clergé catholique, elle s'y refusera en vertu du droit naturel que chacun a de ne pas s'égorger soi-même, et par l'effet de la crainte secrète qu'auront toujours les papes de voir s'élever contre des décisions qui seraient trop philosophiques une partie considérable des peuples restés attachés aux règles et aux institutions anciennes ^ »
« Il ne faut pas, avec cette cour, en être esclave, ni faire le savant dans les matières théologiques, parce