Correspondance de Napoléon /«»", t. IX, p
premier consul à regard de cette portion bien minime du clergé qu'il croyait à tort ou à raison contraire n ses desseins; mais que dire de la façon dont il on usait avec les gens d'église qu'il savait lui être entièrement dévoués? A ceux-là il n'interdisait pas la politique ; il les y introduisait lui-même, et de quelle façon, on va le voir. Un mot grossier a été prêté à Napoléon : « Il n'y a rien que je ne puisse faire avec mes gendarmes et avec mes prêtres. » Nous ne savons s'il l'a prononcé; il faut beaucoup se méfier de ces phrases qui ont la prétention de résumer sous forme de sentence toute une politique; elles sont la plupart du temps inventées après coup. Ce qui est malheureusement vrai, c'est qu'il avait tout à fait pris au pied de la lettre cette portion du serment des évêques par laquelle, « si dans leurs diocèses ou ailleurs ils apprenaient qu'il se tramait quelque chose au préjudice de l'État, ils s'engageaient à le faire savoir au gouvernement*. » Nous le voyons par exemple écrire
i . Cette formule da serment des évêques qu'exigeait l'article 6 du concordat avait été elle-même empruntée aux usages de Tancien régime. Dès les premiers mois du gouvernement de Juillet, pendant que M. de Broglie était ministre de l'instruction publique et des cultes, elle fut remplacée par la formule du serment ordinaire que prêtaient alors les pairs et les députés. Sous le régime républicain de 1848, le serment ne fut exigé de personne , sauf du président de la
les personnes de son entourage. A partir du 18 brumaire» tandis que par tous les actes de sa vie publique et privée, par son attitude vis-à-vis des représentants des cours étrangères, par sa conduite à l'égard de ses collègues, par ses façons d'être avec ses autres concitoyens, il semblait prendre plaisir à clairement indiquer que désormais il songeait à tout, on eût dit, à s'en fier à son langage, qu'au contraire il ne visait à rien. Sa modération avait été si bien jouée, il avait recouvert ses desseins d'un voile si épais, que le sénat lui-même, malgré son immense désir de plaire, y avait été le premier pris, lorsque, s'en rapportant à la modestie de ses paroles, il lui avait naguère maladroitement offert, au lieu du consulat à vie, dix années de prolongation de pouvoir.
L'accueil glacial fait à cette offre mesquine avait dessillé tous les yeux. Les secrets désirs du premier consul, quoique encore enveloppés de nuages, n'étaient plus un mystère pour personne* Les avoir de^ Vinés, c'était pour le plus grand nombre même chose que de les vouloir servir. Cependant, parmi tant d'o* reilles impatientes de s'ouvrir à ses confidences, il en était peu auxquelles il se souciât de conférer cet hon« neur. G^était parti pris chez lui de traiter aussi légèrement que possible ses deux collègues du consulat.
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Rien ne lui répugnait plus que l'idée de releTer leur position effacée en les associant efficacement à quoi que ce fût, surtout aux préparatifs, d'ailleurs assez peu déguisés, du grand événement qui allait prochainement mettre entre eux et lui une si prodigieuse distance ^
Napoléon avait en outre des motifs particuliers pour se taire avec chacun d*eni des projets qu'il nourrissait du côté de la cour de Rome. L'ancien secrétaire du chancelier Maupeou , M. Lebrun, quoiqu'il fût d'un caractère sage et conciliant, et qu'il eût toujours siégé parmi les membres les plus modérés de nos assemblées délibérantes, n'en était pas moins l'un des plus fervents adeptes des sectes philosophiques qui depuis trente années professaient le mépris des inégalités sociales et l'horreur de la religion chrétienne. L'idée du retour de l'influence des prêtres agissait sur lui comme une sorte d'épouvantail , le seul capable
i. Le premier consul Tenait U<at récemment de ôfmnet la met are de ses sentiments lis-à-Tis de ses deos eollêgoes, et cela jos tem^mt à Toccasion de la fête solomelle de Pàqnes. Le dergé avait (ait demao^ der le matin aox Tnilerîes si ^ dans la cérémonie qui allait avoir ïim^ MM. Lebnm et Gambacérès, en qualité de second et de troisième coo« snls^ ne devaient pas être encensés après Napoléon. Uleor fot répooda officiellement qne nom c Cette fomée^ ajouta ironiq arment leur àih daigneox colline, serait encore trop solide pour eux* »
de le faire sortir de sa douceur native et de son calme ordinaire. Il était le dernier de ceux à qui il eût été prudent de s'ouvrir d'un dessein qui réservait en France au chef de l'Église romaine un rôle aussi considérable. Dans la pensée du premier consul, Cambacérès représentait surtout près de lui le parti de la terreur et cette ancienne montagne qui avait poursuivi d'une haine si violente les ministres de la religion catholique. Même raison l'empêchait de se laisser pénétrer à ce sujet par l'ex-oralorien Fouché, devenu l'un des plus terribles proconsuls de la Convention, et qui mettait maintenant à le servir dans ses desseins réels ou seulement supposés un zèle toujours excessif, parfois inconsidéré, dont Napoléon se sentait par moments embarrassé.
Après les personnes que nous venons de nommer, M. de Talleyrand était celui de ses ministres avec qui le premier consul se plaisait le plus à agiter sous forme d'hypothèse toutes les chances de l'avenir. Cependant M. de Talleyrand lui-même ne sut rien. Comment, en effet, deux ans seulement après la chute du Directoire, en plein régime républicain, dont le calendrier subsistait toujours, avouer à qui que ce fût que déjà l'on pensait à faire verser sur son front la sainte ampoule, et par qui? Par le pape en per-
sonne, venant à Paris mettre lui-même à des grandeurs qui n'existaient encore qu'en perspective ce sceju sacré de la religion qu'aucun prince de la maison de Bourbon n'avait reçu de la main d'un souverain pontife! Une espérance si vague, probablement chimérique, ne pouvait être si longtemps à l'avance convenablement entrevue que des seuls membres de sa famille.
Maïs, chose étrange, le moment où il songeait à fonder sa dynastie et à faire souche impériale était celui où Napoléon se trouvait dans les plus mauvais termes avec presque tous les siens. Lucien, qui ne manquait ni de courage ni de talent de parole, avait toujours été porté à faire trop de cas de lui-même et trop peu de son frère cadet. Tout plein encore des services importants et, suivant lui, trop vite oubliés qu'il avait rendus dans la journée du 18 brumaire, il était en rupture ouverte avec le premier consul par suite d'un mariage un peu disparate qui avait apparu aux yeux du futur empereur comme une véritable mésalliance.
C'était aussi un mariage, mais un mariage inspiré par lui-même, qui l'avait rais en grand froid avec Louis Bonaparte. Une répugnance réciproque avait présidé à l'union du futur roi de Hollande avec Hor-
tensd de Beauharnais» fille du premier mariage de Joséphine. Louis se montrait alors irrité et jaloux de la tendresse que le premier consul témoignait à sa femme, comme plus tard il se tint pour blessé de ce que Tenfant né de cette union, objet particulier de Taffeclion passionnée de Napoléon, était unanimement désigné par Topinion publique et par les dépèches officielles du ministre des relations extérieures comme rhérilier présomptif du futur souverain de la France ^ Le motif directement opposé venait au même instant de le brouiller avec celui de ses frères qu'il aimait le mieux, et dont il avait été jusqu'alors le plus satisfait ou, pour mieux dire, le~ moins mécontent. Joseph, fier de la part que lui avait laissée le premier
1. «Il n*y a personne en Europe qui n'ait vu d'une manière évidente dans le séuatus-consuUe d'avènement que l'héritier présomptif était dans la brancbe du prince Louis. » Dépêche chiffrée de M. de Talleyrand à M. de Thiard, chargé d'affaires près le grand-duc de Rade^ 8 novembre 1805. Voir aussi, sur les rapports du premier oon* sul avec son ftère Louis, tous les mémoires du temps, et particulièrement ceux de Fonché , duc d'Otrante. Gomme Teiplique très-bien dans VEncyclopédi9 dês gtns du monde M. Vieillard, bibliothécaire du sénat, parent de M. Vieillard, ancien sénateur et précepteur de Tompereur actuel , ces mémoires de Fouché, quoique ayant été juridiquement proclamés apocryphes à la suite d'un procès entre l'éditeur ot la fïimille de Tancien ministre de la police, n'en ont pas moins été composés d'après des documents authentiques études notes autogra- (ihds fournies par Fouché lui-même.
consul dans la négociation ostensible du concordat et de la signature qu'il avait apposée au traité de paix d'Amiens, avait obstinément refusé comme indignes de lui toutes les distinctions honorifiques qui lu avaient été successivement offertes. Il avait prétendu ôtre désigné comme remplaçant provisoire du premier consul pendant l'expédition projetée d'Angleterre et reconnu pour son successeur éventuel en cas d'accident ^ Le refus qu'il avait essuyé l'avait exaspéré» et son mécontentement s'exhalait en paroles des plus violentes '•
1. Lettre de Joseph Bonaparte au premier consul insérée dans ses mémoires, avril 1803.
2. Nous prions nos lecieors de se bien persuader que nous n'inyentons jamais rien. 11 y a plus : de même que nous empruntons de préférence à la correspondance du cardinal Caprara et aux documents émanés du saint-siége les détails qui nous semblent n'être pas entièrement favorables à la cause de l'Église romaine, de môme c'est dans la propre correspondance de Napoléon, dans celle de ses frères, dans les pièces officielles du temps , dans les mémoires de ses serviteurs les plus dévoués, que nous allons chercher exclusivement a preuve des faits qui ne font pas grand honneur au premier empire. Telle est notre règle; nous n'osons pas dire qu'elle soit indispensable en histoire; elle est toutefois la plus sûre, et nous aurons soin de ne pas nous en écarter jusqu'à la fin de ce travail. Voici comment s'exprimait Joseph à cette époque :
« Mon frère veut surtout que le besoin de son existence soit si vivement senti, et que cette existence soit un si grand bienfait, que Ton ne puisse rien voir au delà sans frémir. Il sait, et il le sent, qu'il règne
11 y avait cependant, à défaut des autres, un membre plus âgé de la famille à qui revenait naturellement cette confidence; c'était Tonde du premier consul, Tabbé Fesch. Fesch, ancien chanoine et archidiacre^ d'Ajaccio, s'était très-convenablement acquitté de ses fonctions ecclésiastiques Jusqu'au jour où le chapitre de cette cathédrale avait été dissous par un arrêté de la convention. Obligé de se réfugier en France à la suite des troubles suscités dans Tile par les partisans du général Paoli, il avait recherché et obtenu un emploi inférieur dans l'administration de l'armée que M. de Montesquieu commandait en Savoie. C'est de là qu'il partit, en qualité de commissaire ides guerres, pour accompagner son neveu pendant ses campagnes
par cette idée plus que par la force ou la reconnaissance. Si demain, si un jour on pouvait se dire : Voilà un ordre de choses stable et tranquille^ voilà un successeur désigné qui le maintiendra, Bonaparte peut mourir, il n'y a ni trouble ni innovation à craindre, — mon frère ne se croirait plus en sûreté... Telle est la règle de sa con- (}uite... Je suis las de sa tyrannie^ de ses vaines promesses tant de fois répétées et jamais remplies. Je veux tout ou rien. Qu'il me laisse simple particulier ou qu'il m'offre un poste qui m'assure la puissance après lui... Qu'il aille encore une fois, s'il le veut, ensanglanter l'Europe par une guerre qu'il pouvait éviter,... pour moi, je me réunirai à Sieyès, à Moreau même, s'il le faut, à tout ce qui reste en France de patriotes et d'amis de la liberté pour me soustraire à tant de tyrannie. » {Mémoires de M. le comte Miot de Melilo, t. II, p. 48 et 152, etc.)
d'Italie. Intéressé dans les fournitures de l'armée, vivant dans la société habituelle des généraux et des intendants militaires, il y avait, sans aller jusqu'au scandale, oublié peu à peu ses habitudes de prêtre ^
Après le 18 brumaire, du jour où Napoléon, arrivé au pouvoir, souhaita de s'entendre avec Rome pour rétablir Tancien culte, Fesch, soit qu'il y eût été invité par son neveu, soit qu'il se sentit intérieurement appelé à reprendre la carrière qui avait eu les préférences de sa jeunesse, se retira brusquement du monde. On le vit se mettre avec une ferme et méritoire persévérance sous la direction religieuse du respectable abbé Émery, supérieur général de Saint- Sulpice. En peu de temps, sa vie était devenue trop conforme aux devoirs de son état pour que sa nomi-* nation à l'archevêché de Lyon pût à bon droit choquer personne. On ne fut pas davantage surpris de son élévation au cardinalat. Lorsqu'il fut plus tard nommé à l'ambassade de Rome, des esprits trop inventifs s'imaginèrent que le premier consul méditait d'en faire
i . « Je trouvai alors à Montebello, indépendamment des personnes dont j'ai parlé,... son oncle Fesch, alors intéressé dans les fournitures de l'armée, et qui , suivant le bruit public, vivait très-peu en prêtre, dont il ne portait pas le costume... » {Mémoires du comte Miot et Melito,i, !•% p. 161.)
un pape. Il est douteux que Napoléon y ait jamais songé.
Embarrassé de s'ouvrir avec aucun de ses agents» de ses projets sur le saint-père, le nouveau chef du gouvernement français trouvait simplement commode d'avoir à Rome un membre de sa famille. Fesch serait à coup sûr un intermédiaire moins habile, mais en revanche moins libre dans ses jugements, moins dégagé de propos et d'allures que ne l'avait été le ministre indépendant dont nous avons déjà cité maintes fois les franches et originales dépêches. A défaut de qualités plus relevées, son oncle aurait au moins ce mérite, auquel le premier consul commençait à sacrifier tous les autres , de devoir être en ses mains un instrument bien plus docile. Ni le pape, désolé de voir partir M. Cacault, ni M. Cacault, si triste de quitter Rame, ne s'y trompèrent un instant.
« On m'a rappelé, — disait M. Cacault après l'élévation de Napoléon à l'empire, mais avant la cérémonie du sacre, à son ancien secrétaire, M. Artaud, qui retournait à Rome servir sous les ordres du cardinal Fesch, — on m'a rappelé de peur que je ne contrariasse les vues du gouvernement, qui, un an d'avance, méditait ce sacre et voulait le pape à Paris. . . C'est une affaire très-grave que ce voyage refusé ou
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accepté... Si le pape ne vient pas, il sera violemment reconduit au point d'où il est parti, après avoir payé plus que le prix convenu. Si j'avais été à Rome, — mais on m'en a retiré et comment I — j'aurais pu arranger cela pour avril et à Milan... Il y avait les convenances, la moitié du chemin qui arrange tant de choses; mais l'empereur veut peut-être faire une épreuve à Paris... Tenez, il se dit Gharlemagne; un fils né de lui pourrait être Gharlemagne, mais lui, il est Pépin le Bref... Il n'y a pas de Gharlemagne en Europe avec une Grande-Bretagne si près de Paris ; mais on lui a tourné la tète. Caprara lui a dit dans une note sul grugno : Nous vous proposons de vous sacrer le jour de Noël, anniversaire du couronnement du fils de Pépin , de ce Gharles le Grand qui avait réduit l'Occident au silence et qui tenait l'Orient immobile... Gomme on m'a gâté mon général et mon premier consul I II ne m'écoute plus. Il m'a fait sénateur et muet S »
En effet. Napoléon, qui n'avait jamais goftté beaucoup les conseils, n'était déjà plus à cette époque de sa vie disposé à écouter personne, et s'il y avait des fonctionnaires auxquels il fût porté à accorder moins
1. Vie et pontificat de Pie VU, par M* Artaud, 1. 1", p. 483.
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de crédit encore qu'aux sénateurs, c'était à ses ministres au dehors. Actif autant qu'impérieux, il préférait leur donner des instructions très^détaillées et très-précises auxquelles il leur incombait avant tout de se conformer scrupuleusement. Le zèle pour ses intérêts, voilà ce que de préférence il recherchait en eux ; mais force était à quelqu'un doué de tant d*esprlt d'être amené à reconnaître que les agents les plus dévoués ne sont pas toujours les plus utiles. Il s'impatientait alors contre eux, et ne se gênait en nulle façon pour leur montrer tout son dédain. C'est ainsi qu'à son oncle, le cardinal Fesch, qui, avant de partir, lui annonçait l'intention d'aller au ministère lire les dépêches de Rome, il répondit en façon d'adieu : (( Ne lisez pas tant , tâchez seulement d'avoir du tact! y>
Le tact était précisément la qualité qui allait manquer le plus au successeur de M. Cacault. Fesch n'était dépourvu ni d'instruction ni de lumières. Il avait une asseï grande capacité de travail ; il était doué d'une pei'sistance continue dans ses idées, qui, par malheur, approchait de TobsUnation, et revêtait trop souvent les formes du plus insupportable orgueil. C'est d'ailleurs dam toutes les carrières une difficile épreuve qiM iW passer subitement^ par le seul hasard de la
protection d'autrui, d'une situation tout à fait subal* terne à un poste éminent qui, en apportant ]e pouvoir, attire en même temps tous les regards. De simple chanoine devenu en quelques mois évéque, primat des Gaules, cardinal et ambassadeur, comment Tancjen commissaire des guerres se serait-il tout d'abord trouvé au niveau d'une fortune si complètement inattendue? Non-seulement ses fonctions diplomatiques étaient pour lui toutes nouvelles, mais le terrain de la cour de Rome lui était parfaitement inconnu.
En France, le rôle d'un cardinal oncle du chef de l'État avait été dès les premiers jours prépondérant. La plupart de ses collègues de l'épiscopat, fort enclins à s'exagérer le crédit du nouvel archevêque de Lyon, s'étaient adressés à lui comme à l'intermédiaire le « plus utile pour eux. Il les avait secondés de son mieux et parfois avec efficacité. Un pareil patronage lui avait attiré, de ce côté des monts, la déférence du clergé de tous les rangs. La première erreur du cardinal Fesch fut de s'imaginer qu'il en serait ainsi de la part des ecclésiastiques romains; la seconde, non moins grande, fut de se persuader qu'il ajouterait encore à son crédit, s'il affichait à Rome, dès son début, les plus hautaines prétentions. Les souvenirs de la mission de MM. de Gréqui et de Lavardîn sous Louis XIV,
du cardinal de Bernis sous Louis XV, agitaient Timagination du nouvel ambassadeur lorsqu'il franchit les portes de la ville éternelje. Ni MM. de Créqui et de Lavardin ni le cardinal de Bernis n'étaient oncles du prince qu'ils étaient venus représenter auprès du saint-père, et le cardinal, qui déjà se figurait les laisser loin derrière lui par l'éclat de son rang, se promettait bien de ne les pas moins surpasser par l'étendue de son influence.
A Rome, où l'on a vu tant de choses, où l'on a pris depuis tant de siècles l'habitude de ne s'étonner de rien, la présence de cet oncle, ambassadeur de son propre neveu, ne produisit pas tout l'effet qu'en attendait le cardinal Fesch. Sans doute l'envoyé du premier consul fut reçu non-seulement avec tous les égards qui lui étaient dus, mais encore avec des attentions infinies et des recherches toutes particulières. Peut-être fut-il cependant un peu surpris, lui si fier de son rang nouveau, de s'entendre doucement expliquer comment, fidèle aux traditions de tous les temps, l'Église romaine, par des raisons inhérentes à son régime intérieur, n'avait jamais autorisé aucun cardinal à prendre auprès d'elle le titre d'ambassadeur. Elle ne pouvait donc, comme à tous ses prédécesseurs, lui reconnaître que le titre de ministre ou
de chargé d'affaires : c'était un premier déboire, ce ne fut pas le seul.
À Rome, le cardinal Fesch était exposé à rencontrer dans plus d'une occasion officielle les représentants de quelques cours, en petit nombre d'ailleurs, qui n'étaient pas en bons termes avec le gouvernement français. Le roi de Piémont, dépouillé par Napoléon de ses États de terre ferme, était venu fixer sa résidence dans les paisibles murs de cette ville, habituée de longue date à prêter son hospitalité aux souverainetés déchues. Quoique ayant donné- sa démission en faveur de son frère, l'ancien roi ne laissait pas que de tenir une sorte de petite cour, où se rencontraient une certaine quantité d'étrangers mal disposés pour le premier consul et quelques émigrés français qui passaient, à tort ou à raison, pour servir de correspondants aux princes de la maison de Bourbon. Grâce à son esprit facile et liant, M. Gacault, représentant très-considéré d'un gouvernement très-puissant et non moins redouté, s'était, sans aucun abandon de ses devoirs ni ne sa dignité, fort heureusement tiré de tous ces petits embarras. Le cardinal Fesch ne manqua point, dès ses premiers pas, de s'y heurter très-violemment. Son prédécesseur avait vécu sur le pied d'une aimable familiarité avec le cardinal secré-
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taire d'État Consalvi, avec la plupart des membres du sacré collège, avec tous les chefs des missions étrangères. Les secrétaires de sa légation, quoique l'un d'eux, M. de 'Chateaubriand, lui eût été imposé malgré lui, avaient eu part à sa confiance et à ses bonnes grâces.
Toujours empressé à concilier et à plaire, il n'était point de frais que M. Cacault n'eût faits pour se rendre agréable à la société romaine, qui a toujours élé par elle-même une sorte de puissance. En quelques mois, le nouvel ambassadeur avait changé tout cela. Il passait des notes aigres au cardinal Gonsalvi; il entrait en susceptibilité avec ses collègues du sacré collège comme avec ceux du corps diplomatique, et se brouillait à peu près publiquement avec l'auteur du Génie du Christianisme, Le vide se faisait insensiblement autour de sa personne, et par une conséquence naturelle, tandis que le monde officiel du Vatican et la société romaine elle-même, habituée à plus d'égards, s'éloignaient peu à peu de l'oncle du premier consul; celui-ci, de plus en plus mécontent, les dépeignait de bonne foi à son neveu comme animés au fond contre lui d'une sourde hostilité et gardant à son endroit une incurable défiance.
Disons-le toutefois à la décharge du cardinal , cette
atlitude de hauteur et de mécontentement qu*il avait prise en arrivant à Rome n'était point tout entière de son fait. Elle lui avait été commandée par le premier consul ; elle entrait dans ses desseins. Depuis qu'il méditait, sans oser l'avouer encore à personne, de faire venir le pape à Paris, Napoléon avait tendu vers ce but tous les ressorts de sa politique à l'égard de la cour de Rome. Il ne se dissimulait pas combien cette démarche devait nécessairement coûter à Pie YII. Si grands qu'il estimât les services rendus par lui à la religion catholique, si bien disposé qu'il sût le saintpère à son égard, il ne se flattait nullement d'obtenir une pareille grâce de la seule reconnaissance. Il dépendait de lui, il est vrai, à propos des articles organiques et de tant d'autres questions restées indécises, de faire entrevoir au pieux pontife la possibilité de quelques nouvelles concessions religieuses sur les points qui lui tenaient particulièrement à cœur; mais cela même, pensait-il, ne suffirait pas.
Pour agir efficacement sur le pape , il semblait à propos au premier consul de l'émouvoir par la crainte encore plus que par l'espérance. Quand il était à la veille de réclamer de lui un si grand service, quand il ne se proposait rien moins que de faire à prochaine échéance, du chef auguste de la catholicité.
rinstrument de la plus prodigieuse des élévations, il lui semblait prudent de ne pas lui donner à penser que son intervention fût si nécessaire. Il n'était pas mauvais au contraire qu'il se sentit dans le moment même sérieusement compromis et personnellement menacé. C'était de bonne politique , suivant les cal* culs de Bonaparte, de le tenir en inquiétude sur sa propre existence, afln de l'avoir pour ainsi dire à sa merci. Placé dans la difficile alternative de concéder une immense faveur ou d'infliger une mortelle injure. Pie YII serait ainsi poussé par la force des choses à se jeter tout entier dans les bras du nouveau chef de la France, comme dans son seul refuge. Les récriminations violentes du cardinal Fesch n'avaient pas d'autre but. C'était par un calcul de cette espèce quMl se plaignait, avec une amertume singulière, de la protection dont le gouvernement pontifical couvrait, suivant lui, les intrigues, fort obscures d'ailleurs et. trèspeu dangereuses , d'un ancien émigré , le comte de Yernègues, devenu sujet russe. Il n'était point, en effet, d'efforts que l'ambassade française à Rome n'eût tentés pour soustraire ce malheureux à la protection du tsar et pour le faire déporter et juger en France.
Dans le but d'ajouter à la gravité de l'affaire, Na-
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poléon n'avait pas hésité à s'en occuper lui-même directement. Il avait ordonné à M. de Talleyrand de passer une note menaçante qui devait être transmise au pape par le cardinal Fesch. « Cette note dira, écrivait-il à son ministre des relations extérieures, que les émigrés sont des hommes condamnés à la mort par les lois et considérés dans tous les pays comme individus morts .civilement... Faites une lettre au cardinal Gaprara. Expédiez un courrier extraordinaire au cardinal Fesch, pour lui faire connaître qu'il doit absolument exiger qu'on lui livre M. de Yernègues. Ajoutez que les principes de la cour de Russie sont subversifs de nos droits et de notre indépendance, et que nous ne souffrirons jamais d'aucune puissance qu'on se mêle de discuter nos droits intérieurs. » Cette lettre en date du 10 germinal an xti (3 mars 180A), et qui n'est point, nous ne savons pour quelle raison, reproduite dans la correspondance de Napoléon P', arrivait à Rome.peu de jours après la nouvelle de l'exécution du duc d'Enghien. Si celui qui l'avait dictée s'était surtout proposé d'effrayer démesurément le saintsiège, cet objet fut complètement atteint. Le cardinal Consalvi , qui avait résisté , aussi longtemps qu'il avait pu, par tous les moyens que la diplomatie mettait à sa disposition, consentit tout à coup à l'extra-
dition (le M. de Vernègues, sans se douler de quelle prochaine exigence, autrement grave et autrement embarrassante pour le saint-siége, celte impérieuse sommation de Napoléon n'était après tout que Forageux prélude.
Il serait aujourd'hui tout à fait impossible dereprésenter le meurtre du duc d*Enghien, accompli si peu de temps avant l'élévation du premier consul à Tempire et suivi de si près de l'ouverture faite au légat pour décider le saint-père à venir à Paris, comme le produit d'un mouvement de colère violent et irréfléchi. Cet acte fut au contraire mûrement délibéré ; il faisait partie de la politique adoptée depuis sa promotion au consulat à vie par le futur souverain de la France, Un phénomène aussi étrange que triste, qu'on aimerait à pouvoir révoquer en doute , mais qui se trouve trop pleinement confirmé par les mémoires des contemporains et surtout par la propre correspondance de Napoléon P% c'est la transformation qui , à cette époque mémorable de sa vie , s'est opérée dans le caractère du premier consul.
On est saisi d'épouvante quand on découvre à quel point la fortune, en couronnant les glorieux efforts de cet incomparable génie, a malheureusement exercé sur lui une action opposée à celle qui d'ordinaire se
produit chez le commun des mortels. Aux natures vraiment nobles, le succès confère le plus souvent, comme faveur suprême, le don des beaux mouvements et des généreuses initiatives ; aux moins heureuses, il apporte un certain correctif dans leurs défauts , et procure tout au moins Tapaisement de leurs plus violentes passions. C'est le contraire qui arrive au premier consul pendant la période assez courte qui s'écoule enlre le consulat à vie et l'empire. Depuis que tout lui a réussi au gré de ses vœux, il est devenu plus dur dans ses procédés, plus âpre dans ses exigences. A mesure qu'il a monté de degré en degré au faite de la grandeur, son âme s'est de plus en plus fermée aux sentiments désintéressés. Il ne parait mémf plus les comprendre chez les autres; et lui, qui naguère encore, avec un art sans égal, avait su appeler à son aide les honnêtes gens de tous les partis , il semble ne faire fond que sur les plus fâcheux côtés de la fragile humanité. Devenu de plus en plus puissant, il songe surtout à se rendre de plus en plus terrible. On dirait que, las de se faire admirer, il n'aspire désormais qu'à se faire craindre.
Une disposition si malsaine n'aurait sans doute pas envahi ce vigoureux esprit, si à ce moment «nême le premier consul ne s'était senti sourde-
ment en butte à d'odieuses machinations , bien propres, il faut en convenir, à faire sortir des bornes de la modération un tempérament moins emporté que le sien. Vainqueur des différents partis, ayant mis sous ses pieds toutes les ambitions rivales qu'avait déchaînées une longue tourmente révolutionnaire, il lui arrivait ce qui attend inévitablement tout homme qui, après avoir saisi le pouvoir, se met à l'exercer à son profit. L'exemple de tous les siècles et de récentes expériences, trop renouvelées depuis soixante ans, nous ont appris ce qui se passe en pareilles circonstances. Nous savons combien l'accord le plus horrible s'établit facilement, quand tout espoir leur est enlevé, entre le» sauvages instincts des factions les plus opposées, quels noirs complots s'agitent mystérieusement dans les bas-fonds de leurs conciliabules en démence et quelle fumée de crime monte alors au cerveau des fanatiques. Il n'y avait rien de nouveau ni de bien extraordinaire dans les dangers que cette efferves^ cence des mauvaises passions politiques faisait courir au premier consul.
Ce qui était vraiment singulier^ c'était, nous ne voudrions pas dire l'effroi, il n'en était guère susceptible, mais la violente surprise, Id colère indignée, l'indicible irritation que causaient à î^^apoléon ces
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projets d'attentat contre sa personne, la plupart futilement conçus, misérablement organisés, et sur lesquels ses nombreuses polices avaient Tœil incessamment ouvert. Ce qui Texaspérait surtout au dernier point, c'était de ne pouvoir douter qu'à l'étranger, le parti royaliste n'eût, grâce à l'argent de l'Angleterre et par l'intermédiaire de quelques-uns de ses membres les plu.s déterminés, mis la main dans ces détestables menées. Tandis qu'après l'affaire delà machine infernale tout son courroux s'était tourné du côté de la faction jacobine, dont il avait déporté les principaux chefs, il jetait maintenant feu et flamme contre les partisans de la légitimité, devenus fauteurs de ré-" volte et de meurtre. Il n'avait point de paroles assez dédaigneuses à l'égard de ces princes qui trouvaient plus commode, disait-il, de le faire assassiner que de le combattre. Cette colère était légitime. Ce qui Tétait moins, c'était, à l'heure même où Ton faisait éclat d'une si vive indignation , de songer à rendre coup pour.coup, meurtre pour meurtre ; c'était de calculer froidement comment le cadavre d'un Bourbon jeté en pâture aux ennemis de la vieille monarchie pourrait servir de marchepied pour monter jusque sur le trône haguère occupé par le chef de cette famille , contre laquelle on méditait une si terrible revanche^
bien qu'il n'en soit jamais convenu, à quel point il avait froissé le sentiment public. Le mouvement d'opinion qui de lui-même le portait à l'empire s'était soudainement et visiblement refroidi. Il fallait plus que jamais lui venir en aide et le stimuler.
La. perspective de la venue de Pie VII à Paris, qui d'abord ne s'était présentée à l'imagination du premier consul que sous la forme d'une décoration magnifique propre à rehausser la splendeur de son triomphe, lui apparaissait maintenant comme à peu près indispensable. Pour distraire efficacement les esprits, pour arrêter les paroles que tout le monde avait au bord des lèvres, quoique personne n'osât les prononcer, pour laver la tache sanglante imprimée à son front victorieux par le meurtre d'un prince de la maison de Bourbon, il ne fallait rien moins que l'onction du chef de la catholicité. Quand Pie VII luimême l'aurait sacré, qui donc oserait encore lui jeter à la tête le nom du duc d'Ënghien?