‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inéditesChapitre 91 sur 111 · Rapport de M. Portalis à Tempère ur, 10 février · texte numérisé non relu

Rapport de M. Portalis à Tempère ur, 10 février

succès (le laquelle les procédés récents de l'empereur né lui permettaient plus de compter. De propos délibéré, comme nous Tavons fait remarquer précédemment, et malgré les instances du cardinal Fesch, la question du retour des Légations au saint-siége avait été écartée des négociations qui avaient précédé la venue dii papaà Paris. Fallait-il maintenant la ressuscite^ soimême, et sans aucune chance de réussite? La situation temporelle du saint-siége, après cet effort inutile, n'allail-elle pas devenir plus fâcheuse encore? le bon sens le disait. Mais aux considérations humaines qui peuvent déterminer la conduite des souverains pontifes se joint aussi nécessairement un motif religieux; celui-là dominera d'autant plus tous les autres que la conscience plus délicate du détenteur de la chaire de ^aint Pierre se sentira plus profondément liée par les devoirs particuliers imposés au chef de la catholicité. D'après les traditions séculaires du Vatican, le maintien du pouvoir temporel dans toute son intégralité est, aux termes mêmes du serment prêté lors de son installation, une des obligations qui incombent au souverain pontife, et Tune de celles auxquelles il ne dépend pas de lui de se soustraire. Ce fut, pourquoi en douter? le sentiment consciencieux d'une si étroite obligation, plutôt qu'aucune vaine illusion,

qui mit la plume à la main de Pie YH lorsqu'il adressa directement à l'empereur Napoléon Tinvilation écrite de lui rendre l'ancien patrimoine de rÉglisc. Les termes de cette lettre expriment trop bien les sentiments personnels du saint-père pour qu'il ne soit pas nécessaire de la reproduire en partie. On y remar- ^{uera le ton d'une admiration sincère et véritablement affectueuse pour l'empereur Napoléon et les accents d'une résignation presque tendre. L'amertume n'avait point de prise sur cette douce nature. On dirait qu'il ne dépend pas de Pie VII de s'empêcher de montrer toute son ingénue confiance, alors même que déjà il avait, en réalité, perdu à peu près tout espoir.

« Nous avons été longtemps incertain, disait Pie VU, si, en cédant aux invitations répétées de Votre Majesté, de lui manifester les désirs de notre cœur, nous devions aussi faire mention des terres appartenant au domaine du saint-siége, qui sont retenues en partie par l'empire français, et en partie par la république italienne. Mais enfin le témoignage de notre conscience et la connaissance de votre sagesse et de votre équité nous ont enhardi. Nous nous flattons que Votre Majesté nous connaît enfin assez bien et rend assez justice à la pureté de nos intentions pour ne point nous

attribuer d'autres vues que le bien de la religion » lequel est si intimement lié avec celui du saint-

siège )) Suivait une nomenclature un peu trop dé-

taillée de toutes les charges pécuniaires quelle gouvernement des affaires ecclésiastiques faisait retomber à la chargô du saint-siége, puis une rapide énumération des perles qu'il avait éprouvées en Italie, et dont la responsabilité était, suivant les règles d*une courtoise politesse plutôt que de la stricte vérité historique, portée tout entière au compte du Directoire.

« L'accomplissement de nos devoirs, continuait Pie VII, le soin de pourvoir à tant de nécessités urgentes, les secours dus à tant de misères, serrent notre cœur et affligent notre caractère libéral et bienfaisant de sa nature. Nous déposons donc notre sollicitude dans le sein de Votre Majesté, vous priant et vous conjurant, par ce Dieu auteur de la foi catholique, qui vous a si extraordinairement enrichi de ses dons, de réparer autant qu'il est possible tant de pertes et de dommages apportés au saint-siége par un gouvernement qui, grâce à votre valeur et à votre mérite, n'a plus d'existence... » Nous pourrions facilement prouver le manque de titres du Directoire à faire occuper par des troupes l'État pontifical; nous

pourrions développer les raisons politiques qui feraient voir qu'indépendamment de ce qu'il n'y aurait aucun danger pour la France, il serait encore utile pour l'équilibre de l'Italie de rendre ses domaines a un prince qui n'a d'autres armes défensives que sa faiblesse temporelle et sa dignité spirituelle; mais nous ne voulons mettre notre confiance en rien, après Dieu, que dans la générosité et la grandeur de votre cœur magnanime. »

Ces dernières paroles, déjà un peu excessives dans la bouche d'un vicaire du Christ , adressées surtout à un souverain qu'il savait n'admettre pas les dogmes de sa foi, ne parurent pas encore suffisantes au sou* verain pontife. L'habitude était déjà si biem prise d'accoler ensemble les noms de Charlemagne et de Napoléon, que Pie VII crut probablement qu'il blesserait le chef de l'empire français s'il n'en venait à son tour à le comparer à l'empereur légendaire qui avait été

comme lui au moyen âge un grand conquérant, et plus que lui, ce qui faisait quelque différence, un fervent disciple de l'Église romaine.

« Quelle ressemblance, s'écrie le saint-père, les sincères admirateurs de votre gloire n'aiment-ils pas à remarquer entre l'ancien fondateur et le présent restaurateur de l'empire français 1 Qu'il plaise donc à

Votre Majesté impériale, afin de rendre parfait le parallèle, de joindre ici l'imitation d'un acte si spontané et si célèbre par lequel Charlemagne rendit à saint Pierre tout ce qu'il avait recouvré par ses armes glorieuses du don que lui avait déjà fait Pépin son père, et qu'avaient envahi les Lombards qu'il vainquit : nous voulons dire de l'Exarchat et de la Pentapole, avec l'addition d'autres domaines et particulièrement des

duchés de Spolète et de Bénévent Ce sera encore

un autre trait d'imitation du zèle constant que mit Charlemagne à défendre et même à étendre en toute rencontre les droits et les prérogatives du saint-siége, si en toute autre occasion, et particulièrement dans le cas où un congrès viendrait à avoir lieu pour la paix générale. Votre Majesté assurait au saint- siège sa puissante protection , et lui obtenait d'y avoir un envoyé, non pour qu'il se mêlât aux négociations temporelles, mais pour garantir avec une médiation très-efficace les droits et les possessions du saint-siége romain.

« Plaise au ciel, pour votre gloire et notre consolation complète, qu'on puisse écrire de nous ce que nous trouvons écrit dans les monuments de l'Église d'un de nos prédécesseurs, Etienne IV, et de Louis-le- Pieux, fils de Charlemagne, qui avait reçu de lui là

coaronne impériale : « Le Seigneur daignait accorder « à ce pontire (ant de prolecUon qu'il obtint tout ce <c qu'il demanda à ce prince, au point que ce pieux « monarque, dans son amour pour Etienne lY, entre tt autres choses qu'il lui offrit, fit présent à l'apôtre a saint Pierre d'un manoir {curteni) provenant de ses a propres biens, situé sur la frontière des Gaules, et a commanda de constater par un acte authentique « cette donation perpétuelle. »

Charlemagne, passe encore ! Napoléon voulait bien l'être, à condition toutefois de beaucoup prendre et de ne donner rien à TÉglise. Mais lui proposer

l'exemple de celui que Pie YII appelle Louis-le-Pieux, et qui porte dans nos annales le nom de Louis-Ie-Débonnaire, c'était aller, en matière d'allusions historiques, un peu an delà des probabilités, et peutêtre faudrait-il dire du bon sens. Quant à ce manoir situé tout près des frontières de la France, que le doux pontife rappelait avec une affectueuse émotion et si peu de conscience de l'avenir, il avait nom Savone, et lui-même était destiné à y être conduit un jour, non pas en hôte vénéré, mais comme le capti de son terrible correspondait.

Au moment dont nous parlons, l'empereur, quoique parfaitement décidé à ne rien restituer des Léga-

tions, parut touché de cette marque d'une confiance qu'il ne comptait pas satisfaire. Il voulut que la courtoisie de la réponse égalât celle de la demande. Il importait à sa politique, si le pape devait être publiquement éconduit, qu'il le fût avec gracieuseté et qu'on lui laissât eneore, sans rien préciser, quelques vagues espérances. M. de Talleyrand, chargé de cette mission , s'en acquitta à merveille, et son mémoire, dont nous citerons une partie, mérite d'être également placé sous les yeux de nos lecteurs.

«... La bonté, la piété, le noble désintéressement du

souverain pontife, disait le ministre des relations ex-

térieures, attirent plus de respect et de soumission au saint-siége que jamais ses successeurs les plus violents et les plus puissants ne lui en ont jamais obtenu... » ^- « Que le saint-père, pour Tédification et le bonheur des États chrétiens,"^ exerce, avec la modération et la dignité qui sont dans son caractère, l'empire qu'il doit à ses vertus et au titre de chef suprême de l'Église, c'est le plus cher des vœux de l'empereur, et il secondera de tout son pouvoir l'exercice d'une aussi sainte et aussi salutaire influence. Il voudrait aussi, par une considération particulière pour le saint-père Pie YII, pouvoir contribuer à augmenter les avantages de son existence personnelle, et il souhaiterait que

Dieu voulût bien en faire naître Toccasion. L'empereur la saisirait avec plaisir. Mais il ne lui est pas permis de tirer cette conséquence du cours des événements passés qui ne sont au pouvoir de personne, auxquels il n'a pas eu de part et que Dieu a permis avant Tavénement au trône sur lequel il a élevé l'empereur. En l'investissant du pouvoir suprême, Dieu en a prescrit la mesure. L'empereur doit respecter les limites que Dieu lui-même a tracées, et il se trouve également engagé par les lois fondamentales de l'État et par la sainteté du serment solennel qu'il a prêté. »

(( La France a bien chèrement acheté la puissance dont elle jouit. II n'est pas au pouvoir de l'empereur de rien retrancher à un empire qui est le prix de dix années de guerres sanglantes soutenues avec un admirable courage, et des plus malheureuses agitations supportées avec une constance sans égale. Il lui est encore moins permis de diminuer le territoire d'un État étranger qui, en lui confiant le soin de le gouverner, lui a imposé le devoir de le protéger, »

^historien de Pie VII, M. Artaud, raconte qu'en écoutant la lecture de cette note de son ministre, et frappé sans doute du peu d'espérance qu'elle laisserait concevoir au malheureux pontife, l'empereur aurait

(lit que ces paroles n'exprimaient qu'une partie de ses sentiments, et qu'il fallafl; y ajouter quelque chose. Faisant alors asseoir M. de Talleyrand, il lui aurait dicté lui-même le paragraphe suivant :

« Si Dieu nous accorde la durée de la vie commune des mortels, nous espérons trouver des circonstances où il nous sera permis de consolider et d'étendre le domaine du saint-père, et déjà aujourd'hui nous pouvons et voulons lui prêter une main secourable, l'aider à sortir du chaos et de l'embarras où l'ont entraîné les crimes de la guerre passée et par là donner au monde une preuve de notre vénération pour le saint-père, de notre protection pour la capitale de la chrétienté et enfin du désir constant que nous avons de voir notre religion ne le céder à aucune autre pour la pompe de ses cérémonies, l'éclat de ses temples, et tout ce qui peut imposer aux nations. Nous avons chargé notre oncle, le cardinal grand aumônier, d'expliquer au saint-père nos intentions et de l'entretenir de nos affectueuses dispositions. )>

« Toujours fidèle au plan qu'il s'est fait dès le principe, disait en terminant le mémoire de M. de Talleyrand, l'empereur mettra sa gloire et son bonheur à être l'un des plus sincères défenseurs de la prospérité des nations chrétiennes. Il veut qu'on place au pre-

mier rang des actions qui ont jeté de Téclat sur sa vie le respect qu'il a toujours montré pour TÉglise de Rome, et le succès des efforts qu'il a faits pour lui réconcilier le cœur et la foi delà première nation de l'univers. »

Ces phrases grandioses, évasives et sonores, contenaient bien toute la réponse à laquelle s'était attendu Pie VU. Il savait depuis les entretiens particuliers qu'il avait eus avec l'empereur qu'il ne réussirait point, et par le fait il n'obtenait rien. Une seule circonstance, pendant son séjour à Paris, fit descendre d'en haut un peu de consolation dans son âme désolée : ce fut la rétractation complète des évêques constitutionnels. Gonsalvi a grand soin de nous avertir que le gouvernement français , quoiqu'il eût promis son concours, ne fut pour rien dans leur retour au sein de l'Église. Cette réconciliation, si précieuse à ses yeux, fut l'œuvre toute personnelle de Pie VII et le triomphe de son irrésistible charité. La réception pleine de respect et d'affection que lui firent les habitants de Paris lui procura aussi un peu de soulagement. Qu'il faille l'attribuer soit à son caractère sacré, soit à rimpression produite par son âge, par le doux éclat de son visage presque toujours animé du plus gracieux sourire, il est certain que l'accueil empressé

de la multitude ne lui fit jamais défaut pendant tout le temps que dura sa résidence dans la capitale. Chose singulière! qu'on aurait peine à croire si Ton ne savait ce que peuvent être sur ce point délicat les susceptibiliés des pouvoirs absolus, même les mieux établis, même les plus illustres, Bonaparte fut un moment jaloux de la popularité de Pie VIL Par un misérable ombrage, le glorieux vainqueur de tant de batailles, qui passait au Champ-de-Mars des revues où courait avec ardeur la foule enthousiaste de ses admirateurs, ne put prendre sur lui de permettre que le pape officiât pontificalement à Notre-Dame. Pie VII , au jour de Noèl , fut obligé d'aller dire une messe basse dans quelque obscure chapelle de paroisse. Quand vint le moment du départ, qui coïncida avec les solennités de la semaine sainte, on le fit s'arrêter à Mâcon, nous raconte Consalvi, de peur que, se trouvant le jour même de Pâques à Lyon, ville très-catholique, il n'y éclipsât l'empereur *.

Pie VII ne réclama pas une seule fois contre les

1. Mémoires du cardinal Consalvi, t. Il, p. 462. Nous croyons que CoDsaIvi se trompe sur ce détail d'ailleurs insignifiant, et que ce fut à Chàlons que le pape dit la messe de Pâques.

traitements dont il fut l'objet pendant son séjour en France, traitements que son ministre et son confident dévoué, le cardinal Consalvi, nous représente avec un peu d'exagération comme ayant été une suite d'affronts continuels. A quelque point de vue qu*il les ait considérés, nous croyons qu'ils affectèrent assez peu le souverain pontife en comparaison de l'immense et douloureux désenchantement qu'il rapporta de Paris. Sans doute il était encore loin d'entrevoir les prochaines catastrophes qui allaient bientôt menacer le siège de saint Pierre. Il s'en fallait de beaucoup qu'il s'imaginât être à la veille d'une rupture ouverte avec le nouveau souverain de la France. Quoique resté sous le charme, il avait toutefois perdu à son égard une partie de ses illusions. Il avait vaguement senti, au contact de la personne elle-même, combien pouvaient devenir de plus en plus dures et de plus en plus impitoyables les exigences de ce dominateur si violent, si absolu, incapable d'admettre jamais aucune résistance à ses volontés.

De son côté, si Napoléon couvait dès lors (ce dont nous doutons un peu) les desseins étranges exposés dans ses mémoires, sur le parti qu'un empereur français, dominateur de l'Europe entière, pourrait tirer d'un pape transporté avec tout son pouvoir spirituel

de Rome à Paris, il eût pu, à de certains signes, démêler que Pje VII ne serait jamais le pontife qui seconderait un pareil projet. A supposer que Napoléon y eût un instant songé, le saint-père fit au moins ce qui dépendait de lui pour le désabuser. Un jour un personnage considérable de la cour impériale que Pie VII n'a jamais voulu nommer, mais qui passait pour colporter parfois à titre d'essai les pensées du maître, avait parlé devant lui de la possibilité pour le pape d'habiter Avignon, ou d'accepter un palais papal à l'archevêché de Paris, qui pourrait devenir ainsi une sorte de quartier privilégié, quartier dans lequel le corps diplomatique accrédité auprès de l'autorité pontificale aurait le droit exclusif de résider. Le saintpère, effrayé de ces paroles plutôt insinuées qu'adressées directement, crut nécessaire d'y couper court. « On a répandu, dit-il avec dessein devant ce grand personnage, on a répandu le bruit qu'on pourrait nous retenir en France. Eh bien! tout est prévu. Avant de partir de Rome, nous avons signé une abdication régulière et valable, si nous sommes jeté en prison. L'acte est hors du pouvoir des Français. Le cardinal Pignatelli en est dépositaire à Palerme , et quand on aura signifié les projets qu'on médite, il ne vous restera plus entre les mains qu'un

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compte de ce que valait , aux yeux de la multi- * tude, cette consécration religieuse. A Tile d'Elbe , à Sainte -Hélène, lorsqu'il avait la mémoire encore remplie des harangues qui lui étaient naguère adressées par les évêques de son choix , il a pu en lire d'autres non moins adulatrices , non moins enthousiastes, plus sincères peut-être, portées pieu de temps après par ces mêmes évêques aux pieds des princes légitimes , que , lui régnant , ils avaient si vite et si complètement oubliés. Rien n'était changé pour eux, pas même la foVmule de leur serment, quoique le gouvernement nouveau l'interprétât sans doute autrement que n'avait fait Napoléon. Prisonnier à Savone, le saint-père eut, à son tour, tout le temps de connaître la vanité des courtes espérances qu'il avait mises dans l'heureuse entente un moment établie avec le chef du grand empire français. Mais à l'heure dont nous parlons ces terribles leçons que préparait l'avenir sur la fragilité de l'alliance entre l'Église et l'État n'étaient pas même entrevues par les plus sagaces esprits. Seule , peutêtre, M"** de Staèl, guidée par sa haine de la tyrannie renaissante , avait en imagination franchi les mers pour aller chercher sur les côtes de l'Amérique le modèle d'un état de choses encore voilé en

Europe aux yeux de la plupart de ses contemporains. A considérer terre à terre et froidement les choses, à ne tenir compte que de leur valeur du moment, il n'est point douteux que l'empereur avait beaucoup gagné au sacre. Cette éclatante solennité avait eu pour premier effet de faire entièrement oublier, sauf de quelques âmes rigides et flères, le meurtre du duc d'Enghien* et cette adhésion formelle du souverain pontife avait calmé presque tous les scrupules. A la yoix de celui qui avait appelé les bénédictions du ciel sur le nouvel élu du Seigneur, les barrières étaient tout à coup tombées, qui retenaient encore, non pas seulement les vulgaires convoitises, celles-là étaient depuis longtemps, franchies, mais aussi les légitimes aspirations de beaucoup d'honnêtes ambitieux* qui brûlaient de servir un chef de gouvernement dont les actes ne supportaient pas tous le rigoureux examen des consciences délicates, mais qui se montrait alors si heureux, si habile et si fort. Ainsi, tandis que de cette première rencontre entre les représentants des deux grands pouvoirs qui se disputent la terre, Napoléon sortait humainement grandi, s'il pouvait l'être encore à celte époque, Pie VII, il faut bien en convenir, restait spirituellement un peu diminué et luî^ niême en avait conscience.

qai lai avaient paru si conformes à rÉvangile , et dont il avait lai-même si yiyement souhaité rapplicacion et le* triomphe dans l'ancienne capitale da monde romain.

( Imola » de l'imprimerie de la NatioQ , an vi de la Liberté ,

réimprimé à Côme, an viii.)

UÉternel déploya dans le temps sa toute-puissance hors de lui-même, et à l'instant parurent tous les êtres créés. 11 se promena sur les flots mutinés qui couvroient la terre, et à sa voix terrible les rivages formèrent l'enceinte des ondes qui s'enfuirent dans leurs abîmes.' Sur le Sînaï, les éclairs et le tonnerre, précurseurs de sa majesté divine, en manifestèrent la présence au conducteur d'Israël ; et sur deux tables de pierre le doigt de Dieu traça ce code de lois où l'homme trouve ses devoirs envers la Divinité, envers lui-même, envers ses semblables, devoirs primitivement gravés dans son âme pour diriger sa conduite et régler ses mœurs, conformément à sa nature.

Le dirai-je? la sagesse divine crut avoir fait trop peu, en répandant sur l'homme ces dons d'une bonté infinie, malgré ringratitude el l'égarement de ses enfants. Un autre ordre de choses étoit déterminé dans les décrets du Très-Haut. Des bienfaits nouveaux et plus éclatants dévoient signaler davantage encore sa miséricorde envers les hommes, en inspirant à ceux-ci plus de confiance en Dieu.

Heureuse cabane de Bethléem ! en toi parurent tant de merveilles! Et toi, Bethléem, terre de Juda, quoique tu ne sois qu'un recoin obscur du pays des Hébreux, de toi sortit ce chef prévu par les prophéties, qui, figuré dans les rites et les sacrifices, devoit porter le sceptre d'Israël; tu fus le berceau de r Emmanuel qui nous apporta la paix de l'Homme-Dieu né d'une Vierge : les cieux et la terre rendirent témoignage à sa divinité, et à sa mission.

PIÈCES JUSTirJCATIVES 3S7

Heureuse cabane, et loi, contrée glorieuse de Juda, ton souvenir me pénètre d'allégresse I Puissent des larmes de consolation qui s'échappent de mes yeux provoquer celles de mes frères chéris qui m'entendent, et que l'univers retentisse de tes louanges et de ta gloire!

Mais ma joie ne seroit-elle qu'un tribut stérile? Tobjet de ce discours seroit-il seulement de faire applaudir à des événements miraculeux? L'Homme-Dieu naît pour enseigner aux hommes une doctrine pure, les instruire, et dissiper les ténèbres qui offusquent leur intelligence. Je vous invile à celte école, mes très-chers frères; je vais vous exposer l'abrégé de ces préceptes, dont l'accomplissement vous rendra des modèles de perfection chrétienne en cette vie, et vous préparera un trésor de mérites pour la vie future.

Le Fils de Dieu, révolu de notre chair mortelle, mais dédaignant les vanités fragiles et les plaisirs grossiers de la terre, par son exemple d'abord, ensuite par ses discours, nous enseigne l'humilité chrétienne. En déclarant heureux les pauvres d'esprit, il nous invite à l'imiter, en disant : « Que celui qui veut venir avec moi, renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il nie suive. » Ce peu de mots renferme le principal des devoirs du chrétien envers Dieu, car tous doivent avoir pour appui l'humilité qui fait naître dans l'homme l'aveu de sa bassesse, comparée à la majesté suprême.

Plus l'esprit approfondit cette pensée, plus la distance entre lui et le Créateur lui fait sentir le besoin de secours surnaturels pour se rapprocher de lui, et la nécessité d'une oraison continuelle pour les obtenir.

Par là, il reconnott et adore l'incompréhensible bonlé du souverain Être qui s'abaisse à écouter les prières de ses créatures, à recevoir leurs vœuy,à aimer celles qui l'aiment, à

couronner celles qui Thonorent. Ce sentiment est la source où prirent naissance le culte et les actes importants dont il se compose; sentiment immuable chez toutes les nations, et que jamais la chair et le sang n'ont pu détruire; sentiment dont la permanence dépose en faveur de sa vérité, comme les imperfections des peuples divers attestent l'inconstance humaine et la faiblesse de notre raison, lorsqu'elle est abandonnée à ellemême et obscurcie par les passions.

Très-sainte Religion catholique, ma langue est impuissante pour retracer dignement les grandeurs dont vous entourez \in si noble sujet; mais au moins, que toujours, et autant qu'il est en moi, je célèbre votre excellence, votre inébranlable fermeté et vos triomphes, comme une preuve irréfragable de la toute-puissance divine qui reluit en vous. Instruits par ce grand maître et dirigés par ces préceptes, abjurons, mes frères, les vanités éphémères, pour nous rendre dignes des grandeurs éternelles. Apprenons que plus nous nous abaissons à nos propres yeux et à ceux des hommes, plus nous sommes élevés aux yeux de Dieu. II n'est pas disciple de Jésus-Christ, il n'a pas appris ses devoirs à l'école du divin maître, celui qui, enflé d'une science trompeuse, et avide d'une gloire fugitive, cherche à dépasser le niveau de l'égalité, pour dominer les autres. Examinez, mes frères, quel est le sacriQce auquel votre cœur attache le plus de prix : soyez assurés qu'en renonçant à tout par amour pour Dieu, il vous dédommagera abondamment par ces faveurs qui ' conduisent à la paix, à une gloire sans fin.

Mais après les devoirs envers Dieu , il est des obligations subalternes que l'homme doit remplir envers lui-même : les principes d'une raison pure, sa constitution physique, sa tendance irrésistible vers le bonheur, lui commandent de veiller à

sa conservation, de travailler à s'améliorer, à devenir heurear. Quand sur son être il porte un regard dégagé de préjugés, à travers un rayon de grandeur qui semble le consoler, il découvre les misères qui tendent à Tavilir : si les passions furent les ressorts des grands événements dans l'histoire de rhomme, elles furent aussi la source fatale des plus déplorables résultats. 0 homme! ô homme 1 quand puiseras-tu à récole du Rédempteur les moyens de conserver ta grandeur, de conquérir ta véritable liberté et de secouer tes chaînes? Le vrai philosophe formé par Jésus-Christ fait son occupation la plus chérie de régler ses actions, de maîtriser ses penchants, de mettre les forces inférieures en harmonie avec les forces supérieures, de soumettre la chair à Fesprit, de repousser les plaisirs désavoués par la saine morale; en un mot, de diriger sans cesse Texercice de ses facultés vers le centre et le but auquel Dieu l'a destiné. Les sentiments de la vertu dont il alimente son cœur, en perfectionnant l'individu, concourent également au perfectionnement de la société.

Voyageur ici -bas, l'homme éprouve que son corps lutte contre son âme; que la chair en guerre contre l'esprit, les forces inférieures contre les forces supérieues l'entraînent vers la captivité du péché et du trépas. Qui le délivrera de ce combat humiliant et de ce corps de mortt Vous, Jésus Sauveur, vous, notre maître, sous les langes et le silence du berceau, vous enseignez à l'homme la manière de sortir glorieusement de cette lutte et d'en triompher chrétiennement; qu'il porte sa croix,,. Sa croix I c'est-à-dire la mortification de la chair, qui, en repoussant les plaisirs désordonnés, n'anéantit pas les passions, mais les subjugue, ou plutôt les enchaîne, afin qu'elles ne se révoltent pas contre les lois du ciel et de la terre. Tels sont les infaillibles moyens de retenir l'homme dans le sentier

de ses devoirs envers lui-même. Mes très-chers frères, ne concevez aucun effroi sur Texposé d'une morale dont la sévérité apparente pourroit vous faire croire qu'elle tend à détruire la liberté; non, mes bien-aimés,' jamais on ne vous présenta d'une manière plus positive l'idée de la véritable liberté.

L'acception de ce mot, soit dans le langage de la philosophie, soit dans celui de la Religion catholique, exclut l'idée de la dissolution et de cette licence effrénée qui confond le bien et le mal, l'honnête et le déshonnêle. Loin de vous une interprétation grossière qui, en heurtant tous les préceptes, dénatureroit toute Thumanité, la raison et tous les bienfaits du Créateur! La liberté, ce don de Dieu si cher aux hommes, est une faculté d'agir ou de n'agir pas, mais subordonnément aux lois divines et humaines. La liberté cesse d'être raisonnable lorsque, révoltée contre la loi, elle contredit la volonté de Dieu et celle de la souveraineté temporelle. Lorsque, cédant à des penchants pervers et repoussant les notions de la sagesse et de la vertu, au lieu d'user des bienfaits de la Providence, on en abuse; c'est alors une monstruosité également odieuse aux yeux de Dieu et des hommes. Heureux, mes frères, si, connoissant l'usage de la liberté, vous la faites servir à la gloire de Dieu, à régler votre conduite, à vous rendre utiles aux hommes; plus heureux encore lorsque vous apprécierez un autre genre de liberté dont parle notre Sauveur, quand il dit : a Si le fils vous met en liberté, vous serez alors véritablement libres ; » car il est une liberté charnelle qui conduit au péché, c'est celle à laquelle fait allusion l'Âpôtre Saint -Pierre par ces mots : ce Étant libres non pour vous servir de votre liberté comme d'un voile qui couvre vos mauvaises actions. » Malheureux celui qui s'abandonne à ce désordre, malheureux celui qui en lait trophée; en exaltant sa liberté, il est dans les fers; en

PIÈCES JCSnnCATIVES 391

diantanlaoB triomplie, 3 est esdane du péché. ËtaDge liberté! la Téritable est ceile de reprit, ce'ùe de b grice par Uqueile le diréticB est dés^gé de h captiviié do dêoioo et do crime; liberté imparfûle eo ce monde, mais paifiite dans cette patrie éterneUe où sont incoonns les noms de serritnde, d*aviltasement et de péché.

Croix adorable, sur bqoelïe, an prix de son sang, le Rédempteur nous a conquis h liberté, à ton a^Mct« pénétrés de recooDoismiee enren notre divin réparateur, fortifiés et g:iiéris par sa grise, paîssîoos-ooiis détester le pécbé, acqiié> rîr sur la tem œUe précieiise liberté, et jouir de sa plénitude dans le sein du repos étemel et d'une gloire indéfiectible!

Après aToir médité ses rapports arec la cause première et soi-même, Tbomme doit encore scruter ceux qui l'unissent à ses semblables. D n'existe pas dans un état parement naturel. Membre de la sociélé, aux avantages de laquelle il participe, la raison Teut qu'il lui communique à son tour ceux qui sont en son pouroir, et qne« par cet échange réciproque de services, il concoure â la fe^licilé putL'que ; ces mots paix et bonheur sont gravés dans le cœur de T homme à tel point, qu'il ne peut en méconnoitre le prix, ni en repousser Facquisiticm; mais la paix est fi]le du bon ordre, et Tordre ne peut exister, s'il n'existe des autorités constîioées auxquelles on est tenu d'obéir. Cette obéissance, inspirée par le droit naturel, est recommandée par la Religion catholique : résister aux pms~ sanees temporelles, c'est résister à Dieu,

La forme du gonremement démocratique, adoptée chez nous, mes trés-chers frères, n'est point en opposition arec les maximes que je viens de vous exposer: elle ne répugne pas à l'Évangile, elle exige, au contraire, ces vertus sublimes qui œ s'acquièrent qu'à Fécole de Jésus-Christ. Si vous les pratiquez

religieusement, elles seront le gage de votre bonheur, de votre gloire et de la splendeur de notre république. Repoussez, je vous en conjure, l'esprit de parti, les passions, l'intérêt privé, l'ambition et tous les désirs immondes qui, égalemeht indignes de l'homme et du chrétien, loin de contribuer à votre bonheur, vous conduiroient à votre perte par les séductions d'une gloire fantastique. La vertu dont les devoirs nous sont indiqués par les lumières naturelles et complètement manifestés par l'enseignement de TËvangile , est seule capable de perfectionner l'homme, de le conduire au bonheur suprême, seule elle doit être l'inébranlable fondement de notre démocratie. ..

Avec les vertus morales nous ne serons que

des êtres imparfaits; nous serons des êtres accomplis avec les vertus théologiques dont Dieu seul est l'objet.

Je ne vous parlerai ni de Sparte, ni d'Athènes ; je garderai le silence sur les fameuses législations de Lycurgue et de Solon, et môme sur cette Carthage, la rivale de Rome. Nos réflexions et nos souvenirs se reportent plus convenablement sur l'antique république romaine. Considérez, mes frères, les illustres citoyens dont elle s'honora, et les moyens par lesquels ils s'assurèrent des droits à l'admiration. Rappellerai-je le courage de Mutins Scevola, de Curtius, des deux Scipions, de Torquatus, de Camille et de tant d'autres qui fleurirent à ces époques .mémorables? Leurs éloges, tracés par une foule d'écrivains, sont encore l'instruction de la postérité. Caton d'Utique, dont on a dit que la gloire le poursuivoit d'autant plus qu'il s'obstinoit à la fuir, Caton vous apprendra comment Rome étendit sa renommée et recula les limites de sa république. « Ne croyez pas, disoit-il à ses concitoyens, que nos ancêtres l'aient agrandie par leurs armes; si c'étoient par tels moyens, elle seroit aujourd'hui plus vaste encore

et plus florissante, puisque nous sommes plus qu'eux riches en population, que nos armées sont plus nombreuses. Ils eurent une manière d'envisager les choses et un genre de valeur malheureusement méconnus chez leurs descendants. Industrie dans la terre natale, 'au dehors gouvernement juste et prévoyant, qui n*étoit pas avili par les passions, ni par le vice. » Ce discourà d'un philosophe distingué, digne d'être gravé en lettres d'or, montre à quel point Rome antique porta ces vertus morales, fondement de sa grandeur, devenue l'admiration et l'effroi des nations. Tandis que les Grecs et d'autres peuples, plus civilisés en apparence, dissertoient savamment dans les écoles sur la philosophie, les Romains pra* tiquoient la vertu sans disputer sur sa nature, sans l'intervention des écoles, et sans l'affubler orgueilleusement du manteau philosophique. La simplicité de leurs mœurs repoussoit cette éloquence étudiée, et cette dialectique qui s exerçoit à subtiliser sur les principes, au lieu de les réduire en pratique.

Voilà un court exposé des vertus romaines aux époques célèbres de la République; vertus préconisées même par les pères de l'Église; entre autres, par le subliftie philosophe saint Augustin, qui en trace un tableau digne de ses talents. La grandeur et la renommée de ces républicains furent, à ce que nous enseigne cet illustre docteur, la récompense qu'un Dieu juste voulut bien accorder à leurs travaux, à leurs vertus ; mais chez ce peuple l'inspiration de la raison naturelle, quoique dégradée par |a soif insatiable de la gloire, les stimula puissamment à la pratique de la morale. Si en cela ils surpassent même des nations qui les devançoient dans l'ordre des siècles et dans les progrès de la civilisation; si, comme le pense Gaton, et comme l'enseignent les pères de l'Église, leurs qualités louables rehaussèrent l'éclat de la liberté romaine, et méritèrent à ce

petiple des faveurs temporelles, à combien plus forte raison devons-nous reconnoître la nécessité de la vertu dans notre état démocratique, nous qui ne profanons pas nos hommages aux pieds de divinités mensongères; nous à qui la bonlé divine s'est manifestée par des prophéties et des prodiges indéniables; nous qui aux nations infidèles montrons encore les lieux sanctifiés par la naissance du Yerbe fait homme, par ses prédications, par sa mort et par le miracle de sa résurrection! Les vertus morales, qui consistent dans l'amour de Tordre, nous rendront bons démocrates; mais de cette démocratie pure, qui travaille sans relâche à la félicité commune, et qui, abjurant les haines, la perfidie, Tambition, est aussi attentive à respecter les droits d'autrui qu'à remplir ses propres devoirs. Par là se consolidera V égalité , qui, dans sa. juste acceptation, montre la loi^ planant sur tous les membres du corps social, pour diriger, protéger et punir; qui, coordonnée aux dispositions des lois divines et humaines, conserve à chacun les facultés nécessaires à l'accomplissement des devoirs, et qui, garant du bonheur individuel, comme du bonheur de tous, trace à chaque individu de l'état démocratique la juste mesure de ce qu'il doit à Dieu, à lui-même et à ses semblables. L'égalité civile, dérivée du droit naturel et embellie par la morale, fait harmoniser le corps politique, quand chacun coopère au bien de tous, suivant l'étendue de ses facultés physiques et morales; quand, à son tour, il recueille delà protection sociale tous les avantages qu'il a droit d'en attendre. Une entière égalité de force naturelle et intellectuelle, de richesses, de propriétés, de vertus, n'exista et n'existera jamais. Déroulez tous les traités des philosophes les plus profonds, interrogez le sens intime, faites parler la nature dans sa simplicité; tout proclame la vérité que je vous énonce. Cette égalité étrange, et.

si j'ose le dire, arithmétique, bouleverseroit tout dans Tordre physique et moral.

Mais les vertus morales ne suffisent point à l'accomplisse* meut entier des devoirs; Tégalité, qui régularise Tordre dans la société, dont elle opère le bonheur, réclame d'autres appuis pour se maintenir et se perfectionner.

L'Évangile, que Jésus-Christ nous a donné, est le seul Gode de lois capable de perfectionner les hommes, même dans Tordre social, et de régulariser l'exercice de cette égalité qui, assurant notre félicité dans le cours de la vie mortelle, nous pro** met une félicité glus grande dans Téter nité, vers laquelle noud soupirons. L'histoire de la philosophie montre le vide qu'elle laisse à cet égard. L'histoire de l'Évangile montre qu'il a comblé ce vide. Quelque estimables que soient les vertus des païens, quelques éloges qu'on accorde aux préceptes des philosophes, il faut avouer que leurs discours, leurs actions, portent Tempreinte de Timperfection. On voit qu'en cherchant un bonheur dont la nature même leur étoit inconnue, I^ plupart Tout confondu avec ces biens passagers qui, à leur suite, traînent une misère inévitable. La gloire fut quelquefois Tunique but des célèbres républicains de Rome ; la gloire est un bien, mais elle n'est pas le bien parfait ; elle est incapable de rassasier le cœur ; et la véritable gloire ne peut être que le fruit de cette véritable vertu, qui aspire à un bonheur capable d'épuiser tout les désirs. Or, le meilleur des biens possibles est Dieu seul. Tandis que ces Romains conquérants subjuguoiçnt les nations et les contrées lointaines, ils étoient euxmêmes tyrannisés par l'orgueil, la vengeance et une ambition démesurée. Ainsi s'égare quiconque cherche de la grandeui* d'âme dans les effets, sans remonter à la cause première.

Après avoir contemplé cette esquisse des vertus païennes,

396 PIÈCES JUSnnCATIVES

portez vos regards, mes très-chers frères, sur ces prodiges de droiture, d'honnêteté morale et sociale, dont s'honorent les enfants de la Religion catholique, devant lesquels resplendit* l'humble étendard de la croix. Jetez un coup d'œil rapide sur les siècles heureux de la primitive Église. Voyez le sang de tant de martyrs, la pureté de tant de vierges, les talents sublimes et la science profonde des pères de la foi dans toutes les branches des connoissances humaines. £st-il un âge, un sexe, un état, qui naît à citer des héros chrétiens? Les contrées africaines et asiatiques redisoient leur gloire, la Palestine les admiroit , l'éclat de leurs vertus frappoit même et la grande Rome et plusieurs empereurs romains. On connolt les projets d'apothéose médités par Tibère, Adrien et Alexandre Sévère. Les héros chrétiens étoient tout à Dieu et à leur Sauveur. Tous étoient embrasés de charité pour leurs frères, tous étoient soumis à l'autorité suprême. Ne s'attribuer aucune bonne œuvre, comme si elle étoit l'ouvrage de la fragile bjimanité; dans tous les avantages, soit naturels, soit surnaturels, ne reconnoltre que les dons de la grâce, renoncer aux biens temporels, ou n'eu user qu'en qualité de débiteur des pauvres; se regarder comme le dernier d'entre eux; aux dépens de sa propre réputation, exalter le mérite d'autrui; loin d'injurieur personne, souffrir les injures avec patience et même avec joie; sacrifier son existence pour Dieu et pour ses semblables; s'anéantir en quelque sorte pour la gloire de Dieu et pour la prospérité de la société et de l'Église : voilà des traits qui caractérisoient les chrétiens des premiers siècles; tel est le but vers lequel ils dirigeoient leurs pensées, leurs actions, leur vie.

Mes bien^aimés, comparez ces mœurs à celles des païens; comparez ces vertus pratiques avec les théories des philo-

sophes, cet usage de la liberté avec les abus de la licence; pesez les avantages de celte égalité appliquée en tout à la gloire de la république, de la société, do la Religion et de l'Être des êtres; comparez et jugez... Jugez et voyez que les exemples de Jésus-Christ et des humbles adorateurs de la croix contribuent puissamiAent au bonheur do la république; voyez quel ascendant exercent les préceptes de l'Évangile, les traditions des Apôtres et de ces philosophes chrétiens, que nous appelons pères et docteurs, pour conserver la paix, pour environner d'éclat et de grandeur le gouvernement démocratique, et transformer tant d'hommes éminents en héros de l'humilité, de prudence dans l'art de gouverner, de charité envers leurs frères, et d'amour pour Jésus-Christ, avec lequel ils partagent le titre glorieux de cohéritiers, puisque avec lui ils sont héritiers de Dieu. Si dans l'état démocratique l'homme concourt au maintien de l'égalité, lorsque de toutes ses forces il travaille au bien de la société, qui à son tour le place sous l'abri tutélaire de la loi, combien plus éclate l'amour de l'égalité dans celui qui, entièrement dévoué aux lois, à la société, à ses frères, sans rien espérer, ni désirer d'eux, aspire à la seule récompense que Dieu a préparée à ceux qui l'aiment ! Égalité peu ou môme pas connue de la philosophie, mais que Jésus-Christ révèle à chacun de nous par ces mots, qu'il re7ionce à lui-même j et saint P&ul par ceux-ci ; Se faire tout à tous. Cette égalité n'est pas un rapport borné de la créature à la créature, mais de celle-ci à Dieu, suivant l'ordre prescrit par son incompréhensible sagesse. La créature n'agit qu'en vue de Dieu, qui seul peut être sa récompense. Doctrine admirable, qui pourra digtiement vous proclamer? Donnez-moi un homme brûlant d'amour pour Dieu, et cette doctrine, il la trouvera dans son cœur.

3t>S PIÈCES JUSTIFICATIVES

Dans ce tableau des vertus chrétiennnes, quoique faiblement tracé, on voit l'étendue des avantages qu'elles répandent sur la société, sur la démocratie. Pour nous encourager à leur pratique, méditons encore un moment la beauté des préceptes évangéliques. L'objet spécial de notre démocratie est, sans doute, d'idenlifier les sentiments et les cœurs, de faire coïncider toutes les forces physiques et morales au même point, celui de resserrer les nœuds qui unissent une assemblée de frères; mais cette union ne peut avoir d'autres bases que la vertu , la vertu ne peut subsister simultanément avec les vices qui en sont le poison. Pour détruire les vices, il ne suffit pas de considérer Thomma abstractivement et comme il devroit être, mais ce qu'il est, c'est-à-dire avec des propensions et des aversions très-discordantes, détruire les mauvaises et cultiver les bonnes. Pénétrons plus avant dans ce labyrinthe de Thomme; ses actions empruntent leur noblesse et leur bassesse de ces affections internes; l'esprit et le cœur sont donc les puissances supérieures qui dirigent l'ensemble de sa conduite civile et morale, la moralité d'une action suppose connoissance et volonté. Le pouvoir des lois civiles et de l'autorité suprême, dont elles émanent, se borne à régler les actes externes, parce que l'autpcivile atteint son but, en maintenant la tranquillité extérieure de la société.

Mais il faut une loi plus sublime pour régler l'intérieur. Si les êtres dont se compose la société n'étoient qu'extérieurement bons, elle manqueroit d'hommes accomplis, parmi lesquels on chercheroit en vain cette douce fraternité, cet amour pur qui, dans ses effets, embrasse tous les individus, soit collectivement, soit séparément considérés» La vertu entrée dans leur esprit n'auroit pas de racines dans les cœurs, ils seroient honnêtes par ostentation plus que par principes, bienfaisants

par intérêt plus que par générosité, soumis aux autorités constituées par crainte plutôt que par respect envers la puissance suprême, et que par affection au bon ordre. C'est par les liens de la charité que Jésus-Christ veut unir les hommes; à la crainte servile il substitue la liberté de l'amour. Dans son Évangile n'a-t-il pas consigné les leçons de la tendresse fraternelle, et des vertus héroïques? Il veut qu'elles épurent les facultés inffernes et les affections de l'homme. Il rectifie d'abord les aberrations de l'esprit égaré dans les ténèbres de l'idolâtrie. Par cette notion purQ, au commencement existoit le Verbe consubstantiel au Père, et le Verbe étoit Dieu, il rectifie les inclinations d'une volonté perverse en disant aux superbes : Quiconqite s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. Il enjoint aux avares, aux égoïstes, de dompter leurs passions. Gardez-vous, leur dit-il, d'amasser sur la terre des trésors périssables, mais amassez dans le ciel des trésors qui sont à l'abri des insectes, de la rouille et des voleurs : car là où est votre trésor, là est votre cœur. A l'homme colère, il dit : Si ton frère t'a donné un soufflet, présente-lui l'autre joue. Par la bouche de saint Paul, Jésus-Christ enseigne à l'homme sensuel qu'il doit réformer les convoitises. « Celui, dit-il, qui sème dans la chair recueillera de la chair la corruption, et celui qui sème dans • l'esprit, recueillera de l'esprit la vie étemelle.

Que d'actions héroïques, inconnues de la gentilité et de ses philosophes, enfante le précepte admirable d'aimef nos ennemis, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, de prier pour ceux qui nous persécutent, voulussent-ils même attenter à notre vie, et quels développements magnifiques nous présenteroit l'analyse des trois conseils évangéliquesl Avec la grâce d'en haut, j'en ferai l'objet d'une autre instruction. Puissé-je

40O PIÈCKS JUSTIFICATIVES

me féliciter d'avoir élevé vos âmes jusqu'à l'admiralion pour des vertus si propres à perfectionner celui qui les pratique et la cité dont il est membre!

Voilà, mes bien-aimés, un abrégé des maxi mes évangélrques: reconnoissez leur efficacité puissante pour faire chérir la vertu^ l'égalité civile, une liberté sage; pqur propager la tendresse qui, en confondant les cœurs, assure l'existence et l'honneur de la démocratie. Une vertu commune suffiroit pei»t-êlre pour garantir la prospérité durable des autres formes de gouvernement; la nôtre exige davantage. Efforcez-vous d'atteindre à toute la hauteur de la vertu, et vous serez de vrais démocrates; accomplissez fidèlement les préceptes évangéliques, et vous serez la joie de la république.

Les beautés de l'Évangile frappèrent l'auteur d' Emile j au point de lui arracher l'aveu suivant : « Je vous avoue que la majesté des Écritures m'étonne; la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe : qu'ils sont petits près de celui-là! Se peut-il qu'un livre, à la fois si sublime et si simple, soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-môme ? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs! quelle grâce touchante dans ses instructions! quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours! quelle présence d'esprit! quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses! quel empire sur ses passions! Ou est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans foiblesse et sans ostentation? » Peu après il ajoute : « Dirons-nous que l'histoire de l'Évangile est inventéeà plaisir? Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, dont pffsonne ne doute, sont moins at-

testés que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la détruire. Il seroit plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteursjuifs n'eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale ; et l'Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en seroit plus étonnant que le héros. » Ainsi l'excellence intrinsèque de l'Évangile dicta à cet éloquent écrivain le juste hommage qu'il rend à la vérité, dans le morceau que vous venez d'entendre.

Dieu de mes pères! cause première de l'existence de l'univers, fondateur de l'Église catholique, qui lui avez imprimé des caractères infaillibles, pour qu'on la connoisse et qu'on la suive; q\ii l'avez couronnée de palmes et illustrée par des trophées dont la beauté ne peut être flétrie par les changements des saisons, des temps, ni par la durée des siècles; Dieu de mes pères I ma raison se prosterne devant vous. Quand je tourne mes regards en arrière, je vois passer devant votre immuable éternité les dynasties égyptiennes, les empires assyriens, chaldéens, perses et mèdes, les gouvernements grecs et cette république romaine qui porta Paigle latine jusqu'à des régions auparavant inconnues a l'Europe; tout fut créé et préordonné par voire puissance ; de votre volonté dépend la destinée de tous les mortels; la seule véritable religion, fondée par vous depuis l'origine de l'homme, traverse avec sécurité les révolutions des puissances terrestres; et cette fille bien-aimée, défendue et dirigée par vous, perpétuera son règne jusqu^à la consommation des siècles.

Avec moi, mes chers frères, humiliez-vous, et baissez recpectueusement les regards devant les inscrutables desseins de la divine providence. Que la religion catholique soie l'objet le

Wih

402 PIÈCKS JUSTIFICATIVES

plus cher de votre cœur, de votre piété, d^ toutes vos affeo» tiens. Ne croyez pas qu'elle choque la forme du gouvernement démocratique. En y vivant unis à votre divin Sauveur, vouspourrezconcevoir une juste espérance de votre salut éternel ; vous pourrez, en opérant votre bonheur temporel et celui de vos frères, opérer la gloire de la république et des autorités qui la régissent. L'obéissance chrétienne envers elles, l'accomplissement de vos devoirs, le zèle pour le bien général, seront, avec la grâce divine, une nouvelle source de mérites pour arriver à ce royaume céleste, auquel vous invite le divin enfant dont aujourd'hui nous célébrons la naissance glorieuse. Oui, mes chers frères, soyez tous chrétiens, et vous serez d'excellents démocrates. Imiter l'obéissance et*l'humilité du Sauveur, par une soumission aux lois et à l'autorité souve^ raine; si parmi vos frères vous en voyez quelques-uns dévier du sentier de la vertu et.de l'Évangile, tant qu'il reste de l'espérance, ne vous lassez pas de prier pour eux, aôn que leur conversion les réintègre dans la possession de Dieu. Que vos œuvres soient pour eux un miroir dans lequel ils liront leurs devoirs; n'imitez pas les égarements d'un frère digne de votre compatissante charité. Par la voie de la pénitence, tâchez de le ramener dans celle du salut.

Et vous, mes bien-aimés coopérateurs, à la direction desquels sont confiées des portions spéciales de cette famille chrétienne, et qui portez avec moi le poids du ministère, unissez-vous à votre évoque pour maintenir dans le troupeau l'intégrité de la religion catholiqlie; et .déployez toutes vos forces pour que les disciples de Jésus-Christ soient saintement fidèles aux autorités et à la république. Chargés par le iîiel de veiller aux intérêts spirituels du peuple, dirigeons-le, nonseulement vers la gloire de Dieu, mais encore à l'avantage de

l'ordre public. Mes sages coopérateurs, l'exemple étant l'argument le plus puissant, le genre d'éloquence la plus persuaswe et la plus efficace, qu'en vous éclatent la droiture, la religion^ l'amour du bien public, de manière à servir de modèle à votre troupeau. Par là s'accompliront vos désirs de voir s'enraciner, se fortifier les vertus chrétiennes et morales dans les âmes confiées à vos soins, qui doivent faire la gloire de notre république et la prospérité des citoyens dont elle se compose. Mes très-chers frères, que la paix du Seigneur soit toujours avec vous.

CONVERSATION DE M.' CACAULT AVEC M. ARTAUD, ' SECRÉTAIRE DE LA LÉGATION DE ROME.

Le texte de cette conversation a été mis par M. Artaud sons les yeax de M. Cacault, qui en a reconnu lui-même l'exactitude.

... Il faut obéir à son gouvernement; mais il faut qu'un gouvernement ait un chef qui comprenne les négociations, des ministres qui le conseillent bien, et que tout cela s'entende. Il faut qu'un gouvernement ait une volonté, un plan, un but. Il faut qu'il sache nettement ce qu'il veut, et cela n'est pas aisé dans un gouvernement nouveau. Je suis en vérité maître de cette affaire, moi, en sous-ordre. Si nous sommes à Rome comme on est à Paris, ce sera un double chaos. Après ce que j'ai fait pour vous, après les preuves d'affection que vous m'avez données, je n'aurai plus rien en réserve. Il est bien établi que le chef de l'État veut un concordat; il veut cela de longue époque : avant Tolentino, il se disait le meilleur ami de Rome. Dans ce temps-là, pour faire passer cette proposition

40i PIKGES JUSTIFICATIVES

insolite, il avait été nécessaire seulement de commencer par dire à un cardinal archevêque de Ferrare, à un des plus grands princes de l'Italie, qu'on pourrait le faire fusiller. Le premifc* consul veut donc un concordat : c'est pour cela qu'il m'a envoyé, et qu'il m'a donné en aide celui que je désirais. Il pense, le premier consul, que moi aussi je veux un concordat : mais ses minisires n'en veulent peut-être pas; ses ministres sont près de lui, et le caractère le plus facile à irriter et à tromper, c'est celui d'un homme de guerre qui ne connaît pas encore la politique, et qui en revient toujours au commandément et à l'épée. Cependant , moi aussi , je vais faire à sa manière... je vous donne deux heures pour réfléchir à ceci ; Mattei ne voulait qu'un quart d'heure pour se préparer aux gracieusetés du général. Nous retirerons-nous niaisement, comme le porte la dépêche? Alors la France est menacée, pour un temps , d'une sorte d'irréligiosisme , mot aussi barbare que la chosej d'un catholicisme bâtard, ou do cette doctrine mé^ tisse qui conseille de s'en tenir à un patriarche; alors, qui sait? les destinées probables du premier consul ne s'accompliraient peut-être jamais.

« Nous ne sommes ni l'un ni l'autre de mauvais chrétien^. J'ai bien vu ce que vous avez été jusqu'ici, moi je suis un révolutionnaire corrigé : voili comme, après les guerres civiles, les hommes do partis différents sont souvent à côté l'un de l'autre, désarmés et amis!

« J'aime Buonaparte, j'aime le général ; cet affublement d'un nom de premier consul est ridicule;- il a pris cela de Rome, où cependant il n'a jamais été. Pour moi, il est toujours le général d'Italie. Les destinées de Thomme terrible, je les vois presque absolument dans mes mains, plus que dans les siennes; il devient une manière d'Henri VIII, il aime et il

blesse tour à tour le saint-siége ; mais que d'autres sources de gloire peuvent se tarir pour lui, s'il fait le Henri VIII à fauxl La mesure est comblée, les nations ne laisseraient peut-être plus leurs maîtres disposer d'elles en fait de religion. Dans l'autre voie, avec le concordat, il y a des prodiges; il y en a surtout pour lui, et s'il n'est pas sage, il en restera pour la France. Soyez sûr, monsieur, que de hauts faits tentés à propos, et qui tournent bien, sont à tout prendre, et à quelque génie qu'on les doive, une riche dot pour un pays. Un pays, quand il lui survient des embarras, répond à bien des insolences par son histotre. La France, avec ses défauts, a besoin' d'être en fonds de grandeur. Le général compromet tout avec ce coup de pistolet tiré pendant la paix, pour plaire à ses généraux qu'il aime et dont il redoute les plaisanteries de camp, parce qu'il a fait longtemps ces plaisanteries-là lui-même. Il rompt l'opération qu'il désire, il sème du grain gâté. Qu'estce qu'un concordat religieux, la plus solennelle entreprise dont puissent s'occuper les hommes, qu'estr-ce qu'un concordat religieux signé en trois jours? J'y vois les douze heures que le commandant en chef accorde à un assiégé sans espoir de secours. « Vous savez que tdut en l'aimant beaucoup, depuis les scènes de Tolentino et de Livourne, et les effrois de Manfrédini, et Mattei menacé, et tant d'autres vivacités, je l'appelle, ce cher général, je l'appelle tout bas le petit tigre j pour bien caractériser sa taille, sa ténacité, son agilité, son courage^ la rapidité de ses mouvements, ses élans, et tout ce qu'il y a en lui qu'on peut prendre en bonne part dans ce genre-là. Si on m'accusait, à propos d'un ton pareil, je répondais qu à l'école militaire, où j'étais professeur, j^ai appris que tigre^ en Persan, veut dire flèche : demandez plutôt à nos savants d'Egypte ! Hé bien, le petit tigre a fait une faute ; elle peut être réparée,

mais j'ai besoin de tout le monde. Croyez-vous qu'un arrangement religieux convienne à la France ? croyez-vous qu'elle ait une tendance à l'embrasser^ avec ardeur, et que ce'soit servir le premier consul, que de l'aider à accomplir une volonté qui, j'en Buis sûr, est dans son cœur? Quand, pour faire réussir un projet reconnu comme utile et généreux, vous aurez consenti à laisser là les imbéciles intérêts de la vie, venez me retrouver, je vous dirai ce que je médite. Attendez encore... Si vous m'aidez, vous en souffrirez peut-être^ plus tôt, plus tard; probablement môme il arrivera que nous en souffrirons >toùs deux; car on ne redresse jamais impunément ceux qui gouvernent. »

Je répondis au ministre qu'il y avait des partis que l'on prenait sur-le-champ; je lui déclarai que j'avais un désir vif de voir conclure un concordat, et qu'en tout je suivais ses pas. Il m'interrompit : « Non, non, il ne s'agit pas de me suivre, il faut rester, malgré l'ordre que j'ai de rompre la négociation. Écoutez-moi : je ne veux pas demander un concordat signé ea trois jours; j'obéis au reste de la dépêche, je pars; je vais à Florence, j'envoie Consalvi à Paris, et je vous ordonne de rester à Rome, pour conserver un fil de relation avec le saintsiége. Je voua préviens encore qu'en restant à Rome sur ma seule parole, vous vous compromettez peut-être à tout jamais; mais il n'est que ce moyen d'arrêter l'intervention militaire : j'en ai vu des efTets terribles dans cette Rome où je vous parle. »

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