‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inéditesChapitre 95 sur 111 · XIV. · texte numérisé non relu

XIV.

LE CARDINAL CAPRARA AU CARD1KAL COÎiSÂLyi.

Paris , 7 novembre 1 80 i .

... En réfléchissant à ce que Votre Éminence daigne m'insinuer dans sa dépêche écrite à mi-marge en date du 47, donl j'ai reçu d'abord le duplicata par le courrier extraordinaire, puis l'original parla peste ordinaire de Gènes, ma pensée se reporte à la manière douce, émouvante, persuasive, dont l'objet en question (les Légations) est traité par le Saint-Père dans sa lettre au premier consul. Aussi, outre qu'il me paraîtrait inopportun de remettre un mémoire sur ce sujet, je craindrais encore que cela ne fût mal interprété, et qu'on ne m'accusât de présomption. S'il est écrit dans fes décrets divins que le moment soit venu de nous accorder la restitution du temporel, Votre Éminence peut tenir pour certain que ce que le Saint- Père a écrit à Bonaparte dans la lettre mentionnée, sera plus que suffisant pour amener ce résultat. Au cas contraire, toute note est pour le moins infructueuse en ce moment, si même il n'est pas à craindre qu'elle ne soit dangereuse. Que Votre Éminence veuille bien se souvenir de ce que j'écrivis dans mon numéro 6 concernant la diète qui doit se tenir à Lyon, et, sans y rien ajouter, je laisse à Votre Éminence à en tirer les inductions naturelles.

J'ai communiqué à monseigneur Spina toutes les dépèches qui m'ont été adressées, et nous avons examiné ensemble ce qui regarde directement le voyage à Amiens. Monseigneur

PIÈCES JOSTinCATlVES 43»

Spina ne le croit ni utile, ni nécessaire. J'ajoute que, si la chose élait découverte, on nous dirait naturellement quo jure et oui hono. Je sais qu'il en a été dit autant àlambassadeur de Russie. Jusqu'à présent je ne sache pas qu'outre les ministres des puissances contractantes, et directement intéressées, il y ait quelque probabilité d'y voir intervqpir personne, sauf les députés des républiques Batave et Cisalpine. Mais bien que ces républiques soient intéressées à la conclusion d'une paix définitive, et que d'un autre côté les puissances contractantes puissent avoir des raisons politiques de croire ne pas devoir refuser une semblable intervention, toutefois je ne voudrais pas me porter garant que leurs députés y interviendront. Néanmoins, si le cas se présente qui permette à Ms' Spina de se rendre à Amiens, je lui donnerai les autorisations que Votre Ëminence propose. Quand viendra le moment de traiter les affaires particulièrement temporelles, je proQterai des indications que me donne Votre Éminence tant par rapport aux biens nationaux que relativement aux dettes. Je veillerai, en attendant, sur les nouvelles instances que pourrait faire la Cisaflpine pour.les confins, afin de pouyoir refuser à propos qu'il en soit parlé.

Pour Bénévent et Ponte-Corvo, Votre Éminence a déjà vue par ma lettre confidentielle du SI courant, ce qu'on pense ici à

ce sujet, et ce qu'on désire qui soit fait.

LE CARDINAL CAPRARA AU CARDINAL CONSALVI

7 noTembre I80i.

... Votre Ëminence me rend, je pense, la justice de croire que je ne néglige aucune peine pour ne pas perdre le Gl des affaires; ceci posé. Votre Ëminence doit être convaincue que par délicatesse, par devoir, et j'ajoute même par intérêt personnel — car il y en a pour moi, au lieu d'être dans une situation misérable de me trouver dans l'aisance — je ne manquerai pas de tout faire pour arriver à ce que dit Votre Ëminence dans sa dépêche chiffrée du 47 octobre. Si je ne pousse pas à la roue, comme on dit, c'est qu'évidemment je ne vois, quant à présent, ni probabilité de réussir, ni utilité à agir. Je donne ma parole d'honneur à Votre Ëminence que je ne perds pas de vue ce qu'elle m*a dît de vive voix à ce sujet, et ce qu'elle m'a recommandé subséquemment dans mes instructions. Je le répète, si Dieu veut que le moment* propice se présente, bien certainement je me ferai un devoir rigoureux de le saisir. En effet, il n'est pas indifférent non plus pour moi de ravoir mes deux abbayes de la Romagne, ainsi que celle de Bologne, et enfin de jouir de mes domaines patrimoniaux dont le montant tout entier passe maintenant en payement de laxes.

LE GABDINAL GAPRABA AU CARDINAL GONSALVI.

I 21 noTembre 1801.

... Relativement aux trois Légations et à la compensation due pour Avignon, je ne puis que m'en référer à mes lettres précédentes.

A regard des intrus, il me suffira de dire à Votre Ëminence que je ne connais pas d'affaire plus pressante ni dont je m'occupe autant que de celle-ci. Je suis convaincu que si Dieu nous accorde la grâce de faire régler les nominations des nouveaux évèques comme il convient, l'immortalité sera acquise à la mémoire du Saint-Père, et à celle de Votre Ëminence qui a tant coopéré à la conclusion du concordat.

LE CARDINAL CAPRARA AU CARDINAL GONSALVI

Paris f 5 décembre 1801.

... Mes dépèches subséquentes, et particulièrement le numéro 30 en date du 29 novembre, vous ont fait connaître que mon unique préoccupation, mon principal soin consistait à chercher à persuader tous ceux qui sont d'une opinion contraire de la nécessité pour le gouvernement français d'exclure entièrement les intrus de la nomination aux nouveaux évèchés. Dans cette même lettre, je déclarai à Votre Ëminence que j'étais disposé à tenir au premier consul (dans une audience particulière que je solliciterais exprès pour cela)

442 PIÈGKS JUSTIFICATIVES

le même langage, et je l'aurais fait comme je l'avais annoncé si des réflexions dictées par la prudence, que je vais rapporter à Votre Érainence, ne m'eussent inspiré une résolution différente.

Je reçus la dépèche de Votre Éminence mentionnée plus haut avec les lettres en clair annexées, dont l'une concerne spécialement les intrus, le 1" décembre courant, à deux heures de la nuit. Après avoir pris connaissance de son contenu qui ne pouvait être plus convaincant, et m'étant souvenu qu'une personne d'une entière probité, et qui a de l'attachement pour nous, devait avoir le lendemain une audience du premier consul, je fis en sorte que cette personne voulût bien donner cette même lettre en original à lire, en mon nom, au premier consul, avec la ferme résolution de faire demander une audience particulière, après qu'on m'aurait appris quels étaient les senlimenlsdu consul par rapport au contenu de la lettre.

Voici maintenant l'historique tout simple de cette affaire. La personne en question remit la lettre au premier consul mercredi dans la matinée. Il la lut avec une extrême attention et avec une surprise non moins grande. Avant même d'en avoir terminé la lecture, il dit : « Je ne promets rien à l'égard des intrus, je ne dis pas si j'en nommerai ou si je les exclurai. Tranquillisez le cardinal légat, assurez-le qu'il peut s'en reposer sur moi; je marcherai certainement d'un commun accord avec lui dans cette affaire, qui lui tient tant à cœur. »

Si Votre Éminence se souvient de tout ce que j'ai rapporté comme ayant été dit à ce sujet par le premier consul, elle ne trouvera pas qu'il se soit jamais servi d'expressions qui se rapprochassent le moins du monde de celles-ci. Par sa manière de s'exprimer, il fait connaître clairement qu'il ne veut pas manifester sa volonté et sa résolution ; je le répète, je ne veux

pas voir en rose, et je n'en ai pas l'habitude; mais après ces prémisses, et lorsque d'une autre part on voit depuis quelque temps les fauteurs eux-mêmes des intrus ne plus se montrer aussi absolus que par le passé , et qu'on les entend se borner à dire qu'un petit nombre d'entre ces hommes ne sont pas d'une mauvaise trempe^ je croirais imprudent d'attaquer si promptement le premier consul de front. Ou bien i! me saurait mauvais ^ré de ce que je paraîtrais douter de ce qu'il m'a fait dire, ou, tout au plus, me répétera it-il, à bâtons rompus, les mêmes expressions dont il s'est servi avec La personne qui lui a porté la lettre à lire. Par suite donc de ce que je vois aujourd'hui, je différerai de demander une audience; je ne la solliciterai que si je reçois quelque nouvel ordre de Votre Éminence, ou si j'apprends avec certitude que le premier codsul doit partir pour la diète cisalpine de Lyon. Or, à l'heure qu'il est, la chose est encore indécise, bien qu'il. ait annoncé depuis longtemps, comme Votre Éminence le sait, qu'il voulait absolument y prendre part. Il peut se faire encore que je sollicite une audience pour exécuter les autres divers ordres que m'a envoyés Votre Éminence, je n'en suis même pas éloigné; mais, en ce cas, je ferai prudemment entendre au premier consul que, par rapport aux Intrus, je me repose sur les espérances qui m'ont été données en son nom, et que mes motifs pour le déranger sont tout à fait étrangers à cette question. Avant de passer à un autre article, je dois prévenir Votre Éminence que le premier consul, en même temps qu'il a dit ce que j'ai rapporté ci-dessus, a déclaré catégoriquement qu'il attendait avec impatience que le cardinal légat reçût la bulle pour la nouvelle circonscription des diocèses.

LE CARDINAL CAPRARA AU CARDINAL CONSALVI

Paris, le 13 décembre 1801.

... Le contenu de la dépêche de Votre Ëminence, en date du 48 novembre, m'a sincèrement affligé. Je juge de sa peine par la mienne, et j'avoue ingénument que la douleur qu elle me témoigne accroît celle que j'éprouve. Comme on s'est plaint précédemment du retard de l'expédilion des brefs, l'on se plaint aujourd'hui, atout propos, et surtout lorsqu'il s^gitdes intrus, de ce que la bulle de circonscription n^arrive point. J'ai eu à souffrir et je souiïreà ce sujet plus que pour toute autre cause; néanmoins si l'affaire finit par s'arranger, comme je l'espère, chacun regagnera ici l'opinion qu'il mérite, et particulièrement Votre Ëminence dont chacun ici, le premier consul inclusivement, apprécie le zèle, la capacité et la candeur; j'en ai encore acquis la preuve depuis l'expédition faite parle dernier courrier. Il importe de ne pas heurter le premier consul de front, et de laisser à sa sagesse le temps de former sa conviction. Plusieurs circonstances le chagrinent en ce moment; il éprouve de la peine, entre autres, de l'augmentation qu'il s'est vu obligé de permettre sur le prix du pain. Le peuple, et surtout les troupes, montrent un grand attachement pour lui, bien que la peuple ne pousse plus de ces clameurs qu'on entendait sous l'ancien gouvernement; mais le premier consul sait que ce renchérissement fait sensation. En somme la Providence a destiné les hommes à n'être pas tout à fait contents ici-bas. En ce moment le premier consul décide du sort do toute la terre, et le corps diplomatique réuni à Paris n'en a

pas seulement la conviction intime, mais il proclame hautement qu'aucune puissance n'a la force d*obtenir autre chose que ce qu'il veut bien accorder, et avec la manière dégagée dont il traite habituellement les affaires, et dont il répond, aucune cour n'avance dans ce qu'elle poursuit... •

LETTRE DE M. OAGAULT A M. P0BTALI8.

Rome , 1 décembre 1801.

y ai reçu, citoyen conseiller d'État, votre dépèche du 42 brumaire. Le courrier extraordinaire qui me l'a apportée, et qui est un de nos meilleurs courriers, a tellement été arrêté par le débordement des rivières, qu'il n'est arrivé à Rome que le 37 brumaire.

Votre dépèche et la copie de la note remise à Paris à Son Éminence le cardinal Caprara m'ont parfaitement fait con* naître le vœu du gouvernement. C'est l'instruction que j'attendais : elle m'était absolument nécessaire.

Nous étions ici dans la confiance que la bulle du pape avait été publiée à Paris, le 48 brumaire, et qu'une partie des évèques avait été nommée; et je croyois que vous étie;; d'accord avec le cardinal Caprara, au sujet des actes ultérieurs. Le pape et le secrétaire d'État étaient dans la même persuasion.

L'arrivée de deux courriers û la fois, l'un expédié par le cardinal Caprara à sa cour, et l'autre adressé à moi, par le ministre des relations extérieures, nous a fait connaître que l'affaire n'était pas aussi avancée, et qu'on n'était pas éloigné

de croire à Paris que Rome se complaisait à prolonger ces retards.

Le pape et le secrétaire d'État ont été d'abord agités, et très-affligés de l'apparence de mécontentement du premier consul. Ils sentent l'extrême péril qu'il y a à lui déplaire. Ce danger ne peut être balancé aujourd'hui par l'avantage de plaire à qui que ce soit, et d'ailleurs aucune puissance ennemie ne travaille ici contre l'accomplissement de ce qui a été fait pour le rétablissement du culte en France.

Le lendemain de l'arrivée du courrier, j'ai proposé vos demandes ainsi qu'elles sont énoncées dans votre dépèche, et dans la liote y jointe. Le pape et le secrétaire d'État s'en sont occupés tout de suite, et n'ont pas cessé de travailler sur cette affaire, avec intérêt et application.

Le pape a jugé que, s'il assemblait la congrégation des cardinaux, on ne pourrait pas finir assez vite, et que d'ailleurs ces nouvelles difficultés proposées pourraient jeter l'alarme. II a résolu de consulter séparément les cardinaux, et de faire luimême, avec le secrétaire d'État,' et ses coopérateurs intimes, les brefs et les décisions.

Le travail a duré treize jours, pendant lesquels j'ai eu deux audiences du pape, et des entretiens continuels avec le secrétaire d'État.

• Il est résulté de ce travail continu, dans lequel le vrai talent et l'activité infatigable du cardinal Gonsalvi nous ont servis supérieurement :

1** La bulle de la nouvelle circonscription des diocèses de France ;

2<* Le bref d'autorisation au cardinal légat pour, au nom du pape, conférer l'institution canonique aux évêques des nouveaux diocèses;

PIECKS JUSTIFJCATIVES 447

^'^ Un bref d'autorisation au légat pour l'érection des nouveaux évèchés en Amérique, dans les pays soumis à la république française, d'après ce que le cardinal légat a mandé que le gouvernement désiroil;

4^ Une lettre dé Sa Sainteté au premier consul ;

5<* Les lettres, instructions et facultés nécessaires au cardi

* nal légat.

On a tout accordé, tout accompli, hors ce qui concerne les évèques constitutionnels. Il m'a été impossible (et jo crois qu'aucune puissance humaine ne l'obtiendra) d'amener Sa Sainteté à la promesse de reconnaître aucun de ces évèques, sans qu'auparavant ils aient satisfait au bref. Mais aussi pour-

• quoi ces citoyens n'ont-ils pas obéi ponctuellement au bref reçu et approuvé par le gouvernement? Ils ont au contraire donné la plus grande publicité aux actes de leur démission, ainsi qu'à d'autres écrits qui sont remplis de ce que le pape appelle des erreurs. Proclamer en consistoire de lels évèques, c'est sanctionner leur doclrine. Le Saint-Père se croirait perdu comme Honorius, s'il nous accordait ce poinL

J'ai combattu par tous les motifs imaginables cette opposition dogmatique, de nature insurmontable, parce qu'elle est dogmatique, et qui se trouvera la même en Frante dans un autre sens. C'est un point de conscience dans lequel le Saint- Père est inébranlable.

J'ai représenté qu'on éteindrait, en suivant vos vues, la cause et le prétexte de députes interminables. On m'a répondu que ce que nous demandions produirait un effet tout contraire.

Les difficultés des évèques qui ont refusé leur démission, et l'opposition du parti ennemi de la république, cesseraient partout, à ce que croit le pape, si ce qui concerne les évoques

448 PIÈCES JUSTIFJCATIVES

constitutionnels cessait d'alimenter et de nourrir les querelles théologiques.

Sa Sainteté imagine que le concordat, la bulle, les brefs auraient en France et dans toute l'Europe un succès et un applaudissement général , s'il ne naissait pas des cris et des plaintes au sujet de la doctrine des évèques constitutionnels, et de la confiance que le gouvernement français veut mettre en eux.

C'est surtout à l'égard de la France, où Ton ne croit pas à l'infaillibilité du pape, que le Saint-Père craindrait de s'écarter, dims la moindre chose, d'un point de dogme. C'est de la part des Français qu'il redouterait une espèce de soulèvement contre sa décision favorable aux constitutionnels.

Le pape me paraît croire qu'il vaudrait mieux que le premier consul, dans sa première nomination, tie choisit aucun lies anciens évoques ni aucun des constitutionnels, que d'en placer de l'un et de l'autre parti.

On pense à Rome que ce qui a été fait en France par rapport aux préfets, ne peut pas directement s'appliquer aux évèques. Le premier consul a réuni tous les partis, a choisi dans toutes les opinions, et il a placé à la tète des déparlements beaucoup de personnes qui n'avaient pas marqué dans la révolution aux mêmes époques, et qui peut-être s'étaient réciproquement persécutées. On . soutient ici que la même chose ne pourrait réussir à l'égard des évèques, parce qu'en matière de religion on ne connaît qu^ l'unité et l'homogénéité. Tous les jours on peut renoncer à une opinion politique. Un préfet est l'organe d'une loi écrite et précise. 11 peut subordonner sa pensée particulière au commandement qui lui est transmis. Un évêque est et doit être partout le même. Il doit avoir la considération et Teslime de son troupeau, et toute ia

PIÈCES JUSTinCÀTIVES 449

conGance en matière de foi. Pourquoi un département auraitil un évèque d'un parti religieux et le département voisin en auraitril un autre d'un parti opposé? Comment parvenir ainsi à la tranquillité sur le dogme?

Si un évèque agissait mal, il n'existe pas, comme pour un préfet, cette facilité immédiate de le remplacer par un autre.

Ces observations m'ont été faites, mais elles ne sont pas le motif déterminant de la résistance du pape, disposé à admettre les évèques constitutionnels qui auront accompli ce qui est prescrit dans le bref.

J'ai l'honneur de vous envoyer l'original et la traduction de la réponse officielle qui a été faite par le cardinal secrétaire d'État, à tous les articles de votre lettre et de la note y jointe. Cette pièce vous informera mieux que tout ce que je puis vous dire des sentiments du pape et de^es décisions.

Les réponses des anciens évèques de France, réfugiés en Espagne, sont arrivées. Il n'y a maintenant en retard que celles des bords du Rhin.

Le cardinal Caprara est instruit, par le cardinal secrétaire d'État du pape, de tout ce qui concerne les démissions. Ainsi vous en serez informé à mesure par le légat à lalere.

Quoique nous n'ayons pas tout obtenu, et que ce que le pape refuse soit peut-être dans le cas de faire manquer l'affaire au moment de l'exécution, ce qui me donne du chagrin et du mécontentement, je dois à la justice et à la vérité de vous certi6er que le Saint-Père et le secrétaire d'État agissent de la meilleure foi, et avec le plus sincère désir de contenter le premier consul. Us ont le mémo intérêt que nous à l'accomplissement de la pacification et de la réconciliation.

Le pape a déclaré constamment au sacré collège qu'il était résolu d'accorder au gouvernement français tout ce qu'il

4j0 pièces JUSTinCATIVES

demanderait, pourvu que la demande ne blessât ni les prmcipes, ni le dogme. Mais le pape a été nourri, élevé dans un cloître, et s'est appliqué toute sa vie à l'étude de la théologie, en ecclésiastique dont la foi est sincère et la vie toute chrétienne.

Quand il lui parait décidé par l'Église, comme dans le cas présent, que la doctrine qu'il faudrait qu'il ratifiât en proclamant évèque un constitutionnel, est erronée, il descendrait plutôt du trône pontiûcal pour aller au martyre, que d'accorder un tel point.

Je ne saurais saisir en quoi consistent Thérésie des jansénistes, et les différences d'opinion entre mon ancien collègue au Corps législatif, Grégoire, et le Saint-Père. Je ne connais que les règles qui enfln doivent gouverner le monde. L'abbé Grégoire n'est pas pape; et c'est le pape dont l'autorité est reconnue et établie pour décider ces questions.

Qui ne sent pas qu'après des secousses ot des convulsions comme les nôtres, le rétablissement de l'ordre ne peut naître que de l'obéissance? A qui faut-il qu'elle soit rendue en matière de religion? Est-ce à Pie Vil, ou à l'abbé Grégoire?

Je sais qu'on ne doit pas livrer la France à la cour de Rome; mais nous sommes si loin du siècle d'Hildebrand! Mais les idées des abus d'autrefois sont si étrangères à toute possibilité d'en voir renaître aujourd'hui de semblables î

Il s'agit de contenter en France les bonnes âmes catholiques, de faire renaître qne hiérarchie bienfaisante dans la main du gouvernement.

Buonaparte a marché une fois sur Rome bien malgré lui. Il ne fera jamais la guerre à des chasubles. Il est arrivé à un accord avec le pape. Vos grandes lumières lui suggéreront les expédients qu'il' préférera toujours aux moyens de force, et

ce qui reste en litige s'arrangera. Je le souhaite ardemment. Il s'agit d'un point où la gloire du gouvernement est intéressée à accomplir ce qui est annoncé, sans bruit ni violence, d'autant plus que tout a été fait par les moyens et les motifs les plus purs.

LE CARDINAL CAPRABA. AU CARDINAL CONSALVI

19 décembre 1801.

A peine m'eut-il vu (le premier consul] qu'il se montra

déjà informé que j'avais reçu la bulle de circonscription

Il n'a pas dit un mot qui eût trait môme de loin aux intrus. J'étais disposé à ne traiter la matière que sur sa provocation , et pour l'y amener, je lui ai parlé de la lettre de Sa Sainteté, et

de celle qui m'avait été adressée Mais il s'est borné à

témoigner de la satisfaction de l'avoir reçue ; j'ai cru convenable de ne point soulever la question, et j'attends qu'on me remette la liste des évoques. Si elle contient des intrus. Votre Éminence peut être certaine que je ferai tout au monde pour détourner de cette résolution.... 11 faut donc se réserver pour exercer sa force tout entière quand il s'agira de serrer le nœud, c'esl-à-dire lorsqu'on en viendra, ainsi qu'on me l'a promis à plusieurs reprises, à s'occuper avec moi des sujets à nommer aux évéchés.

Dans mon entretien avec le premier consul, je lui ai dit que Sa Sainteté comptait sur sa tendresse pour elle, et sur la gêné-' rosité et la grandeur de son cœur pour la faire sortir de l'état misérable dans lequel elle se trouvait. Le premier consul a réfléchi un instant, puis il a souri, et m'a dit avec une véritable

4j2 pièces JDSTinCATIVES

bonne grâce: a Youdriez-vous les Légations?» Je lui ai répondu comme je devais, et il a repris : c Nous verrons. » J*ai demandé qu'autant que possible Ton ne fit pas. passer les troupes du royaume de Naples par les États de l'Église, et il m'a répondu

affirmativement Alors j'ai nommé Ancône, et de lui-même

il a répondu : « Aussitôt la paix conclue, cette ville demeurera libre; mais, a-t-il ajouté, par forme d'interrogation, le pape aurat-il de quoi y mettre garnison ?» Ma réponse a été affirmative. Publication du concordat pour Noël, trop tôt, au dire du premier consul. Mais comme il ne veut pas dire s^il ira ou non à Lyon, il se peut que ce soit là ce qui lui a fait prendre

cette décision Quand il traitera avec Naples, il fera

remettre Benévente et Ponte-Corvo au Saint-Siège.

LE CARDINAL GAPRARA AU CARDINAL CONSALYI.

Paris, S janTîer 1801.

Aussitôt que j'appris l'objet de la réunion des Cisalpins

à Lyon , dont j^ai donné avis à Votre Éminence par ma dépèche du !i4 octobre, je prévis que si l'établissement qu'on se proposait de faire dans la Diète avait lieu, je ne pouvais me flatter d'obtenir sur-le-champ la restitution des Légations, bien que le premier consul eût montré la plus grande facilité sur ce point Votre Éminence a pu, avec le tableau dont elle me parle dans sa dépèche à mi-marge du 9 du mois dernier, se former une opinion aussi bien que moi, et même mieux fondée puisque c est sur une publication du gouTememenL, qui désire certainement maintenant que te Cisalpins ne se figurent pas le premier consul disposé au démembrement des ÊUIs du

PIÈCES JUSTinCATlVKS 453

Saint-Siège. Outre qu'après Dieu, le temps peut nous venir en aide, il est impossible que les choses restent dans l'état où elles vont être mises, et dans le malheur des temps actuels il faut que nous nous contentions de la bonne disposilion du premier consul envers nous, quoique cette disposilion soit manifestement contredite par un acte éclatant. Une chose que nous devons particulièrement avoir soin d'éviter avec lui dans toutes les démarches que nous pourrons faire pour atteindre l'objet que nous souhaitons, c'est de nous prévaloir de la nullité du traité de Tolentino. Cet argument fait de la peine au premier consul (et je sais par hasard que cela est arrivé tout récemment), parce qu'il croit qu'avec une nouvelle invasion il aurait pu le faire conBrmer; toutefois il n'a point exprimé autrement cette pensée, par suite de sa tendresse pour le pape, à ce que je pense, et de sa résolution de ne pas se brouiller avec Rome. L'idée que le consul manifeste au sujet des Légations, c'est de vouloir les restituer par grandeur d'âme et de suivre ainsi les exemples des monarques français.

Il me l'a donné à entendre indirectement en tout dernier lieu.

Par rapport aux constitutionnels, je pourrais prouver à Votre Éminence que j'entends no donner aucune certitude^ surtout à l'égard de trois sujets. Ce dont je puis répondre^ .c'est que je ne les admetterai point sans l'accomplissement des conditions prescrites.

24 janvier J802.

Quant aux Légations, Votre Éminence me fournit des

arguments auxquels il serait difficile de résister, et dont je ferai certainement usage en temps opportun ; en attendant, je me tais à cause des jacobins et des intrus; mais cela fait l'objet incessant de mes préoccupations quotidiennes.

30 janvier 1802.

Sur ce terrain (celui des Légations) je l'attends, comme on dit, de pied ferme. Pour ce qui est dos intrus, Votre Ëminence sait que j'y ai Toeil, — jusqu'à présent, je, ne puis rien souhaiter de mieux. — Mais Votre Éminence sait aussi que, lorsqu'il s*agit d'attendre, je tremble toujours.

LE CARDINAL CAPRARA AU CARDINAL CONSALVI

10 janvier.

Si la publication de la bulle n'eût pas éprouvé un retard aussi considérable, j'aurais pu donner l'assurance à Votre Éminence avec une entière certitude qu'il n'y aurait point d'intrus parce que le premier consul, sans le déclarer, laisse voir que c'est là sa manière dépenser. Mais comme il se trouve au milieu des dissidents, je n'ai point osé et je n'ose pas encore le dire, peut-être uniquement par un défaut de caractère en moi qui répugne à prendre aucune Responsabilité sur une chose avenir. Le temps dans les affaires, Votre Éminence le sait, tantôt vous est favorable et tantôt vous nuit. Ici, toutefois, la bonté et la sagesse du premier consul doivent nous rassurer.

Même date. (Confidentielle. )

Le premier consul va prendre une mesure à l'égard du Corps législatif, dont ce corps n'a vraisemblablement pas eu le pressentiment, et qui fait honneur à la sagess.e du consul. Votre Éminence trouvera l'exposé de son plan ci-joint. Si l'on

me tient parole, cela pourra hâter la publication du Concordat

Tous les membres du corps diplomatique qui se trouvent ici, y compris les ambassadeurs, descendent et restent à l'hôtel garni pendant un espace de temps indéterminé ; ils y prennent leurs repas, et quand ils sortent, c'est toujours en voiture de remise et suivis au plus de deux domestiques.

XXIÏI.

LE CARDINAL CAPRARA AU CARDINAL CONSALVl.

Paris, le 7 janvier 1802.

En ce qui concerne l'afTaire des Légations Votre Émi*

nence aura pu reconnaître par mes précédentes dépêches que toutes les fois que j'ai eu occasion de voir le premier consul, soit d'une façon, soit de l'autre, j'ai toujours cherché à appeler son attention sur ce sujet en notre faveur ; Je continuerai à le faire. Toutes les raisons que donne Votre Éminence ne sont que trop vraies. J'en fais usage auprès d'autres personnages encore, qui entourent le consul. En un mot je dirai que je me montre on ne peut plus pressant sur ce point, m'attachant à ce qu'on ne puisse pas supposer que je n'apporte cette sorte d'insistance dans cette affaire que par suite des ordres qui me sont envoyés, mais au contraire à ce qu'on voie bien que c'est le sentiment profond de notre extrême misère qui me pousse à agir. Votre Éminence voudra bien se souvenir en outre que j'ai dû parler aussi h l'occasion dessommesdues pour les fournitures faites aux troupes, pour obtenir la réduction de la garnison d'Ancône, puis son prompt et complet retrait; j*ai dû solliciter encore pour qu'il y eût moins de passages de

456 PIÈCES JUSTITICATIVES

troupes dans les États pontificaux, et au sujet de Bénévent et de Ponte Gorvo; toutes réclamations des plus justes, sans contredit, mais dont il faut précisément chercher à faire connaître le bon droit ici afin que cette justice nous soit rendue.

LE CARDINAL CONoALVI AU CARDINAL GAPRARA.

17 février 1802.

... La publication du Concordat parait enfin prochaine. Dieu fasse que rien ne survienne pour l'attrister. Si Ton ne nomme point d'intrus, ce sera un grand remède pour toutes les autres plaies, mais s'il y en a de nommés, et que le pape soit forcé de les refuser, comme nous Tavons déjà écrit. Votre Éminence voit dans quels désastres nous tomberons. Ici, on espère dans la droiture du premier consul et dans l'intervention énergique de Votre Éminence pour nous préserver d'aussi horribles maux...

Pour lès Légations, nos espérances vont s'évanouissant de plus en plus depuis ce qui est arrivé à Lyon, et depuis ces nominations d'évêques. Comment concilier avec tout cela la promesse faite par le premier consul de vouloir être pour nous un autre Charlemagne? Et comment ferons-nous pour subsister dans notre grande détresse sans les Légations?

PIÈCES JUSTinCATIVES 457

LE CARDINAL CAPRARA AU CARDINAL CONSALVI

Paris, le... férrier 1802.

Votre Éminence croira facilement combien je suis touché profondément de l'affliction qu'éprouve Sa Sainteté du retard de la publication du Concordat. Elle aura vu dans mes dépèches successives toute la malheureuse histoire de cette affaire. Elle n'a pas besoin toutefois que je lui dise qu'avec l'extravagance des idées actuelles des hommes, il faut se faire une raison de ce qui est arrivé et de ce qui arrive. Mais en vérité on ne saurait en vouloir de tout cela au premier consul. On travaille sans relâche à cette affaire, et je crois que le consul, qui sait [mes instances, diffère de me voir, parce qu'il s'est proposé de me dire quand je l'approcherai : « Tel jour je vous recevrai en grande solennité, et tel autre jour vous publierez le Concordat. » Cet homme est vraiment accablé d'affaires'; il veut tout faire par lui-même. 11 travaille actuellement au choix des évêques. L'espoir de recevoir à tout moment la démission d'un plus grand nombre de sujets éminents y apporte aussi du relard. Le choix ne se porte sur aucun intrus. J'aurais le droit d'être tranquille à cet égard, si dans les négociations dont j'ai été chargé je n'avais éprouvé des variations alors même qu elles paraissaient de toute impossibilité. Je supplie Sa Sainteté de me pardonner ce langage fâcheux. Mais si je fais tout au monde pour qu'on demeure ferme dans ce qui est juste, d'un autre côté il y a des gens bien puissants qui mettent tout en mouvement. Je n'en répète pas moins qu'avec l'aide de Dieu, j'espère encore l'emporter.

25 février 1802.

Quant aux Légations... Je continue à battre le clou... Le premier consul a de bonnes intentions, mais par politique, il ne veut pas les laisser voir...

LE CARDINAL CAPnARA AU CAÏIDINAL CONSALVI.

Paris, 21 février 1802.

Pour l'affaire des Légations, et particulièrement celle dont dont j'ai pris la liberté de parier à Voire Éminence dans une de mes dernières dépêches, deux voies s'offrent à nous. L'une est celle que je me suis proposé de suivre, et qui consiste à toucher celte question en toute circonstance, mais en m'adressant au cœur et à la juste ambition du premier consul de vouloir èlre pour l'Église un nouveau Charlemagne; j'emploie à ces insinuations tout ce que j'ai d'esprit, et je mets à profit la patience toute particulière dont le consul parait disposé à user envers moi. L'autre parti est de lui parler clairement, soit par écrit, soit de vive voix, de nos droits et de la justice de notre cause. L'expérience me démontre chaque jour que cette conduite n'est poinl utile ici, puisque toutes les puissances de la terre, grandes et petites, ne font que remettre des mémoireSj.et que faire parler leurs ministres à M. de Talleyrand, parce qu'il ne leur est pas permis de le faire avec le premier consul, et tout cela, suivant l'expression des diplomatesqui sont ici, en pure perte. Si notre Saint-Père, par le canal de Votre Éminence, me prescrit absolument de prendre cette voie, je la suivrai. Je préviens Votre Éminence que pour moi il m'en coii-

PltiCES JUSTIFICATIVES 459

tera moins de tenir ce langage, parce qu'en agissant ainsi je ferai un acte d'obéissance, tandis que par Tautre voie je me charge d'exercer une imporlunité qui a Tair de m'être toute personnelle, et par laquelle je veux absolument vaincre le cœur du consul, pour ne pas dire lasser sa patience. Mais Votre Éminence va me dire : vous n'approuvez pas le premier plan, le second ne sert à rien; il faudra donc rester en face du néant! Je répondrai que je vois le cas, malgré ce qui est arrivé à Lyon...

LE CARDINAL GAPRARA AU CARDINAL CONSALVI

Paris, 27 février 1801.

Tout ce qui m'a été dit depuis quelques jours me donne de plus en plus Heu de me flatter que le Concordat sera prochainement publié, el, grâce à Dieu, j'ai aujourd'hui un nouvec^ii motif pour espérer qu'il n'y aura pas d'intrus parmi les nouveaux évêques qui seront nommés. Si cet espoir se réalise, je me déclarerai alors parfaitement content et je pourrai dire que j'aurai obtenu ce que j'ai souhaité avec tant d'anxiété.

Pour faciliter l'accomplissement d'un objet aussi important , j'ai obtenu que le premier consul arrêterait son regard sur le caractère et les qualités de chacun des évêques constitutionnels, tableau qui lui a été présenté tel que Votre Éminence le trouvera dans le document ci-joint.

Pour parvenir ensuite à convaincre qu'il ne convenait absolument point de se servir de ces constitutionnels, soit en qualité d'évêques titulaires, soit en qualité de suffra gants (comme le projet en avait été formé par quelqu'un) et qu'on serait à

Tabri de tout reproche ea les négligeant complètement, j'ai tout employé pour qae le premier consul lût, et j'y ai réussi, l'écrit que je joins ici en copie.

Les renseignements que j*ai reçus m*ont appris que le consul a vu Tune et l'autre pièce, et qu'il en a été satisfait.

C'est après tout cela que le conseiller Portalis a remis au premier consul la liste des sujets à nommer ; j'ai la certitude qu^il n'y a pas un seul intrus au nombre des candidats présentés. Les affaires relativement aux nouveaux évèques en sont au point que je viens d'indiquer, et j'attends avec la plus vive impatience, mêlée dUnquiétude, que le premier consul m'accorde l'audience que j'ai sollicitée dès son retour de Lyon.

Quant à mon audience solennelle, dans laquelle je devrai présenter les brefs qui m'accréditent avec la bulle respective, l'affaire est combinée de manière qu'il n'y sera pas question de serment, au lieu de cela il est convenu qu'au moment où je serai présenté je ferai un compliment, dont je transmets la copie à Votre Éniinence.

Page 1