XXXV
"^ »'^»'IIMI. MMMHA AI/ <:Ali,„XAL CONSALVI.
I, TâHi, le 4 arril I80Î.
PIÈCES JLSTinCATIVES 477
des embarras comparables à ceux que je vais raconter à Votre Éfflinence.
Vers deux heures de l'après-midi, c* est-à-dire au moment de fermer mon paquet, l'abbé Dernier vint en compagnie d*un des préfcls du palais consulaire me faire connaître les décisions du premier consul, qui voulait que je me rendisse le lendemain à Téglise de Notre-Dame, que je reçusse des visites, et sur les diverses autres choses dont j^ai informé Votre Éminence par le post-scriplum de ma dépêche à mimarge cotée du n* 91. A la suite de cet avis j^avais donné mes instructions et pris toutes mes dispositions pour que rien ne manquât dans cette conjoncture, et j'avais même arranî^é les choses de manière à ce que le digne Montîgnot Erskii^fît partie de mon cortège.
Le même jour, samedi, vers cinq heures, j'étais à dîner, quand on vint m'annoncer la visite du conseiller Portalis et de Fabbé Bernier qui se présentaient chez moi de la part du premier consul. Je me levai de table pour aller dans mes appartemenls recevoir ces messieurs et apprendre d'eux ce qu'ils avaient â me dire.
Ce fut le conseiller Portalis qui entama la conversation en disant : « L'intention des consuls est de faire intervenir à la cérémonie de denrain, au Te Deum qui se chantera à Notre- Dame pour rendre grâce au Seigneur de la conclusion de la paix, les membres des deux cler^rés, c'est-à-dire les ecclésiastiques que vous appelez légitimes et qui jouissent de la communion avec l'Église romaine, et les constitutionnels. »
Une pareille proposition n'avait pas de quoi me déconcerter. Votre Éminence le croira aisément, car il était facile d'y répondre et de convaincre en même temps le conseiller Portalis qui jusque-là était le seul qtii portât la parole (l'abbé Ber-
nier avait gardé le silence), que la demande dont il s'était chargé ne pouvait en aucune façon se combiner avec les principes de la religion quMl professe lui-même. Dans le fait, après lui avoir exposé les motifs qui s*opposaient absolument à ce que je me prétasse à sa requête, le conseiller Portalis se montra persuadé de la force de mes raisons, mais changeant la nature de la question, et sautant comme on dit du coq à Tâne, il se mil à m'adresser mille interrogations Tune après Tautre; puis il dit que de répondre par un refus pur et simple, tout crûment, au premier consul touchant la demande qu'il m'avait faite par son ordre en commençant, c'était la môme chose que de vouloir tout ruiner, rendre infructueux les efforts du Saint- Pè^et du gouvernement français qui avaient abouti à la signature du Concordat, et faire ainsi que la France continuât à vivre dans le schisme auquel ma mission de légat était de mettre un terme.
Quoique peine que me fît tout d'abord ce discours, car je n'ignore point combien l'on s'agite de toutes parts pour que le Concordat n'ait pas lieu, ou pour qu'il y ait des constilutiorfnels parmi les évoques, je n'en répliquai pas moins en me servant de ces propres paroles : que je ne désirais rien tant que de voir un terme à ce schisme fatal, qu'à ce but tendaient et les vues du Saint-Père, et mes soins auxquels j'osais espérer que le premier consul rendrait justice. J'ajoutai que, malgré le dire du conseiller Portalis, je ne pouvais me figurer qu'une réponse négative de ma part dans une affaire impossible à exécuter dût produire dans l'esprit du premier consul un dégoût tel que tout fût perdu pour cela. «Ah! reprit le conseiller Portalis , ou vous ne le connaissez pas, ou vous feignez en ce moment de ne pas le connaître. II veut que le clergé soit très-nombreux à la cérémonie de demain, afin de la ren-
HÈGES JUSTinCATIVES 479
dre plas solennelle, et quoi qu'on puisse lui dire là-confcrc ne sert qu*à Tirriter. Vous serez responsable devant le monde et envers la Fraace, d'avoir pour un si petit objet gâté une affaire si grande. »Je ne répondis rien à ce propos, sinon, que je m'étais prêté, que je me prêtais et me prêterais à tout ce qui était compatible avec mes devoirs; mais que je ne croyais pas que personne voulût exiger de moi ce que m'interdisaient et ma conscience et ma délicatesse. Je ne changeai pas un seul instant de langage, et le conseiller Portalis, après avoir tenté en vain de m'amener à ses maximes , reprit : et Mais c(^te affaire doit s'arranger, je m'en suis chargé, le premier consul en attend le résultat avant sept heures, afin de prendre les résolutions qu'il jugera convenable. » Puis il me fît voir que je pouvais ne pas brouiller les cartes en donnant une réponse qui, si elle n'était pas affirmative, permettrait au moins, comme on dit, de mettre l'eau sur le feu, et d'en venir à une composition équitable. — Je dis tranquillement et en souriant : «J'abhorre la guerre, j'aime la paix, je suis ici expressément pour la faire régner. Aussi, une fois les principes catholiques saufs, je n'ai aucune difficulté pour exécuter ce qu'on pourrait avoir à me proposer, et pour m'y prêter, pourvu que cela ne soit point en opposition avec mes devoirs. » -
Ce fut l'abbé Dernier qui commença à parler. 11 dit : «J'avais prévu que vous ne vous prêteriez pas à la proposition d'admettre les constitutionnels avec vous à la cérémonie : j'en avais d'avance exprimé mon sentiment à monsieur le conseiller, et comme d'un autre côté nous connaissions la manière de voir tant du premier consul que de ses deux collègues, j'ai concerté avec%i la réponse que Votre Éminenoe pourrait faire. Cette réponse consiste à dire que Votre Éminence est
478 PIÈCES JUSTinCATlYES
'/ nier avait gardé le silence), que la demaa^ g - <ï"®
chargé ne pouvait en aucune façon se ^fj ^ "*' ™^*^
cipes de la religion qu il professe lui-- / J '\ ^^^s"*
lui avoir exposé les motifs qui sV ; • ^ *^^*^' ®^ ^
que je me prêtasse à sa requête . evêques et
tra persuadé de la force de ' ^ '« ^^«^ ^^ nature de la question, et f ^'^^««^ ^^ P«^c«
il se mit à m^adresser r ^^ "^'^^^ ^^^^
puis il dit que de ré' ^"^ ^^"' ^^^^^ "^'^^^ ^'
1 f «., ^«.r«- .cL-à-dire du pape. » Dans son
crûment, au prem
^ tJernier voulait encore que j*exprifaite par son O'^ m j p
, . ^ . consul le vif regret que j*éprouvais de ne
de vouloir t*^
rt?fldre à son désir, mais en exprimant la convie* Pe^ et ^'
le premier consul lui-même approuverait ma con-
* ' " *et <1"'^' "™® dispenserait de bonne grâce de prendre a v |H
*''i des cérémonies où devaient figurer des constitution-
p proposition ainsi présentée, je dis que ces messieurs ^ijvaient sans aucun doute aller reporter de pareils seolijjjents au premier consul, parce qu'en vérité c'étaient bien là jiies sentiments dont je ne pouvais m'écarter ni chrétiennement ni décemment.
La réponse portée au premier consul fut en effet conforme à ce qui avait été ainsi convenu, sur quoi le premier consul dit: « Si le légat ne croit pas pouvoir intervenir, comme d'un autre côté je ne veux pas que la cérémonie se fasse avec un nombre d'ecclésiastiques trop restreint, je la différerai jusqu'au moment de la ratification de la paix. » La chose fut remise comme il l'avait dit, et en conséquence je ne reçus pas non plus les visites des autorités constituées. • L'abbé Bernier me dit qu'il avait concerté avec M. le con-
seiller d*Êtat PorUlis une réponse que je pourrais donner par écrit, et il tira de sa poche un écrit qu'il me donna à lire, en disant : « Le contenu de cette pièce ne blesse pas le moins du monde vos devoirs; il est très-proJMible que, le premier consul recevant une réponse négative mêlée à des expressions qui sont selon son cœur, la chose s'arrangera; il renoncera à sa demande, ou il trouvera quelque autre arrangement adapté à la circonstance. » L'abbé Bernier termina en exprimant la crainte que, puisque le premier consul s'était décidé à donnerla commission dont M. le conseiller d'État Portails venait de s'acquitter, il ne s'irritât s'il n'était pas secondé du tout, et de manière à produire des conséquences funestes.
 la vue du tableau qu'ils me présentaient tous les deux, j'éprouvai quelque inquiétude, et je me mis à lire cet écrit, je fis à son sujet les remarques que je jugeai opportunes, et sur lesquelles nous tombâmes d'accord. Enfin me voyant réduit à la dure alternative, ou de risquer de tout ruiner, ou de devoir choisir un moyen qui était de nature à diminuer la bourrasque, je me retournai vers l'abbé Bernier et je lui dis : « Puisque vous qui avez examiné le contenu de cette pièce de sang-froid, et non en un moment comme moi, vous me donnez en conscience l'assurance qu'elle ne renferme rien qui blesse ni nos principes ni nos maximes, je ne vois point de difficulté défaire transcrire cet écrit et de vous le remettre signé de ma main, dans la seule vue d'éviter un inconvénient que tous deux vous me faites craindre comme funeste.»
Votre Éminence trouvera ci-jointe la copie de cet écrit. Son contenu n'est en substance que l'épilogue des mille questions qui m'avaient été faites par Portalis, comme je l'ai dit ci-dessus. Mon faible jugement n'y trouve aucune proposition qui blesse les saines doctrines. J'aurais été charmé, Voire Émi-
nence n'aura pas de peine à le croire, de pouvoir roe dispenser de le donner, mais force était dans cette pénible circonstance que je me prêtasse à quelque chose qui pût sauver, comme dit le proverbe, la chèvre et le chou. Si je me suis trompé, Votre Éminence devra attribuer mon erreur à la crainte d*un mal plus grand et -au désir de mener la chose à bien.
Mais plaise à Dieu qu'en effet l'aflaire eoit finie ainsi, j'exprime ce vœu encore, quoique dans la soirée même du samedi l'abbé Dernier eût écrit que le premier consul, après avoir lu mon écrit, avait décidé qu'un Te Deum sans clergé ne serait point assez solennel, qu'en conséquence cette cérémonie serait différée jusqu'au moment de la ratification de la paix ; que dans l'intervalle la publication du Concordat aurait eu lieu, et que je serais averti ultérieurement du jour où les autorités constituées me rendraient visite, ainsi que de celui où. aurait lieu ma réception solennelle. Je ne saurais donc prédire encore quant à présent ni comment, ni quand l'affaire finira.
Je prie Votre Éminence de songer à la manière dont les choses se présentaient la semaine dernière, c'est-à-dire jusqu'au 27 même du mois passé, avant le départ de la poste; qu'elle veuille bien, réfléchir au changement soudain opéré dans le laps de deux heures, et elle conviendra nécessairement avec moi que les efforts auxquels recourt le parti qui nous est opposé sont actifs et énergiques; qu'en un mot ce sont les constitutionnels et leurs' adhérents qui soufflent le feu, et que nous devons nous attendre à ce qu'ils fassent flèche de tout bois pour éviter d'être abandonnés. J'ai écrit comme toujours, et ainsi que Votre Éminence m'a mandé qu'elle en était informée encore d'autre part, j'avais le droit de me flatter de l'espoir qu'il n'y aurait point de constitutionnels parmi les nou-
PIÈCES JUSTinCATlVES 483
veaux évêques, mais j*ai ajouté aussi comme toujours que je vivais partagé entre l*espoir et la crainte, et que je ne recouvrerais ma tranquillité à cet égard que lorsque la nomination officielle des nouveaux évèques serait entre mes mains. Sauf pour les trente-deux dont j*ai parlé à Votre Éminence dans ma dépêche du 27 mars, il n'a été pris aucune autre détermination : et de trente-deux à soixante la différence est de vingthuit. De quelle espèce seront ces vingt-huit. Dieu seul le sait. Mais si par- malheur la totalité ou une grande partie d'entre eux allaient être des constitutionnels, quel parti devrais-je prendre, à quelle résolution devrais-je m*arréter? Hefuser de les admettre quand on vient mo dire que le pape lui-même a fait répondre au ministre Gacault qu'il les avait tous reçus dans son sein, et que pourvu que certaines conditions indiquées dans les instructions adressées au légat -fussent remplies, il leur ferait donner aussi l'institution canonique, cela ne m'est guère moins qu'impossible. Mais il est dangereux, il est funeste, tant religieusement que politiquement parlant, de les admettre. Que faire donc?
Jusqu'à présent toutes les fois que je me suis trouve en opposition avec les vues du gouvernement français, j'ai assumé sur moi seul la responsabilité entière de cette divergence d'idées, afin d'épargner à Sa Sainteté tout. froissement, tout ennui. Les moyens et les raisonnements que j'ai généralement employés à cette fin tendaient à convaincre que je cherchais la convenance religieuse, et surtout la convenance politique de la France. Si je n'atteins pas mon but de la sorte, il faudra nécessairement que je change de langage. Mais quelles seront les conséquences d'un pareil changement ?
Nous devons vouloir le rétablissement de la religion, nous devons tout faire pour qu'il ait lieu. Reste cependant à deci-
484 PIÈCES JCSTIFICATIVES
der s'il convient d'y procéder à condition d'admettre les evêques constitutionnels. Si le refus de les admettre devait produire la non-publication du Concordat, que résoudre? Je ne le dissimule pas, je me trouve dans le plus grand embarras, et mes angoisses ne cesseront que lorsque Votre Éminence m'aura dit dans sa sagesse ce qui doit être fait. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, on nomme des constitutionnels, je suis persuadé qu'on ne me présentera que quelques noms à la fois afin de ne pas me fournir de motif pour une résistance invincible, et qu'on ne publiera ces nominations qu'une à une. Mais ces unités ainsi répétées jusqu'à quel chiffre monteront-elles? Une fois que j'en aurai admis un, deux ou trois, comment refuser d'admettre les autres, avec des personnages qui ont le vouloir et le pouvoir? Je le répète dans l'affliclion de mon cœur, je ne sais que faire, et je ne puis prévoir ni comment, ni quand l'affaire finira.