‹ L'Église romane de Saint-Sulpice (Vaud) et sa retauration: ÉtudesChapitre 4 sur 8 · ET SON TEMPLE · texte numérisé non relu

ET SON TEMPLE

Par H. DE PERROT, pasteur à Morge?.

Parmi les beaux sites des rives du Léman, il en est peu d'aussi pittoresques que le promontoire de Saint-Sulpice. Depuis que le nouveau débarcadère des bateaux à vapeur a fait de ce lieu un but de promenade accessible, les amis de la belle nature s*y portent en foule et viennent jouir du magnifique panorama qui s'y déploie : à g-auche, c'est Lausanne s'étalant gracieusement sur de riants coteaux ; dans le fond et en face, c'est le vaste amphithéâtre des ^Vlpes neigeuses qui se baignent dans le bleu Léman.

Avant de gravir la côte rapide qui conduit au petit village, le visiteur découvre sur la plage, à l'ombre des noyers et des peupliers, une tour massive de forme originale surmontant le chœur d'une vieille église. C'est là tout ce que les siècles ont respecté de l'ancien prieuré de Saint-Sulpice ; et de l'aveu de tous les connaisseurs, ces restes constituent l'un des monuments les plus remarquables de notre histoire religieuse et nationale. Il appartiendrait à un savant de faire de Saint-Sulpice et de son temple le sujet d'une monographie. Si nous communiquons au public le résultat de nos recherches, ce n'est pas que nous nous fassions illusion sur la valeur de notre étude : elle n'épuise pas la matière, elle laisse subsister des incertitudes ; mais nous espérons qu'elle attirera l'atten-

— lotion des hommes compétents sur l'histoire d'un petit coin de terre qui soulève des questions intéressantes concernant le passé de la patrie vaudoise ; nous aimons aussi à espérer que ces pages contribueront, pour leur faible part, à sauver d'une destruction imminente l'un des témoins les plus authentiques de ce passé de plus de mille ans.

Quels ont été les premiers habitants du promontoire de Saint- Sulpice? Des indices d'une station lacustre y ont été retrouvés, mais nous ne savons si cette station appartient à Vkge de la pierre, à rage du bronze ou à Tâge du fer. Devant la ville de Morges, il n'existe pas moins de trois stations d'époques différentes, et chacune de ces époques peut avoir duré des siècles. Il est donc probable que, pendant les temps préhistoriques, Saint-Sulpîce a vu naître et mourir de nombreuses générations de sauvages, vivant de la chasse et de la pêche, et franchissant peu à, peu les premiers degrés de la civilisation.

Aux lacustres succédèrent les Helvètes, d'origine celtique et gauloise, qui ne vinrent s'établir en Suisse que deux siècles avant l'ère chrétienne. Ils avaient une de leurs villes au bord de notre lac, à Nyon {Noviodumim) ; mais leur domination a trop peu duré pour qu'ils aient laissé des traces profondes de leur séjour. Le musée d'Avenches possède quelques-unes de leurs monnaies dont les inscriptions sont en caractères grecs, ce qui fait penser qu'ils étaient en relation avec Marseille.

C'est en 58 avant Jésus-Christ que Jules César vainquit les Helvètes et les refoula dans nos contrées. Dès lors, l'Helvétie fut dominée, pendant cinq siècles, par les Romains et devint une province de l'empire des Césars.

En 1802, un habitant de Saint-Sulpice creusant le sol, en un lieu dit la Vineuve, dans l'espoir d'y découvrir un trésor, y trouva quelques tombes romaines, contenant des urnes, des armes, un anneau d'or et des médailles de bronze à l'effigie de Titus et de Commode. Des découvertes plus importantes de ce genre ont été faites sur le territoire de St-Prex, où l'on a même trouvé des traces de villas romaines, de mosaïques et de bains. Chose étonnante ! aux environs immédiats de la ville de Morges, aucune trouvaille n'a été faite, et il n'y existe d'autre vestige de l'époque romaine

que la borne milliaire sur le pont du Boiron. Il paraît donc probable qu'au temps des Romains le fond du golfe de Morges était peu habité, tandis que les promontoires de Saint-Sulpice et de St-Prex avaient des habitants.

Les premiers prédicateurs du christianisme ont dû arriver sur les bords du lac Léman à la fin du III™<^ siècle. Partis de Vienne en Dauphinéet de Lyon, ils fondèrent des églises chrétiennes à Genève, à Nyon {Colonia equestris) et à Avenches (Aventicum), Après la conversion de Constantin le Grand (313), lorsque les persécutions eurent cessé, il est probable que des temples et des chapelles ne tardèrent pas à s'élever un peu partout, et il n'est pas impossible que, dès cette époque reculée, Saint-Sulpice ait eu un lieu de culte chrétien. Ces sanctuaires primitifs avaient la forme de la basilique latine : un long rectangle avec deux bas côtés latéraux. Le fond de Tédifice était un hémicycle (abside); les colonnes qui séparaient la longue nef des bas côtés supportaient une charpente . sur laquelle s'élevait un second étage n'ayant que la largeur de la nef. Ce second étage était percé de jours qui donnaient passage à la lumière. Les basiliques n'avaient ni voûtes ni tours, et ce n'est guère qu'au V"^® siècle que le rectangle prit la forme de croix et que l'abside fut séparée de la nef par les bras de la croix ou le transept On possède encore des basiliques latines bien conservées en Italie, dans la France méridionale et à Trêves, en Prusse. Mais l'Helvétie romaine n'a conservé aucune trace de cette architecture chrétienne primitive; le flot des invasions barbares paraît avoir tout renversé.

Les Burgondes, qui arrivèrent dans nos contrées vers 45 o, étaient des barbares demi-civilisés qui professaient le christianisme arien et qui défendaient les frontières de l'empire contre des tribus plus guerrières. En s'établissant au milieu de nous, ils bâtirent probablement leurs églises en bois, et l'on a retrouvé l'influence de leur style dans l'ornementation du temple de Romainmotier, le plus ancien de nos édifices religieux (style xyloïdique). Lorsque l'empire d'Occident eut fait place au premier royaume de Bourgogne, les bords de notre lac se dépeuplèrent ; la ville de Lousonna, l'ancienne Lausanne, fut détruite de fond en comble. Moins d'un siècle plus tard, en 563, une terrible catastrophe couvrit de ruines

les bords du Léman. Ce fut la chute du Mont Tauretunum, Quel que soit remplacement précis du Tauretunum, il est certain que le désastre s'étendit de St-Maurice à Genève. Marius raconte, dans sa chronique « que le lac, sorti de ses deux rives, engloutit de très « anciens villages avec hommes et troupeaux, et qu'il détruisit « plusieurs lieux saints avec ceux qui les desservaient ». Le fait est pleinement confirmé par Grégoire de Tours, dans son Histoire des Francs, On comprend dès lors, pourquoi, pendant la première partie du moyen âge, les populations se sont en général tenues à une distance respectueuse du lac. La nouvelle Lausanne fut rebâtie, au VI® siècle, sur les hauteurs qui dominent l'emplacement de Lousonna, A Montreux, les villages les plus anciens sont ceux qui sont les plus éloignés du lac. A Morges, l'église paroissiale de Joulens exista longtemps avant la ville, qui ne fut construite qu'au XII® siècle. Perroy fut longtemps la paroissiale de Rolle. Commugny est encore celle de Coppet. Parmi nos villes de la Côte, Nyon est la seule qui ait subsisté sur le même emplacement, depuis l'époque romaine jusqu'à nos jours. Il est possible que le village d'Allaman (Ad Lemanum) date aussi des temps romains ; et s'il faut donner quelque foi à la légende bien connue, d'après laquelle St-Protais ou St-Prex fut enseveli, au vi^ siècle, en un lieu qui s'appelait auparavant Basuges, St-Prex serait aussi au nombre des rares localités des bords du lac qui furent toujours habitées. Nous ne pouvons en dire autant de Saint-Sulpice ; il nous paraît plus probable que cet emplacement ne reçut de nouveaux habitants que lorsque des moines de l'ordre de St-Benoit y fondèrent un prieuré et lui donnèrent le nom d'un de leurs saints les plus respectés.

Sulpice Sévère^ qui a donné son nom à notre village et à un village du canton de Neuchâtel, était un avocat gaulois, disciple de Martin de Tours, qui vivait au IV® siècle. A Tâge de 30 ans, il devint veuf et embrassa la vie monastique. On raconte que ce saint personnage partagea longtemps les erreurs de Pelage; mais que plus tard il les rétracta publiquement et se condamna au silence pour tout le reste de sa vie. Sulpice Sévère mourut à Marseille en 410, et sa mémoire resta en grande vénération parmi les moines de l'ordre de St-Benoit.

Le prieuré de Saint-Sulpice existait probablement depuis bien

des siècles en 1098, année où il passa sous la direction de Robert^ abbé de Molestnes en Champagne, qui réforma F ordre de St-Benoit et fonda le nouvel ordre de Citeaux ou des Cisterciens. Mais aucun acte parvenu jusqu'à nous ne mentionne notre prieuré avant 1 098, et pour tout ce qui concerne ses destinées antérieures, nous sommes réduits à faire des conjectures.

On peut supposer que dans le cours du vil"*® siècle de notre ère, au moment où le pieux Marius venait de transférer à Lausanne le siège épiscopal d'Avenches, des moines missionnaires, disciples de Colomban et de saint Gall, s'établirent sur le territoire de la tribu germanique des Rumngues pour la convertir au christianisme. Le nom des Runingues a été conservé dans celui de Renens, près Lausanne, qui, au moyen âge, s'appelait Rugnens, et ce nom paraît avoir été celui de la tribu qui s'établit sur les ruines de l'ancienne Lousonna. Les moines qui s'occupèrent de convertir cette tribu durent recevoir un bon accueil des patrices francs de la Bourgogne transjurane qui gouvernaient notre pays au temps des rois mérovingiens. En effet, en 650, nous voyons le patrice Ramnelène restaurer le co\xventde Rornaifmiotier, et en 666, sa veuve Ermentrude fit constrmre le monastère de Baulmes, La fondation du prieuré de Saint-Sulpice paraît donc dater du vii"*® siècle.

Les établissements monastiques de notre pays prospérèrent au vili™^ siècle; c'est en 752 que la belle église de Romainmotier fut consacrée en présence du pape Etienne IL Chez nous comme ailleurs, les couvents se multiplièrent et prospérèrent sous le règne de Gmrlemagne, d'autant plus qu'un cousin de cet empereur était évêque de Lausanne. Enfin, lorsque le second royaume de Bourgogne eut succédé, au X°*® siècle, à la domination des Francs et à l'empire carlovingien, voici Berthey la royale filandière, qui parcourt nos contrées, s'occupant partout de réparer les chemins et les ponts, de bâtir et de restaurer les églises et les monastères. On sait que, dans son testament, elle fonda l'abbaye de Payerne. « On « ne peut qu'applaudir » , dit le doyen Bridel, « au zèle que la reine « Berthe déploya pour les établissements religieux. A cette époque, « les monastères étaient presque les seuls moyens d'adoucir les « mœurs, d'étendre les défrichements, de soulager la misère des « serfs et de répandre quelque lumière dans ces siècles ténébreux.

(( parce que chaque couvent devait avoir une école pour les enfants, « un hospice pour les passagers, une infirmerie pour les malades. >)

Si la fondation du prieuré de Saint-wSqlpice remonte probablement au vil™*^ siècle, il est plus difficile de dire à quelle époque précise il faut attribuer les restes de P église de ce prieuré. Le temple, tel qu'il subsiste jusqu'à ce jour, ne constitue que le chœur et le transept d'une église beaucoup plus vaste dont la nef se prolongeait en s'éloignant du lac. Ce qui reste, en d'autres termes, c'est le sommet et les bras d'une croix latine dont le corps fut abattu, probablement en 1673, date inscrite dans le temple, sous les armoiries de la ville de Lausanne, à l'endroit où se fit l'amputation. De la nef disparue, il n'a survécu qu'une chapelle adossée au temple du côté nord, qui sert actuellement de remise. Quant au chœur et au transept, conservés pour le culte, tout ne date pas de la même époque. Dans ses savantes recherches sur ce temple, l'architecte genevois Blavigfiac attribue au VII1™° siècle P abside centrale du chœur, flanquée de deux petites absides ou absidioles, dont l'une est devenue méconnaissable sous la charge d'un escalier difforme. L'abside centrale a la forme de celle des plus anciennes basiliques, elle est décorée à l'extérieur par des arcatures sur pieds droits antérieures au X"^« siècle; avant d'avoir été défigurée par une fenêtre ogivale, elle n'avait que des fenêtres en formes de meurtrières s'évasant vers l'extérieur, qui doivent dater d'une haute antiquité. Blavignac croit que les absides de Saint-Sulpice sont contemporaines de la nef du temple de Romainmotier. A Romainmotier, le chœur du temple a été changé au xiil° siècle, mais la nef est restée ce qu'elle était du temps des Francs, avec ses pilastres lourds et massifs, parlant d'une époque encore barbare. A Saint-Sulpice, au contraire, c'est le chœur que les siècles ont épargné; de sorte que le chœur de Saint-Sulpice, ajouté à la nef de Romainmotier nous donnent une idée complète d'un temple chrétien dans nos contrées au vill^' siècle.

Blavignac n'hésite pas à déclarer que le transept de Saint-Sulpice (c'est-à-dire les bras de la croix plus élevés que les absides) remontent à la même époque. Il attribue une grande importance à la fenêtre tétralobée (en forme de treffle à quatre feuiUes) sur la face nord, qui provient de Cocnhis romain (œil-de-bœuf) et qui, à des époques plus tardives, se développa pour devenir la rosace des cathédrales.

Dans le transept, oiï peut alléguer en outre comme preuve d'antiquité, la simplicité de l'ornementation ; mais on peut hésiter sur rage des voîites. En efifet, jusqu'au X® siècle, la plupart des églises étaient couvertes en charpente, et il ne fallut rien moins que la fréquence des incendies pour pousser, les architectes à remplacer les charpentes par des voûtes. Il existe toutefois des églises voûtées qui furent construites sur le modèle de l'église que Charlemagne fit bâtir à Aix-la-Chapelle, église inaugurée en 804. Ces voûtes, les plus anciennes, influencées par le style byzantin et oriental, ont la forme de coupoles, et ce n'est que plus tard qu'elles prennent celle de berceau. Or la voûte centrale de Saint-Sulpice, sur laquelle s'élève la tour, a précisément la forme d'une coupole sur pendentifs^ forme unique dans nos contrées. Il est donc permis, sans être trop téméraire, de faire dater le transept du IX® siècle. Quant à la tou7' en pierre de tuf, avec ses gracieuses arcatures, ses fenêtres à colonnettes et ses arcs en plein cintre, elle appartient évidemment au style roman primitif qui ne prit naissance qu'après l'an 1000 de l'ère chrétienne. Blavignac lui-même reconnaît que cette tour est moins vieille que celle de Romainmotier, et il explique ce fait, parce que l'effondrement des voûtes, dans les églises les plus anciennes, nécessita souvent la reconstruction des tours. Nous concluons donc, qu'à l'exception de la tour, le temple de Saint- Sulpice est antérieur au style roman proprement dit et que les trois absides du chœur peuvent remonter au VIII® siècle. Nous savons fort bien que ces résultats sont contestés par Rahn, dans son Histoire des beaux-arts e7i Suisse. Selon cet auteur, Romainmotier, ni Saint-Sulpice ne possèdent rien de plus ancien que le xi«^ siècle.

Ajoutons encore quelques mots sur le style roman proprement dit qui régna en Europe depuis le XI® au XIII® siècle. La fin du monde avait été annoncée pour l'an 1000; lorsque cette terrible année fut passée, sans que le monde eût pris fin, il y eut partout une effervescence religieuse. L'Eglise fut richement dotée, et l'on vit s'élever partout des sanctuaires dans un style nouveau, infiniment varié dans ses détails, maistoujourscaractérisépar l'arc plein cintre et les voûtes en berceau s'abaissant vers le sol. Le style roman nous a laissé des monuments tels que la Collégiale de Neuchâtel, l'église

abbatiale de Payerne, la paroissiale de Grandson, la vieille église de Bonmont, etc. Ce n'est qu'au milieu du Xlll« siècle que le style roman fit place au style gothique avec ses fenêtres et ses voûtes en ogives, ses arcs brisés, ses flèches élancées, ses dentelures gracieuses. La cathédrale de Lausanne, inaugurée en 1273, est parmi nous le chef-d'œuvre de Tart gothique. A Saint-Sulpice, la tour seule appartient au style roman, et il n'y a de gothique que la fenêtre qui dépare l'abside centrale, fenêtre qui doit disparaître, si l'on répare cette vieille église.

Le prieuré de Saint-Sulpice a existé comme tel pendant huit siècles au moins et jusqu'à la Réformation. Il a dû passer par bien des vicissitudes que nous ne connaissons qu'imparfaitement. De nos jours, une maison de campagne occupe l'emplacement du prieuré et de ses cloîtres, et il faut un grand eiFort d'imagination pour évoquer les souvenirs des siècles enfuis. Au temps de la barbarie du commencement du moyen âge, les Bénédictins ont dû être les bienfaiteurs de la contrée. Représentons-nous les disciples de saint Gall, priant dans leurs cellules, sobres dans leur réfectoire, déjà superstitieux, mais s'occupant encore de l'étude des saintes écritures, menant une vie laborieuse, encourageant le peuple à planter des vignes ou à cultiver des champs, ayant leurs savants, leurs copistes, leurs musiciens. ]\Iais la faveur des princes et des grands fut un piège pour les moines. Lorsque Robert de Molesmes prit le prieuré sous sa direction, en 1098, comme nous l'avons dit plus haut, une réforme était probablement urgente, et la règle sévère de Cîteaux fut imposée aux Bénédictins. Le successeur immédiat de Robert fut Bernard de Clairifeau l'un des plus grand chrétiens du moyen âge, le prédicateur de la deuxième croisade. Son influence fut immense sur les peuples et sur leurs conducteurs, et la ferveur de sa piété se montre dans le célèbre cantique: Salve, caput cruentatum! qui a été traduit en français (Roi couvert de blessures). L'influence de saint Bernard sur notre prieuré dut être bienfaisante et salutaire. On sait qu'il visita nos contrées; il existe même une ancienne tradition, d'après laquelle ce saint illustre fit le trajet de Lausanne à Genève et demanda en arrivant à Genève, où donc se trouvait le lac Léman. Cela suppose de sa part une vie absorbée dans la prière et la méditation, ou peut-être aussi une certaine distraction assez fréquente chez les grands hommes.

En 131 6, le prieuré cessa de dépendre de Tabbaye de Molesmes et passa sous la dépendance de Pierre cTOran, éifèque de Lausanne, Il paraît qu'au XIV™*" siècle, le couvent était en pleine prospérité; il avait des dîmes très étendues et un droit de chasse en vertu duquel tout chasseur qui tuait un cerf sur les terres du prieur devait lui apporter le pied droit de la bête comme redevance (Manuaux de Lausanne). Parmi les prieurs de ce temps-là, on voit figurer plusieurs noms appartenant à la vieille noblesse du pays de A^aud : Jean (Tllle^îs^ Jean de Colombier^ Pierre d*Estavayer et, dans le siècle suivant, Urbain de Chivran, chanoine de Lausanne et Genève. A Saint-Sulpice comme à Romainmotier, le bien-être excessif fut nuisible aux moines. Un vieux document nous apprend que peu de temps avant la Réformation « la ration de vin pour chaque « religieux de ce dernier couvent était d'un mirai (pot) pour le (( dîner et d'autant pour le souper, et lorsque le moine avait été (( saigné, d'un mirai en sus de la prébende ordinaire ». Quant à Saint-Sulpice, si la piété des moines est allée en décroissant, il n'en fut pas de même de leur zèle pour l'Eglise romaine. En 1469, le prieuré fut le théâtre 6!\xn procès en hérésie. Un homme de la localité^ nommé Pierre Terraz, fut accusé devant Galgati, inquisiteur, délégué par le pape, du crime d'apostasie et d'hérésie majeure. Ce malheureux fut placé sur une cuve, en la place publique devant le prieuré, en face de la chaire de l'inquisiteur. Il avoua, dans le cours du procès, « d'avoir renié Dieu, Jésus-Christ, la Vierge, la ( Cour céleste et les Sacrements de l'Eglise. Il reconnut d'avoir ( fait hommage au diable et de lui avoir donné une once de son c sang, tiré du petit doigt de la main gauche ». Mais en faisant ces aveux, il déclara « qu'il abjurait le diable et s'en remettait à la (( miséricorde du Seigneur et de la sainte Eglise ». Malgré sa repentance, il fut condamné, comme membre pourri de l'Eglise, à être brûlé vif. L'épouvantable sentence fut confirmée par les bourgeois et sujets du prieur, et immédiatement exécutée. Un pareil fait pouvait se passer dans notre pays, soixante-six ans avant la Réformation ; il est bon de s'en souvenir. En nous apportant le trésor de la Parole de Dieu, la Réformation nous a aussi apporté les premiers germes de la liberté de conscience, qui est la première de toutes les libertés. Il est vrai, qu'après la Réformation, on intenta encore

des procès, si ce n'est pour hérésie, du moins pour crime de sorcellerie ; cela prouve que les principes de la Réforme tardèrent longtemps à porter tous leurs fruits ; mais tôt ou tard, ces principes devaient vaincre la tyrannie exercée sur les consciences.

Dès le milieu du xv^ siècle, les prieurs cessèrent de résider à Saint-Sulpice et les bâtiments du prieuré furent mal entretenus. En 1476, Charles le Thnéraire passa dans la plaine de Saint- Sulpice une grande revue militaire en présence de Yolande, duchesse de Savoie.

Quelques semaines plus tard, Tarmée du duc fut taillée en pièces à Morat, et les Suisses vainqueurs envahirent le pays de Vaud et rançonnèrent les bords du Léman. Soixante ans plus tard, en 1 536, les Allemands, comme on les appelait alors dans notre pays, revinrent et firent la conquête définitive du territoire vaudois.

On sait que Berne, enrichie par les dépouilles de TEglise romaine, interpréta à sa manière la parole du Christ : « Faites-vous des amis avec les richesses iniques. » Il s'agissait avant tout de se concilier le bon vouloir des communes les plus. importantes du pays de Vaud. Par Tacte de Idi grande largitio?i, Lausanne reçut, avec d'autres biens ecclésiastiques, les terres, bâtiments et biens du prieuré de Saint-Sulpice, à la conditon de n'entrer en possession qu'au décès âHAymoH de Gingifis, dernier prieur de Saint-Sulpice et de Bonmont, de pourvoir au sort des derniers moines et d'envoyer des prédicateurs réformés dans les églises et chapelles dépendant du prieuré. Le prieur mourut en 1537, et depuis lors jusqu'en 1792, la juridiction de Saint-Sulpice appartint au Conseil de ville de Lausanne. Un régisseur, portant le titre de châtelain, résidait dans l'ancien prieuré. L'église de Saint-Sulpice devint l'humble annexe de la paroisse réformée d'Ecublens. On ne tarda pas à abattre la vieille nef qui probablement tombait en ruines.

Il paraît qu'ici, comme ailleurs dans notre pays, la réformation religieuse fut lente à régénérer les cœurs. L'historien V'ôgelin raconte qu'au commencement du XVII"'^' siècle, le pont de la Venoge, entre Morges et Lausanne, était le théâtre de fréquents assassinats. Un vrai repaire de brigands existait dans un bois, non loin de la route. Ensuite de plaintes réitérées, le bailli de Morges leva des troupes. Les malfaiteurs furent saisis, jugés, condamnés au

supplice de la roue, et leurs maisons furent détruites par le feu. Cette histoire, dit le dictionnaire de Martignier et de Crousaz, ne peut avoir été inventée de tous points ; et il nous serait facUe de signaler aux promeneurs, dans un petit bois près de Saint-Sulpice, une vieille fontaine, près de laquelle s'élevaient sans doute les maisons qui servaient de repaires aux voleurs.

D'autres actes de brigandage furent commis dans le pays de \^aud, à la même époque. Berne avait supprimé le catholicisme romain, mais elle n'avait répandu que d'une manière assez parcimonieuse sur ses nouveaux sujets les lumières de l'instruction et celles de TEvangile. Enfin, le gouvernement bernois se décida à augmenter le nombre des écoles et des paroisses, et des jours meilleurs se levèrent pour notre peuple.

Citons encore deux faits qui se passèrent dans la plaine de Saint-Sulpice, au commencement du XIX"^« siècle. Au mois de mars 1802, la révolte des paysans vaudois, connue sous le nom de révolte des bourla-papey (brûle-papiers), s'y termina par le camp des GamacheSy et le 13 mai de cette même année, le premier consul Bonaparte y passa en revue l'avant-garde de la brillante armée qui allait franchir le St-Bernard et gagner la bataille de Marengo.

En terminant cette esquisse historique, nous revenons encore, par quelques mots, sur le temple de Saint-Sulpice. Une ascension qui n'a rien de dangereux permet aux promeneurs d'observer de près les voûtes en coupole qui couvrent les absides et le transept, et de pénétrer dans le clocher en pierres de tuf, observatoire très favorable pour admirer le paysage. Mais lorsqu'ensuite on vient s'asseoir sur les bancs rustiques du vieux sanctuaire, on souffre comme chrétien et comme patriote de l'état où il se trouve réduit Ah! si nous voulions nous placer au point de vue utilitaire de notre siècle, nous dirions aux habitants de Saint-Sulpice : ^ Abattez ces t vieux murs et servez-vous de ces vieilles pierres pour construire, i( dans l'intérieur de votre village, une chapelle plus rapprochée de « vos demeures, bien confortable et bien chauffée, suffisante pour « les besoins religieux d'une population de 250 agriculteurs. Cela (c vous coûtera moins cher* que de conserver et de restaurer ce qui « vous reste de l'église du Prieuré. » Mais ce serait un acte de vandalisme qui ôterait à la commune un monument qui lui fait

honneur, un monument dont la conservation intéresse le canton de Vaud et la Suisse. « Les monuments de cet âge » , dit un récent article de la Gazette de Lausa?ine {22 novembre 1887), « deviennent « rares en Suisse comme ailleurs et devraient être conservés avec (( un soin jaloux. C'est trop souvent, quand il est trop tard, que « Ton sent ce que Ton a perdu. » Un peuple, animé d'un vrai patriotisme, doit respecter les souvenirs de son histoire, les témoins des siècles disparus.

Dans notre pays, plus qu'en aucun autre, on a renversé les édifices civils et religieux du moyen âge; ceux qui ont échappé à la ruine complète, ont été rendus méconnaissables ; on les a mutilés, badigeonnés, gâtés comme à plaisir. Cherchons à sauver le peu qui nous reste. Il faut que ceux qui étudient les origines de l'architecture chrétienne et de l'art moderne ne soient pas privés des rares débris qui donnent une base sérieuse à leurs études. Il faut que, sur le promontoire de Saint-Sulpice, l'admirateur de la belle nature, tout en promenant ses regards sur un panorama grandiose, puisse encore reposer ses yeux en contemplant, sous ses frais ombrages, l'humble clocher qui lui rappelle l'Auteur de toutes ces mer\^eilles, le Dieu créateur et rédempteur, le Dieu protecteur de notre patrie. Avenches et Chillon ont aujourd'hui de chaleureux amis. Ne s'en trouverait-il pas aussi pour Romainmotier et Saint-Sulpice, pour Grandson et Payerne ? Nous espérons que le comité local qui va s'occuper de Saint-Sulpice trouvera, parmi les lecteurs de ces pages, l'appui sympathique dont il a besoin.

H. DE Perrot, pasteur.

Morges, juin 1888.

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