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millions, et tous ensemble aspirent à affirmer plus vigoureusement que par le passé leur nationalité, à conserver le libre usage de leur langue, et même à conquérir, dans la mesure du possible, l'autonomie politique.
3. V Eglise ruthëne. — Tous les Russes du Dnieper, Blancs ou Petits, sont chrétiens, mais chrétiens de rite grec et de langue slave. Leur Eglise, dont les origines remontent au X« siècle, a passé par trois phases principales. La phase Byzantine, du X« au XV<' siècle : Byzance, pendant cette longue période, après avoir conquis à la foi chrétienne, par l'intermédiaire de moines bulgares, les peuples de la Slavie orientale, leur inocule directement le poison de ses doctrines et les entraîne dans sa défection si bien qu'au XV« siècle tous les Russes sont schismatiques. La phase Romaine, du XV« au XYIII^ siècle : Rome, pendant ces trois siècles, avec le concours de la catholique Pologne, s'efforce de ramener à la foi véritable les malheureuses victimes de la défection byzantine. A la fin de cette période, les Russes sont divisés ; la noblesse a passé presque tout entière, non seulement à la foi romaine, mais au rite latin; la majorité du peuple et du clergé a accepté l'Union avec Rome, tout en gardant son rite et sa langue; une minorité assez importante reste obstinément attachée aux traditions schismatiques de l'orthodoxie orientale. Enfin la phase Moscovite, de la fin du XV11I« siècle jusqu'à nos jours : depuis le partage de la Pologne, la Russie n'a cessé de poursuivre, par tous les moyens, l'anéantissement de l'Eglise « Unie » et le triomphe de l'Eglise « Orthodoxe. »
L'œuvre néfaste de la décatholicisation de l'Eglise «Ruthène» en Russie est aujourd'hui en apparence
terminée. Officiellement Blancs et Petits Russiens sujets du tsar sont « orthodoxes »; l'Empire ne compte, ni un prêtre ni un fidèle uniate. L'Union a été supprimée, anéantie par Catherine II, en Oukraine, en Volhynie et en Podolie; par Nicolas I*"", en Russie-Blanche et en Lithuanie ; par Alexandre II, en Pologne. L'iniquité est aujourd'hui consommée. Peu de crimes égalent en noirceur le crime accompli froidement sous les trois souverains que nous venons de nommer.
4. La conquêle normande. — Deux peuples de mœurs très différentes, les Normands et les Byzantins, entreprirent vers le milieu du IX' siècle de soumettre à leur autorité, les populations essentiellement anarchiques échelonnées sur l'extrême limite de la Slavie orientale, depuis l'embouchure de la Neva jusqu'à celle du Dnieper. Les premiers fournirent des chefs de guerre, chargés d'unir leurs tribus flottantes en corps de nation, les seconds des missionnaires chargés de les unir entre eux et avec leurs voisins civilisés par le lien d'une religion commune. L'organisation des tribus slaves du Dnieper et de rilmen fut donc Ict résultat d'une double conquête, l'une militaire venue du nord, l'autre ecclésiastique venue du sud.
La chronique dite de Nestor nous indique fort clairement la voie commerciale qui menait du pays des Varègues (Scandinavie) à Constantinople. Cette voie suit la Neva, traverse le lac Ladoga, remonte le Volkhov, le lac Ilmen et la Lovât. Pour passer du bassin de la Baltique dans celui de la mer Noire, les barques légères des Vikings Scandinaves étaient démontées, roulées ou traînées sur les p.rtages, (Volok, Volotchok), remises à flot sur la Dwina du
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sud, puis, après un nouveau débarquement, lancées à Sinolensk sur le Dnieper qu'elles n'ont plus qu'à descendre jusqu'à son embouchure dans la mer Noire. Depuis longtemps déjà les Scandinaves se portaient vers Byzanco, puisque les Varègues (Varangoï) qui ont si longtemps servi dans la garde impériale étaient incontestablement recrutés en Scandinavie. Les premiers y arrivèrent par voie de mer. Mais, de la Scandinavie aux Dardanelles, par l'Océan Atlantique et la Méditerranée, la route est longue et dangereuse; par les lleuves de la Russie et les portages, au contraire, l'itinéraire est court et la route sûre, parce que les riverains en sont pacifiques et affaiblis par l'absence de toute organisation, soit politique, suit religieuse. Aussi le mo>ivement commercial abandonna-t-il de bonne heure la route maritime, pour suivre la voie fluviale et on vit aussitôt s'élever tout le long de la route suivie par « les rois des mers » subitement transformés en « rois des fleuves, » des stations, à la fois marchés et citadelles, qui se peuplèrent comme par enchantement, d'indigènes, groupés, disciplinés et soumis, par une poignée de commerçants et de soldats Scandinaves. En 862, une tribu varègue, la Rous vient, appelée, dit-on, par les Slaves, s'établir sous la conduite des trois frères Roarik, Sinéous et Trouver, sur les rivages du lac llmen, et devient presque aussitôt le centre actif d'un groupement d3 tribus slaves autour de Novgorod, capitale improvisée d'un empire qui s'étend sur presque tout le bassin de la Baltique. Trois ans plus tard, les deux frères Arcold et Dir fondent un nouveau royaume sur le Dnieper moyen, autour de Kiev, qui devient la « mère des villes russes, » et qui est la vraie capitale de la Russie durant la période normande, comme le sera
Moscou pendant la période asiatique et tsarienne, comme le sera Pétersbourg pendant la période européenne (f). De Kiev ils fondent sur Byzance où ils arrivent en 865. Les Byzantins épouvantés s'enfuient dans les églises; Photius adresse à son peuple un grand discours sur la pénitence; la robe de la sainte Vierge est solennellement portée en procession autour des murs de la ville et trempée dans la mer. Survient un affreux orage, qui disperse ou brise la flotte Scandinave. Les Normands vaincus se retirent, mais pour revenir bientôt, plus audacieux et plus forts, tenter l'assaut d'une ville où ils savent que sont entassées les richesses du monde entier. Leurs expéditions contre la cité impériale se multiplient; chaque fois ils sont repoussés. Mais chaque fois aussi, ils ne se retirent que chargés de butin, et
(1) « Quel fut donc le rôle des Normands parmi les Slaves et les Finnois ? Celui d'un levain généreux dans une pâte dormante, celui d'un ferment acide dans une liqueur inerte. Ils donnèrent la vie à ces masses soumolentes et dont toute l'activité s'usait sur elles-mêmes. Ils leur apprirent à conquérir, à coloniser; de ces tribus éparses lils firent une nation. Leurs premiers princes adoptèrent un système de succession qui, tout en maintenant l'anarchie chère aux Slaves primitifs, obligeait la Russie à agrandir sans cesse ses limites. Chacun des fils du prince dut avoir un apanage, un domaine propre; il fut naturellement tenté de l'agrandir, parfois aux dépens de l'apanage voisin ; le plus souvent aux dépens des populations finnoises du bassin du Don ou du Volga. Ainsi la terre russe s'étendit peu à peu : au milieu du XI» siècle, elle occupait déjà le pays situé entre les Carpathes d'une part et le Kama de l'autre, depuis la mer Baltique jusqu'à la mer d'Azov. Cette force d'expansion, elle la dut à la Èous, aux Vikings qu'elle lui amena, à leurs hardis compagnons, et c'est avec justice que l'histoire a donné le nom de cette tribu de marins à l'un des plus grands empire? du monde. » Léger, Ricsses et Slaves, 1890, p. 39.
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encouragés à recommencer par quelque nouvelle concession arrachée à l'ennemi qu'ils serrent toujours de plus près. C'est ainsi qu'ils obtiennent le droit d'exercer le commerce, d'envoyer leurs négociants sur le Bosphore : « des tribus, des villes, des principicules traitent avec les Césars d'égal à égal. » « Les Varègues étaient païens comme les Slaves et les Finnois quand ils arrivèrent dans leurs steppes; leur religion comme leur langue s'assimila à celle des vaincus : Thor — cette vieille harhe rouge — était identique au dieu slave Péroun, dont l'idole à barbe d'or s'élevait à Kiev ou à Novgorod. Les deux cultes païens se fondirent en un seul, et c'est à leur mélange qu'est peut-être dû le scepticisme qui caractérise la Russie primitive. Si les Scandinaves étaient venus deux siècles plus tard, à l'époque où ils avaient déjà embrassé la foi latine, ils l'auraient sans doute introduite avec eux, » et épargné par là même à la Slavie orientale le malheur d'être initiée à la foi chrétienne pas un peuple d'une orthodoxie chancelante et d'une civilisation décrépite. Leur paganisme en effet ne joua et ne pouvait jouer qu'un rôle purement négatif : il laissa par conséquent la carrière libre aux influences byzantines dont il nous reste à dire quelques mots.
5. Vévangélisalion byzantine. — Il était bien difcile à Rome à l'époque qui nous occupe d'entreprendre sérieusement de convertir les Slaves du Dnieper; les relations entre le bassin de ce fleuve et les pays de langue latine étaient alors très difflciles; fort rares aussi étaient en ce temps-là les missionnaires latins au courant de la langue et des mœurs des Slaves. Pour Constantinople au contraire rien n'était plus aisé que de pousser activement
l'œuvre de l'évangélisation des royaumes de Kiev et de Novgorod. Elle avait sous la main, à son service, de nombreux représentants de la race conquérante; elle avait autour d'elle une ceinture de peuples slaves, déjà chrétiens, et était en possession de toute une littérature religieuse nationale. «Les Varègues, d'une part, les Serbes et les Bulgares d'une autre, pouvaient en effet lui donner d'excellents missionnaires très aptes à faire comprendre et goûter aux Normands ou aux Slaves, leurs compatriotes, le christianisme byzantin qui n'avait plus de secret pour eux. De plus, entre Constantinople et la Russie kiévienne les rapports étaient quotidiens, la guerre et le commerce mêlant constamment les deux peuples; ajoutons que Byzance avait tout intérêt à convertir les Slaves, et que ceux-ci, dans leur ensemble, n'avaient contre la foi chrétienne, ni antipathie, ni préjugés.
En Russie comme ailleurs la foi chrétienne débuta modestement, et ses premières conquêtes furent laborieuses. Jusque vers le milieu du X* siècle, on s'adressa de préférence aux humbles, et on obtint sans bruit quelques conversions individuelles. Sous le grand-duc Igor (945), une église chrétienne s'élevait à Kiev en face de l'idole de Péroun, et personne ne songeait à persécuter ceux qui en suivaient les rites. Olga veuve d'Igor baptisée sous le nom d'Hélène, pendant une visite qu'elle fit à Tsagrad à l'empereur Constantin Porphyrogénète (955), inaugura en Russie l'œuvre de la propagande chrétienne au sein de la nation conquérante, jusqu'alors obstinément fermée à l'action de l'Evangile. Cette propagande eut peu de succès. Les farouches enfants d'Odin étaient trop avides de sang, trop friands de pillage pour prêter une oreille attentive aux avances paciti-