TROISIÈME CONFÉRENCE
Monseigneur (i), Messieurs,
Pour croire à la mission, que s'attribue l'Église, de conserver et de répandre dans le monde la vérité surnaturelle, il est évident que nous devions d'abord établir la réalité d'un ordre de connaissances auxquelles la raison humaine ne peut atteindre par son propre effort : à quoi nous sommes arrivés en « proclamant, — suivant la parole de Pasteur, — l'infini », l'être nécessairement inaccessible à notre raison réduite à ses seules ressources. S'il veut l)ien, — librement et spontanément, — se révéler
(i) s. Em. Mçr Ricliard, cardinal-arclicvèque de Paris.
à noire intelligence, elle aura de lui une connaissance qui réponde à nos désirs incessants de vision^ d'amour et d'union; sinon, quoi qu'elle fasse, il n'y aura jamais pour elle qu'une connaissance indécise et incomplète. Les œuvres parlent de l'ouvrier, et le monde visible, qui nous parle de son auteur, nous permettra de préciser quelquesuns de ses attributs : la science de sa vie intime, la pénétration de son être nous resteront interdites.
Nous sommes ainsi amenés à cette conclusion que l'Eglise, pour justifier sa mission, doit établir en nos âmes la certitude d'une révélation.
La révélation est-elle possible? A-t-elle réellement eu lieu? En admettant qu'elle se soit produite, à quels caractères indubitables pouvons-nous la reconnaître? Telles sont les questions à résoudre. Permettez-moi, Messieurs, de réclamer devons une attention toute spéciale : moins ardu que le précédent, le sujet de notre étude actuelle demande cependant toute la réflexion dont les meilleurs esprits sont capables.
La révélation est-elle possible? En dautres termes, rintelliu;ence infinie peut-elle entrer en rapports avec notre intelligence, pour l'éclairer et y produire une connaissance certaine? Il semble que poser la question ce soit la résoudre. Di quel côté en effet viendrait l'impossibilité? De la part de l'infini lui-même? Non, puisque l'infini suppose la plénitude de la puissance et que, dès lors, on ne saurait admettre, pour l'intellii^ence infinie, une difficulté quelconque à agir sur un^ intelligence qui est son œuvre. Le moyen d'action, sans doute, nous ne le connaissons pas ; mais de cette ignorance du procédé, nous ne pouvons conclure à l'impossibilité d'une opération conduite par une souveraine sagesse.
Est-ce de la part des vérités surnaturelles ellesmêmes? Mais la vérité est, de soi, quelque chose d'intelligible (i), même dans l'ordre surnaturel. La
(i) C'est ce qui fait dire à S. Tliomas : « Intellectus nosler, intellii^endo aliquid, in infiDitum extenditur Frustra autem esset hïEC
70 LA HENELATIÛN
raison est faite pour comprendre ce qui est intelligible ;il y a donc, entre la raison et toute vérité, un rapport nécessaire. La raison n'a pas naturellement le mojen d'opérer, entre elle et l'être, l'équation qui fait la science exacte ; mais elle peut l'avoir par une force ajoutée (i). La puissance de l'infini peut se mettre prog-rcssivement au service de la raison, et par conséquent la nature de la vérité surnaturelle ne crée aucune impossibilité à nos relations avec l'infini.
Sera-ce de notre côté à nous? Je viens de répondre. L'inlelliçence humaine est un vase étroit, où l'infini ne se peut verser sans déborder immédiatement; mais s'il convient à l'infini de dilater le vase pour le rendre capable de recevoir la manifestation prQoressive de la vérité surnaturelle, où sera Timpossibililé? Il restera tout simplement, redisons-le, l'ignorance du moyen ; il nous importe très peu. Dieu peut carder ]o secret de ses procédés; le résultat constaté, ne devons-nous pas, — dans le respect dû à la majesté qui se révèle, — nous borner à l'adorer et à le remercier, sans qu'une curiosité, pour le moins enfantine, l'irrite et en arrête les expansions?
ordinalio inlclleclus ncl iofinilum. nisi essot aliqua rcs iolcHijibilis infinila ». — ■ Siiinm. Genl., lib. I. c. 43, ad 7U^. (i) In. , ihidem.
Ainsi, — ni du coté de l'infini, — ni du côté de la vérité surnaturelle, — ni du côté de la raison elle-même, nous ne constatons d'impossibilité à la révélation.
Cette impossibilité est même si peu acceplablequc l'humanité tout entière, non seulement croit de la révélation qu'elle est possible, mais encore qu'elle a eu lieu. D'aussi loin qu'elle puisse nous apporter son témoignage, elle affirme que Dieu lui a parlé. Il n'y a pas d'assertion historique plus facilement démontrable. Vous n'en avez peut-être jamais fait la remarque. Messieurs : c'est pourquoi je veux y insister et vous en montrer la puissance, de telle façon que la conclusion s'impose à tous.
A quelque moment de l'histoire que vous remontiez, — à quelque point de l'étendue que vous vous arrêtiez, — en quelque forme sociale qu'il vous plaise d'étudier l'homme, vous constatez que l'humanité croit à l'intervention de la divinité dans la formation tle ses croyances et de ses mœurs. A vos pères. Messieurs, Lacordaire disait, ici même : « Partout où Dieu est adoré, il l'est en vertu d'une doctrine surnaturelle » (i), c'est-à-dire d'une révé-
()) Lacordaire : LUI* conférence : « Partout où Dieu est adoré, il l'est en vertu d'une doctrine surnaturelle : partout oùil est méconnu,
72 LA r.EVELATION
lation. II n'y a pas à s'inscrire en faux contre ce fait, que Dieu soil adoré sous tous les cieux et dans tous les temps. Parce que, ici ou là, quelques intelligences affolées se sont glorifiées d'un athéisme ])lus ou moins sincère (i), ou que des tribus grossières et peu connues ne semblent pas d'abord s'unir à l'hommage universel de l'humanité, nous ne nierons pas l'adoration générale et permanente lie Dieu. Ainsi delà révélation. Vous pouvez trouver quelques dissonances dans le concert, — quel- (jues esprits auxquels le fait de la révélation paraisse contestable, — quelques peuplades plus ou moins étudiées, chez lesquelles on n'a pas encore constaté la croyance à un Dieu révélateur; je vous le passerai, mais non pas sans réserves (2). Les individualités, je vous les abandonne: que prouvent-elles? Pour les nations, c'est une autre affaire. Même, en notre temps, à mesure que l'étude pénètre les (imbrcs du continent noir ou de certaines îles océa-
il l'est au nom de la nature et de la raison. Quelque étrange que soit ce résultat, il n'est pas possible de le nier ».
(i) Nous avons vu plus haut ce queLactance pensait de l'athéisme : il était, sous ce rapport, du même avis que Cicéron [Dedivinalione. 1, =9)-
(2) « On a beaucoup abusé des sauvag^cs en sociologie », a ditjustcment M. Tarde (Les (ransformations du droit, p. 7.) On pourrait eu dire autant à propos de la révélation. Beaucoup de prétendues barbaries primitives peuvent être des décadences. — Cf. Quatrefages, Ilisl. géii. des races humaines: Jousset, Décadence et barbarie : D'Hulsl, 1" Conférence de Noire-Dame, etc.
ironnes, n'en vient-elle pas à constater, au sein du plus in-noble paganisme, la préoccupation du commerce surnaturel entre l'Iiomme et Dieu ? Le plus grossier des fétiches, qu'est-il en fin de compte? Une représentation de la divinité, — un mémorial de son influence siirlMme et la vie, d'une parole dite ou à dire par un être supiMieur aux êtres qui dépendent de lui.
La croyance à la révélation se retrouve partout el toujours. L'homme a cru, dès les origines, que l>ieu lui a parlé pour se révéler, — lui apprendre sa nature à lui-même, — et déterminer les rapports nécessaires entre Dieu et sa créature raisonnable. C'est un fait d'histoire classique, que toute société naît d'une foi positive, conséquence d'une révélalion (r). Que vous évoquiez l'Égérie de Numa ou l'ang-e de Mahomet, vous trouvez la même légende, direz-vous, — je dis simplement la même idée, à la base des sociétés politiques et religieuses. On n'organise un peuple ou un culte qu'à la condition d'avoir, en apparence du moins, reçu de Dieu la formide de ses lois ou de ses rites (2). Aujoiir-
(1) Lacordaire : LII^ conféreni'e : » Nul peuple n'apparaît dans l'histoire sans le si^ne et le palladium d'une foi positive... Loin de s'élever à un caractère universel, l'incroyance n'atteint pas ntiême a l'honneur de la nationalité ».
(2) Odilon Barrot ; De la centralisa/ion, c. i": n Dans l'antiquité, les sociétés s'étaient toutes formées sous l'influence d'une croyance
rl'hui mieux encore qu'autrefois, vous pouvez en réunissant la connaissance du passé à celle du présent, constater la même conviction. A travers les siècles, depuis la lointaine Egypte jusqu'à nous, — dans le chaos des formes mythologiques, philosophiques ou mystiques, comme il vous plaira de dire, — vous la retrouverez absolument identique à elle-même. Le Chinois qui raffine ses conceptions et le yolof qui les débrouille à peine, — le barbare qui débute dans la civilisation et le Grec qui la consomme, — nous-mêmes, qui prétendons avoir le dernier mot des choses, et les tribus encore loin d'être des peuples, — tout ce qui pense et parle en homme rend le même témoignage : Dieu a parlé à l'humanité (i). Il vous plaît trop souvent, Messieurs, de faire état de certaines divergences, et vous trouvez sans doute que je traite avec désinvolture des individualités trop puissantes à vos yeux pour no pas compter avec leurs contradictions. Soit! Mais à ces individualités toujours rares, n'ayant jamais laissé qu'une mémoire douteuse et une influence équivoque, opposez, je vous
religieuse : toutes avaient un Dieu pour fondateur ou législateur : l'Étal s'était identiKé en quelque sorte avec la divinité protectrice »• (i)Exod , XIX, 8 : « Rcspondllquo populus simul : Quœ locutus est Dominus faciemus ». — Hebr., n, 3 : « Ouœ (humana salus) quum initium accepissel enarrari per Dominum ».
LA RÉVÉLATION l^y
en pii(>, le chœur des grandes voix qui attestent, dans l'Iiistoire, la croyance à la révélation. De quel ciHé penchera la balance? Ce ne sont pas seulement les masses, — faciles à séduire et à entraîner, dites-vous, — qui croient à la révélation; ce ne sont pas seulement les ignorants, les illettrés, ceux qui n'ont de la philosophie ou de la science que des connaissances à peine ébauchées. Ce sont les plus illustres des philosophes, les plus éloquents des orateurs, les mieux inspirés despoètes, les plus solides et les plus profonds des savants. Je vous défie. Messieurs, de rendre la comparaison supportable pendant cinq minutes, devant un esprit sérieux. Pour n'invoquer en votre temps qu'un nom, et n'interroger qu'une voix de l'humanité contemporaine, — voulez-vous mettre en comparaison toutes les discordances et la seule affirmation du savant à qui je prenais récemment l'idée de l'infini? De bavards et de sophistes combien faudrat-il, INIessieurSjà votre propre sens, pour faire échec à un Pasteur ?
Concluons : le témoignage de l'humanité csl unanime en faveur de la révélation; il ne vous est donc pas permis de l'écarter.
La philosophie scolastique détermine ainsi les caractères des témoignages autorisés : universalité,
constance et concordance (i). Or, si vous appliquez ces caractères au tt'moignage que nous étudions, vous le trouvez digne de toute croyance. Il est universel, cela ne fait pas doute. Il est constant, c'est incontestable. Il est admirablement concordant avec lui-même, d'une extrémité à l'autre du temps et de l'espace. Grâce à lui, dans tous les s'ccles, sous tous les cieux, à travers toutes les variations de l'esprit humain, nous retrouvons le fait attesté que Dieu a daigné se révéler aux hommes. Nous avons donc ici le témoig-nag-e du sens universel, dont nous ne pouvons méconnaître l'autorité (2). Je ne veux pas. Messieurs, que vous m'accusiez de tomber dans l'erreur de Lamennais et d'invoquer imprudemment le témoignage du sens commun comme un critérium indiscutable de vérité. Il y a longtemps qu'on a remis les choses en leur place. Le témoignage du sens commun ne crée pas la véiité; mais la vérité, précisément parce qu'elle est indiscutable, crée le sens commun, et c'est ainsi ([ue j'invoque le témoignage de l'humanité (3)
(i) « Universalia, conslantia, communia 0. — Zigliara, J.o'jica , 5o, 11.
(2) « Oiiem quidem consensum esse veritatis critérium démons" li'atum est ». Zigliara, Logica, 69, m. — Cf. Cicèron, De divinatiune, I, 29; — Sénèque, Epist. cxvii; — etc.
(3) « Universalis consensus, qui est una ex dollbus sensus communis, ratio nuUa assignari polest nisi veritatis evidenliaquâ omnes liomincs constanter, univcrsalitcr et sempcr alficinnlur : quo fit ut
Celle vérité est lelleiaent indéniable, si prolondcmcnlallachée aux entrailles de riiumanité et si fréquente sur ses lèvres, qu'il n'y a pas deux senliments, deux témoignages possibles à son endroit. Le sens commun, le témoignage universeirattestent avec autorité : « Dieu a parlé à l'humanité ».
Mais, diles-vous, ce témoignage présente de tels caractères de discordance, de variation, même de contradiction, qu'il semble d'abord impossible de lui donner assentiment. Que les peuples affirment tous que Dieu leur a parlé, c'est évident; — que toutes les religions partent de l'idée de révélation, nous en convenons; — que toutes les nations soient fondées sur l'idée de l'intervention divine dans la vie humaine, passe encore. Mais il y a dans cette affirmation autant de variantes qu'il y a de générations ou de peuples.
J'en tombe d'accord avec vous. Messieurs, à condition toutefois que vous fassiez, avec moi, la distinction entre la substance et le mode d'un témoignage, — entje le fait qui en est le fond et le récit fjui en est la forme. Jamais personne n'a contesté la légitimité ou la nécessité de cette distinction (t).
uon vcrilas ex sensu commuai, sed sensus commuais ex verilate omnibus evidenli constilualur ■>. — Ziçliara, ibid., 5y, m.
(1) « 0[iporlunum ducimus liic animadverlcrc iiotiuulla circà !'al-
78 LA RÉN'ÉLATIOX
Maib en radmeltant, vous adineUcz sans doute aussi la conséquence : les variations dans^la forme n'empêchent pas nécessairement l'acceptation du fait qui est le fond du témoignage rendu. Un môme événement m'est affirmé par cent hommes, dont la narration revèl cent formes différentes. Je retiens le fait, parce qu'il est inacceptable que cent hommes de bon sens se soient trompés, du même coup, sur le même objet; mais j'étudie scrupuleusement la forme, de manière à y déterminer ce qui est contraire à la raison et àl'éliminersanspitié.De même, si les générations se lèvent et les peuples se succèdent dans le même témoignage, — si les siècles et les races sont d'accord pour me dire : « J'ai vu Dieu •> : — je retiens le fait. Le son de la voix, la couleur du visage, l'allure et la physionomie varient dans les portraits de l'être apparu : je soumets ces divergences à une critique aussi exigeante, aussi sévère qu'il vous conviendra; je veux que la raison n'ait plus rien, absolument rien à objecter. Mais enfin, lorsque ma raison avoue qu'il n'y a plus
sitales qua; admisceri possunt judiciis sensùs communis, ne propler illas, eorum judicionini veritates irrationabiliter rejiciamus. Ilaque, quotiès sermo est de judiciis sensùs communis, caute distinguenda
est eorum, ut ila dic^nl, subslanlia a modo Critérium solidum
veritalis sustinemus respeclu siibstantiœ judicii, qax ab ipso sensu naturae est, non respeclu »iodi, qui ex aliis causis provenit ». Cf. Zigliara, ibicl.,5f). iv, note i.
d'objection possible, parce que j'ai constaté les caractères indiscutables de la vérité, je dois m'incliner et dire : « Dieu a parlé ce langage et non pas un autre ».
Voici donc, Messieurs, notre tâche simplifiée. L'humanité atteste que Dieu a parlé : le fait en luimême est possible, et il est garanti par le témoignage universel. Mais nous apporte-t-elle une doctrine en laquelle nous puissions retrouver certainement la parole de Dieu? Je vais vous étonner peutêtre; mais je puis vous affirmer, sans hésitation, (|u'il n'y a rien de plus facile à démêler que ce prétendu chaos, et que la formule nécessaire à la révélation est aisée à trouver. Je réclame encore une fois votre attention. C'est ici surtout qu'elle m'est nécessaire.
La docliiiie, qui renferme la révélation, — c'eslà dire la parule de Dieu à l'humanité, — doit être en parfait accord avec la nature de Dieu, avec celle de l'homme, avec l'action que doit exercer la parole divine, et avec l'étendue que nous supposons logiquement à celte action. Ce sont là, je le pense du moins, des principes auxquels personne de vous ne songe à contredire.
Dès lors, à quels signes la doctrine révélée va-telle se reconnaître ?
Elle vient, disons-nous, de Dieu; — elle s'adresse à l'homme; — elle a pour but la perfection de l'homme;— les hommes sont une grande famille, où tous sont égaux. La véiité surnaturelle a donc pour caractères, — d'être inyslcrieuse en raison de son origine divine ; — d'être rationnelle puisqu'elle s'adresse à unélreraisonnable ; — à' cira bienfaisante ou sanctificatrice, commeil vous plaira, puis({u"elle doit assurer le progrès ; — et puisqu'elle est des-
tinée à illuminer la raison, qui est la même en tous les hommes, d'être universelle. Tels sont les caractères de la révélation : ils sont nécessaires, mais suffisants, à la conviction la plus rebelle.
Lorsqu'on me dit : « Dieu a parlé, et voici la formule de sa parole, » ma réponse est toute prête : « Vous prétendez être d'origine divine : vous avez donc la marque du divin ». Le divin, c'est l'infini ; rinfini, c'est l'incompréhensible, et lors même que la connaissance en est livrée progressivement, imléfiniment, à l'esprit, elle n'en dépasse pas moins rintelligence qui la reçoit. Donc, si grande que soit la lumière, la révélation reste inachevée et le mystère y coudoie l'évidence. Il n'y a pas à sortir de là, Messieurs. Vous ne pouvez connaître l'iiicompréliensible autrement qu'en raison d'un mouvement spontané de sa part. Mais, si généreux qu'il soit, il ne peut faire que vous lui deveniez identiques ou égaux. 11 dilate les parois du vase, sans jamais l'égaler à la totalité des vérités à recevoir. Il y a donc constamment progrès dans la vision; mais le mystère doit subsister, puisque l'incompréhensible n'est pas pénétré jusqu'au fond : et dès lors toute vérité , qui me vient de Dieu, satisfait
et dépasse en même temps ma raison.
Si donc vous nie proposez à éludier une doctrine dont je prends tout de suite la mesure, et dont je prévois, si je ne le vois pas d'abord, le dernier mot, je ne puis la croire divine. Si même, vous me dites de cette doctrine : « Un individu ne peut pas l'épuiser : mais voici qu'une génération s'y attache et va y réussir », je ne puis la croire divine. Dites davantage : « Les siècles en nombre suffisant achèveront le travail des individus, des écoles, des générations : — l'avenir nous donnera le dernier mot de Dieu ». Je répondrai : « Votre doctrine n'est pas divine. Vous entasserez le génie sur l'expérience, — les générations sur les siècles, — les mondes sur les existences, — sans avoir atténué l'irréductibilité des proportions entre l'infini qui me parle et moi qui l'entends, et toujours il restera, pour lumineuse que soit cette parole, le mystère à côté de l'évidence ».
Dès lors vous pouvez voir ce que valent les doctrines rationalistes, ces relit/ions naturelles qui vous satisfont si aisément. Car, Messieurs, — permettez-moi de parler librement, — vous êtes trop souvent engoués de la raison humaine , et de ceux qui prétendent se faire une religion, qui ne veulent pas, (pour parler leur langage), qu'on leur fasse leur
Dieu, ni que leurs rapports avec la divinité soient définis par d'autres. Absurde ! trois fois absurde 1 Si c'est Dieu qui parle, insensés! sa parole dépasse nécessairement votre entendement I Elle déborde de toutes parts le vase étroit où vous prétendez l'enfermer! Si c'est l'infini, le peu que vous en voyez accentue l'ombre par la lumière : le mystère est d'autant plus profond que la connaissance est plus exacte!
Donc le premier caractère nécessaire de la révélation, c'est le mystère, et l'humanité ne s'y est jamais trompée. Messieurs, le sens commun et la piiilosophie n'ont pas souvent fait bon ménage. L'humanité a toujours été en contradiction avec ces fameuses doctrines qui prétendent représenter l'esprit humain; elle a toujours eu le goût des mystères, et, — chose étrange, — les philosophes plus que les autres ! Ce n'est pas notre temps qui me démentira ! L'occultisme est surtout en faveur chez ceux qui ne veulent pas des mystères cathoUques, et se laissent mener à l'absurde, — dans l'ombre où ils s'enfoncent, avec un si admirable entrain, plutôt que d'accepter le symbole de l'Église. Pasteur avait bien raison, quand il disait que « proclamer le nom de l'infini — fût-ce celui qu'ils acceptent, — c'est entasser plus de mystères qu'il n'y en a
dans tous les miracles de toutes les religions ». Ils ne veulent pas de l'infini réel : de l'autre, tant qu'il vous plaira! Il est vrai de celui-ci, qu'ils le définissent eux-mêmes et qu'il ne les gêne guère ; tandis que le véritable est quelque peu gênant, nous allons le voir tout à l'heure. Laissons -les à leurs rêves et revenons à cette conclusion inéluctable que, partout où est la parole de Dieu, il y a mystère, parce qu'il n'est jamaispossible de voir pleinement l'infini, cl que, plus il se fait lumineux en un point quelconque, plus il accentue l'ombre sur les autres points. Une doctrine sans mystères n'a donc jamais eu rien de commun avec la révélation.
Tel est, Messieurs, le premier caractère distinctif de la doctrine révélée.
Le second est déterminé par notre propre nature. Dieu parle à des êtres raisonnables, et c'est lui-même qui les a créés ainsi; il n'est donc pas admissible que sa parole contredise la raison faite ]iar lui pour recevoir et constater la vérité. Dès lors une doctrine irrationnelle, c'est-à-dire en contradiction avec la raison, ne peut se dire révélée: il est impossible qu'il y ait un désaccord, même léger, crilie l'intelligence divine et celle de l'Iiomme (i).
(i) Sumin. Gettt.. lib. I, c. 7 : <• Ouamvis verilas fiJci clirisliana-
Ceci vous étonne peut-èlre. Suivant les docteurs de journaux, de revues, même de chaires savantes, la foi n'a rien à voir avec la raison : elle est affaire de sentiment. «On ne démontre pas l'indémontrable», comme disait gravement, ces jours-ci, l'un des plus orthodoxes, et les prédicateurs ont grand tort de s'attarder à des démonstrations qui ne sauraient satisfaire d'aussi puissants esprits ! Nous autres, — gens de moindre envergure, — nous croyons que l'intelligence divine ne peut se mettre en contradiction avec l'intelligence, même d'un petit enfant, — et le critérium de la vérité surnaturelle comme de toute vérité, c'est l'accord parfait entre l'être et l'intelligence, inconcevable là où il y a contradiction. Quoi qu'on en dise, cette affirmation est de toute évidence : par conséquent, une doctrine qui contredit en f[uoi que ce soit les principes fondamentaux de la raison n'est pas révélée.
.le ne parle pas, remarquez-le bien, d'une doctrine qui dépasse ma raison; nous venons de voir pourquoi : dépasser la raison et la contredire sont choses éminemment différentes (i). De ce que je ne
Immanai raiionis capacitalem excédât, lia;c lamen qux ralio naturaliter invita habel huic veritati contraria esse non possunt ».
(i) Stimin. Gent-, loc. cit., ad 4"™ : " Sed quia superat rationem a nonnullis reputatur quasi conlrariura : quod esse non potest ». — Cit. S. Auijuslin, in II sup. Genesiin., c. i8.
comprends pas une afiirmation, il ne siiilpas qu'elle soit déraisonnable ; — de ce que je ne vois pas, il ne suit pas que l'on ne puisse voir; — de ce que je suis ignorant, il ne suit pas que d'autres n'en sachent pas davantage; c'est encore de toute évidence. Il ne s'agit donc pas ici de montrer que la formule révélée dépasse la raison, mais bien qu'elle la contredit : en ce dernier cas seulement, j'ai droit de dire qu'elle n'est pas révélée (i).
La vérité est essentiellement rationnelle ; mais elle ne le serait pas à toute la mesure convenable, si elle était sans action féconde sur la vie. Elle doit avoir pour résultat le progrès de celui qui J'accepte; elle doit viser à sa perfection. Une doctrine, qui émane de là raison parfaite, doit être éminemment principe de progrès et gage de perfection, autant que l'humanité en est capable (2). L'appeler moralisatrice ne suffirait pas. Toutes les doctrines ont la prétention de moraliser : ce qui implique purement et simplement la ressemblance entre un disciple et son maître, entre un homme et un autre.
(1) « Cum verum vero minime conlradicat, otnnem assertionera veritali illuminalte fidei contrariam oranino falsam esse deSriimus ». répond le concile de Latraii à ceux qui croient à deux yéritcs contradictoires, l'une rationnelle, l'autre révélie.
(î) De reçjimine prtDcipwn, lib. I, c. i : • Cum sit (homo) agens per intellectuin, ctijus est manifeste projtter fincm ojierari t.
Le maître, suivant lui-même, a une vue meilleure de l'idéal; le disciple doit s'appliquer sous sa direction à réaliser l'idéal proposé : c'est la moralisation, telle que les philosophies la comprennent. Pour ceux qui reconnaissent Dieu comme maître, il est aussi le modèle d'après lequel se guide leur effort : moraliser, suivant la doctrine révélée, ce n'est pas produire la ressemblance avec un homme, mais avec l'infini ; et puisqu'il est la sainteté même (i), sa parole doit être sanctificatrice (2). Elle doit, sans repos ni trêve, combattre les préjugés et les passions, — assurer le règne progressif de l'esprit sur la chair, — dégager de la terre pour élever vers le ciel, ov'i réside la divinité; elle doit par conséquent dissiper les nuages amoncelés des doctrines humaines pour faire libre passage au soleil de la raison divine (3). Une doctrine d'après laquelle on a droit de flatter la chair, dùt-on ravaler ainsi l'esprit; — qui prêche le 'plaisir, la jouissance, même jusqu'à l'immoralité; — où l'on trouve que chacun de nous est le Ubre créateur de sa croyance et de sa morale, qu'il est sa loi et peut vivre en brute sans cesser
(i) I Reç., n. 2 : k Non est sanctiis ut est Dominus ».
(3) Psalm. xviii, 8 : « Lex Domini innmaculata converlens animas » .
(3) E|ilies., V. 8 : « Eratis aliquaniio tcnebra; : nunc autem lux in Domino ■•.
88 LA RENELATION
d'èlre un liomme, — une pareille doctrine n'a évidemment rien de commun avec la révélation. Dieu ne se penche pas vers l'homme pour le rabaisser, mais pour lui ouvrir la route qui monte jusqu'à son voisinage (i), loin de la fange et de la poussière (2) où achèvent de mourir les êtres indignes de l'entendre et de partager son bonheur (3) .
Il reste un dernier caractère à constater. Les hommes sont tous semblables par nature; un homme résume toute l'humanité, et toute l'humanité se concentre dans un homme. La raison qui est en moi, à l'heure présente, est la même qui est en tous les hommes sans distinction de race, d'âge, ou de condition; il en fut et il en sera de même en tous les temps. C'est la raison liumaine purement et simplement, mise en chacun des hommes comme le moyen d'entrer en rapports avec la vérité; faculté plus ou mouis puissante suivant l'âge, l'éducation, le labeur personnel, les illuminations intimes et les circonstances extérieures, mais essentiellement
(i) Levit.. XI, 44 : » Sancti estole, quia ego sanctus sam ». — Alatth., V, 48 : o Estote ergo perfecti sicut et pater vester cœleslis (lerfeclus est n.
(?) Psalm. XXXIX, 3 : « Eduxit me de lacu miserioe et de lulo fœcis... et direxit gressus meos ».
(3) -Act. Apost., xm, 46 : « Indigoos vos judicatis œternœ vitac : ccce convertimur ad geiites ».
identique dans tous les hommes, et supposant toujours en chacun d'eux la possibilité de trouver dans la même lumière la science de sa route, la force de son progrès, la garantie de la même gloire dans le travail et la récompense. Les petits enfants l'ont dans une mesure, les vieillards dans une antre; — les honniies de génie dans une mesure, le vulgaire dans une autre; — les pionniers et les vétérans de la science, dans une mesure, le commun des esprits dans une autre; — tous ont reçu l'aunKme d'une même raison qui vit de la même vérité. Ils ont tous, par conséquent, besoin du même secours pour connaître la vérité surnaturelle, à laquelle ils ont tous le même droit, comme fils du même amour, qui les créa dans la même généreuse spontanéité, avec l'assurance de participer également à sa lumière. Je ne puis concevoir autrement le Père commun de tous les hommes : et c'est pourquoi, s'il y a, quelque part, un enfant pour qui cette lumière ne doive pas briller, dans la doctrine proposée je ne reconnais pas la vérité divine. S'il faut créer des catégories au bénéfice du génie, de la richesse, du loisir, et faire de la vérité le lot exclusif d'une école, d'une génération, d'un peuple, je ne puis reconnaître ici la révélation surnaturelle. Nous sommes tous les enfants de Dieu et, par na-
<,)o LA REVELATION
ture, de même valeur à ses yeux. Il n'y a pas à tous la même possibililé de le voir el de le comprendre, s'il s'ag-it de l'étendue de la connaissance; mais il doit y avoir pour tous la même possibilité de le connaître assez pour l'aimer et le servir comme il le désire ; et le dernier caractère de la révélation, c'est nécessairement d'être universelle, — ou catholique, — pour parler notre lani^ag-e habituel, puisque les deux mots ont absolument le même sens.
Résumons-nous. La doctrine révélée doit être mystérieuse, parce que c'est la parole de Dieu ; — rationnelle, puisqu'elle s'adresse à la raison humaine ; — bienfaisante ou sanctificatrice, puisqu'elle a pour but la ressemblance avec celui qui se révèle ; — et enfin universelle, puisqu'elle convient nécessairement à tous les hommes.
Trouvons-nous dans le monde une doctrine qui réjnisse ces caractères? En trouvons nous plusieurs ? Je réponds : il y en a une, mais une seule.
Nous écartons tout d'abord, Messieurs, les doctrines purement rationalistes, parce cpi'elles excluent l'idée de mystère. Nous écartons également toutes les idolâtries comme contraires à la raison: — à plus forte raison les doctrines immorales, sans qu'il soit besoin, je pense, d'expliquer notre verdict. Nous écartons les doctrines d'école, de secte ou de nationalité, parce qu'elles n'ont pas le dernier et suprême caractère de la vérité. Hors de cause, par conséquent, toutes les élucubrations qui, d'après elles mêmes, ne procèdent que de l'homme, — si brillantes et si profondes qu'on les juge ! Hors de cause toutes les mythologies, ressuscitées dans les éludes modernes, si raffinées et si délicates qu'on les dise, — sans en excepter le bouddhisme, auquel Paris fournit, paraît-il, tant de zélés sectateurs ! Hors de cause le mahomélisme, — encore qu'il ait, en notre temps, un regain de curiosité, sinon de faveur, — parce vous ne lui reconnaissez pas, je
suppose, une puissance suffisante de moralisation ! Hors de cause même toutes les sectes chrétiennes, [)arce qu'elles sont plus ou moins des doctrines de particularisme ! Il convient d'être, au sens de cer-^ laines gens, protestant parce qu'on est Anglais ou Prussien, — schisma tique, parce qu'on est Grec ou Russe. Soit : mais que vaut la nationalité allemande ou anglaise, grecque ou russe, en regard de l'universalité qui convient seule à la vérité ? Le judaïsme, à quelque point de vue qu'on le considère et de quelque façon qu'on le juge, n'est pas davantage marqué d'un caractère universel. Il a été, — de son propre aveu, — une doctrine de préparation, de prophéties et d'images ; il appelait, comme une aurore, le jour qu'il n'est pas devenu; il reste volontairement à jamais sur la route, et se met de lui-même hors de cause.
Que reste-t-il alors en discussion? Vous le savez, Messieurs : l'Eglise catholique.
Sa doctrine est-elle mystérieuse ? Vous trouveriez que je plaisante, n'est-ce pas, si j'insistais : vous le lui reprochez bien assez pour qu'il ne soit pas nécessaire de le démontrer ! Le mystère est de son essence : nous pouvons passer outre.
Est-elle rationnelle ? Ici, vous attendez peutêtre une argumentation en règle. A quoi bon
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une thèse, puisqu'un mot suffit ? ^'oilà dix - huit siècles que a ous essayez de la trouver en défaut ; y avez-vous réussi ? On a bientôt dit que la raison moderne condamne l'Ejjlise... Patience! Dans dix ans, rÉylise aura encore une fois enterré ses contradicteurs, comme elle a coutume de faire tous les dix ans ; après quoi ce sera, ne vous en déplaise, à recommencer ! Saint Jérôme, — (c'est déjà vieux, n'est-il pas vrai?) — reprochait au triomphant [)hilosophe, qui s'appelait l'empereur Julien l'Apostat, de ressasseï' des objections vieillies ( i). Eh bien! Messieurs, depuis Julien l'Apostat, c'est toujours la même chose. Tous les dix ans, — suivant la parole de Lerminicr (2), — le monde passe en saluant cette doctrine chrétienne, jadis reine des esprits, mais dont le sceptre a été brisé par ces lieux (jrands marteaux, le protestantisme au AT/'" siècle et le rationalisme au XVIII^. En sa modestie, Lerminier ne parlait pas de la philosophie contemporaine, la sienne à lui-même. Trouverais-je ici dix hommes qui aient souvenir de Lerminier? Je ne le crois pas: ce vainqueur de l'Eglise est bien enterré. Il en sera de même pour d'autres, dans dix ans sinon plus tôt : car au
(i) tib.l. in Malthaeum.
(3) Leçons du CcUesre de France.
temps où nous vivons, il y a bien peu d'hommes ([ui occupent l'esprit public pendant une aussi longue durée ! Quand vous aurez réussi à mettre à la place de l'Église quelque chose qui paraisse assui é de la remplacer, on pourra discuter avec vous! Depuis dix-neuf siècles, l'Eglise a, contre les rationalistes, cet argument sans réplique, que la raison n'a rien trouvé à mettre en sa place : c'est un second point acquis.
Est-elle bienfaisante, moralisatrice, sanctifiante? Mon Dieu, Messieurs, je ne voudrais pas railler; mais il est difficile de n'en pas être tenté, avouez-le. Votre philosophie, — allemande ou anglaise d'origine, naturalisée française^ après avoir été fortement décrassée à la frontière, — est devenue par nous à peu près intelligible, même à ceux qui l'ont inventée. Mais elle est sublime; c'est entendu! Par malheur, elle ne réussit nulle part à produire une vertu. Elle trouble les têtes, désole les cœurs, détruit les croyances, abaisse les caractères, bafoue le patriotisme et conspue le dévouement, au dire même de ceux qui s'obstinent à l'opposer à l'enseignement de l'Église. Voulez-vous me montrer la vertu qu'elle a produite, ou seulement le service qu'elle a rendu? Sous l'empire de cette piiilosophie, je vois des hommes qui affectent de se dire
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descendants du singe: je n'en trouve pas qui veuillent se dire les fds et par conséquent les imita leurs de Dieul
Moralisatrice, voire philosophie ne l'a jamais été. Messieurs! je ne me laisserai pas glisser sur la pente où peut-être il vous plairait de me voir engagé, et je vous laisse à dire, — non ce que je n'ose, mais ([ue je ne veux pas dire, moi-même, — en vous laissant le soin de jugerles doctrines enfa\'eur à notre époque. Quand on a fait cette génération où il ne reste plus rien debout, où l'espérance même semble ne pouvoir lleurir sur les ruines, peut-on vraiment parler de moralisalion? Dans cette chaire, un homme, — qui depuis ne s'est guère souvenu de sa gloire, a dit cette parole amère : « Quand un siècle est pourri, le sophiste et la courtisane s'y mettent 1 » — Eh bien! regardez! Le sophiste est triomphant parmi nous et, comme toujours, il fait la fortune de la courtisane : l'erreur engendre naturellement l'immoralité. Ce n'est certes pas votre philosophie qui élève les âmes, encore qu'elle s'épuise à parler « de la science du devoir qui t'ait les hommes, — de la morale dont on porte la notion en soi-même, — de la conscience qui suffit aux victoires morales et au progrès de la dignité humaine ! » — Grand Dieu, quel verb'age 1
Laissez-moi répéter ici le mot d'une mère à son fils partant pour Paris : « Surtout, mon enfant, gardez-vous de la morale (jni ne passe pas dix heures du soirl » La vôtre, ô prôneurs de la raison, léussit-elle souvent à attendre ces dix heures?
Revenons à l'Eglise. S'il y a des saints dans le monde, ils sont à elle; s'il y a des vierges, des martyrs, des apôtres et des confesseurs de la foi patriotique et religieuse, des amants passionnés du renoncement et du sacrifice, ils sont à elle. Il me semMe qu'en ce moment l'écho de ces voûtes couvre ma voix, et que les noms des Lacordaire, des Ravignan, des Félix et des d'Hulsl, symboles immortels de vérité, de justice, de liberté, d'abnégation, de sacrifice, chantent un hymne sans pareil à l'Eglise et à ceux qui la prêchent!. . .
La doctrine révélée se reconnaît à un dernier caractère : l'universalité. A qui sont ouvertes les écoles philosophiques, et tout ce qui leur ressemble en deiiors de l'Eglise ? Aux esprits « d'élite ». — Grand merci, Messieurs : heureusement l'humanité n'a pas vos idées! Le par\enu et le demi-savant sont extrêmement dédaigneux des petits et des ignorants; ils sont d'une autre race.
Pauvre graiu de poussière, Ou'un peu de soleil dore el qui dit à son frère:
« J'ai chanijé de nature et je suis plus que toi (i) »!
Quand on est la noblesse et la science par essence, comme est l'infini, on est aussi l'ami et le serviteur des humbles, ou plutôt on est à tous : et laissant les savants s'enfermer dans leurs écoles, les sectes seresserrer dans les limites de leur nationalité, l'Eglise, ainsi que le soleil du poète, monte et rayonne sur l'ensemble des êtres,
Versant des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs (2).
Seule, l'Eg-lise a ce caractère de catholicité. Les siècles l'ont tous vue à leur service : les petits et les grands, les savants et les ignorants, les princes et les esclaves, tout ce qui naît et tout ce qui meurt, le monde entier a TEgiise à son service. Les entants balbutient son symbole et les vieillards le redisent d'une voix ciui s'éteint. Les grandes intelligences, comme Tliomas d'Aquin et Bossuet, sondent sans cesse l'abîme de sa doctrine et y trouvent toujours plus de lumière et de joie; les servantes et les ouvriers se reposent dans la clarté paisible du catéchisme. Par elle, les passionnés de l'étude voient reculer les horizons de la vérité, ot ceux
(i) Hip])olyte Violeau, TÂure des mères chrétiennes. (2) Lefranc de Pompignan, Odes.
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qui semblent condamnés aux visions les plus restreintes y trouvent encore la force, la consolation, l'espérance et la paix. C'est bien l'universalité à tous les points de vue, et dès lors, Messieurs, les quatre caractères, que nous réclamions, viennent consacrer l'origine surliumaine de l'enseignement de l'Église!
Un jour, devant l'un des plus hauts magistrats de Rome, un accusé fut introduit. Le magistrat s'appelait Ponce Pilate, de l'ordre des chevaliers sénatoriaux, d'une race illustrée par les armes et que sa propre bravoure ne diminuait pas. Ami de César et digne de l'être, quand Tibère était encore un homme intelligent et généreux, amené par le mérite et la faveur au premier rang de ceux qui représentaient la reine des nations, — il voyait, au pied de son tribunal, un homme sans fortune et sans lettres, insulté, maltraité, déjà condamné par les juges de son propre pays. Il l'interrogea : « Eslu roi (i) »? — Et, dans la réponse de l'accusé, qui reportait les origines de son règne en l'éternité même, et ses limites à l'extrémité des temps (2),
(1) Luc, xxiu, 3 . « Pilalus autcm intcrrogavit ciim dicens: Tu es re.x JudiEorum '? »
{tj Joauii.,xviii, 30: «Rcgnummcum iiou csl de hoc mundo, elc.»
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il devina le divin dans le mystère, et dans cet abaissement la majesté d'une vertu surnaturelle. Il sentit (|uc, par cet homme et cette parole, un nouvel avenir s'ouvrait à l'humanité. Mais il aurait fallu sacrifier la fortune acquise el les rêves de l'amliilion, pour reconnaître la royauté du Verbe incarné. — « Oaid est veritas? Où est la vérité » (i)? répondit-il (iédaig'iieusement : et Jésus- Chiist s'en alla, par son ordre, mourir sur la croix ! .l'espère, Messieurs, que telle ne serait pas votre réponse, si la continuatrice de .lésiis-Clirist, — « son épouse » (2), comme il dit lui-même, — riîglisc, venait vous parler de ses divines origines et de l'étendue de son règne. Contre le « Qnid est ueritasY », tout en vous, j'en suis sûr — esprit, ca'ur, volonté, — jetterait aux quatre vents du ciel la réponse de Pierre : « A qui voulez-vous que nous allions, puisque c'est à vous seul ([u'il appartient de conserver el de répandre dans le monde les paroles de la vie éternelle (3)? »
(i) Joann., xviu, 38; « Quid est vcrilas? »
(2) Ai)cc , .\xi,g: «Véniel oslendam libi sponsam.uxorcni Agni. »
(!>J Joann , vi,0<j; « Adiiueni ibimus? \'erba vila' a'icrnje habes ! »