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QUATRIÈME CONFÉRENCE

Monseigneur, Messieurs,

Que Dieu puisse se révéler ù son gré et par les moyens qui lui paraissent convenables, personne ne le peut contester. Qu'il l'ait fait en réalité, que, dans la suite des siècles, il ait éclairé l'humanité par des manifestations successives à nos premiers pères, puis par Moïse, et finalement par Jésus- Christ, c'est le témoignage universel, que nous avons constaté, en notre dernière conférence, de manière à rendre indiscutable cette assertion : « Dieu a parlé aux hommes ».

Mais s'il a parlé, il est de toute évidence que sa

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parole a revêtu cerlains caractères, empruntés nécessairement à la nature du Dieu qui parle, de la vérité qui est révélée, et de l'homme à qui elle est offerte. Dès lors, si une révélation a réellement existé, —suivant letémoig'nage unanime, universel et constant de l'humanité, — la doctrine où elle se retrouve est marquée d'un triple caractère facile à déterminer. Elle vient de Dieu; donc elle est mystérieuse. La raison divine s'y adresse à la raison humaine : il faut donc qu'elle soit éminemment rationnelle. Elle ne saurait être ^raiment rationnelle qu'autant qu'elle est hienfaisanle : et puisque ce caractère s'accentue en raison du juincipe qui le détermine, la doctrine révélée n'est jias seulement moralisatrice, au sens ordinaire du mot, mais encore sanctifiante. Enfin la raison est, en tous les hommes, ce qu'elle est en chacun de nous, et c'est à cette raison imiqne que s'adresse la raison divine : il en résulte que la révélation a fatalement un caractère d'universalité qui l'a^laplc à tous les temps, à tons les âges, à toutes les conditions.

Connaissons-nous ime doctrine qui revête ces caractères? Oui, mais une seule : celle que l'EjUse déclare avoir reçue de Jésus-Chrisl. Elle est mystélieuse : personne n'en doute. Elle est rationnelle : dix-huil siècles d'expérience raltcslent suffisam-

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ment. Elle est bienfalsanle ou saiictifianle : tout ce (jui est mérite, progrès, honneur véritable, lui appartient comme à son principe. Elle est universelle: rien ne permet de la confondre avec ime école, un parti, une nationalité; elle s'adresse et convient à tous les liommes, sans distinction. Par conséquent, elle réunit les caractères indiqués, et nous pouvons poser cette conclusion: la doctrine, que l'Eg-lise déclare tirer de l'Evani^'-ile de Jésus-Clirist, renferme réellement la rév('']ntion que Dieu nous a faite de soi-même.

Alors surgit une autre difficulté. L'Evang-ile intégral, ou primitif, tel qu'il sortit des lèvres de Jésus- Ciirisl,est bien la formule de la révélation ; mais, de sa première apparition dans le monde à notre époque, il y a dix-huit siècles : et pour que son enseignemont ait le droit de réclamer notre foi, il ne'doil pas avoir varié. Or notre défiance peut tenir à deux causes: une altération dans la formule môme de la doctrine, et le manque de sûreté dans son interprétation. 11 nous faut donc mettre hors de doute l'inunutabilité et l'infallliliilité de l'enseignement de l'Église. C'est trop, évidemment, pour une seule conférence et nous étudierons aujourd'hui la première partie seulement de l'idée. L'Eglise ne saurait nous demander la foi pour son enseignement.

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si elle ne peut justifier d'une parfaite immutabilité, c'est-à-dire si elle ne nous présente pas, en son intégrité absolue, le dépôt remis entre ses mains par Jésus-Christ lui-même. Le peut-elle ? c'est l'objet de notre élude.

L'Eglise, Messieurs, est la première à réclamer celte enquête el cette démonstration; dans les écoles théologiques, il est élémentaire de proposera l'examen ce qu'on appelle la note d'apostolicité, c'esl-àdire le lien qui rattache notre temps à celui des Apôtres, et notre croyance à l'enseignement des disciples immédiats de Jésus-Christ (i). Nous entrons donc pleinement dans les intentions de l'Eglise, en rinterrogeantsur ce point. Elle le comprend mieux quepersonne, — s'il pouvait y avoir un doute, non seulement sur le fond mais encore sur la forme essentielle de son enseignement, elle ne pourrait plus réclamer notre adhésion. En effet, je donne volontiers ma foi à la doctrine qu'on me dit tombée directement des lèvres de Jésus-Christ, parce qu'en Lui j'ai confiance comme en l'envoyé de Dieu : mais alors c'est sa parole même que je veux entendre, pour me l'assimiler et la graver au

(i) 0 Super.nedificati super fundamcntiim Apostolorum.... ipso summo angulari lapide Christo .lesu ». — Ephes., n. 20.

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fond de mon cœur. Je refuse d'adhérer à une doctrine qui puisse me paraître liumaine, ne fut-ce que par une variation superficielle ou accidentelle de l'enseignement primitif; pour croire, il me faut l'immutalulité absolue (i).

Lorsque les sectes chrétiennes reprochent à l'Eglise de n'avoir pas gardé le dépôt primitif, elle sourit en leur demandant de fixer elles-mêmes la date de cette variation. Leur propre entrée dans l'histoire n'est pas difficile à préciser : depuis le gnoslicisme du premier siècle, jusqu'au rationalisme du xvin-, on sait à quel moment telle ou telle erreur s'est produite (2). La question est tout autre, (|uand il s'agit de déterminer I'Iicut'c à latpielle l'Eglise aurait changé.

Vous le savez, ici comme ailleurs, les allégations abondent et se renouvellent incessamment. Notre siècle, vous disais-je, n'a rien inventé : saint Jérôme raillait Julien l'Apostat de son retour à des objections dès longtemps discréditées. Nous mériterions la même réplique, à bien plus forte raison; car, avant saint Jérôme, combien de siècles le monde

(i) Deul., IV, 2 : « Non addctis ad verbum quod vobis loquor ». — II Tim., II, 2 : « Quae audisti... hacc commenda fidelibtis » .

(2) Lacordaire : II" Conférence : « Ce caraclcre de nouveauté est celui des sectes chrétiennes, et c'est I arrêt qui les condamne . » — Régnier : Tract, de Ecclesia, p. i, sect. 2, 4-4. « In falsis ecclesiis somper apparet et apparebit sanguinolentus quasi vulneris locus, quo a vivo Ecclesiœ corpore abscissœ sunt et prosccta; ».

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nouveau complail-il? Pour nous, il y en a dix-huit d'accomplis : etn'esl-cepasmerveillequel'onpuisse, après tant d'années, nous voir arrêtés devant les mêmes objections '? Ceux (pii les rajeunissent, en croyant les inventer, ne sont guère an courant delà matière; avouez, Messieurs, que -sous ne l'êtes pas davantage, lorsque vous répétez : «L'Eglise a varié! » — Soit : mais alors précisez! Premièrement, à quelle heure a-l-elle varié? Secondement, sur quel point? Troisièmement, en quelle forme exacte cette variation a-t-elle eu lieu? — J'écoute, Messieurs; quand vous aurez donné réponse à ces trois questions, nous pouirons discuter. En attendant, r Eglise vous dit simplement : « L'histoire est pour moi ce (ju'elle est pour tout le monde : un témoignage, équivoque quelquefois, mais que la critique s'ingénie tous les jouis à rendre plus précis et plus sûr. J'accepte l'histoire pour ce qu'elle est aujourd'hui. Voyons ce qu'elle répond quand j'affirme que moi seule, — en face de ces variations dont Bossuet pourrait recommencer l'histoire, — moi seule n'ai pas varié ».

Toul enseignemeiil est exposé à IimIs péiils : celui qui lui vient de la violence extérieure; — celui qui tient à l'inintcllig-ence et au faux zèle de ses propres disciples; — celui que lui créent les révoltes de l'orgueil et des passions contre sa substance même. L'Eglise a dû courir ce triple danger; elle en avait été avertie, et de fait elle l'a couru : elle a dû compter avec les persécutions violentes (i), avec les divisions nées du faux zèle (2), avecles hérésies et les scliismes (3). C'est précisément cemagnifique tableau des luttes dei'Église que je veuxmettre devant vos yeux, parce qu'il vous doitêtre la plus éclatante et la plus concluante démonstration de son immutabilité.

Elle est à peine engendrée, et encore dans son berceau, — suivant le langage des Pères — lors-

(i) Luc, .\.\i, 12; — Act. ap.,vii, 52;— II Cor., xi, 26.

(2) Mail., .XVI, 6 ; — II Cor., xi, 2O.

(3) I Cor , XI, 19 : — Ibid., 1, 10, et xii, 20.

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que commence pour elle la (riplc persécution dont nous parlons.

Pilate a frappé le pasteur ; les brebis sont poursuivies parles Juifs, leurs prêtres et leurs savants, — par ce qu'ils appellent leurs rois, les plus vils des Hérodes (i) — par ces procurateurs, à qui la décadence de Rome ne donne plus qu'un prestige équivoque, et qui traitent Paul comme ils ont traité Jésus-Christ (2), ou comme Etienne avait été traité par les Pontifes (3).

Au cours même de la persécution, les hérésies commencent; voici les Nicolaïtes, les Gnostiques, les Simoniaques, — toute la suite de ces insanités où notre temps voit les premières revendications de la raison humaine. Vraiment, Messieurs, c'est se contenter de peu! A votre avis, déraisonner en pareille matière, c'est émanciper la raison: plus le révolté est absurde, plus il fait preuve de force intellectuelle, et quand il arrive à la plénitude de la folie, vous déclarez qu'il a dressé un piédestal sublime à la liberté de la pensée. — A vrai dire, il en fut ainsi dès le commencement :

(1) .\grippa I, roi des Juifs, etson neveu. Agrippa II, roi de Chalcis.

(s) Féli.K, époux de Drusille.et Festus. ami du second .Ac^rippa. — Cf. Act. ap., xxiii et xxv.

(3) Act. .-^post., vm, 5G-5f).

les Nicolaïtes avec leur morale immonde, les Gnostiques avec leur stupide conception des deux principes opposés, avaient déjà la même fortune que nous leur voyons aujourd'hui. Car — après dixhuit siècles, — nous les avons ressuscites, et dans le Paris moderne, ilya des Gnostiqueset des Nicolaïtes acceptés pour les plus raffinés, les plus brillants, les plus puissants des penseurs (i). Grâce aux cours savants, aux revues, aux journaux et même aux théâtres, ils réussissent, au moins dans une certaine mesure, à représenter ce que l'on appelle le mouvement progressif de l'esprit humain I

Comment pourrions-nous donc nous étonner des succès de leurs devanciers , au premier siècle de l'Eglise, et du péril où ils la mirent, alors que Pierre et Paul portaient leur tête au bourreau de Néron, l'ami de Simon le magicien ?

Pour aggraver le danger des persécutions et des hérésies, il y avait déjà ces gens, qu'on retrouve à toutes les époques, pour lesquels la sagesse n'est jamais assez élevée, la vertu jamais assez parfaite.

(i)lis ont des « cullèues », pour parler leur langue: ils publient des revues et des livres, doijt les « niaflres » de la crilj([ue fout grand éloge : l'arislocratie leur est sympathique, et certaius catholiques même prennent au sérieux leurs plus ridicules fantaisies. Inutile de ciler des noms et des litres; le lecteur connaît les hommes et les œuvres auxquels nous faisons allusion.

no I.M.Ml TABILITE DK L^iGLISE ENSEIGNAiNTE

Ils t'ùi(;aient Paul à circoncire son disciple Timoihée II), s'indig'naient de la prédication aux Gentils [2) et prétendaient soumettre Jésus-Christ à Moïse i3j. Pour eux, la révélation n'était pas dans la parole du Maître ou de ses Apôtres, mais dans leurs propres divagations. En connaissez-vous de tels ? Oui, n'est-ce pas : ils sont de tous les temps et par conséquent du nôtre. Ils voient ce que l'Eglise ne voit pas, ou autrement qu'elle ne le voit, avec une intelligence évidemment supérieure à la sienne. Que d'ànies ils jettent dans le trouble! Que de conversions ils retardent! Que de chutes ils préparent, avec la fatale sérénité de la sottise qui s"iL!;nore ou se prend pour le ijénie et la sainteté [li)'.

L'Eçlisc fait avec eux ce ([u'elle a fait au premier siècle : elle passe, triste mais inébranlable dans la g-arde de la vérité.

Les persécuteurs disaient : « Nous vous défendons d'enseigner au nom de cet homme ! » (5) — « Nous ne pouvons pas vous obéir ! » (0) — « Vous subirez le fouet et la prison! » — « Nous ne pou-

(!) Act. ap., XVI, 3.

(?) Jd , XIII, 45-Co ; — xv, i cl ïcqq.

(3j id., XV, 1 ; — Galal., v, i-6.

(4) V. les Actes des apoircs et lis E|ilrcs de saint Paul, passiin.

(ô) .4ct. aposl., IV, 18 ; — v, 28.

(6; Id,, IV, 20 : « Ncn cnim pctïumi s ■>.

vons pas ! » — « Nous prendrons voire tète ! « — « Nous ne pouvons pas ! »

Les liérétiques disaient : « Le mouvement des esprits vous emporte ! Pourquoi vous attarder ? » — « Nous ne pouvons pas ! n

Le faux zèle disait : « Vous scandalisez les âmes fidèles ! Vous ne voyez donc pas tout ce qu'il y a en elles de désirs et d'aspirations vers une plus haute perfection ? n — « Nous ne pouvons pfs ! Quand même il viendrait du ciel un ange pour vous enseigner un autre évangile, et quaud même l'un de nous vous proposerait tl'autres tiaditions que celles qui sont en l'Ecriture et dans nos épilres, ne le croyez pas, et ([u'il soit aiiathème (i)! »

Remarquez ces paroles, Messieurs, parce qu'elles sont une allusion directe aux altérations qui mettaient en danger le dépôt de la révélation. Les Apocryphes, viciant la lettre, donnaient la main aux faux prophètes qui corrompaient l'esprit de l'Evangile. Paul les frappe d'un même coup, avec une égale force, au nom de l'Esprit-Saint qui l'a constitué apôtre des Gentils, et d'accord avec Pierre, le premier vicaire de Jésus-Christ.

(i) Galat., 1, 8-9: « Licet nos, aut angélus de cœlo evangelis el vobis [iruilerriuaui rjuoJ evangelizavimus vobis, aiia.hema sic ».

Ainsi débute l'Eglise dans l'histoire, et jamais elle n'a cessé d'être fidèle à elle-même.

Après cette première période , voici les trois siècles des grandes persécutions, de Néron à Dioclétien. Vous me pardonnerez de ne pas vous arrêter à l'énumération, pour saisissante qu'elle soit, de ces monstres couronnés. Ce ne sont pas toujours, comme vous le supposez peut-être, des hommes sans intelligence et sans dignité (i). Si Néron mourant pouvait dire de soi-même : « Quel artiste va périr (2) », — Marc-Aurèle eût pu dire, à plus juste titre : « Quel penseur l'humanité va perdre ! » Tous deux se ressemblent dans leur répulsion pour l'Eglise de Jésus-Christ. Néron persécutait brutalement, dans toute l'impudeur de son rôle; Marc- Aurèle y mettait les formes, que conseille la haute impartialité d'un esprit supérieur aux superstitions du vulgaire. Le premier persécutait au nom de son omnipotence, le second au nom de la philosophie ; — l'un directement, et comme de ses propres mains, l'autre par ses procurateurs et ses préfets : voilà toute la différence. Sous le féroce Néron et sous le doux Marc-Aurèle, il y eut également des

(i) V. Les Césars de Champagny, etc.

(a) Sueloae: Nero, 49 : " Oualis arlil'ex pereo •.

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martyrs (i). Il n'a jamais fait bon, pas plus devant les gens d'esprit que devant les sots, affirmer trop nettement la vérité. L'E;^lise le faisait sans atténuation ni ménag'ement , et Marc-Aurèle disait comme Néron : « Nous vous défendons de prêcher le nom de Jésus-Christ ». Le fils d'Açrippine ajoutait : « Ma statue d'or est là, près du cirque, portez-lui vos adorations 1 » — « A^jn possunms! « Nous ne pouvons pas ! » L'époux de Faustine souriait : « Non pas : je sais trop ce que valent les statues pour y croire, fussent-elles d'or; mais la raison, la science, la sagesse, la vertu, — comme nous les comprenons, — accommodez-y votre Évangile ! » — « Aon possumus ! » El l'on payait son refus de sa tète, sous Marc-Aurcle comme sous Néron.

La persécution avait pour complices les hérésies,au premier rang desquelles il faut mettre la philosophie rationaliste. Elle n'est pas fille du xv!!!*^ siècle et de Voltaire, Messieurs, quoi que vous en pensiez. L'école d'Alexandrie, avec Dosithée, Celse ou Porphyre, se fût moquée de Voltaire : elle parlait un grec aussi élégant pour le moins que le

(i) V. les Acta Saticlortim, et les écrits des Pères de l'Église. passim. — Cf. P. AUard, Hisl. des Persicullons ; — Renan : Marc-Aurèle, — etc.

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français du grand menleiir; elle savait changer de visagfi cl d'allures avec une désinvolture que le xviii» siècle n'a pu qu'imiter fail;)leinent. Le beau temps des habiletés dans le sophisme elle mensonge fut celui où lÉglise dut compter avec la philosophie grecque. Le Quidqaid aiidet Grœciamendax (i) de Juvénal ne s'est jamais mieux appliqué, avec toutes les finesses du génie national, tous les cnlèlemenls de la tradition historique et toutes les audaces de l'esprit nouveau. A travers les huées des philosop'.ies, les coups de pierre de la foule et les coups d'épée des Césars, l'Église passa, douce et ferme à la fois, répétant son — « Non possuinas, nous ne [)ouvons pas ! ■»

Avait-elle au moins la consolation de ne plus sentir les déchirements intimes de la première époque? Détrompez-vous: l'inintelligence elle faux /.èle sont de tous les temps. Les pontifes, qui chaii^ geaient trop souvent leur chaire des catacombes pour la prison, l'exil ou l'échafaud, faisaient leur besogne quotidienne d'apaiser les impatiences cl de dompter les résistances des faux zèles. Au milieu de ce sang et de ces ruines, il leur fallait imposer •ùlence aux irréconciliables ijui refusaient l'absolu-

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tion aux tombés même repentaiils (i). Je ne cite que ce fait, pour montrer leur esprit, si peu en rapl^ort avec celui de l'Évangile (2), et que répudiait l'Eijiise avec son ordinaire fermeté ! « A^on possumiis, nous ne pouvons pas ! »

Après trois siècles d'ang-oisses, vint la paix! Elle ne fut pas de longue durée; car il n'y a pas loin de Constantin le grand à Julien l'apostat ou, — si vous ne tenez pas à le compter, — aux Césars byzantins, rivaux des Néron et des Iléliogabale, en qui se résume une seconde fois tout ce que l'esprit en délire a produit de violent et d'immonde. Avec leur connivence, l' Arianisme, le Nestorianisme, l'Eutychianisme préparent !a renaissance du Manichéisme, et sont autant de prétextes à des persécutions sanglantes. Les empereurs, qui disent régner au nom deJésus-Clirisl^poursuivent, avec la complicité de prélats courtisans, ceux qui affirment la divinité de Jésus-Christ, et un jour vient où, sous l'empire de la violence et de la fraude, le monde se réveille étonné d'être arien (3). L'Eglise semble

(i) Cf. s. Cypricii. Ile lap\is. — TerUillien lui-mcinc, ;iprcs avoir ùlu d'jiie implacable orthodoxie, se laissait aller à l'erreur des Montanistes.

i2).Malli., xviii, 22 ; — Luc., xv, 32, etc.

(3) S. Alhaiiase. — V. INiaimbourtr, llist. de l'ai-ianisme.

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réduite à n'être plus qu'une poignée de chrétiens dans les prisons ou dans l'exil, en route [>our le prétoire et réchafaud, où les précèdent les évêques restés fidèles. Oui n'eût été déconcerté, sinon découragé ? Et pourtant, Messieurs, qu'est devenu l'Arianisme ? Que vous importent Xestorius, Eutychès et Macédonius ? Quel souci avez-vous du Manichéisme, si ridicule que soit sa résurrection en vos jours ? En quelle estime tenez-vous tous ces schismes qui déchirent encore l'Orient, et en empêchent la résurrection morale et politi(pie ? A travers ces orages l'Eglise a passé tranquille, quoiqu'elle eût à combattre à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur: faux moines déshonorant la vie monas tique (i) ; vierges folles discréditant la virginité (a); prêtres imprudents troublant les âmes sous prétexte de zèle (3); chrétiens trop prudents, prêchant les accommodements avec tout le monde(4).A tous elle opposa la même énergique douceur, dont le Maître a dit qu'elle a pour fiuil la possession des âmes (5).

(i) s. Hieron., Epislola', pasiim.

(2} Id. ibiJ. — S. Ambroise : De iaudibiis virr/initalis, el Ad virginem lapsam.

('31 S. Ambroise : De officiis mir.islronim.

(4) S. Jérôme, til siiprù.

[5) Luc. XXI, ly : » lu paticnli;\ vcslr;î [)Cssii!eLili> animas vestras ».

Les Césars byzantins tombés dans l'oubli, elle se trouve en face des Barbares. Il n'y avait sans doute rien de plus effrayant que cette rencontre! Erreur, Messieurs, erreur 1 Les Barbares pouvaient avoir çrand désir du mal; mais ils n'en avaient pas la même science que les Césars. Ceux-ci, frottés de christianisme et de civilisation, n'en restaient pas moins les héritiers d'une tradition plusieurs fois séculaire d'oppression et de violence. Les Barbares, semblables au bœuf, qui piétine et frappe sans savoir ce qu'il fait, mais fju'ou réussit bientôt à metlre sous le joug-, arrivaient avec leurs grossiers préjugés, surtout cet orgueil du triomphe qui leur faisait voir dans les moines et les évè(]ues des êtres destinés à souffrir, s'ils continuaient de vivre. Vous savez combien de temps il fallut aux évêques et aux moines pour en faire les initiateurs de la civilisation moderne : des Byzantins, évêques et moines n'ont jamais rien tiré.

En attendant de se convertir, ils martyrisèrent : et la persécution eut, avec eux, les caractères qu'elle a toujours. Ils avaient aussi des docteurs à leur service; chaque siècle retrouve ces conqjlaisances de la raison humaine pour les brutalités triomphantes, et la période des Barbares pullule en sophistes. Ce sont des penseurs, des écrivains

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des orateurs de second ordre, il est vrai : ils ont pourtant moyen d'agir, et agissent en réalité sur l'esprit public, naturellement contre l'Eglise. Qu'eu pouvait -il résulter? Vous le savez par l'Iiistoirc : Les sophistes ont échoué devant la patience de l'Eglise et les Barbares ont reçu le baptême!

Voici le Moyen Age, une des plus brillantes et des plus fécondes époques de l'histoire (i ), celle où l'initiative personnelle a le plus de liberté, où l'esprit catholique se manifeste plus ouvertement par la fondation des grandes associations religieuses, politiques et sociales. Je le reconnais, Messieurs, ce n'est pas là ce qu'on enseigne d'ordinaire : mais laissez-moi vous dire ma pensée, en toute ingénuité ; vous en prendrez ce qu'il vous plaira. Vous êtes ici très nombreux, — fiers à juste litre de votre intelligence, votre vigueur, votre expérience, votre fortune ou votre science. Que pensez-vous sincèrement de votre initiative personnelle? Essayez, en sortant d'ici, avec une idée plus ou moins juste dans la tète, de monter sur luie borne, pour la

(i) « Ce siècle (le xiiiM fut une renaissauce scientifique... non pas tant parce que. à l'instar de la Renaissance artistique et littéraire du XVI', il ressuscita l'antiquité et y chercha des modèles que parce qu'il marque véritablement un réveil général du labeur intellectuel... Au -MU" sièclf, celui le renouveau des sciences spéciales «. — Ed. Crahay. la l'oliliqiie de S. Tliomas d'Aquhi, introduction.

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pièciier ù qui trouvera bon de l'enlendre ! — Il y a, juste en face de Notre-Dame, une ca.seriic où vous ('•les silrs de trouver asile! Essayez d'échapper à l'implacable réglementation qui élreint notre vie, — de son origine à sa fin^ — depuis la pensée la plus vague jusqu'à l'acte le plus complet (i) : essayez. Messieurs! En dépit de vos théories de liberté, vous n'êtes rien, vous ne pouvez rien, même avec le génie et l'éloquence de Bossuet ou de Lacordaire, de Descartes on de Pascal, de Montaigne ou de Montesquieu! Ayez-en plus encore, s'il est possible : mais n'essayez pas de sortir, sans l'autorisalion oflieielle, de la servitude générale. Sinon, j)r(Miez garde aux sergents de ville : vous coucherez sûrement au poste (2) !

C'est pourquoi. Messieurs, vous me permettrez d'aimer ce Moyen Age, dont il vous plaît de rire, et (]uiest à mon sens le beau temps de l'initiative personnelle ; — l'âge de Pierre l'Ermite et de saint Bernard, entraînant les foules aux croisades; — -l'âge d'Abailard et d'Albert le Grand, qui ameutent les

(i) Il est iiilL-rcssantde relire cequ'OJiloii Barrot ccrivail, en i86i, (les dangers Je la cenlralisalioii, — en s'appnyant de Turgot, Maleslierbes, Lamennais, etc. Il était loin de prévoira quel excès elle viendrait sous la conduite desparodistcs deg3. (De ta ceni ralisalion, I", etc.)

[t) « Faire arrêter », a dit plaisamment E. de Laveleyo, est un gallicisme, [Essai sur les formes du gouvernemenl.)

étudiants, à la place Maubert ou sur la monlaçne Sainte-Geneviève ; — l'âge des hommes à libre parole, qui ont des princes pour disciples et pour serviteurs (i), les siècles pour échos, le monde pour champ d'action, et qui sont les vrais fondateurs de a civilisation moderne, si étrangement compromise par notre promptitude à recevoir et notre résignagnation à porter tous les jougs (2).

Cette activité, à laquelle présidait l'Eglise, ne j)Ouvait manquer de susciter une réaction violente. Voici venir Philippe IV de [-"rance, qui ne se souvient guère de saint Louis. Voici les Olhon et les Frédéric d'Allemagne, les Henri et les Jean d'Angleterre, mécontents d'avoir été les pupilles de l'Eglise. Voici, au service de leurs violences, tous les habiles et tous les diserts de la libre pensée, — Arnauld deBrescia, Guillaume d'Occam, Pierre des Vignes et leurs émules, (pii mettent la théologie, le droit, les lettres à la discrétion du patron le plus généreux ou le plus fort.

(1) s. Thomas ccrivil, dit-on, le De regimine principumjiouTl'éducation de Hugues de Lusignan, roi de Chypre ; Vincent de Bcauvais écrivit ses Spécula pour l'instruction du fils de saint Louis ; S. Raymond de Pcnoalort était l'inspirateur de Jayme le Conquérant; — etc.

|2) « Les États ne datent que du xvi« siècle. Ce n'est qu'alors que la défaite des communes libres fut achevée et que parvint àseconstituer cette assurance mutuelle entre l'autorité militaire, judiciaire, seigneuriale et capitaliste quianom£'(n; ». — Kropotkine, l'Anarcliie, p. 33.

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Et pour que rieu ne manque au tableau, — avec les antipapes (i) et les évèques intrus, en attendant le grand schisme, — voici les Bégards, les Fralicelles, les Pauvres de Lyon et les autres « zelanti » de même esprit, qui parlent aussi de réformer l'Église — avec elle ou sans elle, mais surtout sans elle, — au gré de leurs fantaisies. Et quelle fécondité, Messieurs, quelle ardeur, quelle obstination ! Le Moyen Age est à l'époque païenne ce qu'uneforét vierge est à un désert, — comme notre civilisation, à nous, est tout simplement un joli jardin à la française ou à l'anglaise, suivant les dessinateurs. La forêt vierge avait, ainsi que le steppe ou le désert, des fauves qui bondissaient et dévoraient ; dans nos bosquets, il n'y a plus que des couleuvres, sinon des vipères, rampant dans l'épaisseur des herbes, — avec ([uelques putois, qui se dénoncent parfois avec insolence, sans que personne ait le courage de les écraser.

Au Moyen Age, les affirmations de la \ érité sont parfois excessives : je vous le passe, — n'étant pas ici pour faire des apologies à outrance. L'exagération est inévitable en ce qui est jeune, exubérant, confiant en soi; — les réactions y sont également

(i) De 1100 au scliisme d'Occident, on compte onze antipapes. Quantaux évèques intrus, ils sont innombrables, dans tous les États de l'Eiu-ope chrétienne.

forinitlables. Les hommes des deux partis sont trempés de la même manière: ils ne sont pas d'arc^ile comme nous ! Ai-je bien dit ? Non ! la terre cuite résiste encore, etnous ne savons guère résister. Ceuxlà sont de bronze ou de granit, et leurs chocs ont quelcpie chose de gigantesque. Voyez alors l'Eglise en cette lutte, et jugez de la grandeur dxiA^onpossumiis, jeté à la face de Philippe IV ou de Frédéric II, des rois d'Angleterre ou de Castille, des tyranneaux de Vicence ou de Padoue, des Albigeois de France, des Sarrasins d'Italie, des simoniaques et des apostats de toute nationalité.

Le wie siècle, avec ses fureurs, n"a été que la caricature du Moyen Age : car il en est, Messieurs, des grandes agitations de l'histoire comme des grands orages qui troublent le ciel. Les coups de tonnerre vont s'amoindrissant : au premier fracas succèdent des rouiemeiils c[ui diaiinnent peu à peu et s'éteignent dans un murmure à peine saisissable, pendant que les nuées déchirées achèvent de se perdre à l'horizon.

N'oublions pas toutefois ce siècle, si cher à nos libres penseurs, sans doute parce qu'il eut surtout à cœur de nier la liberté (i). Voici entrer en scène, — après Wiclcf et Jean Huss, — Luther, Calvin, Cranmer, Knox, Socin, et derrière eux, comme toujours, les puissants ! Pardon, Messieurs, je me trompe : les philosophes de toute nuance ne se mettent jamais en avant ! Ce sont

(i) Leproteslanlisme est essentiellement la négation de la lil.crté, sous couleur d'émancipation et de libre-arbitre.

des gens prudents qui marchent volontiers à la suite des forts ! Quand il se trouve un Frédéric ou une Catherine pour ouvrir la route, Voltaire emboîte le pas sans hésiter; mais si le Régent ou Louis XV n'est pas encore prêt à partir, Voltaire baise les pieds de la favorite du jour, en attendant riieuic du maître. C'est l'histoire de toutes les philosophies, que je dirais volontiers renouveléedes Grecs : elles rendent essentiellement prudent, et, sous leur influence, il faut craindre pour la bravoure. Démosthcnes, si brave à la tribune, s'était fait quelque peu philosophe, le jour où il jeta son bouclier. L'esprit humain a besoin d'être libre pour s'élever vers les hauteurs : les boucliers pèsent, on les jette et le génie s'envoie au-delà des nuages !

Quand Luther fut bien sûr d'avoir pour protecteurs le landgrave de Hesse et l'électeur de Saxe, il fut vraiment très brave. Il n'avait plus rien à craindre des légats du pape ou de ces terribles inquisiteurs, — qui avaient du bon, entre nous, — parce qu'ils empêchaient, ([uoi qu'on en dise, beaucoup de sottises et d'immoralités (i). C'était une af-

(i) E>t-il besoin de dire que nous n'entendons pas excuser les erreurs et les excès qui désliouurèrent parfois l'inquisition, comme toute autre magistrature de cette époque. Nous tenons spécialement à mettre hors de cause l'inquisition espagnole, qui a été surtout un tribunal politique, peu sympathique aux vicaires de Jésus-Chnsl. Mais en thèse générale, il est vrai de dire que l'inquisition a rendu les plus

IM.MUTAlîILITÉ DE L'EGLISE ENSEIGNANTE 12.",

faire terminée; aussi de quelle âme il excommuniait le Souverain Pontife et brûlait ses l)ulles en place publiiiiic! C'était Flieare où les nations chrétiennes avaieut à leur tète ces monstres couronnés qui s'appellent Henri YIII d'Angleterre, Christian de Danemark, Gustave de Suède, Philippe deHesse, — ou bien chez nous, Charles IX et Henri HI, — ces pauvres princes écrasés par le grand nom de France , comme nos énervés par les grandes armures de leurs aïeux. Ceux qui ne persécutaient pas laissaient persécuter; et si d'aventure il se produisait une de ces réactions sanglantes qui s'appellent la Saint-Barthélémy, ce n'est pas en raison de la politique de Catherine de IMédicis, dont je ne prends pas la défense, mais plutôt parce que le peuple de France éprouvait le besoin de se débarrasser d'une secte insolente, — permettez-moi de le dire, — jusqu'à la trahison et jusqu'au massacre (i).

C'est derrière ces princes féroces ou hébétés, que marchaient, à l'assaut du catholicisme, ces héros

{grands services à la religion et à la société : sous prétexte d'être de son temps, il ne faut pas ignorer les autres, et juger les institutions à tort cl a travers, comme il arrive trop souvent.

(1) Il est bon de rappeler ici à cerlains calholiques que la Saint- Bartlicleniy vint longtemps après la Miclielade et tant d'autres attentats, — longtemps après que la connivence des huguenots avec lesennemis de la patrie fjt devenue un fait indéniable pour tous les esprits rctléchis.

de l'esprit humain, émancipateiirs de la raison humaine, j)ères du monde moderne — Luther, le moine apostat et marié, — avec notre Calvin, le débauché sans patrie, — donnant la main à Etienne Dolet, le sodomiste assassin de la place Maubert, et à Colignj, le renégat anglophile, qui pose, sous les arcades de la rue de Rivoli (i), entre la Religion et le Patriotisme ! Ils avaient pour émules les puritains qui permettaient à Philippe de Hesse de prendre plusieurs femmes, — les patriotes, qui permettaient à Gustave Wasa d'étrangler les libertés de la Suède, — elles théologiens, q-ui proclamaient l'infaillibilité d'Edouard VI ou d'Elisabeth.

Dans le même temps, au plus fort de ces désolations, il y avait dans l'Église ces esprits faux et insubordonnés, que nous avons retrouvés à chaque nouvelle période de l'histoire, en train de préparer, avec le Baïanisme cl le Jansénisme, la ruine totale de la Traie foi et de la saine morale. Ils étaient d'autant plus à redouter que leur apparente sainteté et leur incontestable génie allaient bientôt mettre leurs forces au sei'vice des plus subtiles et des plus séduisantes erreurs.

(Juelle fut à tous ces agresseurs la réponse de l'Église ? A Henri VIII, Paul III répondait dou-

(i)Au chevet de l'église profanée, devenue le /eMi/j/t' de l'Oratoire.

cenienl : « Non. possuniiis ! » Aux proleslaiits fraïK^ais, nos évêques répondaient énetgiqucment : « Non possiimus ! » Ne vous étonnez pas ([uc l'accent fût différent. Le pape était déjà presque désarmé-à celte époque ; mais la France catholique avait encore une épée à la main, et la Li^ue apprit aux prolestants qu'on n'abuse pas longtemps de la patience d'un peuple libre. Hélas! Messieurs, nous avons cessé d'être libres, et l'on peut abuser impunément de notre patience.

Le xvi« siècle ouvrit les voies au dix-luiilième. Le sophiste amène la courtisane, c'est-à-dire, l'erreur amène l'immoralité, qui engendie nalurellemenl la violence; aussi trouvons-nous, sur tous les trônes, des princes disposés à la persécution, parce qu'ils sont voluptueux etdébauchés. Montesquieu a dit quelque pari : « Les mœurs molles sont voisines des mœurs féroces » (i); ^ — mais leur esprit s'était fait chair et nepouvait plus comprendre (2). En ce « bon vieux temps », que certains regrettent, dit-on, la conscience du chrétien et du patriote eut à souffrir au delà de tout ce qui se peut dire. La France, — pour ne parler ([ue tl'elie,

(1) Cf. Esprit des lois, liv. xxiv, c. 2.

(a) Kom., vm, 5 : u Secundum caraem sunl : quœ cariiia sunt s:i]i:iint ». — Joan., ui,0 : o Ouod iialuDi est ex carne, caro est ».

— \ it le sceptre de Charlemag-ne aux mains de ce Louis X\ , dont j'ose à peine prononcer le nom dans celte enceinte, encore qu'il ail demandé et oljtenu sans doute miséricorde , à son lit de mort. 11 vil les évèques humiliés et les callioliqnes opprimés comme ils ne le furent jamais, — Dieu, la pali'ie, la vertu, l'honneur, traînés dans la boue, au nom de la philosophie et du pro^'rès, — avec la faveur des princes et des grands. Il vit follemenl préparer la ruine de la vieille société française, par ces raffinements d'impiété et de dissolution^ sous les yeux d'un roi qui se consolait en disant : « Tout cela durera bien autant (pie moi ! » Bientôt les philosophes, après avoir flagorné les maîtresses royales, allaient adorer nue « chair pul)li(]ue » (i), sur l'autel de Notre- IJame, el justifier la parole de Montesquieu. Les mêmes hommes, qui avaient en ces mreurs molles, allaienl a\oir des mœurs féroces. Des petils vers tle Robespierre à l'arrêt de mort de Louis XVI, vous croyez qu'il y a un abîme? Erreur! Les vers licencieux riment très bien aux sentences mortelles, el le bruit du couperet fait ritournelle aux chansons à Clhloris (2).

(1) Lacordaire: XXIW Confcrenoe.

(") On relrouve, parmi les plus féroces dos rcvolulionnaircs, la

Pendant que le vieux monde s'en allait ainsi, que les rois insultaient ou laissaient insulter l'Église, le philosophe, dont vous avez dressé la statue aux portes de Saint-Germain-des-Prés, Diderot, tout en apprenant le catéchisme à sa fille, souhaitait u du bjyau du dernier des prêtres étrangler le dernier des rois »{i). — Vertueuse indignation, si elle n'eût marché de pair avec les flatteries à l'adresse de la favorite du jour! Ce n'était pas la courtisane qu'il fallait étrangler, — puisqu'elle distribuait les faveurs, — mais bien le prêtre, qui demandait à Dieu pardon pour la courtisane et aux hommes respect pour la royauté, sinon pour le roi. Le prêtre était inie gêne et un obstacle aux appétits ou aux ambitions. Après le roi tombé, qu'importe? il y aurait un autre pouvoir, sensible à la flatterie, et qui donnerait encore titres et pensions, dût-on s'appuyer, pour les obtenir, sur la faveur d'une autre Pompadour ou d'une autre Dubarry.

Au-dessus de cette fange soulevée en tempête, voyez planer la grande figure de l'Eglise, qui jette

plupart des écrivaios lîjcacieux d.; l'époque, poites et prosateurs ; rjillaiid-Varennes, Fab.-e d'Eglaiitine, Brissot, Cubiercs, etc. — Cf. Forueron, Hisl. des émigrés, t. I, p. 67.

(l) Diderot avait mis en vers cetlo phrase empru.Ucc à Voltaire {Tislament du curé MesUer).

i3o IMMUTABILITE DE L'EGLISE ENSEIGNANTE

à tous réleinelle réponse : « Non possumns, nous ne pouvons pas ! » C'est la prison, si vous ne prêtez le serment constitutionnel! C'est l'écliafaud, si vous n'y échappez par l'exil ! C'est la persécution prolongée qui va tout détruire : les cathédrales par terre, les prêtres dans les catacombes, les chrétiens dans la terreur, un pape même en captivité : « Non possiimus- !» Il y a quelque chose de supérieur aux disciples et aux gardiens de la vérité: c'est lavérité elle-même. Prenez les tètes des chrétiens, des prêtres, des évoques, du pape même: mais ne touchez pas à la vérité ! « A^on possumns ! »

Nous arrivons enfln à notre épotpie. Napoléonien étrangle le monstre, mais semble en recueillir l'âme : et le voilà qui jette dans les fers le pontife auquel il dut l'onction des rois. L'Église, de nouveau persécutée, retrouve, derrière la violence, la même sophistique complaisante à la brutalité, pendant (jue les réfractaires de la n petite Ég-lise » donnent la main aux débris du schisme constitutionnel et aux nombreux catholiques, pour lesquels Rome est mal inspirée, quand elle ne sert pas leurs idées de parti.

L'Eglise est toujours de son temps, avec le même calme et la même assurance. Si la parole prêtée à

IM.ML'TAlilLlTE DE L'EGLISE ENSEIGNANTE i3i

Pie MI n'est pas authentique, elle est tellement en silualion qu'on n'en saurait iniag-iner de plus convenable. Lorsque la colère de Napoléon éclate en injures et en menaces : — « Tragediantc ! » sou- [lire l'aug^uste captif ; — et lorsque, radouci en apparence, il essaie de séduire par ses protestalions et ses promesses : — « Comediantel » dit le pape en souriant! L'Eglise ne s'est jamais interdit, l'histoire en est témoin, de cingler d'un mol spirituel ceux qui la tourmentent : voudriez-vous, Messieurs, lui en retirer le droit? Quoi (pi'il en soit, dans le sourire ou dans la plainte, la même pensée se retrouve, nettement exprimée : « Non /xjsxiinius, nous ne pouvons pas ! »

Pour parler de nous-mêmes, je n'aurai pas besoin d'invoquer un autre témoignage que le vôtre. Sans vous exiiorter à une liberté de parole qui ne se rencontre guère en notre temps, je vous prie de répondre loyalement. Nous manque-t-il une forme de persécution violente ou perfide ?

Non, Messieurs : il n'y manque rien, sinon la grandeur que nous avons parfois rencontrée dans les persécuteurs et leur façon de persécuter. L'Église est toujours riche de cette gloire, que le père Lacordaire a célébrée en son magnifique lan-

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gage. Lorsqu'on lui demandedes concessions impossibles à faire, elle se lient sereine, au milieu de la placepuhliquc dévastée parla perfidieet la violence; elle orne son cou des reliques de ses ^ iergcs et de ses enfants martyrs; elle ceint ses reins des chaînes portées par ses confesseurs; elle élève, comme un sceptre, l'épée ou le bâton qui brise la tête ou perce le cœur des siens, — et laisse au flot, qui baigne ses pieds, le soin d'en laver la poussière prise au chemin des siècles.

« Au désert, deux lions affamés se déchirent, pendant que l'agneau menacé par leur rage paît tranquillement à côté de leur fureur » (i). Ainsi la violence et la ruse se dévorent pendant que l'Eglise continue, tranquille, à répandre sur le monde la lumière de la vérité et à l'échauffer de la flamme vivante de son cœur. On voit croliler les trônes élevés contre elle ; ses autels continuent de porter la croix immobile, pendant que le monde va roulant dans l'espace : Sfat criiœ cli'im volvilur orbis. Parole magnifique et pourtant inexacte : car la croix continue de guider les peuples dans la voie du progrès, pendant que le monde se tourmente dans une agitation stérile.

(I) Lacordaire ; VI' Conférence.

L'histoire en rend témoignage, Messieurs : il n'y eut jamais de variation dans l'enseiii'nement de l'Eglise, et, par conséquent, nous pouvons nous promettre qu'il n'y en aura jamais.

Il me reste à résaudre une objection que vous avez peut-être dans l'esprit, car elle se répète fréquemment parmi nous : « Les nouveaux dogmes ne sont-ils pas une preuve de variation. N'y a-t-il pas au moins une apparente addition à la doctrine par ces définitions ? »

Deux mots de réponse seulement, Messieurs : l'objection ne mérite pas davanlae;e. Elle tient à une confusion absolument enfantine, — il faut bien le dire, — entre la promulgation d'une vérité préexistante et la création de celte vérité ellemême. Qu'est-ce qu'un dogme et qu'est-ce que le définir ? Dans noire croyance, nous distinguons trois éléments (i) : les articles de foi, qui sont contenus dans le Symbole, — les dogmes définis, qui sont les conclusions nécessaires de ces articles de foi précisées par l'enseignement solennel de l'Eglise, — et enfin, les propositionsdc foi, qui sont

(i) De Grool : Siimnw (te Ecclesia, q, VIII.

n^rUTABILlTE DE L'EGLISE ENSEIGNANTE i35

les conclusions nécessaires des arlicles proprement dits, mais querÉ^lise n'a pas encore précisées dans une formule solennellement définie.

Les articles de foi, personne n'y a jamais touché. Les conclusions qui en découlent, il faut bien les préciser : et comme nous l'avons dit ailleurs, la société çardienne de la vérité ayant seule caractère pour cette définition, il en résulte que l'Eg'lise a le droit et le devoir de préciser ces conclusions. Il se conçoit sans peine qu'elle l'ait fait, au début, d'une façon plus larg'e, puisque c'était une évidente nécessité. Qu'elle l'ait fait rarement depuis, cela est encore facile à comprendre, puisqu'il n'y avait plus la même urgence. Cependant, à moins que l'immutabilité ne devienne synonyme d'immobilité, et par conséquent d'infécondité et de mort, il faut aussi admettre qu'il y a des circonstances en raison desquelles une conclusion nouvelle doit être nettement et solennellement promulguée. C'est ce que l'on appelle la définition des nouveaux dogmes : et, de nos jours, l'Eglise a précisé ainsi deux de ces conclusions, l'une relative à l'Immaculée Conception, l'autre relative à l'infaillibilité pontificale.

Croiriez-vous, par hasard, Messieurs, qu'elle ait inventé l'Immaculée Conception? Si vous connais-

i36 IMMUTABILITE DE L EGLISE ENSEIGNANTE

sicz mieux votre histoire locale, vous sauriez que l'Université de Paris, dès l'an 1496, demandait aux nouveaux docteurs le serment de soutenir l'Immaculée Conception (i). Ce n'est donc pas une croyance nouvelle, puisque celte demande suppose évidemment la préexistence de la doctrine. L'Église neprocède jamais par à coup : elle a môme, sous ce rapport, des délicatesses et des réserves infinies. Elle fait précéder ses définitions d'une étude qui embrasse le monde entier (2). Elle appelle tous ses évêques à rendre témoignage de la croyance de leurs peuples, pour leur temps et pour les siècles antérieurs : et, lorsqu'ils ont répondu, — en concordance avec l'humanité, l'Église par labouche de son chef, ou dans ces grandes assises qu'on appelle les conciles généraux, donne à la vérité une formule solennelle, qui ne la crée pas, — c'est clair, — mais la précise, la met hors de discussion, lui donne toute sa force d'action et toute sa fécondité.

De même pour l'infaillibilité pontificale; vous ètes-vous persuadés qu'il la fallût juger nouvelle dans les enseignements catholiques? Rappelez-vous alors la parole contemporaine de saint Léon le Grand : « Rome a parlé par son pontife, la cause est

(i) Du Boulay, Hist. Unir. Paris. — D'.\rgen[ré,CoUecl. judic- (2) Commcelle a fait pour la préparation de la définilioii dogmatique de rimmacuice Conreplion et de rinruiUibililé.

IMMUTABILITE DK L'EGLISE E^'SEIGNANTE uly

jnçée » (i). L'Etflise n'invente rien, je le répèle ; elle fixe purement et simplement des croyances qui n'avaient pas encore le caractère d'un enseig-nement officiel et dès lors n'eng-as^eaient pas directement la conscience. Pour le faire, elle s'inspire des besoins des temps. En notre siècle de naturalisme, par exemple, elle a défini l'Immaculée Conception,comme une ré[)lique aux audaces de l'ignorance et de l'erreur. En ce temps de révolte universelle contre son autorité et d'impossibilité peutêtre des conciles généraux, elle pourvoit aux besoins de l'avenir par la définition de l'infaillibilité de son chef. Elle éclaire ainsi la question des ori.;ines de l'humanité et de la chute primordiale ou remet en pleine lumière l'autorité suprême et irréfragable de la société fondée par Jésus-Christ.

Vous le voyez, Messieurs, l'objection tirée des prétendues nouveautés dogmatiques ne lient pas deiiout. 11 suffisait d'un mot, comme je vous le disais, pour la mettre à néant.

Concluons donc en disant que l'Eglise n'a pas changé (2) : seule entre toutes les sociétés doctri-

(i) Cl Roma locuta est : causa finita est » — S. Augustin.

(2) Une sinçulère objection est faite par les Grecs à propos du Filioque ajouté dans les symboles de Nicéc et de Constantinople pour éclairer la doctrine relative à la trinilé des personnes divines. Us prétendent que cette addition constituait un changement.

i,i8 IMMUTABILITE DE L'EGLISE ENSEIGNANTE

nalcs, elle n'a pas subi l'outrage du temps. Elle s'est conslamment ternie, dans l'enseignement de la vérité, à la tradition apostoliquc(i),avec une inébranlable résistance à toute innovation (2) et une fidélité sans reproche à ce qui lui venait de son fondateur (3). Elle restait ainsi établie sur le roc, dont il parlait à Pierre et contre lequel les portes de l'enfer ne sauraient prévaloir (4).

N'allons donc pas. Messieurs, nous tromper aux vains Irioinpbes du mensonge ; et, reconnaissant, dans riuimiliatiou passagère où la tiennent nos erreurs, la divine épouse du Christ, disons-lui ce que le Prophète disait à Dieu lui-même : « Ils périront, mais toi, tu demeures. Ils vieilliront comme un vêtement que l'on change ; toi, tu es toujours le même, et tes années n'auront pas de déclin. Les fils de les serviteurs auront leur asile en toi, et leur descendance le devra sa direction » (5).

Chauffer a toujours signifié, en pareille matière, subsliluer un sens à un autre, cl l'on ne voit pas que l'Eglise ait rien chance dans le cas présent, du moins pour les esprits sérieux.

(1) c( Ea qua." est ab apostolis iraditio». S. Ircnce, adr. Haeres..

(•>) « Nil innovetur nisi quod traditum est ». S. Cyprien, E/i. XXIV ad Ponip.

(3) « Curandum est quod leneamus q«iod ubique, qnod scmpcr, quod ab omnibus credituni est ».Vinc. Lirin. , Common. , c. ii.

14) Matli.,xiv, 18:0 l'ortœinferinonprœvalebuMtadversuseam».

{&) Psalm. Cl, 37-99 : « Ipsi poribunt, tu autem permanes : et omncs siout veslimentum veterascent, et sicut opertorium mutabis eos et mutabuntur.Tu autem ipse es, et anni lui non déficient. Filii scrvoruui tur:)rum babitabunt, el semen eoruni in s;pcnlum dirigetur ».

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