‹ L'Eglise, sa raison d'êtreChapitre 15 sur 27 · CINQUIEME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

CINQUIEME CONFÉRENCE

lyPAlLLiniUTE DE L'EGLFSE EXSEIG.YA.VTE

Monseigneur (i).

Messieurs,

La doctrine révélée se reconnaît à clés caractères qui se retrouvent seulement dans l'enseignement de l'Eglise catholique. Elle est mystérieuse, parce qu'elle parle de Dieu; — rationnelle, parce qu'elle met en rapports la raison divine et la raison humaine ; — sanctifiante, parce qu'elle procède du bien suprême visitant l'âme pour y produire la ressemblance avec lui ; — universelle enfin, parce qu'elle vient de l'auteur de la raison, qui est la même en tous les hommes et de la vérité, qui est l'aliment

(i) Mgr le cardinal Richard, archevêque de Paris.

naturel de toute raison. L'enseignement de l'Eglise a donc, — à l'heure au moins de ses origines, — les caractères qui conviennent à la vérité révélée, et il n'était pas possible, — à ce moment, — de lui refuser la foi due à la parole divine. Mais, à travers les dix-neuf siècles de son histoire, n'a-t-elle pas subi la loi commune à tous les enseignements, — de quelque source qu'ils proviennent, dès qu'ils sont parlés par des lèvres humaines? N'a-t-elle pas subi de variation, qui nous empêche de reconnaître exactement, dans la doctrine proposée à notre foi, la même qui fut proposée à la foi des premiers disciples de Jésus-Christ? S'il y a eu changement nous ne sommes pas tenus de croire : l'Église doit donc justifier d'une immutabilité parfaite, au triple point de vue de la doctrine, des sacrements et de la hiérarchie (i). A travers les siècles, elle a dû lutter contre le triple péril qui menace toute autorité doctrinale, — la persécution violente, — l'inintelligence et le faux zèle, — et les scissions hérétiques ou schismatiques.

(i) o In idenlitale docIrin.T, sacramenlorum et regiminis ». — De Groot : De ecclesia, q. V, ad. 3. — Tout cliangemeiil dans la doctrine entraîne nécessairement un changement dans les sacrements et la hiérarchie, quoi qu'il en paraisse au premier coup d'œil : et toute variation à ces deux derniers points de vue prépare fatalement, si elle ne l'opcre pas tout d'abord, une altération de la doctrine. Le schisme, en fin de compte, suppose une erreur doctrinale, aussi bien que l'hérésie proprement dite ».

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Y a-t-elle succombé? Non. — En a-tcUe eu si bien raison qu'elle en soit sortie parfaitement pure et immaculée? Oui. Je vous ai peut-cire fatigués, Messieurs, par une énumération qui convient aux écoles plus qu'à la cliaire, et dans laquelle je rappelais les violences, les troubles et les apostasies, dont l'Ei^lise a souH'ert, en chaque génération nouvelle, ftlais, quel qu'ait été votre sentiment, vous avez dû en venir à la même conclusion : à quiconque lui demandait de \'arier, l'Eglise a répondu : « Je ne puis pas : Non possumiis t » — Elle a sacrifié le sang de ses martyrs, supporté l'insolence des esj)rits faux ou bornés, permis au schisme et à l'hérésie de lui prcndreunepart, même considérable, de l'humanité, — an nom de ce principe cpie la vérité est de beaucoup préférable à la faveur des puissants, à la paix intérieure, à l'étendue de la domination. Gardienne et apôtre de la vérité surnaturelle, son devoir était avant tout d'en conserver intacte la formule, pour ne rien diminuer de sa force et de sa fécondité.

Ce n'est pas assez, Messieurs : si éclatante que soit cette première démonstration de la mission divine de l'Eglise, il nous faut y ajouter un second argument. Le témoignage du passé devrait peutêtre nous satisfaire et garantir l'avenir; mais l'es-

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prit liuinaiii esl essentiellement inquiet et fait renaître la difficulté, de la solution qui semble l'avoir supprimée. L'immutabilité de l'enseignement catholique ne nous rassure point, si son infaillibilité n'est pas démontrée. — « Il n'eût pas été possible de rester immuable sans être infaillible », dirai-je simplement.— «Soit pour le passé», me réplique-t-on ; « mais pour l'avenir, quelle garantie nous donnezvous ? » — Je réponds : « La même! «C'est là précisément ce que nous avons à voir aujourd'hui. Messieurs, je ne sollicite pas votre attention : elle est suffisamment éveillée par le mot que je viens de prononcer : l'infaillibilité de l'Église est un de ces sujets qui ue sauraient vous trouver indifférents.

La doclrinc de l'iiifailliliilité de l'Église ii le pnvilt'i'e, — si je puis m'exprimer ainsi, — de prendre sur les nerfs de nos prétendus esprits forts. Il n'y a pourtant rien de plus facile à comprendre. Nous avons établi, — par le témoig:nage de l'iuimanité, — que Dieu a parlé aux hommes, et, — par la critique, — que sa parole est reproduite dans renseignement de l'Eglise catholique. Si vous l'acceptez, il vous est impossible de ne pas admettre l'infaillibilité de l'Église. En effet, quel est le dernier et suprême caractère de la vérité révélée ? C'est l'universalité au point de vue de l'étendue et de la durée.

Dieu n'a point fait la raison pour quel([ues hommes et la vérité pour quelques raisons; il a donné la raison à tous les hommes, et il a fait toutes les raisons pour la vérité. Il y a des nuances ou des mesures dans la possession de la vérité, mais non pas dans la sécurité et la paix qui doivent résulter,

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pour la raison, de la possession de la vérité. Le caractère par excellence de la révélation est donc l'universalité, — garantie, disions-nous, par l'exis" tence d'une société dépositaire de la révélation et, dans cette société, d'une autorité fixant la doctrine, dirimant les controverses, assurant 1 apostolat. Tout ceci admis, comment concevoir fpie l'autorité assure l'unité, sinon par l'infaillibilité ? L'unité est compromise ou plutôt ruinée par l'agitation, que produit l'absence de certitude. Mais comment avoir la certitude en dehors de décisions infaillibles ? Sorti de la certitude, je retombe fatalement dans la discussion; si la discussion m'est permise, il n'y a plus d'unité; l'unité détruite, la société n'existe plus, et sa négation entraîne celle de la révélation. Il n'y a plus de raison d'être aux manifestations surnaturelles : le dessein divin est par là même en défaut, et nous arrivons à cette conclusion blaspiiéniatoire, que la Sagesse éternelle ne savait pas ce qu'elle faisait en essayant de se comniuni(]uer aux lioinnics.

Vous le voyez, Messieurs, la thèse n'est pas bien compliquée. Puisque nous entendons ne relever que du raisonnement, voulez-vous me montrer le défaut de celui-ci : « L'Église est une société qui a pour mission de garder et de répandre la vérité ré-

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vélée. Elle le fait, grâce à l'autorité qui est en elle et au corps enseignant qui représente l'action de cette autorité. Si les décisions de ce corps enseignant ne sont pas infaillibles, elles ne produisent pas la certitude; si elles ne produisent pas la cerlitude, elles ne sauvegardent pas l'unité. Donc, il n'y a pas de révélation possible, sans l'infaillibilité du corps chargé de la garder et de la prêcher )>. — Ainsi j'ai le droit de conclure : par le seul fait que Dieu a daigné se révéler aux hommes, il a créé un corps enseignant, dont les arrêts participent à la sûreté de sa propre raison, et dès lors sont infaillibles.

N'est-ce pas ainsi que l'a compris et enseigné Celui-là même qui a formulé la doctrine de la révélation ? Pouvons-nous dire que ce sont des idées à nous, et non pas les idées du Christ? Que trouvezvous dans l'Evangile, unique et suprême règle de foi pour tous, — nous dit-on, — du moins pour tous ceux qui revendiquent le litre de chrétiens ?

Jésus-Christ a réuni des adhérents; il a fai!, parmi eux, une première sélection qui créait les disciples (il; puis, parmi les disciples, il a fait un der-

(ii Luc, -t, I : CI Designavit Dominus et alios septuaginla djos, etc. »

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nier choix qui donnait naissance à l'apostolat proprement dit (i). De ceux-ci saint Paul devait dire, peu de temps après : « L'Esprit saint a fait de vous les Évêques destinés à régir l'Eglise de Dieu » (2). — Eh bien! que dit Jésus-Christ à ces évèques destinés à régir son Église? « Allez et enseignez toutes les nations : lie et<Jocete omnes rjentes [Z). Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie : Sicut misit me Pater et ego mitto vos (4). Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, c'est-à-dire de Dieu, principe unique de la révélation. Ceux qui croiront à votre parole auront la vie éternelle, et ceux qui n'y croiront pas sont déjà condamnés. Celui qui vous écoute m'écoule : Qui vos audit me au dit. Celui qui vous méprise me méprise : Oui vos spernit me spernit (5). Lorsipi'un de vos frères aura faibli dans la croyance ou dans la pratique, avertissez-le d'abord, avec la charité qui doit être au cœur des frères et des pères. S'il vous écoute, vous aurez gagné son âme; s'il ne vous écoute pas, die

(i) Matth., X, I : « El convocatis diiodecim discipulis suis, dedil illis, etc. » — Luc, M, i5 : « Vocavil discipulos suos, et elcgit duodecim ex ipsis ».

{2) Act. apost.. XX, 28 : « Vos Spiritus sanclus posuit episcojios rcgere Ecclesiam Dei ».

(3) Mallli., xxviii, iij : n Euutcs ergo docele omncs génies, baptizanles, etc. »

(4) Joanii., XX, 21,

(5) Luc, X, 16.

Ecclesiœ, dites-le à l'Eglise : et, s'il n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain : Sit tibi ethnicus et piiblicanus (i). Il est séparé de la société des âmes qui vivent de la vérité; il est séparé, par conséquent, de la vérité et dès lors de la vie éternelle engendrée par la croyance à la vérité . Sit tibi ethnicus et pablicanus. Et n'ayez pas peur que votre ministère se trouve jamais en défaut; car je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles : Ecce ego uobiscuin sum usqiie ad consummationem sœculi n (2).

Est-ce clair. Messieurs ? Jésus-Christ a-t-il bien mis sa personne, sa mission, son autorité dans l'Eglise enseignante? Et pouvait-il faire autrement? — Le fondateur d'une société peut en être appelé la tête (3j; mais il est aussi l'un de ses membres, le premier des éléments de la société qu'il incarne ou résume (4), à votre gré. Comme fondateur ou in spirateur, il en est l'àme : et, tant qu'il ne s'en retire pas, elle reste vivante de sa pensée (5). L'autorité

(1) Mallh., x^nii, 17.

(2) Id., XXVCII, 20.

[Z) Ephes., 1, 32 ; « Ipsum dedil (Chrislum) caput super omnem Ecclesiam, qua; est corpus ejus ». Col., i, 18: « Ipse est caput Ecclesiœ o .

(4) I Cor., xii, 27 : a Vos autem estis corpus Chrisli et membra de membre. »

(ô) S. Thoin., Comp. Iheol. c. 214, cit. Ephes.', 1,32.

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de la société est la sienne même, comme la mission de la société est sa propre mission. Jésus-Christ peut-il donc se retirer de l'Eglise ? Non, c'est impossible. Il n'y est plus visiblement, c'est vrai ; ayant revêtu l'humanité — et devant subir, dans sa vie humaine, les lois qui conviennent à la nôtre, — il ne peut éterniser sa présence sensible parmi les hommes. Il cesse donc d'être visible dans l'Église ; mais il ne cesse pas d'y être invisiblement, d'en être membre, et par là même d'en être le chef. Pour rendre sensible sa présence, — à nous qui avons des yeux de chair, et voulons à cette société un chef visible à nos yeux, — il s'est donné un vicaire, héritier de sa mission el particijiant de son autorité (i). Mais le vrai chef, c'est toujours lui, à proprement parler ; il reste à jamais l'àme et la vie de l'Eglise, dont il ne s'est pas séparé. Ce- (ju'il y a fait, en sa vie mortelle, il continue de le faire, el jusqu'à l'heure qui marqueia la Ihi des temps, elle gardera l'autorité infaillible qu'il y a mise et y conserve par sa présence. Il n'y a pas de veille ou de lendemain pour lui, à ([ui tous les temps appartiennent. — « Chrixtiis lieri «, disait saint Paul :1e Christ était liier; « Christns hodie: » il est encore aujourd'hui; « Christus in sœciila '.

(I) J.'aUh., XVI, 18 ; — Luc , xxi], Sa ; — Joann., .\xi, 15-17.

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les siècles n'épuisent ni sa présence ni son action » ( i ) . — L'Eijiise n'a donc rien perdu de l'autorité qu'il lui assurait en la fondant. L'infaillibilité propre à Jésus-Christ et qu'il lui communiqua, par la constitution du corps enseignant, j demeure indéfiniment, puisqu'il ne s'est point séparé d'elle, et ne peut s'en séparer.

Ainsi, — non seulement au point de vue du raisonnement, mais encore à celui des faits, — l'Eglise est infaillible. Niez son existence, comme il plaîl à certains de le faire (2) : je ne puis vous ol)liger à croire même à l'évidence, si vous ne le voulez pas ; mais je vous défie de croire à l'existence de la véritable Église, sans accepter, du mémecoup, l'infaillibilité de son enseignement.

Toutefois, ce n'est pas assez, Messieurs : continuons cette étude. Avons-nous, relativement aux paroles du Christ, l'interprétation des premiers ciu'étiens et des premiers apôtres, c'est-à-dire de ceux qui ont entendu le Maître, qui étaient ses familiers et devaient être pénétrés de son esprit ? Sans nul doute; et leur témoignage nous fournit une troisième forme de démonstration.

(i) Hebr., xiii, 8.

h) Protestaats modernes el libres-penseurs, mais pour des cajses tout à fait différentes.

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Commentles apôtres onl-il compris leur mission? Ecoutez ! Un jour de l'an 4i, l'Eglise naissante est troublée par l'inintelligence et le faux zèle de (]uelques-uns de ses membres, les plus fidèles en apparence. Après avoir déjà subi la persécution, et menacée par les schismes, dont saint Paul prévoyait l'arrivée (i), elle doit se défendre contre les judaïsants qui veulent, en fin de compte, soumettre Jésus-Christ à Moïse. Le corps enseignant se réunit, en ce qu'on appelle quelquefois le premier concile de Jérusalem (2), et voici ce que Pierre, présidant la réunion, en qualité de chef de l'Église, écrit aux chrétiens de Cilicie, de Syrie et d'Antioche : « Il a paru bon au Saint- Esprit et à nous : visum est Spiritai sancio et nobis » (3). — Ainsi l'Esprit-Saint est leur esprit à eux, non pas comme hommes, mais comme représentants de l'Eglise ; l'Esprit divin est, avec celui de l'homme élevé à l'épiscopat, un même et unique esprit : « Visiini est Spiritui sancio et nobis ». Et puisque de lui procède toute vérité : docet omnem verltatem (4), puisqu'il est la sagesse éter-

(i) I Cor., 1, 10 : o Obsccro vos... non sint in vobis schismata ».

(2) On pourrait.'plulôt dire : lesynode de Jérusalem. L'assemblée de 4i n'a ]ias le caraclère d'un véritable concile, au senliment de quelques^lhéologiens.

(3) Ac'l. aposl., XV, 28.

(/>) Joann., .xvi, :3 : « Spirilusverilalls doccbil vos omncm verituleni ».

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nelle cl ne peut crrei-, la conclusion est évidente : dans la conviction de ces hommes, — qui savent mieux que personne la pensée de Jésus-Christ, — l'infaillibilité leur a été conférée par la communication de ce divin Esprit (i).

Tel est le commencement de la tradition. A partir de ce moment, j'entasserais, si vous y teniez, les lémoiguages des Pères et des docteurs, dans la magnificence ou la simplicité de leur langaç^e, et vous y retrouveriez toujours la même conclusion : « l'Eglise est infaillible » (2). Chacun des hommes qui constituent le corps enseignant garde la marque de la faiblesse humaine, en sa vie, ses pensées, son enseignement personnels. La mission de conserver et de répandre la vérité surnilurelle les fait participants de la mission de Jésus-Christ; et puisqu'il est infaillible, ils le sont également, — sans contestation possible, — dans les actes de leur ministère.

Concluons : du raisonnement pur et simple, —

(1) Dans 1/s épîtres de S. Pierre, S. Paul, S. Jean, S. Jude. S. Jacques le Mineur, la même peasée Iransparait à cliaque paj^c. pour aiasi dire : ils sont les organes infaillibles de l'Esprit Saint, à titre d'apôtres. Le mot n'y est pas : la pensée est évidente.

(2) Leurs écrits ne sont que le commentaire de la parole de S Paul : « Eoclesia Dei vivi, colnmiia et firmimentum veritatis «.(ITiin.,

III, i5.)

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de renseignement de Jésus-Christ, — de la tradition ininterrompue, nous lirons la garantie que l'Eglise est infaillible. Voyons maintenant en quoi consiste cette prérogative.

Vous avez d'ordinaire, Messieurs, une idée peu exacte de riufaiilihilité de TÉg-lise.

Vous vous insurgez, à tout propos, contre le dog'matisnie, et vous êtes des dot^niatisants efïrénés. L'enseignement catholique ne renferme qu'un petit nombre de dogmes ; vous tenez à en fabriquer une multitude, évidemment parce que vous connaissez mal l'Église et ne vous rendez pas un compte exact du ministère qui lui convient. Veuillez vous rappeler ce que nous avons dit : l'Église est une société^ dont l'autorité se manifeste par un corps dirigeant et enseignant, (pii a mission de garder et de répandre dans le monde la vérité révélée. Quand vous prêtez à l'Église la prétention de définir ce qui n'appartient pas à son domaine, je ne puis m'en fâcher : ne pouvant trouver mauvais qu'on rende à ma mère plus d'honneur que moi-même, et qu'on se mette à ses pieds beaucoup plus que je n'y suis. Cependant, si vous invoquez le raisonnement pour arriver à cet

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acte d'excessif respect, il m'est permis de m'en étonner, peut-être même d'en sourire: et pourtant vous le faites à chaque instant. Vous voyez des définitions de l'Eglise où elle ne songe pas à en mettre, et son infaillibilité là où elle n'a rien à faire. L'Église est infaillible relativement aux vérités de foi, et nous avons, dans notre dernière conférence, précisé l'objet de notre foi: les articles du Symbole, les dogmes solennellement promulgués et, — relativement, — les propositions de foi, c'est-à-dire les conclusions nécessaires, mais pas encore définies, des dogmes et articles de foi (i). En dehors de ce terrain, l'infaillibilité de l'Eglise n'est pas en cause. N'ayant pas encore défini les propositions de foi, elle les abandonne à la discussion, — bien entendu sous réserve de la modestie et de la prudenca convenables,— et ne demande pas que l'on affirme un acte de son infaillibilité, avant qu'il se soit réellement produit.

Au corps épiscopal appartiennent la conservation et la diffusion de la vérité surnaturelle. Lorsqu'il est uni à son chef, le Souverain Pontife, et

(i) De Groot, Summ. de Ecclesia, q- vm. Dans cette nomenclature, sont comprises les définitions relatives à l'inspiration des ICci-itures, aux faits dogmatiques, aux mœurs, à la discipline gêné raie, et à la canoaisation des Saints.

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par lui, au fondateur de la société chrétienne, ses décisions sont éminemment respectables ; toutefois, l'Eglise n'y voit ])as le témoignage de son infaillibilité. Elle demande la convocation de tout le corps épiscopal en assemblée suprême, — le concile général (i), — présidé par le Souverain Pontife, ou par ses légats munis de ses instructions.. Ainsi représentée exactement, pleinement, absolument, elle rendra des décrets où son infaillibilité se reconnaîtra; — mais pas ailleurs, ni autrement. Le Souvei'ain Pontife, chef de l'Eglise, synthèse de l'épiscopat, lien direct de la société des âmes et du corps dirigeant avec leur fondateur, élève la voix. Parle-t-il ex cathedra, suivant l'expression consacrée, c'est-à-dire comme chef de l'Église et vicaire de Jésus-Christ? Il est infaillible (2). Pour lui-même, — quelles que soient sa sainteté, sa science, son expérience, son autorité acquise parmi les hommes, — il ne réclame pas l'infaillibilité que

(i) Les conciles particuliers, par eux-mêmes, n'ont pas le privilé;e de l'infaillibilité: leur autorité dépend deleur confirmation parle Souverain Pontife. Celle même des conciles g^énéraux tient à cette confirmation, s'ils n'ont été présidés par Pape ou ses légats, et ne sont restés en parfaite conformité avec la direction pontificale.

(2) Math., XVI, 18: « Tu es Petrus. etc >> — « Summus pontifex cum totam Ecclesiam docet, in his quaî ad fidem pertinent, errare non potesl ». — Bellarmin, post S. Thomam, Sainm. th., 2-2, q. l, art. 10.

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vous altribuez, sans raison, à toulc parole tombée de sa bouche.

Veuillez donc, Messieurs, comprendre l'enseignement catholique et voir les choses telles qu'elles sont ! A chaque instant, vous réclamez contre l'Eglise qui asservit, dites-vous, qui éloutTe même les intelligences! Où donc, Messsieurs, trouvez- vous trace de cette oppression et de cet asservissement? Dans vos assertions, je vous le concède ; mais ces fantaisies et la doctrine de l'Eglise ne sont pas absolument de même valeur, et je crois permis de douter que vous compreniez bien cette doctrine. Vous lui prêtez!... On ne prête qu'aux riches, direz-vous, soit : mais elle vous dispense de l'enrichir : contentez-vous de lui donner ce qu'elle réclame. Elle est infaillible en matière de foi et de morale; elle excerce son autorité infaillible, par le corps épiscopal, représentant officiellement la société des âmes et son chef Jésus-C-hrist, ou par le souverain Pontife parlant eœ cathedra, au nom de l'épiscopat et de l'Eglise. Ne sortez pas de là. Messieurs, et ne donnez pas plus à qui ne vous demande pas davantage. Ainsi nous restons sur un terrain parfaitement rationnel, où rien ne peut choquer le plus exigeant des esprits : et nous pouvons poser à l'histoire une question, semblable à

LXFAILLIlilLlTÊ DE L'ÉdLlSE E^SEIGNANTE iSy

celle f[uo nous posions à propos de l'immutahililé : « En fait, l'Église s'esl-elle montrée infaillible? »

Des allégations contraires, il n'en manque pas, vous le savez mieux que moi. A entendre les adversaires de l'Église, de même qu'elle a varié, elle a erré et s'est trompée en mainte circonstance. Très bien! Mais, dirai-je à bon droit, veuillez préciser vos accusations; indiquez l'heure et le fait, dans lesquels se rencontre réellement la preuve que l'Eglise a cru ou professé l'erreur. Quand vous m'aurez apporté une affirmation nette, précise, facile à contrôler, je la discuterai sans hésiter. Jusque-là, permettez-moi de croire qu'il y a mieux à faire et que tout ce verbiage ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête.

En fait l'Eglise ne s'est pas trompée, et à l'heure présente, il n'y a toujours que sa doctrine debout. Les vôtres. Messieurs, — (je dis : les vôtres, parce que vous en êtes tiop facilement les complaisants,) — ont été cent fois démenlies et menacent de l'être plus d'une fois encore. 11 vous serait difficile de composer un Credo qui résiste à l'examen le plus superficiel, avec les enseignements humains les plus applaudis, depuis dix-neuf siècles! Au lieu que, tous les dimanches, quand vous assistez à la messe, vous entendez partout chanter le même CrecU ,

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dont on peut dire en substance qu'il nous vient des Apôtres.

Il n'y a réellement rien de clianijé dans ce symbole : l'Eglise n'y arien modifié, absolument rien (i), et je vous défie de trouver un seul de ses articles en défaut, d'y montrer même l'ombre d'une erreur, d'y voir caché le principe d'une variation quelconque. L'Eglise peut s'en remettre sans crainte au jugement des hommes, dans l'intégrité absolue de sa doctrine primitive, et l'infaillibilité parfaite des jugements qu'elle a dû prononcer. Elle peut se présenter aussi toute vierge, toute sainte, à Celui qui l'a envoyée. Dans les tempêtes et les orages, la poussière et la boue du chemin ont pu mettre à la frange de son manteau des souillures vite lavées dans le sang et les larmes; elles n'ont pu atteindre la beauté de son visage et le divin Époux peut toujours lui dire : « Vous êtes ma toute belle, il n'y a pas de tache en vous. Venez et recevez la couronne que j'ai préparée à votre règne: Tola pulchra es et macula non est in te. Veni coronaberis » (2). Messieurs, joignons nos mains à celles du Maître ; et

(1) Nous avons dit, à propos derimmulabililé de l'Église, pourquoi nous nepouvions regarder raddilionduFi/i'oyaecommechangement. Nous disons la même chose relativement aux autres moditications apparentes du Symbole primitif conservé par S. Ambroise et Rulin. — Cf. Fouard, Saint Pierre, c. xiii, etc.

(2) Cant., IV, 7-8; V, ?.

lîSFAILLlBlLITE DE L'ÉGLISE ENSEIGNANTE i5()

puisqu'il daigne d'abord flLciiir le genou devant la bien-aimée, prosternons-nous à ses pieds avant de mettre à son front le diadème de sa gloire : « Vous êtes toute belle, ù mère vénérée, et il n'y a pas de tache en vons ! »

Même contre l'évidence, l'homme, vous ai-je dit, s'épuise en objections. — Vous connaissez celleci : « Avec l'infaillibilité de l'Église, que devient l'indépendance de l'esprit humain ? » — Eh bien ! Messieurs, si cela vous fait plaisii', donnons quelques instants à la solution de celle difficulté, qui ne mérite pourtant guère de retenir une intelligence sérieuse.

L'objection tient à une confusion déterminée par l'ignorance de la question. — On me reproche, paraît-il, de vous dire que vous ignoriez trop de choses. « Ce n'est pas gracieux, assure-t-on, et ce n'est pas le moyen de gagner vos synqiathies ». Je crois qu'on setrompe : vous parler franchement est, à mon avis, le meilleur moyen de vous plaire. S'il y a beaucoup de choses que vous ne savez pas ou savez mal, je ne vous le reproche qu'avec réserve, parce (]ue vous n'èles pas toujours responsables de cette insuffisance; mais comme je suis ici ()our y re-

INl^AILLIBILITE DE L'EGLISE ENSEIGNANTE i6i

médier, je n'ai ^ pas le droit de me faire votre disciple ou votre camarade. Je suis votre maître(i), et dois vous parler siciit potestatem Iiabens (2), avec confiance en votre intelligence et votre loyauté.

La confusion, dont il s'agil, tient à l'ignorance des rapports entre l'Eglise et l'esprit humain.

Les connaissances ou les vérités sont de trois catégories : les vérités de l'ordre surnaturel, qui nous viennent de la révélation, — les vérités de l'ordre purement scientifique, qui n'a rien de commun, en soi, avec la révélation, — et enfin les vérités de l'ordre philosophique, qui se constitue d'un certain nombre de connaissances mixtes ou intermédiaires. De sorte, pourrions-nous dire, que la foi et la raison ont chacune leur domaine parfaitement distinct, séparé ou réuni, à votre gré, par un terrain commun où les vérités naturelles compénètrent parfois les vérités surnaturelles, au point de se confondre avec elles.

Voilà donc trois règnes ou trois domaines. Dans celui de la révélation ou de la foi, vous ne pouvez vous étonner que l'Eglise soit juge. Sa mission est de sauvegarder la vérité surnaturelle : elle est donc ici l'arbitre indiscutable de toutes les discussions.

(i) II Tiin , II : c< In quo (Ghristo) positus sum ego prccdicalor etapostolus et magister gentium. »

(2) Jlatlh , vil, 39.

L'iioLlSE — 11

i02 INFAILLIBILITÉ DE L'ÉGLISE ENSEIGNANTE

Allez-vous en conclure qu'elle entrave la libre action de l'esprit humain? Erreur! Vous pourriez en dire autant de toutes les sciences. Voyons, Messieurs, en est-il une plus absolue de principes et de conclusions que celle des mathématiques ? Parce que l'esprit humain ne peut y remettre sans cesse en question les principes ou les lois, en concluezvous qu'il est entravé dans l'étude et restreint dans la connaissance? Pas le moins du monde. Les grands mathématiciens vous disent, au contraire, que la sécurité absolue des principes et l'indiscutabilité des conclusions leur sont des garanties, des points d'appui, le tremplin, — oserai-je dire, — qui les lance dans les profondeurs de la vérité mathématique.

Rien de périlleux comme les principes fluctuants ; on ne sait pas d'où l'on part. Rien de périlleux comme l'absence de jalons, le long du chemin : on ne sait pas où l'on est de la route. Rien de périlleux comme l'absence de but défini : on ne sait pas où l'on va. Donc plus le point de départ, le chemin, le but sont nettement définis, — et plus aussi l'esprit est libre, alerte, joyeux, tranquille en son enthousiasme et ferme en ses espérances. >.

Dans l'ordre surnaturel, l'Eglise fait ce que nous

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venons de dire. Ses dog-mes et ses définitions, — qu'elle ne penne! pas de remettre en question, — deviennent le point de départ, d'où l'intelligence s'élance, en pleine liberté, dans les profondeurs de l'infini, — sûre de l'atmosphère, delà lumière, de l'espace. Loin de gêner l'esprit humain dans sa recherche de l'infini, l'Eglise l'y invite: et c'est pour l'y mettre à l'aise, qu'elle lui donne un point de départ certain, — qu'elle jalonne de ses définitions la route où il s'engage, — et lui montre, làhaut. Dieu divinisant l'homme, comme terme de ses efforts. Elle a ainsi créé ces grandes écoles et ces maîtres sans rivaux, qui représentent la théologie 'et la philosophie catholiques à travers les siècles.

Vous êtes bien difficiles à satisfaire, si saint Paul, saint Jean Chrysostôme, saint Grégoire de Nazianze, saint Bernard, saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, Bossuet, Chateaubriand, Lacordaire, ne vous paraissent pas représenter suffisamment l'indépendance de l'esprit humain ! Il faut renoncer à vous contenter, si leur langage ne vous semble pas une magnifique formule de la pensée humaine, — si vous ne sentez pas qu'ils ont été les initiateurs d'un merveilleux progrès ! Je vous disais naguère du dernier de ceux que j'ai nom-

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mes : « Nous vivons encore de son effort; » el cela est si vrai que chacun de vous', sans le savoir et peut-être sans le vouloir, — (car cet homme a suscité des oppositions à la mesure de son génie et de sa vertu), — chacun de vous est un lacordairien : votre âme est faite, pour ainsi dire, de son âme. Cet esprit qui s'élève, en cherchant toujours à voir davantage, — ce cœur qui aspire toujours à plus aimer, — cette énergie dont les élans cherchent à atteindre des horizons toujours plus reculés, — vous les avez pris, et vos fils les ont pris par a'ous, au pied de la chaire où enseignait l'homme admirable, qui représente si bien la pensée humaine épanouie au soleil de la vérité surnaturelle.

Oh! non, l'Église ne gène pas l'esprit désireux de la vérité. Elle demande la réserve et la modestie, comme il est nécessaire à la dignité même de la raison ; mais elle laisse à l'horizon sa fuite devant le regard, — à l'abîme sa profondeur, — à la vérité les espaces infinis à explorer et à conquérir. Elle est vraiment heureuse, quand un esprit plus hardi l'interroge., et qu'une voix plus éclatante la glorifie I Quelle joie pour elle. Messieurs, d'avoir entendu Dominique, Thomas d'Aquin et Lacordaire parler d'elle, en cette enceinte ! Quelle

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éloquence en ces pierres vénérables, si elles pouvaient nous dire les émotions qui les ont fait tressaillir, le frémissement qui les secouait, à ces éclats de pensée et de parole, à ces illuminations des âmes, à ces révélations toujours plus profondes du Seigneur Dieu, parlant par des lèvres humaines et mettant son propre cœur dans les poitrines d'où jaillissaient les flammes de son amour ? Ah ! ce n'est pas l'Eg-lise qui gênera jamais votre curiosité, si vous apportez, dans l'étude où elle-même vous convie, la gravité et la discrétion qui conviennent aux intelligences droites et à la véritable science.

L'Eglise vous abandonne l'ordre purement scientifique : Mundiun iradidit Dens dispiitationi eorum (i), comme dit l'Écriture. C'est un champ où l'Eglise ne prétend pas intervenir, en raison de sa mission divine.

Veuillez me permettre, Messieurs, de m'arrêter un instant avec vous à l'une de ces difficultés, — que je dirais vieille comme le monde, — si elle ne datait seulement du xvii' siècle .

Vous l'avez déjà sans doute dans la pensée, et vous riez du piège naïf que je vous tends : il s'agit de la condamnation de Galilée. — « Dans l'ordre

(i) Eccles., m, 1 1.

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purement scientifique, l'Eglise, dites-vous, n'intervient pas? Et Galilée ? » — Croyez-vous sincèiement, Messieurs, à celte plaisanterie, si vous clés au courant de la question (i)? Pour ceux de vous qui ne la connaîtraient pas assez, veuillez me permettre de rappeler les faits ?

Ce n'est pas d'aujourd'hui, — (car cela date du septième siècle avant notre ère, et l'Eglise n'existait pas encore en ce temps-là), — que des savants ont contesté l'immobilité de la Terre et le mouvement du Soleil. Pythagore en était. L'esprit humain, qui s'est toujours prétendu infaillible, a commencé par abandonner la théorie de Pylhagore, et le système contraire de Ptolémée a prévalu pendant des siècles.

Or il se trouvait, au Moyen Age, un cardinal, nommé Nicolas de Cusa... Ces cardinaux sont d"é- Iranges gens : ils sont évèques (2), conduisent des églises particulières, prennent part au gouvernement de l'Eglise universelle, accomplissent des

(i) Dont M. Gaillardin dit si justement, dans son Histoire de Louis XIV, t. I" p. 161 : « Il (Descaries) se livrait en Hollande à l'élude des sciences, à l'époque même du procès de Galilée (i633'. Emu de celle cause, mal comprise dans le public et qui devait l'êlrc plus mal encore par la suite, il déclarait l'intention de renoncer à ses travaux, si la doctrine du mouvement de la terre était véritablement condamnée, ne voulant à aucun prix soutenirses thcoriesco!:- Ire l'autorité de l'Es^lise. » 'Descartes au P. J/er«enne, janvier i634).

(5) Nicolas, né à Cusa-sur-Moselle, archidiacre de Liège, évêque de Brixen, lé^at du Saint-Siège, est l'auteur d'ouvras^es qui constituent trois volumes in-folio.

légations, pacifient des peuples et trouvent encore le temps, — le soir, d'observ^er les astres, et, — le matin, d'écrire leurs observations! Or, Nicolas de Cusa, familier des vieux Grecs, reprit la théorie de Py thagore, l'exposa si bien ([u'elle frappa les esprits sérieux et que le pape Eugène IV eu devint le disciple.

Vingt ans après la mort de Cusa, naissait Copernic, un ciianoine danois ou polonais. Ces chanoines sont aussi gens étranges ; ils chantent l'office, confessent, prêchent, visitent les pauvres et les malades, et, comme les cardinaux, ils observent les astres! Copernic inventa le système qui porte son nom (i); car, Messieurs, il faut s'y résigner, Galilée n'a pas découvert la rotation de la Terre et l'on ne dit pas le « système de Galilée » — mais le « système de Copernic ». Le chanoine détermina très nettement la théorie du mouvement de la terre autour du soleil, en quoi il parut si peu hétérodoxe qu'il se trouva un pape, Paul III, pour être enthousiaste partisan de cette doctrine.

Copernic fut continué, au temps même de Galilée, par un protestant qui s'appelait Jean Kepler (2);

(i) Nicolas Copernic, chanoine de Frauenboui'^j;, professeur à Rome, reprit !c système de Pythagore et formula sa théorie plaoétaire, d'après Philolai'is, dont il rectifia les assertions. Son livre est dédié au pape Paul III .

(2) Né à Weil, dans le Wurtemberg, professeur à Gractz et à

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et ce savant, — tout protestant qu'il fût, — compta parmi ses disciples et ses amis les Jésuites des écoles allemandes... Ils sont étonnants, ces Jésuites, bien plus encore que les chanoines et les cardinaux! Ils représentaient, à cette époque, la vie liltéraire, historique, philosophique, astronomique de l'Allemag-ne, et furent les tenants de Kepler, sans que personne s'en étonnât. Vint Galilée. Ou'avait-il donc trouvé ? Ce que Nicolas de Cusa (i) avait retrouvé en Pythagorc, ce que Copernic (2) avait retrouvé en Nicolas de Cusa, ce que Kepler (3) tirait de Copernic. Comme inventeur, il arrivait un peu tard; mais, — ce qui l'eût très bien posé, en notre temps, — il avait la facilité de parole, à laquelle Paris donne un nom, que vous avez certainement dans l'oreille et sur les lèvres. Gai viveur, large de mœurs, très peu gêné par la foi, ami des hérétiques italiens (4), il éleva bientôt la prétention de fixer le sens des Ecritures (5) : les choses

Lintz, devint le favori de l'empereur Rodolphe II, et fut l'ami de Tjcho-Brahé.

(i) i(ioi-i454-

(3) i57i-iG3o. — Képlerel Galilcc(i564-iG42) étaient donc contemporains.

(4) C'est le portrait qu'il trace de lui-même, ou dont les traits sont dus à ses familiers.

(5) Quoiqu'on en dise, c'est là son grand tort, au sens même de Mallel du Pan, un genevois peu suspect de partialité envers l'Église. (Mercure de France, juillet 17*4. ) — Nous l'avons vu plus haut.

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(levaient mal tourner. Il avait librement professé la rotation de la Terre auteur du Soleil; personne n'avait rien dit, le pape étant de son avis, et même tout à fait de ses amis. Quand, devenu, — suivant la parole de Mallet, — « de bon astronome mauvais théologien », il lui prit fantaisie de plier l'Ecriture à ses idées, — ce qui était un peu risqué, vous l'avouerez, — on se récria, d'autant plus que la mode était alors à l'interprétation libre des Écritures, avec grand péril pour le bon sens et la foi.

Une première condamnation anonyme le frappa en 1616, mais ne tarda pas à être singulièrement atténuée par la permission donnée, — quatre ans plus tard, — de professer la théorie de la rotation de la terre, comme hypotlièse, en dehors de toute prétention exégélique. De plus, la doctrine de Copernic était mise hors de cause et maintenue dans l'enseignement des écoles. Le peu de prudence et de loyauté, pour ne rien dire de plus, dont Galilée fit preuve le ramena, sept ans plus tard, devant les tribunaux ecclésiastiques, qui se montrèrent plus exigeants, cette fois.

Sans doute, la commission nommée pour l'examen de la cause s'est lourdement trompée ; mais, il

Descartes doutait que Galilée eût été véritablement condamné cause de son système. — V. le texte même des décrets.

est presque inutile de le dire, sa décision n'engageait pas vraiment l'Eglise", puisqu'elle ne fut jamais sanctionnée par les Souverains Pontifes dans les conditions nécessaires à une pareille aulorité(i). D'autre part, elle s'est trompée sur une question de science naturelle, mais non sur le rôle de l'Eglise, qui est d'interdire à la science d'entrer, hors de propos et de mesure, dans le domaine de la foi. Rendons à Galilée cette justice qu'il s'exécuta avec une désinvolture merveilleuse; la fameuse parole : « E pur si miiove », appartient à la légende et pas du tout à l'histoire. Il déclara qu'il s'était trompé, pleinement, complètement, absolument, — tout ce qu'on voulut. Il eut en conséquence cette singulière prison que vous connaissez, et qui lui permettait de se promener assez loin, fort loin môme du lieu de sa réclusion. II y avait des revenus très convenables, ne s'y trouvait pas malheureux, ne demandait pas que cela changeât trop vite, et se fût peut-être permis de sourire à la pensée de nos gémissements, — que n'eussent pas compris davantage ses nombreux amis du clergé romain et môme de la cour ponliticale (2).

(il r.f. De Groot, De Ecclesia. — Ce théoloçien. justement estimé, est tout à fait moderne et c'est pourquoi nous attirons l'attention sur ses conclusions. (F. op. cit., t. II, pp. i6g et seqq.)

(2) Voir sur cette question, outre les Pièces du procès de Galilée,

Etes-vous satisfahs, Messieurs, et restc-t-il quel- (jiie cliose de ce fameux iiicidenl"? — « E pur si innove, » comme c'est beau! Quel dommage que ce ne soit pas vrai, ni même vraisemblable!

Nous voici, Messieurs, sur le terrain philosopliique, — celui des vérités ou des connaissances qui peuvent être à la fois d'ordre rationnel et révélé. L'existence de Dieu, son unité, ses attributs, l'existence et l'immortalité de l'àme, — tout cela est d'ordre rationnel, mais appartient aussi à la révélation.

L'Eglise a, de droit primordial, la surveillance de ces doctrines. Vous demandez pourquoi? Parce que Dieu nous a fait l'honneur de confirmer de sa parole ce que la parole humaine affirmait. Y trouvez-vous à redire? Saint Thomas d'Atiuin vous répond : « Dieu a voulu que vous eussiez ainsi plus

—H. de \'Ep\no\s(Questionde Galilée)\^.P.àa Groot(Z)e Ecclcsia), — Card. HorRenroelher (Hist. de l'Ef/lise), etc.. Nous avons tenu à citer surtout les plus récents des travaux relatifs à Galilée : c'est pourtiuoi nous laissons dans l'ombre Ue Kalloux (Correspondant, 1847, pp. 48i-5ao,) — Darras (Hisl. de l'Eglise.) — etc. Il est cependant intéressant de rappeler lé protestant Brewster (Martyrs of science], et surtout les DépOches diplomatiques de Guichardin (lOïC), ainsi que X'Apoloqie de Campanella (iflja). Le décret qui frappait le Dialoijus de Galilée fut retiré en 1708, et pourtant Morcri, à la même époque, n'acceptait sa théorie qu'avec hésitation ;V. Galilée) : preuve que le monde savant parlaijeait encore les répugnances de la commission de i653.

lyi! INFAILLIBILITÉ DE L'ÉGLISE ENSEIGNANTE

de lumière, que vous l'eussiez plus facilement et plus sûrement, qu'il y eût, par conséquent, plus de sécurité et de fécondité dans vos études » (i). — Mais alors, loin de vous gêner, l'Eglise vous ouvre des horizons fermés à la raison. Donnant à la vie une fin surnaturelle, au lieu d'une fin simplement naturelle, — élevant l'esprit et la volonté jusqu'à l'ordre surnaturel, au lieu de les restreindre à l'ordre naturel, — elle propose à l'activité humaine un champ infiniment plus vaste que celui de la raison. Elle porte devant l'homme, non plus la pâle lampe de la science, mais le soleil étincelant de la révélation. Viendra-t-il se plaindre que sa route soit trop éclairée et son effort trop aidé, que toute sa vie soit incessamment renouvelée par les influences ajoutées à celles de sa nature?

Oij donc est la gêne imposée par l'Eglise à l'intelligence humaine? A-t-elle gêné les Apôtres, les Pères, les Docteurs ? A-t-elle gêné les vrais philosophes et les vrais savants ? A-t-elle entravé l'essor des intelligences vraiment puissantes? Non, Messieurs. Elle a gêné, c'est vrai, les esprits faux ou vulgaires ; elle a gêné les Voltaire et les Renan, en leur scepticisme orgueilleux et démoralisateur. Mais elle n'a pas gêné, en notre siècle, les

(i) Swnm. Gcnt.lntrod,, c. iv.

Chateaubriand, les de Maistre, les Ampère, les Pasteur. Elle n'a gêné aucun de ceux qui ont représenté noblement la puissance de penser et de parler. Elle les a aidés, tout au contraire, comme elle les aidera toujours. L'esprit humain s'agite, troublé et indécis, ne sachant jamais où poser sa tente, même pour une heure : et pourtant il déclare qu'il bâtit des palais, pour avoir entassé quelques mottes de terre, abri d'une nuit troublée par tous les orages et toutes les terreurs. Pendant ce temps, l'Eglise prépare à l'intelligence des conquêtes nouvelles et sûres, et fait à la vérité un asile, où la raison est toujours certaine de la retrouver, pour lui rendre ses hommages et lui emprunter le rajeunissement de sa vie.

Seigneur, Dieu de vérité et de miséricorde, nous vous remercions d'avoir fondé votre Eglise, de lui avoir communiqué votre autorité, de la faire vivre en ce corps enseignant dont la parole est infaillible. Nous vous remercions, en ce monde qui change incessamment (i), d'avoir mis votre Église qui ne change pas; d'avoir, à l'agitation de notre esprit toujours sujet à l'erreur, opposé cette stabihté. Seigneur, nous vous remercions, dans les tris-

(1) I Cor., VII, 3i : » PrieLeril figura munJi. b

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tesscs et les déceptions de la vie intellectuelle, de nous avoir donné l'assurance que nous ne perdrons pas la lumière de votre vérité et la paix de sa possession. Seigneur, nous vous remercions d'avoir dit au premier des évêques chargé de continuer votre ministère : « Tu es Pierre,, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise : l'enfer essayera, il est vrai, de prévaloir contre elle. N'ayez pas peur; j'ai vaincu le monde (i), et je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (2). Et puisque moi, l'infaillible Vérité, je reste avec vous; puisque je suis toujours le chef de celte Eglise, dont vous êtes les membres, les portes de l'Enfer ne prévaudront point contre elle : Tu es Petriis, et super hanc petrani œdificabo Ecchsiam ineam, et portœ inferi non prœvalebunt adversus eam (3) ».

(i ) Joann., xvi, 33.

(s) Matth., xxvni, 20.

(3) Id., XVI, 18.

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