LUNDI SAINT NÉCESSITÉ DE L'ÉTLDE
Messieurs,
Comme nous l'avons vu, Dieu a daii^né, par la révélation, rendre la vérité surnaturelle accessible à l'homme. Le but qu'il s'est proposé est facile à reconnaître. Tout d'abord il a voulu s'unir à l'âme, devenir son principe de vie et lui assurer le salut éternel ; en second lieu, il a visé le progrès, même durant la vie présente, tant de l'activité privée que de l'activité sociale. Mais alors il est absolument inadmissible que Dieu ait fait à l'homme l'honneur de cette révélation, sans qu'il en résulte, pour tout être raisonnable, la nécessité d'une étude qui dé-
termine une véritable connaissance. On ne pourrait concevoir autrement le dessein divin. La sagesse de Dieu et l'honneur de l'homme se donnent la main pour assurer celte conclusion que l'homme est obligé, dans son intérêt à tout point de vue, de s'attacher à l'étude de la vérité surnaturelle, afin d'en tirer une science de plus en plus étendue. Surtout si nous venons à considérer que Dieu a fondé l'Église dans l'intention de conserver et de répandre, à travers les siècles, la connaissance de la vérité, en formulant lui-même la doctrine qui en contient exactement et pleinement la science, — nous mettrons hors de doute cette même conclusion : il est impossible de concevoir le dessein divin, sinon comme entraînant une obligation pressante pour l'homme d'étudier la doctrine de l'Eglise catholique.
Nous voici donc en face d'un devoir, auquel nous satisfaisons plus ou moins, — plutôt moins, — le devoir d'étudier, pour acquérir la science de la vérité surnaturelle : c'est la raison même qui nous y oblige. Toutefois, si ce bref argument ne vous satisfait pas, invoquons le témoignage des faits et insistons-y davantage.
Mis en présence de la vérité révélée, vous passez
(lédai^^neux ou iiidiffiirents, sans lui accorder l'honneur d'une alteulion sérieuse. En admettant que vous sovez incapables d'un effort laborieux^jeniarquez au moins que la doctrine est mise sous vos veux dans des formules d'une admirable simplicité. Donnez-vous donc la peine de lire ces formules avec assez de soin pour les comprendre, et dans une bonne volonté qui essaie d'en voir les applications.
Non! l'indifférence ou le dédain persiste trop souvent. Vous êtes une élite, Messieurs, et je ne puis vous adresser directement ce reproche; mais je puis bien, par-dessus votre tète, l 'envoyer à beaucoup de ceux que vous connaissez ; et encore, estil bien certain que plusieurs d'entre vous ne le méritent pas? Etes-vous réellement ces chercheurs de la vérité, que supposent la révélation, la fondation de rEs:lise, le formulaire mis sous vos yeux? Ètes-vous de ceux qui savent, veulent savoir davantage, veulent tout au moins savoir exactement ? Interrogez votre conscience: en bien des cas, ne lui faudra-t-îl pas répondre négativement? S'il en est ainsi, que va-t-il s'ensuivre? La révélation, disionsnous, a pour but de produire, entre l'âme et Dieu, une union, qui fait notre vie progressive et féconde, qui nous conduit des fatigues du temps au repos
de l'éternité. Mais cette union n'est possible que parla foi. Or la foi, qu'est-elle? J'ai dit, en passant, Messieurs, — et vous ne l'avez peut-être pas suffisamment remarqué, — que la foi n'est point affaire d'imagination ou de sentiment, mais d'intelligence et de raison avant tout. Ce que vous appelez la foi du charbonnier, — et dont vous déclarez trop volontiers vous contenter, — peut convenir au charbonnier : mais vous n'êtes pas tous charbonniers, je pense ! Si vous êtes capables seulement d'un effort insignifiant, je ne vous demanderai pas davantage : si vous avez assez d'intelligence pour comprendre le prix de la vérité, et que vous la mettiez en œuvre pour l'étude des sciences secondaires, puis-je vous absoudre de professer la foi du charbonnier? N'y a-t-il donc que la vérité en sa plus haute expression et sa {)lus grande puissance qui ne mérite pas, de votre part, l'effort requis pour joindre deux à deux et mettre un écu sur un écu? Ce n'est pas acceptable. La foi n'est point affaire d'imagination ou de sensibilité, si ce n'est pour les femmes, — comme vous dites, — ou pour les petits enfants : pour les hommes, elle est affaire d'intelligence et de raison, — par conséquent, affaire de connaissance et d'étude. En supprimant de votre jirogramme la recherche
NECESSITE DE L'ETUDE 2i3
assidue et pénétrante de la vérité révélée, il est clair que vous en supprimez la foi.
Il ne faut pas que vous vous fassiez illusion. Si vous ne savez pas suffisamment ce que vous devez savoir, et que vous n'ayez pas le désir d'acquérir ce qui vous manque, parce qu'il vous en coûte de faire l'eflort nécessaire à la recherche, — vous n'avez pas réellement la foi, — celle du moins qui vous convient. La foi de l'enfant, de la femme, du charbonnier, ne peut être la vôtre ; et qui n'a pas la foi convenable, ne l'a pas réellement : ne vous y trompez pas.
Mais alors que devient le salut de l'àme ? Il est manifestement compromis. « Celui-là, — dit Jésus- Christ aux apôtres, quand il les envoie, — celui qui croira sera sauvé: Qui crediderit saluas erit ; mais celui qui ne croira pas sera condamné : Oui vero non crediderit condeninabitar (i). » Rien de plus clair. Comment croire à ce que vous ne connaissez pas? La croyance naît de la connaissance : vous n'avez pas la connaissance et ne désirez pas l'avoir à la mesure suffisante ; vous ne pouvez donc avoir la foi, et l'anathème tombe sur votre tète : — « Celui qui ne croit pas est déjà jugé ». Il n'est
(i) Marc, XVI. i6.
pas dit : « Sera jugé »,inais : «^Esl déjà juyé. » Le fait de son ignorance ou de sa demi-science le condamne : « Jam judicatus est » (i). Certes, Messieurs, ce ne sont pas là des questions dont on puisse rire ; et pourtant vous le faites trop souvent, laissez-moi vous le dire. L'insuffisance, ou mieux, l'absence des connaissances religieuses, en notre temps, est déplorable : beaucoup moins encore en elle-même que par la manière dont on en juge. L'homme bien élevé ne doit pas ignorer l'histoire, la philosophie, les mathématiques, lessciences naturelles : que lui importe de savoir ou d'ignorer son catéchisme? Il en rit, au besoin : a-t-il le loisir de s'occuper de ces choses-là ? N'est-il pas accablé de préoccupations plus pressantes? N'a-t-il pas d'autres intérêts, d'autres soucis qui l'absorbent? Même pour quelques-uns, — et il y en a ici qui m'entendent, — n'ont-ils pas d'autres supériorités, d'autres plaisirs, d'autres jouissances à poursuivre? Le 3Iaître répond en ces termes qui font frémir : « Celui qui ne croira pas est déjà jugé «. Or pour croire, il faut savoir : donc celui qui, par sa faute, ne sait pas, est déjà condamné. Ce n'est pas moi qui prononce ; c'est l'éternelle sagesse et l'inéluctable justice qui vous avertissent de pren-
(i) Joann., m, i8.
NÉCESSITÉ DE L'ÉTUDE 2i5
die garde. Les élégances du rire et les grâces du mépris ne seront guère de mise, le jour où il faudra rendre compte de la négligence qui a déterminé l'ignorance ou la demi-science. Ce jour-là, Dieu vous a dit ce c[ui vous attend : « In interitu vestro ridebo et subsannabo (i). Ce sera mon tour de rire et de me moquer ! » Ne sentez-vous pas pénétrer jusqu'à vos os, et y produire un frisson, la pensée de ce rire, de ce sarcasme divin, accueillant, au seuil de l'éternité, le fou qui a cru bon de railler ici-bas les connaissances religieuses, en laissant ia religion aux femmes et la tiiéologie aux curés !
Ainsi comme première ('onsé([ueuce, la ruine de l'âme. — Le Père Lacordaire disait de l'amour de Dieu : « Toute question d'amour est une question de vie ou de mort : et, quand il s'agit de l'amour divin, c'est une question de vie ou de mort éternelle » (2). Mais l'amour naît de la connaissance : aimer c'est savoir, et, par suite, les questions di' connaissance surnaturelle sont des queslions dévie ou de mort éternelle. N"en riez pas, et faites votre jirofit de la parole que je viens de rap-
(i)Prnv.. 1. 2O.
(2) LXXII" Conférence : « L'amour, nous l'avons trop éprouvé, c'est la vie ou la mori, et s'il s'agit de l'amour d'un Dieu c'est l'cternelle vie ou l'étenielle mort. »
2i6 NECESSITE DE L'ETUDE
peler. Elle semble peut-être dure, mais il importe de ne point en diminuer l'eflet. Messieurs, la lét;èreté de nos esprits, l'insuffisance de nos études, et le vague de nos connaissances font peur, quand on songe aux conséquences.
Mais passons, si vous le voulez, pour voir les inconvénients immédiats de cette négligence dans l'ordre surnaturel et dans l'ordre naturel. La foi, disions-nous, est d'abord affaire de connaissance. La connaissance n'existe pas ou existe à demi, parce que l'étude n'a rien eu de sérieux. Que va-t-il en résulter? Il est clair que la foi manquera de solidité! Or nous ne pouvons pas faire un pas aujourd'hui dans la vie intellectuelle sans que notre foi soit mise en question; et ce besoin d'écarter ce qui gène est aidé, en notre temps, par toutes les forces dont l'creur peut disposer. Le combat n'a peut-être jamais été, dans l'histoire de l'Eglise, plus ardent et plus périlleux. Pour sortir vainqueur de ces attaques, il faut une solidité de foi inébranlable.
Aussi, devant le monde, quelle physionomie faisons-nous? Nous sommes aussi intelligents que d'autres, nous aimons à le dire; nous avons derrière nous dix-huit siècles d'histoire intellectuelle, qui devraient nous couvrir d'une gloire incomparable.
Cependant nous nous faisons petits et humiliés; nous passons la tète basse; nous avons peur de toute aô-ression, nous fuyons tout combat, nous sommes vaincus dès la première escarmouche. Notre foi n'est pas solide, et l'impiété facilement triomphante pousse des cris de joie ; son dédain nous oppose, — comme on dit en style parlementaire,— la question préalable : — « Discuter avec vous! Pourquoi? C'est inutile! » — Et l'on tourne le dos, avec le mépris dû aux rêves des imaginations superstitieuses ou liallucinées! Voilà comme on nous traite. Avouons-le, Messieurs, nous nous résignons trop vite mais logiquement, à l'infériorité dans laquelle nous nous sommes jetés à l'aveugle. L'ennemi, qui n'a pourtant rien de sérieux à nous opposer, est sûr d'avance de la victoife, parce que, ne sachant rien sûrement ni exactement, nous commençons par douter de nous.
Comprenez maintenant l'embarras où vous mettez les apologistes de la religion, quand vous venez leur dire : « Mais, pourquoi ne répondez-vous pas aux objections? » — Eh! mon Dieu, parce que nous sommes pris entre deux sentiments : l'un de pitié profonde, en face de la nullité de l'objection, — l'autre d'impuissance quasi-fatale devant la multiplicité, la complexité ignorante des alléga-
2i8 necessitl: de l'l:ti;ije
lions. C'est une olla podrida, où le diable lui même, auteur cependant du mensonge et de l'erreur, ne se retrouverait pas! Il faudrait un livre entier pour vous éclairer, et l'on ne sait par où commencer ce livre, que du reste vous ne liriez pas. Ce qui fait l'embarras, dans une lutte, c'est moins la force de l'adversaire ou la puissance de son jeu que cet ondoiement, ce changement incessant d'allure, ce je ne sais quoi de fuyant, dans l'être que vous croyez saisir. L'ennemi triomphe, parce que nous ne pouvons même pas le définir !
Rien d'étonnant aussi comme la facilité avec laquelle vous acceptez la formule des objections qu'on vous propose. On nous prête des théories que nous n'avons jamais professées ; on attribue à l'Eglise des doctrines qu'elle répudie aussi bien que ses adversaires; on donne, — delà foi, de la morale, des sacrements, delà hiérarchie, — des définitions (jui n'ont pas le sens commun, et vous combattez bravement contre ces fantômes : vous êtes les Don- Ouichotle de la polémique religieuse, dont les moulins à vent sont les objections qu'on vous oppose!
Pensez-vous, Messieurs, que les journaux, les livres, les discours impies auraient faveur dans un peuple qui saurait son catéchisme? Malheureusement le peuple ne le sait pas, et le {)euple, c'est
VOUS tous; et même, — soyous francs jusqu'au bout, — le peuple sait son catéchisme mieux que \ous. Je vois ici bien des vieillards : en est-il un seul qui pût dire ce que mon père me disait, à 82 ans : « Je pourrais encore réciter, sans me tromper d'un mot, le catéchisme de l'Empire. » Est-il même beaucoup déjeunes gens, si près qu'ils soient du catéchisme, capables d'en dire autant? — C'est ce qui l'ait la fortune des agresseurs : nous le voyons, nous, qui par métier, — permettez-moi l'expression, — sommes obligés de subir la lecture de vos journaux et de vos livres. Rien n'attriste comme cette sottise triomphante. Voilà donc la caricature qu'on fait de l'Église, — le mensonge qu'on appelle notre vérité ! Et il n'y a donc personne, parmi les chrétiens, pour démasquer ou seulement apercevoir le mensonge?
Parlons de ce qui se passe en vous-mêmes. Vous n'en êtes plus aux combats du dehors, mais à ceux du dedans, pour réduire ces doutes, ces agitations, ces malaises de l'âme qui se produisent surtout aux heures critiques de la vie : votre foi va-telle pourvoir à cette difficulté? Non, parce qu'elle n'est pas lumineuse; le peu que vous savez est chose vague, llotlanle, aussi faible, par conséquent.
220 NECESSITE DE LETUDE
dans la résistance qu'elle l'élail dans l'attaque. I.a raison hésitant, la volonté n'agit pas; votre vie ne peut s'établir dans la vertu, parce que la connaissance n'est jamais définie dans la clarté. Alors commencent, même pour les meilleurs, ces existences d'aujourd'hui qui sont, — ne craignons pas de le dire — la comédie de la vie chrétienne, avec des atténuations progressives du devoir, et l'oubli complet de ce que la vieille langue chrétienne nommait la mortification, c'est-à-dire la domination de l'esprit sur la chair et de Dieu sur l'esprit. Alors s'étale avec naïveté la nullité de ces chrétiens et de ces chrétiennes, pour qui le carême des catholiques français est devenu exactement la saison (i) des protestants de Londres. Ce soir, il y aura, dans les meilleures des familles soi-disant catholiques, ■ — celles qui, par tradition domestique ou de parti, ont la prétention de représenter l'esprit chrétien, — de vrais festins, à l'heure où la loi de l'Eglise recommande l'abstinence — des spectacles fous, alors qu'il faudrait méditer les pensées et les paroles qui naissent et tombent de la croix. De là cette légèreté des mœurs et cette recherche du plaisir, sous couleur de vie chrétienne; de là
(i) Le temps des fêtes et des plaisirs mondains, dans la société anirlaist;.
aussi cette décadence morale, arrivant si près de la corru[)tion qu'il faut se retenir pour ne pas en prononcer le nom !
Une troisième conséquence est que votre foi n'a pas de fécondité. Le Père Lacordaire Ta dit : dès qu'une âme a la foi, elle se fait apôtre (i). — En effet il est impossible d'aimer Dieu et les âmes, sans avoir besoin de donner Dieu aux âmes et les âmes à Dieu. Mais pour aimer Dieu, il faut le connaître ; impossible de travailler pour la foi, sans la posséder et en vivre. Où en êtes-vous, à ce point de vue. Messieurs ? Quelle est la fécondité de votre foi ? Oh ! s'il s'agit de faire de vos fils des bacheliers, vous travaillez à les instruire ; — s'il s'agit d'une belle affaire, vous multipliez les projets et cherchez à vulgariser vos plans ; — s'il s'agit de réussir dans la vie politique, vous racolez des disciples au profit de la thèse que vous cherchez à faire prévaloir. Vous êtes volontiers les apôtres de tout intérêt profane; quand il s'agit de donner des âmes à Jésus-Christ, en est-il de mème'?Oue celui de vous qui l'a essayé aujourd'hui se lève ! Que celui qui a senti son âme féconde, et en a voulu prouver la fécondité, nous le dise. Hélas!
(i) SaiiUe-Madeleine, c. 1".
en réalité, nous sommes stériles. Le grand orateur, que je citais tout à l'heure, a dit de votre siècle qu'il est celui des avorlements (i) : il n'y en a peut-être pas de plus complet et de plus déplorable que l'avortement de la fécondité chrétienne. Les pères sont incapables de rien enseigner à leurs enfants, en matière de foi ; — les maîtres déclarent (ju'ils n'y sont pas obligés, vis-à-vis de leurs serviteurs ou de leurs ouvriers ; — les princes, les magistrats... mais c'est le contraire qu'ils professent ! Avortement complet et radical! Et quand on vient gémir, devant nous, de ce qu'on appelle la baisse de la foi, comment voulez-vous que nous accueillions la plainte? Celui qui la formule en a-til le droit? Peut-il j)rétendre que le reproche ne le frappe pas d'abord au visage? Avant de condamner la foi qui baisse dans les autres, a-t-il constaté qu'elle n'avait pas baissé en lui: et s'il déclare que les œuvres de la foi ne se voient plus nulle part, est-il de ceux qui peuvent montrer leurs œuvres et attester qu'ils ont propagé leur foi? Ah ! les petits se lèveront bientôt, Messieurs, — s'ils ne se sont levés déjà, — pour protester devant la \ érilé éternelle. Tous ces opprimés de l'esprit et de la conscience nous accusent ou nous accuseront devant Dieu. Les temps (i) LXXIII' conférence.
sont mauvais, surtout parce que, — comme disait le Prophète, — « les enfants errent par les places, gémissant et demandant du pain, et qu'il n'y a personne pour leur en donner » (i).
Si du moins vous nous laissiez la liberté d'agir, — si, quand vous abdiquez, vous, les docteurs naturels de la famille, de l'atelier, des relations intimes, \ous nous renvoyiez ceux que vous ne voulez pas éclairer! Mais non. Vos enfants, — il faut qu'ils aillent à n'importe quelle école; vos domestiques, — il faut qu'ils soient les esclaves de tous vos besoins, les ouvriers ceux de tous vos profits; et, s'il reste du temps, — (mais vous faites en sorte qu'il n'en reste guère), — ils pourront songera Celui qui les a créés ainsi que vous, qui les jugera et vous aussi, qui les condamnera par votre faute, et vous à cause d'eux. Songez-y bien, Messieurs, ce ne sont pas là lies idées plaisantes. Je ne sais si vous avez vu la question par ce côté : mais il est bon que vous arriviez à le voir. Votre foi n'a pas de solidité et ne résout pas les difficultés extérieures; elle n'a pas de clarté et ne résout pas les difficultés intérieures; elle n'a pas de fécondité, et quand un père n'enfante rien, il n'a plus de raison d'être. « L'( c/nid
(i) Thren., ii, 11-15; iv, 4.
terrain occupât? (i) Que fait-il sur la lerre ? »
Venons aux efFels de l'ordre naturel, dont vous dites peut-être: <c La vie naturelle n'a pas à compter avec ces idées-là ». Pardon, Messieurs : beaucoup plus que vous ne le croyez.
11 n'y a pas deux vérités ni deux morales. La vérité est une en ses principes; elle est une dans ses applications nécessaires, absolument comme la raison elle-même.
Si donc vous diminuez la puissance intellectuelle à l'endroit de la vérité surnaturelle, vous la diminuez aussi dans la recherche et dans la possession de la vérité naturelle. Il est impossible à l'esprit humain de se faire paresseux, insouciant à l'és^ard de ce qu'il y a de plus sublime, sans devenir par là même impuissant, dans une mesure croissante, à l'endroit de ce qu'il y a de moins relevé. — Mais, dites-vous, je suis vivant par l'intelligence ; je creuse les mathématiques, je sonde l'histoire, je passe ma vie à pénétrer les arcanes de la philosophie. Soit : vous n'avez donc jamais songé que l'organe et la fonction sont faits l'un pour l'autre. Si vous avez reçu de Dieu une intelligence faite pour connaître la vérité surnaturelle, elle n'aura (i) Luc, xiii, 7.
de puissance qu'autant qu'elle s'appliquera à l'objet proposé, et si vous disjoignez l'organe et la fonction, la fonction abandonnée paralysera l'organe? L'aigle est fait pour se balancer librement au plus haut des airs, l'œil fixé sur les profondeurs de la lumière. Vous avez trouvé bon de l'arrêter à mi-côlc, de le retenir dans l'air douteux qui flotte entre les bas-fonds et les sommets, et vous ne vous êtes pas aperçus que les grandes ailes destinées à porter au ciel l'oiseau de la foudre s'atrophiaient progressivement ?
N'avez-vous donc pas remarqué la baisse universelle de l'intelligence, en notre temps? Vous le répétez pourtant à satiété : l'esprit humain n'a plus le souci des hauteurs, ni le goût des délicatesses; il ne paraît plus se plaire à la contemplation des abîmes et aux bondissements sur les sommets : nous avons embourgeoisé l'intelligence. Jadis, c'était noblesse que de courir les risques du vertige et du précipice; aujourd'hui, nous sommes satisfaits du terre-à-terre, — trouvant, le long du chemin de plus en plus facile, moyen de nous ménager quelques profits ou quelques jouissances, — avec, au terme, un succès plus ou moins durable de fortune ou de plaisir. Très bien !... Mais où sont les aigles ? Les aigles, depuis longtemps il n'y eu a
226 NECESSITE DE L'EIUDE
plus tfucre : et quand, par hasard, un cri détonne dans la platitude des bruits auxfjuels sonlhabiluées nos oreilles, il semble quelque chose d'effrayant, d'anormal, et nous passons inquiets, presque tristes de l'entendre ! La haute philosophie, les profondeurs de la théologie, qu'est-ce cela pour nous? Dans l'homme, ce qu'il y a de moins bon, — la chair, — et, pour lachair, la terre dont elle se nourrit, en attendant d'aller la nourrir, — voilà ce qui nous préoccupe. Des machines, suppléant aux bras de l'homme, triturent la matière et en font sortir la richesse, afin que la richesse donne le repos et le plaisir, les influences et les honneurs, à quelquesuns, dont nous espérons être : — voilà l'objet de nos admirations. L'âme et ses destinées, le voisinage de Dieu et sa contemplation, les mystères de l'invisible et de son action dans le monde, nous en avons bien médiocre souci.
Oue devient alors la vie du cœur? Où sont les goûts élevés, les généreux efforts, les détachements héroïques, — la domination de l'esprit sur lachair, et de Dieu sur l'esprit? Regardez le long des rues, aux vitrines : ouvrez les livres rpii traînent sur les fables des salons ; allez achever AOlre soirée dans un théâtre j recueillez les échos des tribunes plus ou moins autorisées, et vous saurez ce qu'est devenue
la délicatesse de notre goût, ce qui reste de générosité vraie, en cette légèreté et cette insouciance qui ont dépassé de beaucoup ce que l'on stigmatise dans le dix-huitième siècle. Ali! Messieurs, quelle pitié! En ce temps, qui nous a fait tous rois, nous avons tous à la bouche la parole royale : <( Oui, tout s'en va, le vieil honneur français, avec la fierté et la liberté antiques. La France ne tient plus, dans le monde, le rang qui lui convient : elle se tisse elle-même un linceul, où demain peut-être nous la verrons s'ensevelir! Allons toujours : cela durera bien autant que moi! »
Voilà notre idéal! Que présage-t-il ? Le règne assuré du mensonge et de l'immoralité : puis après, ce formidable silence, dans lequel aucune voix ne pourra plus s'élever au nom de la justice et de riiouneur — cette servitude immense, à laquelle se ruent les hommes qui parlent le plus de liberté: rtiiint in servitutem (i) ; — la tyrannie formidable de tout ce qui est inintelligent et dépravé ; — l'écrasement de la conscience et de la patrie. Oh ! c'est une bien petite cause, en apparence, que l'ignorance du catéchisme Voyez ce qu'elle produit
(r Tacilc. — Cf. Lacordaire, VI« Conférence de Toulouse.
228 NECESSITE DE LETUDE
On fait des martyrs avec la toi: avec la raison toute seule, on ne l'ait que des esclaves.
Ainsi l'abaissement du niveau intellectuel et moral, même en la vie publique, — telle est la conséquence de cette insuffisance de science, pour ne pas dire de cette ig-norance totale. Trouvez-vous, Messieurs, que Dieu ait tort de s'en irriter, et ne vous semble-t-il pas que nous aussi, avec un reste d'intelligence et de cœur, nous devrions faire comme lui et nous indigner contre nous-mêmes ?
Je le répète à dessein : je n'oublie pas où je suis et à qui je parle. Vous êtes une élite ; mais précisément parce que vous êtes une élite, vous vous devez d'entendre, de comprendre, de réagir contre les misères que je signale : et c'est pourquoi je vous parle ainsi. Aux autres, à quoi bon ? Il y a longtemps que le prophète a écrit l'histoire de leurs docteurs et d'eux-mêmes : « Mentientes populo credenti mendaciis (i): Ils se dépensent en mensonges, qu'accepte un peuple ami du mensonge ». Que pourrions-nous faire avec eux? C'est de vous que doit venir la réaction. Vous êtes capables d'agir, et il le faut tout de suite. Demain, peut-être, il manquera quelqu'un à cet auditoire : aura-t-il eu
(i) Ezcchiel, xii'. 19.
la générosité de reconnaître son erreur et de commencer à la réparer? Tant mieux : la vérité éternelle l'accueillera en homme de bonne volonté. Mais s'il n'a fait, comme tant de fois, que tirer une conclusion plus ou moins précise et indéfiniment ajournée, croyez-vous qu'il soit reçu avec complaisance ?
Les peuples, direz-vous, tombent moins rapidement dans la mort Hélas! Messieurs, nous qui
avons vieilli, nous savons le peu de temps qu'il faut pour perdre un peuple. Un navire sombre sous l'éperon en quelques minutes : les peuples sont comme ce navire, ils ont bientôt fait de sombrer ! Soit donc que nous regardions uniquement nos propres intérêts, — soit que nous considérions les intérêts de la pairie, — soit qu'entre les deux nous ayons souci de ces pauvres âmes qui comptent sur nous, de ces petits qui nous demandent du pain et à qui nous n'en donnons pas, de ces humbles qui appellent la lumière et à qui nous la refusons, de ces faibles qui réclament appui et que nous laissons dans l'écrasement, — il est temps d'agir sans délai, de nous mettre aussitôt à l'œuvre, afin que demain, à l'aurore, le Seigneur Dieu, nous voyant confus de la perte du temps passé et déci-
23u NECESSITE DE L'ÉTUDE
dés à utiliser l'heure qu'il nous laisse encore, dise de nous : « Paix aux hommes de bonne volonté (i)! »
Messieurs, permettez-moi d'espérer que je n'ai pas parlé en vain; qu'en des esprits sérieux et des cœurs généreux comme les vôtres, je n'ai pas jeté vainement cet appel à la recherche de la vérité et à la glorification de la raison humaine : car c'est là, finalement, la conclusion de tout ce qui précède. Dans l'Ecriture, la Sagesse divine parle ce magnifique langage : « Venez à moi, vous tous qui avez besoin de la vie plus large et plus féconde. Venez ! Ceux qui m'élucident, c'est-à-dire qui me pénètrent et me prêchent, auront la vie éternelle (2) ». Le Seigneur, dans l'Evangile, vous dit en s'adressant à la Samaritaine : « Vous êtes venus bien des fois puiser, aux puits de la sagesse humaine, l'eau de la science naturelle, qui a étanché un instant la soif de votre intelligence, et vous avez encore soif. L'eau que je vous offre à boire est, au sein même de celui qui la boit, comme une source qui éteint la soif et jaillit jusqu'à la vie éternelle ! Venez donc à moi et vous n'aurez plus soif.
(i) Luc, II. i4 : • Pax hominibus bona; voluntalis ». (2) Eccl., xxiv, 3i : « Qui élucidant me, vitam a'terna bunt ».
Venez à moi qui, suis la vérité, la voie qui vous y mène, la vie qui en résulte pour le temps et pour l'éternité ! (i) »
(i) Joann., iv, i3 ; vu, 38. — Cf. Num., xx, 6.