T1I0DB
Nicon déposé, il ne restait plus qu'un pas à tenter pour supprimer le patriarcat moscovite. Trente ans après Pierre-le-Grand y réussit.
Ce prince, concentrant en lui-même toutes les usurpations théocratiques de ses prédécesseurs, les rattacha toutes à son trône d'une manière invariable, et les transmit comme un précieux héritage à ses successeurs.
L'autorité des évèques était depuis longtemps réduite au plus grand degré d'avilissement. Ils se montrèrent dignes de leur position par la honteuse part qu'ils prirent à la condamnation du prince Alexis, fils unique de Pierre. Cet acte barbare, à jamais la honte du père dénaturé qui le commit, a fait voir à la postérité que Pierre pouvait, en fait de cruauté, surpasser même Iwan IV. Ce dernier, en effet, avait tué son tils dans un accès de colère; Pierre fit mourir le sien de sang- froid; obligeant
42 L'iGLlSE 8CHI8MÂTIQUE RUS8B.
TËglise et rÉtat à le condamner pour des fautes en partie inventées,en partie représentées sous les plus perfides couleurs.
Dans tout ce procès le cruel empereur donna des preuves d'une barbarie qui couvrira de honte sa mémoire. Dosithée, métropolite de Rostow, homme pieux et honoré dans son église, fut accusé d'avoir eu des révélations sur Tavénement prochain d'Alexis au trône, et de les avoir divulguées. H* fd(f condamné à mort par le czar.
Les évéques, convaincus de son innocence, voulurent le sauver quand on le soumit à leur jugement. Us représentèrent au czar qu'un patriarche avait seul le droit de ' dépcisdr un évèqne, et) de te ptï^r de s< dignité. Mkis Pi^n^, atecuneamère ironie, leur adressa c^Wq/Ènê^ tion : « N'avez-vous donc pas le d»<M dé ÉÊStW àk^ éW^ » qpoe»? » Sur la réffonse affirmative des> pvélàts, il affoMia aussiMt : « Puîsqjue votiB pmnféB lee âaerery • vous pmtfet bien aussi les déposer; ce droit est taxé » coaeéqmnce de l'autre. » Et^ eneffèt^ le^lAcheséfR^ufli russes privèrent Dosithée de sa dignité, après quoi le^bMl séoolier se saisit du prooèsc
U' ftit roué publiqu^neirt sur la place de Mesceuy par ordre du csriar, en présence d'une ftHile innombi^Mé^ d» peuple.
Phisieurs yictimcHs tombkent avec lui sur lé ûMftf écbafiiud, p«rmi' lesquelles le moine ti^éMMrier du itioâltf' tère de Pusdal, et le boyard Alexendre âiekJti, roMéS^fffi Fun et l'autre comme Dosithée. Pendant ce temps, on eifi^ palMt siiv la^ même place le général GléboW.
L'iVfiIflE iCVÎBMATIQBE ROVr. If
Le czaréwiMi, condamné à nM>rt eomme le» autre», ne subit pas le supplice; mais le jour même on lui fk pi^sndr» du poison que Menzicow et Catherine 14, la femme du czar, lui firent administrer.
Six mois après, d'autres prétendue complices du malheureux prince furent aussi condamnés à mort. De ce nmnbre se trouvaient scm confesseur, le prêtre Puetinoyr et son oncle Abraham Lopuehin, frère de sa mère que Pierre ayait répodiée. lia devaient être roué» eomme leai astres, nrais on se contenta de leadécapitor le même jour. La tète du confesseur tomba la preoûère. Lopuehin dot lui-même déposer la soenne en dernier lieu sur le MUoè tout sanglant.
Eudoxie, mère dit prinee, fut enfermée dans un couyent aux bords do lac Ladoga, et la princesse Marie^ sœur du ezar, fu^ «nprisonnée dans la forteresse* de Schusselbourg.
Le métropolite de Kiew, à qui le prince avait écrit de IVaples une lettre sans aucune importance, fUt arfêté^ ehargé de chaînes, et conduit à Saint-Pétersbourg, pour y subir aussi la peine de mort; il prit du poison pour éviter la honte du supplice.
Tous ceux au contraire qui avaient fait preuve de zèle pour seconder les désirs du czar dans la poursuite de cette sanglante affaire, furent généreusement récompensés. Les comtes Tolstoiz et Alexandre Romanzow, qui s'étaient emparés du prince à Naples, et l'avaient conduit à Moscou, furent pourvus de grands biens.
Dans l'acte de donation qui s'y rapporte, Pierre déclare que le présent est fait en réeompense de l'arreststion d'un
44 l'église schismâtique eusse.
prince /Mir «a naissance héritier , mats par sa conduite en-
nemi du trône.
Tel fut le dénouement de ce drame terrible, que toute âme juste abhorre, qui révolte tous les cœurs sensibles, et que des barbares oseraient à peine excuser ^.
Pierre avait consolidé, dans le principe, le trône des Romanow; mais la sentence de mort qui frappa son fils, causa un terrible ébranlement aux bases de ce même trône. En bouleversant avec une telle violence Tordre naturel de la succession, ne semblait-il pas enseigner à l'avenir comment la Russie pouvait choisir pour son maître, non le plus près du trône, mais le plus digne. Quel enseignement, grand Dieu I Devons-nous être surpris, d'après cela, si de temps en temps les mystères sanglants de quelque palais Michel ^ révèlent au monde qu'une main mystérieuse a mis en pratique les leçons du fondateur de Tempire?
< Le czar Pierre II (1727, 17 mai, — 1730, 30 janvier ) fils de Pinfortuné czaréwitcli Alexis, à peine monté sur le trône, fit, par oukase do 27 juillet 1727 , retirer les actes du procès publié dans tout l*emphre sur Faffaire de son mallieureux père. — Voir : Leltres de Af. Sektoexer^ ù nu, p. 6!, et Buescging : Notices du jour, Saint-Pétersbourg, 1774, cahier xxn, p. 173, et cahier lx, p. 398. — Il est plus que honteux de foir BL Oustrialow : Histoire de Russie, t. ii, p. 87— 90 et M. K. B. Reick i Pierrele'Grand et son temps, Leipsic, 1841, pp. 150—168, non-seulement excuser cette action, mais en faire un sujet de louanges et de mérite pour leur liéros.
Nous dévoilerons bientôt, dans un grand ouvrage sur la Pologne et la Russie sous Jean Sobiesky, Auguste II et Pierre-le-Grand, toute l*iniquité de ce procès infâme. Nous montrerons en particulier quelle part honteuse y a prise le haut clergé russe, Jaworsky et Procopowitch à sa tête. Iboe rougirent pas de justifier, même par des exemples tirés de la sainte t/oh ture, la sentence cruelle portée par Pierre contre son fils unique, contre Phéritier de son trône.
* Palais où fut assassiné Paul I** par les grands seigneurs de sa cour.
L*teLI8B 8CHISMÀTIQUE RUSU. 45
Mais détournons la vue de pareilles horreurs, et voyons comment Pierre se conduisit envers une église déjà si complètement asservie par ses prédécesseurs.
Après la mort d'Adrien, dixième patriarche (1690-1702), Pierre, afin de parvenir plus sûrement à ses fins, laissa le siège de Moscou vacant. 11 y plaça un simple éparque, lequel, assisté d'une commission d*évèques, administrait le patriarcat. Il laissa subsister ce régime pendant vingt ans; après quoi, trouvant encore dans cette organisation trop d'âèments d'indépendance pour Tèglise, il finit par Tabolir. En vertu d'un oukase du â4 février 1721, le patriarcat moscovite fut remplacé par le très-saint synode dirigeant.
Et c'est ainsi que finit, en si peu d'années, ce patriarcat» lequel, d'après les termes de l'acte de fondation, devait diriger Téglise de Russie jusquà la fin des siècles.
Boris Godounow et Pierre-le-Grand sont donc les fondateurs d'une institution qui exerce exclusivement aujourd'hui Tautorité sur leur église nationale. L'un et l'autre ils furent poussés à cette mesure par un même principe. Leur pensée fut de dominer de plus en plus l'église, et d*en faire un instrument docile pour leur tyrannique autocratie.
Godounow crut abattre la puissance de répiscopat en la concentrant toute dans un seul homme. 11 comptait trouver toujours dans les patriarches des âmes vénales parfaitement disposées à obéir aux ordres du souverain. Jusqu'à Nioon, cette prévision se réalisa de la manière la plus complète ; mais alors on s'aperçut de ce que pèse dans la balance des pouvoirs, la volonté ferme d'un chef d'église
46 L^teLlSC SCGRSNiflriQUE ltl»8B.
yraiment ami de son devoir. Pierre porta ses regards plus avant que Godounow. S'il eût toujours trouvé des J(d>, il n'eût pas aboli le patriarcat ; mais des Nieon pouvaient et devaient se reproduire dans la suite des tempe. L'antooratie ne voulut pas courir de nouveau une pareille ttiance.
Les évèques, prévoyant les dangers dont l'église était menacée, demandèrent le rétabUssementd'un pstriarohe, lorsqu'on les réunit pour l'approbation des statuts du synode. « Je ne reconnais, leur répondit Pierre, d'afetre ié- » gitime patriarche que l'évoque de Rome. Et, ajoota-tril »> en appuyant une main sur la poignée de son épée, et » l'autre sur l'Évangile , puisque vous ne voulee pas kti » obéir, vous n'obéirez qu'à moi seul. Voilà votre pa- » triarche. » C'est ainsi que Pierre comprenait la manMre d'étaUir le tribunal suprême d'une église. Sa volonté pour raison, et son épée pour enooiN*agement ; voiii ce -qu'il savait offrir à ses évoques pour les soumettre à ses caprices.
Four tranquilliser le clergé, en môme temps ^ue pour i^er de convenance avec l'église grecque, dont k mécontentement pouvait encore avoir des suites asses funestes; pour donner en même temps à sa création au moinanoe ombre de légitimité, Pierre se résolut à faire approuver Pinstitu^ion de son synode par le patriarche de Constan* tinople; l'engageant en même temps à solliciter cette afh probation auprès des autres patriarches.
Cette lettre est trop importante ; elle tlémoatre tropi couvert te fond de l'Ame tyrannique de Pierre, pour que nous la passions sous silence. Nous la reprodutrons,
i/«fiLi8i fOMMiàiiiui Mxmn. U
m mnfléqiieQoe, ëms les piiees justîfieaiUTM de eevo^ lume^.
À lira eette lettiie,on v(Mt dans Pierre»le- Grand une teHe aasiiranod i|iie son pouvoir tbéoeratique vient de Dieu, que les quatre patriarches semblent être ses IrèsJiuaiblei mmistres, obligés à lui obéir avec la même promptiiude qu^ les^nembras n^éne du synode.
TcwÉelbis, «in d'enlever tout obstacle i TapprobatîM sollicitée, il affirme que le pouvoir du syoodeest le tBAtm que celui 4u patriaimt supprimé; il appelle «CMl eoUége ecclésiastique un synode é§al mi jm^riar^.
Cette Mtte est du f# septembre 1721.
ht patriarche de Gonstautinople dut être égilemfnt surpris de l'institution monstrueuse de ce tribunal^ et de l'esprit qiii animait le fondateur. Pierre déclarait eu eilet qu'il se croirait ingrat envers la miséricorde divine « qu'il ne saurait comment as jMirtifier devant l)ieu, sll n'inibH)diûsait pas dans l'église les réformes qui avaient produit tant de bien dans l'administi^on civile et militaire de l'empine. Qu'en eonséqu^^nee, il avait institué un synode, an hâi mdonnent de gpuvenskw TégUse d'après les doctrvaes de la foi orientale.
Quwd tous k^ patriarches et évéques d'Orient se seraient réunis en coneil» p^ur opérer le gmaed ebanesaieiMt que Pierre avait exécuté» il est certain que leur {iulssai^^ hiéranshique n*eU pas (été trop grandie pour légitimsf'^ine semblable entreprise. ffe9t(^ qiiie le patriarobe de Cqut stantinople semble «vmr eompris., ear il difiTém de dm»
A Voir pièeet jusUficaUfet a* I.
48 l'église SGHI8MAT1QUE RUSSE.
ans la confirmation demandée; et comme s'il eût prévu le terme où le synode devait aboutir, il l'appelle son frère en Jésus-Christ, le frère des autres patriarches, considérant cette assemblée comme représentant réellement l'ancien patriarche de Moscou ; l'exhortant instamment à rester ferme dans la doctrine de Téglise orientale, et fidèle à Tantique discipline. De plus, la lettre d'approbation n'est pas adressée au czar, mais au synode lui-même i. Cette lettre est du 23 septembre 1723.
Le patriarche d'Ântioche confirma également l'institution du synode russe, par une lettre identique pour la date et pour les expressions avec celle de Constantinople.
Quant au czar, peu lui importait, dans le fond, Taf^robation ou la désapprobation des patriarches d'Orient. Avant d'avoir rien connu de leur manière de voir, il avait déjà mis le règlement organique de son synode en pleine activité. Le procureur suprême était déjà installé dans ses fonctions ; en un mot, tout marchait déjà comme si l'approbation n'eût pas été Retardée d'un jour.
Pendant ce temps, le clergé ne paraissait pas compter beaucoup sur cette approbation. Les évêques écrivirent en conséquence une lettre collective aux patriarches pour la solliciter. Ce fut probablement alors que le clergé russe fît part des tentatives faites par les anglicans pour l'attirer à eux.
Jérémie de Constantinople répondit à cette demande par une lettre du 23 septembre 1723, que nous rappo^ tons aux documents comme les autres s.
> Voir pièces justificatives u« a. — s Id.n* 4«
l'élise SGHISMATIQUE RUSSE. 49
Le clergé russe avait peine à se persuader que le chef de l'Église orientale sacrifierait les intérêts de sa dignité au point d'approuver une institution tendant directement à détruire le pouvoir épiscopal; qu'il userait surtout de cette condescendance pour un souverain, lequel, trois ans auparavant, avait obligé les évéques à prononcer la sentence de mort du czaréwitch Alexis; qui avait également fait mourir, par la main du bourreau, l'archevêque de Rostov^, plusieurs prêtres et archimandrites; qui avait réduit le métropolite de Kiew à prendre du poison pour éviter de nouveaux supplices. N'était-ce point là précisément le moment où le clergé russe s'était adressé aux patriarches d'Orient pour les supplier de le délivrer de la tyrannie sous laquelle il gémissait?
Mais l'âme vénale des deux patriarches de Constantin nople et d'Antioche n'eut pas -une parole énergique à adresser au tyran, pas une réclamation à lui faire en faveur des malheureuses victimes. Et l'approbation demandée fut obtenue.
Us allèrent plus avant encore : Pierre, malgré ses cruautés et ses mœurs infâmes, fut appelé par eux le saint autocrate, le très-pieux czar de toutes les Russies. Où trouvera-t on rien de comparable à une pareille lâcheté?
On s'étonne toutefois que le patriarche de Constantinople n'ait pas, comme on le lui demandait, proposé à ses collègues de Jérusalem et d'Alexandrie d'approuver aussi l'institution du synode. On s'étonne de même que le décret d'approbation n'ait pas été signé des prélats qui souscrivirent la profession de foi envoyée en même temps
50 l'église SCHISMATIQUfi RUB8E.
que la seconde lettre. Ce sont là de ces mystères qu'on s'explique, du reste, et qui parfois, dans Tavenir, produi* sent des conséquences pendant longtemps imprévues.
Quoi qu'il en soit, le synode russe a subi bien des roc* difications depuis l'époque de Pierre-le-Grand* D'après les dispositions primitives, il devait se composer d'un président portant le titre de procureur suprême, de deux vice^présidents, de quatre conseillers pour les délibéra* ti9ns et de quatre assesseurs. Le procureur suprême était soumis à la juridiction de ses collègues, et ne devait avoir qu'une seule voix dans les délibérations. Les assesseurs pouvaient être pris, non-seulement parmi les métropoli-' tes, archevêques et évêques, mais même parmi les ardii^ mandrites, les igumènes et les protopopes. Enfin tous les membres du synode étaient à la nomination de Tautocrate.
Aujourd'hui peuvent ordinairement prétendre à cette nomination les trois métropolites de Kiew, de Moscou et de Saint-Pétersbourg, un métropolite titulaire sans siège, un ou deux archevêques, le confesseur de l'empereur, l'aumônier général de l'armée et celui de la flotte.
Les membres du synode doivent exercer leurs fono^ tiens alternativement tous les six mois, afin que Tadmi* nistration de leurs diocèses n'en souffre pas. 11 y a donc toujours des membres présents et des membres absents.
En 1639, le synode se composait ainsi qu'il siiit : Séraphin, métropolite de Novogorod et Saint-Pétersbourg, lequel était président comme plus ancien en titre ; Pbilarète, métropolite de Kiew ; Philarète, métropolite de Moscou, et Jonas, métropolite sans siège; Wladimir, a^
chevéque de Kasan ; les deux protopopes, Nicolas Musowsky, confesseur de Tempereur, et Basile Kutnevitch.
Nathanaôl, archevêque de Pskow, obtint de Tempereur la permission de retourner dans son diocèse. Les membres absents étaient Téparque de Grusie, et Grégoire, archevêque de Twer.
Du synode dépendent aussi les trois commissions suivantes : 1° La commission synodale de Moscou, sous la direction du métropolite assisté de son vicaire général, d'un archimandrite et d'un autre ecclésiastique d'ordre supérieur ; 2<' la commission synodale de la Grusie, sous la direction de l'archevêque de Tiflis, assisté de deux archimandrites et d'un autre ecclésiastique. 3» En 1836 fut formée la commission synodale de la Russie-Blanche et de la Lithuanie. Elle est présidée par le nouvel archevêque de Lithuanie , le trop fameux apostat Joseph Siemazko, assisté de trois membres du clergé séculier.
L'ensemble des affaires traitées par le synode fut également, par ordre souverain, divisé en quatre départements, dans le courant de 1839. En voici la disposition :