LES ARGUMENTS D* UTILITÉ
Ceci m'amène à dire quelques mots d'un raisonnement qui revient souvent sous la plume de M. Bastide. D un côté il met les grandes masses, l'Église romaine au moyen âge, les Églises nationales des temps modernes; de l'autre il place les sectes particulières et les jeunes Églises indépendantes, puis il nous demande où s'est trouvé l'instrument le plus capable d agir sur la société civile, de la discipliner, de la civiliser, de la christianiser? L histoire ne prouve t-elle pas l'étroite corrélation qui a existé entre le multitudinisme et l education morale de l'Europe?
Il me serait aisé de répondre que cette éducation a été bien lente et bien imparfaite, qu'elle ne fait honneur ni au précepteur ni à sa méthode, que l'humanité, mise aux prises avec l'Église de professants, avec la foi vivante et volontaire, aurait fait de bien autres progrès. Mais je me sens peu de
goût pour ces discussions en l'air où une hypothèse est chargée de combattre une hypothèse: — Si le christianisme n'avait pas suivi la voie multitudiniste où il s'est engagé, la civilisation de 1 Europe aurait été compromise; voilà 1 hypothèse de nos adversaires. — Si le christianisme avait persévéré dans la voie de l'Église, la civilisation de l'Europe aurait évité en partie les misères et les souillures qui l'ont déshonorée au moyen âge et de nos jours; voilà notre hypothèse à nous. Quoique celle-ci ait en sa faveur des arguments script u rai res qui nous semblent invincibles, nous éviteront d'opposer l'histoire telle qu'elle aurait dû être, à l'histoire telle qu'elle a été. Nous demandons seulement qu'on s'abstienne de nous présenter ce singulier argument: le multitudinisme a régné, donc nous lui devons ce qu'il y a de bon dans nos mœurs publiques !
Mettez 1 Église à la place que le multitudinisme a occupée dans l'histoire, le résultat sera changé, d'accord. Sera-t-il plus mauvais? Voilà la question.
Si j'en juge par moi-même — et mon expérience est sans doute conforme à celle des autres hommes — rien ne nuit à l'action de 1 Évangile, comme le mensonge qui nous place dans 1 Église quand nous devrions être dehors. J'ai besoin de savoir que je ne suis pas chrétien, tant que mon cœur est inconverti. Lorsque vous « m'englobez, » vous créez en moi une illusion qui sans être absolument invincible, est cependant une cause de somnolence et de funeste sécurité.
En diminuant l'influence de la vérité divine sur les individus, i'augmenterons-nous sur les masses? On paraît le croire; on nous parle d une société imposante, reconnue par le peuple, protégée par les lois « et peut-être inspiratrice des lois. » — Hélas! oui, et nous voudrions pouvoir oublier, pour la gloire de 1 Évangile, quelles lois cette sociélé a inspirées, de quel prix elle a payé cette protection! Ici les Faits parlent. L'alliance entre 1 État et l'Église a porté les fruits que chacun sait. Aurions-nous rétrogradé à ce point, qu'il fallût reprendre une discussion qui nous paraissait épuisée? La protection des princes aurait elle encore des partisans parmi nous? L'abaissement prodigieux du christianisme protégé, ses hérésies, sa dégradation morale, son intolé-
rance, son impuissance, tout cela aurait-il encore besoin de démonstration?
Si 1 Église est le monde, le monde gouvernera l'Église ; cela me semble aussi clair que la lumière du jour. — Et afin de ne pas rester sur le terrain de Yà-priori, j'ajouterai: 1 histoire est là, qui prouve ce que le monde a t'ait du dogme, de la discipline, de la morale, depuis que le monde est l'Église.
Vous nous opposez le fractionnement qui prévaut aux États-unis et en Angleterre! — Nous le déplorons autant que vous, nous espérons qu'il finira par céder devant le principe même de l'Église. 11 ne s'agit que de saisir le principe plus fortement, de se placer plus résolument à l'école de 1 Écriture, d'imiter plus fidèlement le modèle apostolique, de répudier plus complètement ce qui n'est pas lui: les confessions de foi, les dénominations, les traditions d'hommes, l'autorité quasi-divine qu'on attribue à des fondateurs ou à l'histoire ; il ne s'agit que de retrouver lindépendance universelle de l'Église locale et la domination universelle de la Parole de Dieu, pour revenir aussi à l'utilité vivante et vraie, à celle que le multitudinisme n'a jamais connue, à celle qui seule doit être désirée et poursuivie. Plus d'un signe annonce déjà que nous marchons dans ce sens%
Les Églises ont leurs défauts; qui donc en doute? Certains défauts, qui ne se manifestent qu au sein de la vie, seront toujours étrangers aux établissements nationaux. On ne se sépare à cause des questions de foi, que quand on met de l'importance à la foi; on ne tombe dans les abus du sacerdoce universel, que quand les membres de l'Église ont cessé de se démettre aux mains d'un clergé. M. Bastide triomphe beaucoup, en comparant à la science des clergés les çauvretés de la prédication laïque! Il semble croire que les Églises indépendantes n'ont ni docteurs ni orateurs, que ceux qui les président et qui les édifient sont nécessairement au-dessous du niveau bien connu de l'homélie ou du sermon! C'est-à-dire, qu'ici encore, M. Bastide, généralisant quelques faits très-particuliers, a confondu ce qui est accidentel avec ce qui est essentiel.
Voilà pourquoi ses arguments tombent à faux. — M. Bas-
l'égltse selon l'éyangile
tide a vu des Églises triées, et il a pris le principe du triage pour le principe de l'Église de profession; M. Bastide a entendu des explications bibliques dépourvues de force, doriginalité, de profondeur, et il en a conclu qu'en dehors du multiludinisme, on est nécessairement réduit à ce maigre régime. — Je tiens à le rassurer. Si le principe de l'Église tend, grâce à Dieu, à exclure toujours plus le principe clérical, s'il tend à développer toujours plus le déploiement du sacerdoce universel, il ne s'oppose en rien, tant s'en faut, ni à l'établissement régulier des charges, ni à la science, ni à l'éloquence, ni à l'exercice des dons.
Les faits en témoignent. Je pourrais, à mon tour, mettre en présence le groupe des Églises et celui des établissements nationaux ; je pourrais demander de quel côté se trouvent non-seulement la plus grande mesure de science et d éloquence, mais la plus grande mesure de vie; je pourrais demander de quel côté se trouvent les plus grande œuvres de mission, d'évangélisation, de charité ; et, puisqu'on parle d'influence sociale, je pourrais demander enfin de quel côté cette influence se montre la plus forte. Quelles sont les Églises qui agissent le plus profondément sur les peuples, celles qui les englobent, ou celles qui demeuicnt fidèles au modèle apostolique? Quelles sont les Églises qui ont le plus d'action sur le monde, celles qui se confondent avec lui, ou celles qui s'en distinguent?
D'un côté, nous aurions l'Église anglicane, l'Église officielle d'Écosse, celle de Suède, celles d'Allemagne, de Suisse et de France. De l'autre, nous aurions les Églises indépendantes d'Angleterre, d'Écosse, d'Amérique, d'Allemagne, de Suisse et de France.
Où est la vie? où sont les sacrifices? où est l'influence? où est l'unité réelle? où est l'avenir?
Je m'en remets aux partisans impartiaux des Églises nationales, du soin de résoudre cette question.
LE MULTJTUDINISME ET L'EGLISE 1
Une discussion loyale est toujours une discussion utile. Il fait bon discuter avec M. Bastide : comme il est parfaitement convaincu, il est aussi parfaitement sincère. Il croit ce qu'il croit, chose rare. Grâce à lui, le multiturlinisme a enfin formulé sa véritable théorie ; l'englobement. Et il ne l'a pas formulée pour la retirer ensuite ; pourquoi en auraitiî honte? La théorie est excellente à ses yeux. L'englobement a été le but essentiel et direct de l'Eglise, telle que Dieu l'a fondée ; l'englobement a été prescrit par le Seigneur, pratiqué par les apôtres, sanctionné par l'Ecriture. M. Bastide n'échappe pas à la question, soit en la déclarant indifférente ou secondaire, soit en inventant une Egli*>e-protée qui se transformerait selon les temps, St'on les circonstances, selon les besoins; il ne vient pas nous Jire que ce qui était bon au premier siècle ne vaut plus rien uu dix-neuvième. Non, sa parole est autrement digne et ferme C'est au nom de la Bible, dont la souveraineté n'est pas contestée, c'est
1 À propos do la réponse de M. Bastide Ed.
au nom du modèle apostolique obligatoire, que, repoussant l'Eglise société des convertis — de ceux qui font profession de l'être — il affirme l'Eglise-assemblage des gens à convertir.
Gela semble très-net : entre ces deux formules, aucun rapprochement ne paraît possible ; c'est le oui et le non, le jour et la nuit ; cependant, ici même se glisse une confusion étrange qu'il importe de signaler. Jamais je ne l'avais mieux comprise qu'en lisant la réponse de M. Bastide. Chez les esprits inconséquents et indécis, les confusions ne se distinguent pas ; chez les hommes qui savent ce qu'ils veulent et ce qu ils disent, de semblables taches sautent aux yeux : la disparate est trop choquante pour qu on passe à côté d'elle sans la voir.
Toute la confusion repose sur un mot, mais sur un mot capital, sur un mot qui tient à ce qu il y a de plus profond dans le christianisme et dans l'âme humaine. Des deux parts, on emploie également le mot croire: les deux théories prétendent également ne composer l'Eglise que de ceux qui croient en Jésus-Christ. Il faut bien qu'il y ait là un malentendu énorme, puisque nos croyants sont le petit nombre et que Ls croyants de nos adversaires sont tout le monde. Une expression qui tantôt laisse la multitude en dehors et tantôt la place en dedans, une expression qui tantôt distingue profondément entre la nation et l'Eglise et tantôt « englobe » la nation en l'assimilant à 1 Eglise, une expression qui tantôt met les membres à part des simples auditeurs et tantôt métamorphose tous les auditeurs en membres, selon la méthode du catholicisme et du moyen âge, une telle expression doit être, on en conviendra, bien imparfaitement définie.
En nous attachant à la définir, nous ferons faire un grand pas au problème de l'église. Je remercie M. Baside, qui nous fournit ainsi Y ocasion de replacer le problème sur son vrai terrain et à s*~ vraie hauteur. G est en l'abaissant qu'on l'a compliqué, rétablissons donc la connexité étroite, qui unit l'idée d F^iise et l'idée de conversion.
Les deux idées sont connexes, parce que la conversion ne se distingue pas de la foi, parce que quiconque croit en Jesus- Ghrist est né de nouveau, parce que quiconque se donne
LE MULTITUDINISME ET LJ ÉGLISE
pour un croyant se donne pour un racheté et pour un enfant de Dieu. Lorsque M. Bastide aura saisi celte vérité centrale, il verra que la cause de notre dissentiment est beaucoup plus considérable qu'il ne l avait supposé. Et cela doit être : il serait par trop scandaleux que, d'accord sur les grands principes, nous eussions laissé de simples nuances se métamorphoser en motifs de rupture ecclésiastique. Si nous n'étions que des « multitudinistes inconséquents, » nous serions des multitudinistes très-coupables. Comment M. Bastide lui-même, après avoir mesuré la distance qui sénare son Eglise de croynnts ou de professants de notre Eglise de croyants ou de professants, après avoir comparé la doctrine qui exclut le monde et celle qui englobe le monde pour le convertir, ne s est-il pas demandé si une divergence aussi immense pouvait avoir sa source dans un médiocre malentendu 1 Je n'ai jamais cru aux petites causes des grands effets.
Ici, la cause est proportionnée à l'effet. Je n'aurai pas de peine à le prouver.
Pour maintenir en même temps ces deux proposions : « L'Eglise est l'assemblée de ceux qui font profession de croire, » et « Tout le monde fait partie de l'Eglise, » il faut, ou avoir converti tout le monde, ou avoir imaginé une fagon de croire qui n'ait rien de commun avec la conversion.
La conversion universelle n'étant proclamée par personne, l'englobement universel dans l'Eglise ne peut être obtenu que par le deuxième procédé. La notion de foi â été réduite à son minimum.
Qu'il y ait au-dessous de la foi qui nous sauve et gui fait de nous des membres de Jésus Christ plusieurs degrés inférieurs, je suis loin de le contester ; que ces degrés inférieurs aient leur valeur réelle, que les âmes en marche vers la conversion soient dignes du plus sympathique, du plus sérieux intérêt, ce n'est certes pas moi qui le nierai. Mais que la foi qui nous fait membres de l'Eglise ne soit pas celle qui nous fait membres de Jésus-Christ, c'est ce que je ne saurais ni admettre, ni même concevoir.
Ce qui fait la différence entre l'Eglise idéale et l'Eglise visible, ce n'est pas que la foi qui introduit dans Tune diffère de la foi qui introduit dans l'autre ; cest que cette foi, toujours identique, existe réellement chez tous les membres de l'Eglise idéale, tandis que la profession des membres de l'Eglise visible laisse une large place au mensonge et à l'illusion. En d'autres termes, il y a un mélange de faux membres dans l'Eglise visible; mais ses vrais membres ont la même foi que les membres de 1 Eglise idéale. Comment n'en serait-il pas ainsi : ,os membres de l'Eglise idéale, c'est eux-mêmes.
Si nous voulons définir l'Eglise telle que Dieu la voit et telle qu'elle est constituée au milieu des hommes, nous sommes forcés de la caractériser ainsi :
L'Eglise idéale est rassemblée des croyants ; l'Eglise visible est l'assemblée de ceux qui font profession d'être croyants. — L'Eglise idéale est l'assemblée des convertis; l'Eglise visible est l'assemblée de ceux qui font profession d'être convertis. — L'Eglise idéale est l'assemblée des rachetés ; l'Eglise visible est l'assemblée de ceux qui font profession d être rachetés. — L'Eglise idéale est l'assemblée des enfants de Dieu, par conséquent des frères ; l'Eglise visible est l'assemblée de ceux qui font profession d'être frères, d'être enfants de Dieu. — L'Eglise idéale est l'assemblée des membres de Jésus-Christ ; l'Eglise visible est l'assemblée de ceux qui font profession d'être membres de Jésus-Christ.
Je donnerai à cette définition le caractère de l'évidence, en ajoutant: L'Eglise idéale est l'assemblée des chrétiens-; l'Eglise visible est l'assemblée de ceux qui font profession
LE MULTLTUDINISME ET l/ÉGLlSE
d'être chrétiens. — Serait-on, par hasard, membre de l'Eglise, sans être chrétien ? Serait-on chrétien, sans être converti ? Voilà la question dans sa simplicité presque naïve. Pour qu'elle prête au doute, il a fallu que l'invasion du monde faussât les idées les plus élémentaires. Pour changer le sens du mot église, il a fallu changer le sens du mot chrétien.
Il est changé en effet. Essayez de dire aux plus incrédules qu'ils ne sont pas chrétiens, vous verrez de quel airils accueilleront cette assertion ! Rien de si naturel. Les plus incrédules sont englobés dans l'Eglise. Membres de l'Eglise, ils se sentent des droits au titre de chrétiens. Au point de vue du multitudinisme, ils ont raison. Croyants, chrétiens, membres de l'Eglise, ces qualités se tiennent.
Encore un coup, je supplie nos honorables contradicteurs de mesurer, dans leur conscience si droite et si pieuse, les conséquences de leur système. La foi dont ils réclament la profession serait-elle réellement différente de celle qui (ait les chrétiens, les enfants de Dieu, les membres de l'Eglise idéale ! Auraient-ils réellement habitué leur esprit à admettre deux natures de foi : celle de l'Eglise idéale, qui équivaut à la conversion ; celle de 1 Eglise visible, qu'on professerait sans se donner pour converti î En seraient-ils venus à dire, parlant des vrais chrétiens : « Ils croient, et de plus ils sont convertis ! »
Croire, croire en Jésus-Christ! rien n'est plus difficile, rien n'est plus contraire aux instincts du cœur corrompu. Il y faut faction du Saint-Esprit ; il y faut une crise douloureuse, dont la marche et les symptômes, variant à l'infini, aboutissent enfin à cet état de 1 âme renouvelée qui sait qu'elle était perdue et qu'elle est sauvée, qui a un Père au ciel, qui appartient désormais à Jésus-Christ, qui, au travers de ses faiolesses, de ses chutes, de ses incrédulités, est cependant passée des ténèbres à la lumière et de la mort à la vie.
Que si, au lieu de réclamer la foi en Jésus-Christ, on ne réclame plus qu'une foi distincte de la conversion, oh ! alors, la chose devient aisée; si aisée même, qu il est plus commode de l'accomplir que de la refuser. De quoi s'agit-
il ? De faire ce que tout le monde fait ; de se laisser enseigner, selon l'usage, par les hommes chargés de ce soin ; de s'associer aux pratiques reçues ; de donner une adhésion que chacun a toujours donnée au moment voulu ; de ne pas se singulariser, de ne pas se poser en impie ; de ne pas scandaliser le monde ; de ne pas se séparer du monde, qui le trouverait fort mauvais ; de revêtir la robe virile, d'entrer dans la vie commune, de devenir un citoyen complet.
Bien ou mal instruit, averti ou non du sérieux de la déclaration qu'il va faire, tout catéchumène se proclame chrétien. Cela est et cela sera. On est et on sera chrétien à l'âge de dix-huit ans, sans que personne y manque. — Oui, le sens du mot chrétien a été rabaissé jusque-là ! Et on nous demande en quoi nous trouvons que le multitudinisme compromet l'Evangile ? Et on nous invite à sacrifier de petites divergences !
Essayez donc de formuler ainsi la question posée à vos catéchumènes: « Quels sont ceux d'entre vous qui se déclarent croyants, c'est-à-dire convertis ? Quels sont ceux qui se classent dans l'infime minorité, dans le petit nombre des enfants de Dieu ? » Vous verrez, qu'en dépit d un système inventé pour supprimer toute spontanéité religieuse, les réponses cesseront d être unanimes.
Je sais bien que, le jour où elles cesseraient d'être unanimes, vous auriez tourné le dos au multitudinisme pour vous diriger vers 1 Eglise. Qui dit multitudinisme, dit unanimité dans la profession de la foi ; qui dit englobement, dit suppression effective de tout obstacle qui pourrait empêcher un citoyen quelconque de se déclarer chrétien. — Tel est le système. Comment prétend-il cumuler l'universalité des professions et leur réalité? Comment parle-t-il en même temps d'incorporer les masses dans l'Eglise pour leur donner les mœurs du christianisme, et de conserver à l'Eglise le caractère d une société de professants, d'une société de chrétiens ? C'est ce que je ne parviens pas à concevoir.
En tout cas, la foi sans conversion n'était pas encore inventée au temps des apôtres. Cette découverte était réservée
LE MULTITUDINISME ET L'ÉGLISE
à ceux qui devaient plus tard assimiler l'Eglise et le monde quant aux personnes, tout en sefforçant de les maintenir distincts quant au principes et au drapeau.
Pour entrer par le baptême dans les Eglises apostoliques, il n'y avait sans doute ni examen à subir, ni temps depreuve à traverser ; mais il fallait déclarer qu'on croyait en Jé^us- Christ. Ce n'était que cela, mais c'était tout cela. Croire en Jésus-Christ, ce n'était plus croire, comme plusieurs l'avaient fait pendant la vie terrestre du Seigneur, ou à sa puissance miraculeuse, ou à sa mission prophétique, ou à l'excellence de son enseignement; c'était croire en lui, Sauveur. Les méprises sur ce point étaient impossibles alors; on était encore trop rapproché de la croix où le sang avait coulé pour nos crimes ; elle était trop récente encore, la parole solennelle : « Ceci est mon corps, qui est livré pour vous ; cette coupe est le nouveau testament en mon sang, qui est répandu pour vous. »
On ne se taisait pas admettre dans la société des chrétiens qui célébraient presque journellement la Cène, aux yeux desquels la Cène n'était pas seulement le centre du culte, mais celui de la vie, sans comprendre que la foi en Christ est inséparable de la certitude que son sacrifice a expié nos péchés. Or croire cela, qu'est-ce autre chose que d'être converti? Qui donc a jamais pu croire cela, avant d'avoir senti sa misère, foulé aux pieds son orgueil, consenti à se dépouiller, à se courber, afin de passer par la porte étroite et basse du pardon gratuit? L'idée de croire à Jésus-Christ en se réservant de croire plus tard à notre salut personnel par Lui, l'idée plus extraordinaire encore de considérer cette foi à notre salut personnel par Lui, comme distincte de la nouvelle naissance, tout cela est absolument étranger au siècle apostolique. L'Eglise ignorait de semblables théories ; le multitudinisme, qui en a besoin, a seul été capable de les enfanter.
Parcourez tous les textes relatifs à l'Église. Essayez d'y trouver un seul mot qui indique une autre différence entre 1 Eglise idéale et l Eglise visible, que le mélange renfermé dans celle-ci ! Les apôtres voient-ils dans l Eglise idéale des convertis et dans 1 Eglise visible, des gens à convertir? Non, les deux Eglises se composent également de convertis;
mais comme Dieu seul lit dans les cœurs, il y a un certain nombre d hommes qui ont reçu indûment le baptême. Et pourquoi? remarquez bien ceci. — Parce qu'ils ont fait profession de croire au Seigneur Jésus, sans être réellement convertis. Donc, professer de croire et professer d'être converti, c'était absolument la même chose.
Personne alors ne songeait à imaginer deux natures de foi : celle qui équivaut à la conversion et qui introduit dans l'Eglise idéale, celle qui n'équivaut pas à la conversion et qui introduit dans l'Eglise visible. On ne méprisait pas plus alors qu'aujourd'hui les petits commencements, les acheminements vers la foi, la croyance à certaines vérités historiques de l'Evangile, les bonnes dispositions religieuses, les sentiments qui caractérisent un écolier attentif aux leçons de l'Eglise ; mais on ne baptisait pas les écoliers, mais on ne confondait pas les écoliers de l'Eglise avec ses membres; mais on n'admettait pas dans le corps des chrétiens ceux qui ne se déclaraient pas chrétiens, c'est-à-dire convertis.
Voulez-vous savoir ce que valait cette profession si simple et si courte qui précédait le baptême ? Relisez les déclarations apostoliques qui s'adressent aux baptisés :
« Ignorez-vous que nous tous, qui avons été baptisés en Jésus-Christ, avons été baptisés en sa mort ? Nous avons donc été ensevelis avec lui dans la mort par le baptême, afin que comme Christ se réveilla d'entre les morts par la gloire du Père, de même nous aussi, nous marchions en nouveauté de vie. » — « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. » — « C'est en lui aussi que vous fûtes circoncis d'une circoncision qui n'est pas faite par des mains.., Ayant été ensevelis avec lui dans le baptême, dans lequel aussi vous fûtes ressuscités avec lui, par le
moyen de la foi » (Rom, VI, 3, 4 ; Gai. III, 27 ; Col, II,
Que faut-il penser, je le demande, de cette profession dont la conséquence immédiate était un tel baptême ! S'agissait-il de professer une foi distincte de la couversion !
S'il pouvait rester quelques doutes, j'invoquerais ici les
LE M U LT I TUDINISME ET l/ÉGLISE
textes où le salut, où la régénération, nous sont présentés comme unis au baptême. N'en devons-nous pas conclure que le baptême d'eau supposait le baptême préalable de l'Esprit, qu'on ne venait pas faire profession de croire en Jésus-Cbrist et réclamer le baptême, avec la simple pensée d'entrer dans une école, et de se convertir peut-être quelque jour ? Voyez vous-même :
<c II nous a sauvés, non par des œuvres qui fussent dans sa justice et que nous eussions faites, mais selon sa miséricorde, par l'ablution de la renaissance et par le renouvellement du Saint-Esprit. » — « Et 1 image correspondante nous sauve maintenant, nous aussi ; savoir, le baptême, non le dépouillement de la saleté de la chair, mais l'interrogation d'une bonne conscience au sujet de Dieu... » (Tite III, 5 ; i Pierre III, 21.)
Elle n'était pas longue, cette interrogation ; mais qu'elle était grave, qu'elle était décisive, la question que chacun devait se poser à soi-même : « Est-ce que je crois en Jésus- Christ? » — Tout est là, et je n'imagine pas qu'on puisse y ajouter quoi que ce soit, pour savoir si l'œuvre profonde de la régénération s'est opérée en nous.
Supposons que les baptisés ne fussent pas tenus pour convertis, le langage qu'emploient les apôtres quand ils s'adressent aux membres des Eglises serait absolument inexplicable. On comprend que, n'ayant pas à juger les cœurs et considérant chaque profession comme un signe de la foi, ils fassent abstraction des faux membres et voient dans l'Eglise une assemblée de frères ; mais on ne comprendrait pas qu'ils pussent agir de la sorte si la foi diilerait de la régénération, si la profession de croire en Christ n'était pas la profession d'être né de nouveau, si l'on entrait dans l'Eglise pour se convertir, au lieu d'y entrer parce qu'on est converti. Essayez de concilier l'englobement, l'introduction des masses mondaines, le multitudinisme, le nationalisme, avec des expressions semblables à celles-ci :
« Paul... aux saints qui sont à Ephèse et fidèles en Jésus- Christ ; » — « Paul et Timothée... à tous les saints en Jésus- Christ qui sont à Philippes ; » — « Paul... aux saints et fidèles frères en Christ qui sont à Colosse !» — Je ne veux
pas accumuler les textes ; je rappelle seulement que le même Apôtre écrivait à lEglise de Corinthe : « Nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit, pour être un seul corps. »
Une dernière réflexion. — Ceux qui pensent que la foi n'est pas la conversion, et que par conséquent, les professants ne se donnaient pas pour des régénérés, sont sans doute en mesure de nous montrer dans les Epîtres beaucoup d'inviiations à la conversion. Vis-à-vis des Eglises telles que la théorie de M. lîastide les fait, le premier devoir des conducteurs est de répeter incessamment : « Convertissez-vous. » Si les apôtres n'ont recruté par le baptême que des écoliers, que des candidats à la régénération, ils ne peuvent manquer de les traiter en conséquence.
Or, les choses ne se passent pas ainsi. Quand les apôtres prêchent 1 Evangile aux mondains, il ne se lassent pas de recommander la conversion ; quand ils écrivent aux membres des Eglises, leur langage change ; ce n'est plus de conversion, c'est de sanctification qu ils leur parlent. Ceux qui voudront s'en assurer n'auront qu'à chercher dans un Testament grec les mots sj-rravGs'wet [îs-civoTa. Bien que ces mots n'impliquent pas toujours 1 idée complète de conversion, cependant ce sont ceux qui s'en approchent le plus ; et il est remarquable de constater, par l'emploi qu'en font les apôtres, à quelle distance ils sont de la doctrine multiludiniste, qui dit et doit dire aux membres de ses prétendues Eglises: « Vous avez déjà cru: il vous reste à vous convertir ! »
J'arrête ici cette partie de ma discussion : celle qui se rapporte au principe fondamental, au point décisif qui nous sépare. — Je m'en suis tenu à 1 interprétation de l'Ecriture ; jç n'ai pas voulu, y joignant des réflexions pratiques, montrer les conséquences de la distinction que je combats. Qu on me permette d en indiquer une seule:
Lorsqu'on distingue entre la foi et la conversion, on ne ravale pas seulement la foi, on donne en outre à la conversion un sens exagéré qui n'est pas le sien. 11 arrive de là qu'on la confond plus ou moins avec la santilication. Dans certaines bouches alors, cette déclaration : « Je suis converti, •
LE M U LTITUDINISME ET L'ÉGLISE
devient presque l'équivalent de celle-ci: «Je suis un juste parvenu à la perfection. »
Maintenez au contraire la valeur biblique des termes, et les chrétiens qui font profe sion d être convertis le seront dans l'esprit qui convient à de pauvres pécheurs sauvés par grâce, exposés à mille chutes, qui tombent et retombent chaque jour, qui chaque jour aussi ont besoin d'être pardonnés et en quelque sorte convertis de nouveau, qui souvent se demandent avec angoisse s'ils croient à Jésus- Christ, s'ils lui appartiennent réellement, s'ils ne se sont pas bercés d'illusions; qui redescendent ainsi jusqu'au fond de leur conscience, et ressaisissent la main toujours tendue de leur Sauveur. Ils sont à lui. Cette assurance, un moment obscurcie, repose cependant au fond de leur âme ; mais qu'ils sont éloignés de le déclarer d'un ton tranchant et hautain !
Dénaturer la notion de foi, c'est transformer la conversion en une prétention" orgueilleuse, devant laquelle devrait reculer l'humilité des enfants de Dieu.
J'ai essayé de rappe^r l'erreur fondons aie du multitudinisme: il altère profondement le sens du mot croire, il établit entre la foi en Jésus- Christ et la conversion, une distinction contre laquelle protestent d'un commun accord les paroles et les exemples des apôtres. Cette observation, déjà présentée, a dû être reproduite avec plus de force et de développements, parce que la réponse de M. Bastide a mis loyalement en évidence la confusion qui retient loin de l'Eglise tant de chrétiens fidèles et pieux.
Comment une telle contusion est-elle née? La réponse est
facile. Dans la profession de foi qui assurait l'entrée de l'Église visible, il y avait deux choses: la foi, et la manière de la professer. Pour arriver à corrompre la foi, l'Ennemi a commencé par corrompre la profession, et voici de quelle manière il s'y est pris.
Les apôtres avaient introduit les professants ; on a trouvé bon de séparer ces deux actes : la profession et l'introduction. — « L'exemple des apôtres, a-t-on dit, s'applique à la première génération, mais il est inapplicable à la seconde ! Dès qu'il ne s'agit plus d'introduire dans l'Église des païens ou des juifs, la règle posée n'a plus de valeur! Les enfants des chrétiens ont droit à une situation différente, le nationalisme juif devient ici de plein droit la règle suprême de l'Église! Nous commencerons donc par introduire sans profession, et plus tard nous demanderons une profession aux personnes déjà introduites! »
Les conséquences ne devaient pas se faire attendre. — Lorsqu'on introduit sans profession, on introduit tout le monde; c'est le premier point. Lorsqu'on a introduit tout le monde, on ne peut plus guère demander une profession sérieuse; c'est le second point. Avec ces deux points-là, le triomphe du principe païen était assuré; il renversait à la fois l'Église et la vérité: l'Église et la vérité qu'on s'efforce de séparer, mais que Dieu a déclarées solidaires, et qui se maintiendront ou fléchiront toujours ensemble.
Je ne traite pas ici la question du baptême des enfants, au sujet duquel ma conviction n'a cessé de se mûrir et de s'affermir depuis bien des années. Je me contente de rappeler ce que peu de chrétiens contestent: qu'aucune parole de l'Écriture n'institue ce baptême; que partout, au contraire, l'idée de baptême et celle de profession se trouvent liées dans la pratique des apôtres. Et j'ajoute ceci: du moment où le christianisme s'est paganisé et où l'Église est devenue mondaine, le baptême et la profession, qui autrefois étaient toujours unis, ont rapidement tendu à ne 1 être jamais.
De quelle façon les choses se passent-elles aujourd'hui? Personne ne l'ignore. L'enfant entre dans l'Église à son insu. Avant qu il puisse avoir un sentiment ou une pensée, l'Église « le lie par ses sacrements, » c'est M. Bas-
LE MULTITUDINISME ET L'ÉGLISE
titie qui s'exprime ainsi. Dès ses premières années, t enfant se considère comme un membre de lÉglise, comme un chrétien. Qu'il porte les yeux autour de lui, il voit que la société civile ne renferme que des chrétiens, que tous les citoyens de son pays sont membres, comme lui, de l'Église de Jésus- Christ. Arrivé à Page où la vie active va commencer, il devient catéchumène, comme tous ses contemporains: l'école, le collège, le catéchuménat se suivent pour tout le monde ; tout le monde passe par les leçons de religion ; tout le monde est interrogé à la fin du cours, et... tout le monde se déclare chrétien.
On aura beau faire, ce résultat est forcé. Les efforts les plus consciencieux, les avertissements les plus sévères ne sauraient prévaloir contre la force effroyable de ce mécanisme. Dès qu'on sépare la profession du baptême, la profession, tardivement réclamée, ne peut plus conserver sa valeur. Vous n'avez pu introduire les gens à leur naissance, pour les exclure à leur majorité. De toute nécessité donc, la profession s'efface, s'abaisse, se met à la portée du grand nombre; je ne dis pas assez: de tous.
Ira-t-on demander à de tels catéchumènes s'ils sont convertis? Non, certes; on leur demandera s'ils croient à Jésus- Christ, en ayant soin de leur expliquer que la foi dont ils vont faire profession n'a rien de commun avec la nouvelle naissance.
Et voilà comment tout se tient, comment on ne peut faire une Église mondaine sans faire une Église infidèle. L'Église mondaine — qui n'est plus l'Église — prêchera peut-être les grands dogmes de lÉvangile, mais sa pratique prêchera plus haut que ses sermons; en voyant que le monde est l'Eglise, on aura bien de la peine à admettre que l'amour du monde soit inimitié contre Dieu ; en voyant que la foi en Jésus-Christ n'est pas la conversion, on aura bien de la peine à admettre qu'il soit nécessaire de se convertir, et que ce qui suffit pour être membre légitime de l'Église ne suffise pas pour être sauvé.
Sur le terrain du multitudinisme, le mal est sans remède; la restauration même de l'orthodoxie n'amènera pas les féconds résultats qu'en attendent beaucoup de nos frères nationaux. Je suis loin d'en dire autant de ceux qui,
sans renoncer au baptême des enfants, se placent résolument sur le terrain de l'Eglise. Ils négligent sans doute, à mon avis du moins, la solution la plus simple et la plus scripturaire du problème; ils s'exposent au double péril de subir quelque jour une nouvelle invasion du monde, et d'exagérer aujourd'hui les moyens disciplinaires pour l'éviter. Néanmoins, il leur est permis, à eux, de reconquérir les deux termes de la profession de foi : la foi et sa profession.
Ils peuvent poser avec fidélité la question de la foi au Sauveur, et refuser de reconnaître comme membre de l'Église quiconque refuse de se présenter, humblement mais nettement, comme membre de Jésus-Christ.
Ce qu'ils font pour la foi, ils peuvent le faire pour la profession; ils peuvent lui restituer son caractère individuel et supprimer le vieux mensonge du recrutement héréditaire. — A la condition de ne plus conserver ni catéchuménat, ni liaison d'aucun genre entre une instruction religieuse et une première communion, ni examens, ni appréciations pastorales substituées à l'action de la conscience personnelle, ni admissions publiques ou privées; à la condition de maintenir dans leurs Églises l'élément essentiel des auditeurs qui ne sont pas membres, qui cherchent et n'ont pas encore trouvé, qui par conséquent ne participent encore nulle part à la Cène du Seigneur, ils auront de vrais professants.
Elles sont dignes de sympathie et de respect, ces Eglises distinctes du monde 1 II y a tout un avenir chrétien au fond de leur protestation contre le multitudinisme. Il leur reste assurément beaucoup à apprendre, et ce n'est pas un médiocre privilège: nous ne savons jamais jusqu'où Dieu nous mènera, sur le chemin de la vérité et de l'obéissance. Dussent-elles d'ailleurs s'arrêter à mi-route et garder le baptême des enfants, notre devoir serait de leur demeurer unis. L'Église est là, et qui donc aurait le droit de se séparer de l'Église? Déplorer ses erreurs, c'est bien; les combattre, cest mieux; mais l'abandonner, ce serait tomber dans l'esprit de secte, ce serait commettre un très-grand péché.
LE MULTITUDINISME ET L'ÉGLISE