II
L'argumentation de mon honorable adversaire était fondée tout entière sur une illusion que j'ai dû m'attacher à détruire. Selon lui, les Églises de multitude sont aussi des Églises de professants! Elles sont par conséquent de vraies Églises! — Pressé par sa conscience, qui lui dit que l'Église ne saurait se composer que d une assemblée d'hommes se donnant pour chrétiens; poussé par son système, qui exige que le monde soit englobé dans l'Église, il n'avait qu'une ressource: définir la foi chrétienne de telle sorte, que le monde ne refusât pas de la déclarer sienne. Entre ces termes, le monde et la foi chrétienne, il y avait un abîme; on a jeté un pont sur l'abîme: avec la foi distincte de la conversion, avec la profession collective et héréditaire, on est parvenu à rejoindre les deux bords. L'équation parfaite du monde et de l'Église a été ainsi établie.
Je sais bien que M. Bastide proteste, et rien ne l'honore plus que cette protestation. Il y a un aspect de son système qui lui fait peur, qu'il ne veut pas voir, qu'il n'admet pas. Il englobe le monde; mais qu'on ne lui dise pas que le monde est l'Église! 11 réclame une profession que personne, en fait, n'a jamais refusée; mais qu'on ne lui dise pas que les Églises nationales n'ont point de professants ! Voilà cè qu'il ne saurait accepter.
Posséder en même temps les multitudes et la réalité d'une profession de foi que le grand nombre repoussera toujours, c'est en vérité trop d'ambition. Les contraires ne se concilient pas ainsi. Il faut que le monde soit dehors ou dedans; il faut renoncer à quelque chose : ou aux masses, ou à l'Église.
Ce point capital une fois éclairci, examinons un à un les
arguments que renferme la réponse de M. Bastide. Leur base commune étant renversée, aucun d'eux ne reste debout; nous Talions voir.
Le multitudinisme n'admet pas cette équation révoltante: l'Ègtise et le monde. — Il ne l'admet pas ; mais le fait subsiste. En quoi son Église, en tant qu'Église, en tant que société, diffère-t-elle du monde? Le but est autre, j'en conviens: il s'agit de la prière, du service de Dieu, de l'Évangile, et non plus des affaires, de la politique ou des plaisirs : c'est-à-dire qu'au lieu de la nation civile, nous avons la nation religieuse ; au lieu de la nation qui trafique, ou qui se bat, ou qui vote, nous avons la nation qui rend son culte. Toujours est-il que c'est la nation ; et jusqu'à ce qu'on ait établi une différence entre les nations et le monde, entre tout le monde et le monde, il demeurera avéré que le monde en personne forme l'Église, qu'il est l'Église, qu'il dirige ses intérêts, qu'il fixe sa croyance et sa discipline, qu'il nomme ses pasteurs, qu'il est là seul, qu'il y est tout entier, qu'il y est maître absolu. — Irai-je jusqu'à prétendre que pour être administrée par le monde et non par l'Église, la vérité divine perde complètement sa vertu ? Non, certes. En dépit du multitudinisme, l'Écriture peut toucher les cœurs; quoique contristé par une telle révolte, l'Esprit fera souvent de grands miracles. Rendons-en grâce à Dieu, non au principe païen, qui a supprimé l'Église en la rendant identique au monde.
Elle ne lui est pas identique. Pourquoi confondre l'hôpital avec les malades, et l'école avec les enfants? — C'est vous qui les confondez: vos malades dirigent l'hôpital, et vos enfants gouvernent l'école. En d'autres termes, tous les membres de la société civile sont englobés par vous dans l'Église, à titre de membres de celle-ci. Nous, au contraire, qui distinguons entre l'Église et le monde, entre les membres et les auditeurs, nous qui demandons cette profession que demandaient les apôtres et dont le cœur naturel a horreur, nous possédons seuls une véritable école, un véritable hôpital. Ceux qui entrent dans notre école, savent qu'ils ne sont encore qu'écoliers; ceux qui entrent dans notre hôpital, y viennent à titre de malades. Multitudinistes décidés
LE MULT1TUDINISME ET i/ÉGLISE 217
en matière d'évangélisation, nous nous adressons aux masses, mais nous ne commençons pas par les déclarer chrétiennes, pour les inviter ensuite à le devenir.
Les paraboles du Sauveur et l'exemple des apôtres, qui baptisaient quiconque avait déclaré croire en Jésus-Christ, consacrent la méthode de conquête par englobement. — Les paraboles du Sauveur prouvent que le triage nous est interdit; que nous ne sommes pas appelés à admettre ou à exclure; que tous ceux qui viennent, tant mauvais que bons, doivent être acceptés ; qu'entre la profession de foi et le baptême, personne n'a le droit d'interposer un jugement. L'exemple des apôtres prouve que la porte de l'Église visible s'ouvre sur-le-champ à quiconque proclame sa foi en Jésus-Christ. Ce n'est pas nous qui l'avons jamais contesté.
Mais la seconde génération est née dans l'Église, et alors est apparu naturellement, légitimement ce qu'on a appelé: le recrutement héréditaire. — Où les apôtres ont-ils dit que la seconde génération doit être traitée autrement que la première? Où ont-ils ordonné d'adopter une marche inverse, de retourner au judaïsme, de séparer le baptême de la profession de foi? Où ont-ils établi les professions collée tives et régulières? Où ont-ils réglementé le catéchuménat ? Où ont-ils autorisé quelqu'un à annoncer que la foi en Jésus-Christ est distincte de la conversion? Le recrutement héréditaire suppose tout cela, et j'en conclus qu'il n'est pas la continuation, mais la négation absolue de la pratique apostolique.
Nierez-vous donc V influence préventive et maternelle de l'Eglise*! — Nous la nions si peu, que nous voyons là une de ses plus grandes, une de ses plus belles missions. Environner les enfants d'une atmosphère de vérité et de foi, créer en eux cette piété transmise et en quelque sorte impersonnelle qui prépare si souvent les voies à la conversion, les combler des privilèges du christianisme avant qu'ils aient accepté Jésus-Christ, les nourrir avant qu'ils sachent se nourrir, c'est l'œuvre commune de la famille et de l'Église. Voilà l'hérédité dans ce qu'elle a de légitime et de précieux. A Dieu ne plaise que, dans l'intérêt prétendu de l'individualité humaine, nous poussions à un sauvage isole-
ment, et que nous fassions recommencer le monde mo à chaque génération ! L'Église-mère n'est pas plus contestée par nous que l'Église-école et que l'Église-hôpital ; seulement nous nous permettons de maintenir aussi et avant tout, l'Église-société. Où la société n'existe plus, il n'y ?. plus ni mère, ni école, ni hôpital. Or, pas plus que nous ne voulons transformer nos écoliers et nos malades en membres de l'Église, nous ne voulons faire croire à nos enfants qu'ils sont chrétiens parce que leurs pères l'ont été, qu'ils sont dans l'Église parce que l'Église veille sur eux. 11 faut qu'ils sachent qu'entrer est quelque chose, une grande chose : qu'ils ont à se convertir, à devenir chrétiens, à tourner leurs âmes rebelles vers la foi en Jésus- Christ, à professer cette foi quand ils l'auront, non auparavant.
Cette foi cependant nous la professons aussi; nous possédons une profession. Il est par trop fort que M. de Gasparin nous prenne pour le contraire absolu de l'Église. — Est-il réellement nécessaire que j'explique ma pensée? Serais-je encore si peu connu de mes frères, qu'on pût m'attribuer quelque idée malveillante envers une portion quelconque de notre protestantisme français ? — Je ne serais pas seulement aveugle et injuste, je serais ingrat si je méconnaissais tout ce qu'il y a, chez les chrétiens nationaux, de piété, de zèle, de travail persévérant et utile pour l'avancement du règne de Dieu. Sous ce rapport, croyez-le, Monsieur Bastide, je n'ai nul besoin qu'on me rappelle « à la mesure et à la modération ; » je n'ai nul besoin qu'on m'invite à ne pas confondre l'Église réformée officielle « avec une population de musulmans, d'Indous ou de fétichistes. » — Gela posé, je reproduis sans hésitation et sans modification la phrase qui m'est reprochée. Oui, au point de vue dont nous nous occupons, c'est-à-dire au point de vue du principe ecclésiastique, le multitudinisme est le contraire absolu de l'Église. Entre la doctrine qui distingue l'Église du monde et celle qui les confond, je ne vois pas une différence, je vois une opposition complète, radicale, une opposition telle gu'il m'est impossible de la concevoir plus grande. Si l'Église de multitude est le monde et si le monde est le contraire absolu de l'Église, l'Église de multitude est le contraire absolu de l'Église. Les
LE MULTITUDINISME ET
LÉGLISE
mathématiques ne contiennent pas de série de propositions plus rigoureusement liées.
Au reste, nous n avons pas été médiocrement surpris de vos conçessions. — Ma surprise, à moi, a bien été autrement grande en m'apercevant qu'on prenait pour des concessions les principes mêmes que je n'ai cessé de proclamer en tout temps. Ouvrir les portes à deux battants, évangéliser les multitudes, procéder par voie d'adhésion spontanée et jamais par voie d'admission, ne réclamer que la foi en Jésus- Christ, accepter pour l'Église visible les conditions inévitables de Timperfection et du mélange, reconnaître qu'à la table même du Seigneur on ne peut empêcher la présence des inconvertis, tout cela passe aux yeux de M. Bastide pour du multitudinisme inconséquent ! Qu'il se rassure ; partout où Ton sera aussi exigeant que les apôtres, on pourra se dispenser de l'être plus qu'eux et d'inventer, par exemple, des disciplines de communion dont l'Ecriture ne nous fournit pas d'exemples. Que la foi signifie la conversion, que la profession cesse d'être affaiblie par une introduction préalable, annulée par un catéchuménat, et nous pourrons imiter la largeur des apôtres sans craindre de devenir plus multitudinistes qu'ils ne l'ont été.
Ici je me trouve en face d'un dilemme formulé par M. Bastide: « Ou vous réussissez, ou vous ne réussissez pas. Si vous ne réussissez pas, vous ne comptez pas dans l'histoire ; si vous réussissez, votre succès vous perdra ; il vous fera une position exactement semblable à la nôtre. » — Toujours le même oubli de la différence fondamentale qui nous sépare. Nous aurions beau réussir, il n'en résulterait pas que le grand nombre tût jamais tenté de venir réclamer le baptême et se déclarer converti. Le contenu de la profession, la forme de la profession seront toujours un obstacle énorme au recrutement héréditaire. Ce qui est difficile chez vous, c'est de ne pas professer la foi ; ce qui sera toujours difficile chez nous — et il faut qu'il en soit ainsi — c'est de la professer. — A supposer même que le baptême des enfants soit conservé dans nos Églises, l'obstacle, quoique moindre, sera encore suffisant. L'Angleterre et l'Amérique en fournissent ia preuve ; les Églises y « réussissent, » et cependant
nous ne voyons pas qu'elles aient cessé de conserver une classe considérable de simples auditeurs, de non-communiants.
Resterait à savoir ce qu'il faut entendre par ce mot : « réussir. » M. Bastide, qui me reproche d'avoir affirmé que les réformateurs avaient totalement échoué sur le terrain de l'Église, ajoute avec un peu de malice: « Nous ne disons rien, sinon que l'œuvre de M. de Gasparin et de ses amis, sur le terrain de l'Église, n'a pas totalement réussi. » Plus que personne nous sommes convaincus de l'imperfection de cette œuvre et humiliés à la pensée des péchés que nous y mêlons. Il faut toutefois nous entendre sur la nature du succès auquel les enfants de Dieu doivent prétendre. Auront-ils de vastes églises, de grands auditoires? Feront-ils des conquêtes étendues? Gela est dans la main de Dieu. Leur tâche à eux est plus modeste : il s'agit d'être fidèle, d'obéir à la Parole du Seigneur. Ont-ils obéi? ils ont réussi. Sous ce rapport, nous osons dire que, par le seul progrès des lumières évangéliques, et sans établir entre les hommes une comparaison ridicule, les chrétiens de nos jours « réussissent » sur le terrain de l'Église, et que les réformateurs y ont « totalement échoué. »
Je viens de parler de succès ; ceci devrait m'amener à traiter la question d'utilité; mais j'ai beau faire, je ne parviens pas à prendre la question d'utilité au sérieux quand la question de fidélité est résolue. Y aurait-il quelque chose de plus utile que d'obéir? Servirait-on la cause de Dieu en s'écartant de ce que Dieu prescrit dans sa Parole?
M. Bastide revient sur ce beau chef-d'œuvre du multitudinisme : le multitudinisme a créé la chrétienté! — Je doute que personne lui dispute un tel résultat. Avoir eu dans ses mains l'Évangile, avoir englobé les nations, avoir possédé pendant des siècles l'autorité, les chaires, les écoles, tous les moyens d'influence, et avoir abouti à nous faire l'histoire hideuse et la chrétienté déplorable que nous connaissons tous; en vérité, il n'y a pas de quoi se vanter; il serait difficile d'imaginer un naufrage plus complet, un échec plus honteux. — ■ M. Bastide proteste contre le mot d'hypothèse que j'avais employé; il se donne la peine de
LE MULTITUDINI S ME ET L'ÉGLISE
me rappeler qu'il n'y a rien d'hypothétique dans le fait que le multitudinisme a christianisé l'Europe. Personne ne Ta jamais contesté; l'hypothèse consiste à prétendre que le multitudinisme seul pouvait christianiser l'Europe.
A cette hypothèse-là je n'ai pas voulu en opposer une autre, qui cependant possède pour moi tous les caractères de la certitude: je n'ai pas voulu — répétons la phrase — « opposer l'histoire telle qu'elle aurait pu être à l'histoire telle qu'elle a été. » Et cependant, si j'ai réussi à prouver que la Bible me donne raison, n'ai~je pas prouvé par cela même que lès grandes influences civilisatrices auraient été de ce côté ? Groyez-le : on n'a rien gagné à sacrifier d'un seul coup l'Église et l'Évangile.
Selon M. Bastide, on n'agit sur les multitudes qu'en les englobant, qu'en les déclarant chrétiennes; à moins de reconnaître qu'elles composent de plein droit l'Église, on s'en sépare, et en s'en séparant on les blesse! — Les apôtres n'étaient pas retenus par cette crainte, et c'est en se séparant du monde qu'ils l'ont vaincu, c'est en le blessant qu'ils l'ont remué. Aujourd'hui encore les vraies Eglises, celles qui prêchent aux multitudes mais qui ne les admettent pas dans leur sein, sont-elles les Églises qui exercent sur les multitudes l'action la moins étendue et la moins profonde ? J'ai déjà rappelé les Églises de l'Angleterre et de l'Amérique. Inutile d'y revenir.
Ce qui n'est pas inutile, ce que j'éprouve le besoin de faire avant de poser la plume, c'est de serrer respectueusement et cordialement la main qui m'est tendue par mon cher contradicteur. Il y a dans sa discussion sans fausse habileté, sans réticence et sans embûches, quelque chose qui conquiert l'estime et qui gagne le cœur. On y sent une conscience et une foi. Avec M. Bastide, je sais que le débat servira, car M. Bastide cherche la vérité, car il l'aime, car il connaît le prix des principes, car il ne se range pas parmi ces hommes « qui veulent qu'on s'embrasse et qu'on se taise, et qui font du dieu Silence le dangereux gardien de leur indifférence ou de leur paresse d'esprit. »
Vous nous jugez sévèrement, très-honorable frère, vous condamnez sans réserve nos idée-s, nos actes, nos Églises ; eh bien, je ne crains pas de vous le déclarer, entre vous
qui nous condamnez parce que vous croyez à quelque chose en matière d'Église, et ceux qui nous excusent parce qu'ils ne croient à rien et ne font cas de rien ; entre vous qui dites : « Ils ont tort » et ceux qui disent : « Tout le monde a raison ; » entre vous qui n'admettez que le multitudinisme, et ceux qui admettent indifféremment les Églises nationales et les Églises de profession ; entre votre conviction et leur scepticisme, notre sympathie n'hcsito pas.
S'il est des discussions qui n'avancent pas, il en est d'aubes qui font de rapides progrès. Nous citerons en particu- 'ier celle qui se rapporte au problème de l'Église. De plus en plus, elle se concentre autour d'une idée fondamentale : l'idée de conversion.
Pour nous, cette idée est rigoureusement corrélative h celle d'Eglise. — Croire en Christ, c'est être né de nouveau. L'Eglise est la société de ceux qui font profession de eroire de la sorte en Ghrist.
Pour nos contradicteurs, l'Eglise est sans doute aussi la société de ceux qui font profession de croire en Christ — comment oserait-on rejeter une telle définition? — mais la foi dont ils parlent n'est pas du tout celle qui sauve et qui régénère. Quiconque ne rejette pas expressément le fait historique du christianisme, est de plein droit membre de leur Eglise. Il n'entre pas dans l'Eglise parce qu'il se déconverti ; il y entre parce qu'il ne refuse pas d'assis-
ter aux enseignements de la grande école qui pourra lo convertir.
Cette théorie se précise en se débarrassant peu à peu des énormités qui la compromettaient et la compliquaient.
Ainsi, la plupart des multitudinistes sérieux n'hésitent plus à répudier la violence et la contrainte ; ils ne veulent pas qu'on devienne membre de l'Eglise de par la loi. Plusieurs même — ce ne sont pas les moins habiles — tendent à rejeter l'union de l'Etat et de l'Eglise, et nous ne serions pas surpris, si bientôt,nous voyions naître en plusieurs lieux des Eglises à la fois très-multitudinistes et très-peu nationales. — Enfin, il en est qui repoussent ce qu'on nomme le multitudinisme grossier; tout en ouvrant les portes au monde, ils tiennent à laisser quelqu'un dehors ; ils cherchent les moyens d'exclure les incrédules déclarés et les pécheurs scandaleux.
Reste donc un seul principe essentiel, invariable, sur lequel tous sont d'accord, et qui forme le fond même de leur doctrine : la foi qui crée le membre de l'Eglise n'est pas la foi qui sauve ; la profession qui nous rend aptes à communier n'est pas celle qui, lorsqu'elle exprime une réalité, nous met en communion avec Dieu ; en fait d'Eglise, la foi préparatoire suffît, il ne s'agit pas de conversion.
A cet égard, M. Bastide tient le même langage que M. Clément. Il le faut bien, car le multitudinisme est à ce prix. Quand on veut placer le monde dans l'Eglise, il faut supprimer la conversion, puisque le monde est inconverti.
Attachons-nous à écarter du débat les petites chicanes qui embarrassent les grandes questions.
Nous aimons, on vient de le voir, à considérer le multitudinisme non dans ce qu'il a d'accidentellement odieux, mais dans son essence, dans sa pureté, et pour ainsi dire dans son idéal. Nous écartons la contrainte légale, et même la domination de l'Etat; nous supposons l'autonomie, la discipline qui pourraient exister chez lui jusqu'à un certain point.
De leur côté, nos adversaires sont trop loyaux pour nous attribuer des pensées et des pratiques contre lesquelles nous avons toujours protesté. — Nous parlons de conver-
sion, mais nous ne confondons pas la conversion et la sanctification ; nous considérons comme chrétiens, comme frères, comme membres légitimes de l'Eglise, les plus faibles parmi ceux qui sont nés de nouveau, qui se savent condamnés et rachetés, qui ont traversé la crise suprême et humilié leur cœur orgueilleux ; qui, en un mot, ont cru pour leur propre compte au Seigneur Jésus. Nous parlons de conversion, mais nous ne prétendons pas mépriser, Dieu le sait, ces premiers mouvements de l'âme et de la conscience qui précèdent la régénération. La foi transmise et enfantine, la foi historique, l'esprit de recherche, les pensées sérieuses au sujet du péché, du salut et de l'obéissance, l'étude des Ecritures, l'assiduité au culte, les habitudes de méditation et de prière, tout cela est bon et annonce quelque chose de meilleur ; seulement, la qualité de chrétien et de membre de l'Eglise est réservée à ceux qui ont fait le pas décisif, qui sont passés des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie. Nous parlons de conversion, mais nous n'avons jamais rêvé des Eglises pures, où il n'y aurait que des convertis, où l'on n'accepterait pas le mélange qui existait au temps des apôtres, où l'on entreprendrait d'arracher l'ivraie. Nous parlons de conversion, mais nous ne parlons ni de triages, ni de jugements, ni d'admissions ; chacun doit se juger soi-même ; la simple déclaration ouvre de plein droit les portes de l'Eglise, et quiconque annonce qu'il a fait sa paix avec Dieu, qu'il croit en Jésus-Christ, prend place, sous sa propre responsabilité, parmi les membres et parmi les communiants, quelles que puissent être d'ailleurs son hypocrisie ou ses illusions.
Tout se réduit donc, de part et d'autre, à ces termes infiniment simples :
Ou l'Eglise se compose de cette minorité, toujours faible, qui fait profession d'être convertie ; ou l'Eglise se compose de la multitude qui fait profession de recevoir le christianisme, qui n'entre pas en lutte ouverte avec la révélation, et qui ne refuse pas d'être instruite selon la croyance admise dans son pays ou dans sa parenté.
Gela posé, et le débat circonscrit de la sorte avec une précision que je sens loyale, avec une modération que je crois conforme à l'équité, j'aborde le sujet particulier qui m'a mis la plume à la main.
Je viens de lire dans Y Espérance les articles que M. Bastide a publiés sur le catéchuménat. Je l'y ai retrouvé tel qu'il s'était montré précédemment : hardi, sincère, sachant ce qu'il veut et pourquoi il le veut, acceptant les principes avec leurs conséquences, ayant la théorie du multitudinisme au lieu de n'en avoir que la déclamation. Or, il résulte de ces qualités mêmes que le multitudinisme prend sous la plume de M. Bastide un caractère provoquant qui ne permet pas le silence, et qui devrait, ce semble, rendre difficile l'hésitation.
Voici la thèse de M. Bastide :
En premier lieu, il aborde audacieusement un sujet devant lequel ses amis reculaient avec prudence : sujet scabreux entre tous pour la cause qu'il soutient. Loin d'avoir peur du catéchuménat, il l'adopte, il le glorifie, il proclame à haute et intelligible voix qu'entre le catéchuménat et l'Eglise de multitude, le lien ne peut se rompre ; les deux institutions sont solidaires ; elles subsistent ou succombent ensemble ; on ne conçoit pas une Église de multitude sans ces deux grands recrutements successifs : le baptême des enfants et les admissions de catéchumènes.
En second lieu, M. Bastide est trop étranger aux manœuvres de la fausse habileté pour dissimuler ou excuser les scandales qu'entraînent de semblables admissions. Il nous peint les jeunes gens « qui font leur devoir, » qui entrent dans l'Église afin d'entrer dans le monde, qui se déclarent chrétiens selon l'usage, au moment convenu et dans les
tbrmes convenues, tous, sans qu'il en manque un seul, afin d'obéir à la coutume, de passer leur dernier examen, de quitter l'école, de commencer la vie d'hommes faits et de citoyens. (Voir YEspérance, page 221.) C'est bien là le spectacle que nous avons atmullement sous les yeux dans nos villages, et dans nos villes aussi, où, sous une forme plus raffinée, au milieu d'une émotion parfois sincère, l'acte énorme dont il est question conserve, quoi qu'on dise, son caractère de profanation, puisqu'il conserve son caractère d'universalité.
En troisième lieu, M. Bastide ne craint pas de rappeler les termes de l'engagement solennel qu'on impose à ces malheureux catéchumènes : « Nous renonçons au monde et à ses pompes, au diable et à ses œuvres, à la chair et à ses convoitises. Nous promettons de vivre et de mourir dans la foi chrétienne et de garder les commandements de Dieu tout le temps de notre vie. » Sa droiture s'effraye à la pensée de tant de faux serments, de tant de communions indignes, et pour dire le mot — car il l'emploie comme nous — de tant de profanations.
Mais en même temps, et c'est ici le point sur lequel nous appelons l'attention du lecteur, M. Bastide ne veut retrancher ni le catéchuménat ni le serment. De ces deux choses contradictoires : une profession admise par tous et une foi qui n'existe que chez quelques-uns, il ne veut sacrifier ni l'une ni l'autre. Ce serait sacrifier, en effet, le principe même du multitudinisme. Ce principe ne consiste-t-il pas à englober, à, placer la profession de la foi avant sa réalité, à déclarer les gens chrétiens afin de les engager à le devenir, à les introduire dans PÉglise afin qu'ils soient rendus dignes d'en être membres, à leur faire tenir le langage des convertis afin de préparer leur conversion ? Mensonge immense mis au service de la vérité !
M. Bastide exprime nettement sa pensée :
« L'institution du catéchuménat est une conséquent nécessaire de notre principe multitudiniste.
« Il est certain, pour quiconque réfléchit et ne s'imagine pas qu'il suffît de se jeter du haut du temple pour que Dieu vous porte dans ses mains, que si nos générations, mal conseillées, croyaient pouvoir se dispenser facilement de
ces liens ecclésiastiques par lesquels la mère prudente serre autour d'elle ses enfants, notre histoire, en serait bientôt à sa dernière page. Si notre pauvre Eglise réformée, cédant à la pression d'un individualisme anti-ecclésiastique, rapportait ses statuts et dispensait ses membres de leur serment de fidélité, elle voterait son propre suicide ; elle se mettrait au sein le poignard. Que Dieu la garde de ce vertige ! Si le catéchuménat n'existait pas, il faudrait l'inventer. Si l'Eglise réformée n'avait pas eu la sagesse de l'établir, elle n'aurait été qu'une secte.
« Toutefois, l'Eglise réformée ne contraint personne... mais elle a bien le droit sans doute de montrer à ces catéchumènes qui voudraient s'échapper des bras de Dieu qui les poursuit, ce qu'il a fait pour les atteindre, ce Dieu d'amour... Voilà toute la contrainte que l'Eglise sait exercer. Puis elle laisse ses catéchumènes à leur conscience. Ils peuvent refuser. Qui donc les force à accepter? Ils sont libres ! Ils sont libres aussi de n'aimer ni leurs pères, ni leurs mères. »
On sait ce qu'on doit penser de cette liberté dont personne n'use fnmais. On sait de quelle énergie presque héroïque il faudrait être doué pour dire non quand tout le monde dit oui ; pour échapper à un mécanisme destiné précisément à introduire les générations successives, les générations entières ; pour refuser sa toge virile à l'âge où elle est revêtue, selon les rites, par l'ensemble des contemporains. — Mais passons, et écoutons encore M. Bastide :
« Ce n'est pas ainsi que l'entend l'empereur pour le service de l'Etat. Quand la patrie appelle chaque année de nouvelles recrues pour la défendre, elle inscrit d'office dans ses rôles tous les jeunes gens du même âge, en choisit le nombre qu'il lui plaît, les arme d'un lourd fusil, et les envoie, s'il y a lieu, offrir leurs poitrines aux balles de l'ennemi. Il serait par trop commode de n'avoir qu'à dire non pour être dispensé du service militaire !... Le membre indocile qui refuse de prêter, quand l'Eglise le lui demande, le serment de la milice chrétienne, sera noté comme déserteur et puni comme tel. »
Voilà qui est clair. M. Bastide, on le voit, est toujours ininvciblement ramené, par l'instinct logique qui le do-
mine, à ces rapprochements significatifs entre l'Etat et l'Eglise, entre le citoyen et le croyant, entre le recrutement militaire et le catéchuménat, qui manifestent d'un façon saisissante la nature du multitudinisme.
Mais les parjures ! mais les profanations ! — A cet égard, M. Bastide croit tout réparer en écartant quelques incrédules déclarés, en imprimant aux instructions religieuses une allure plus intime, en s'efforçant de faire naître chez les catéchumènes une conscience plus réelle du sérieux de l'acte qu'ils vont accomplir.
Gomme je tiens à ne rien exagérer, j'admettrai volontiers que les moyens proposés pourront atteindre leur but. Oui, lorsque des pasteurs fidèles, ne se contentant plus d'une catéchisation collective, auront pris la peine de voir un à un les jeunes gens qui leur sont confiés; lorsqu'ils leur auront parlé souvent, affectueusement, en présence du Seigneur; lorsqu'ils auront prié à deux genoux avec eux, il arrivera que plusieurs catéchumènes seront touchés, que les uns prêteront leur serment en en comprenant un peu la nature, que les autres — ceci sera plus rare et serait plus beau — refuseront de le prêter.
Ainsi seraient écartés les gros scandales ; je ne crois pas que le multitudinisme puisse faire mieux sans se désavouer et se renier lui-même. Aller plus loin, donner à l'engagement sa véritable portée, constater qu'on ne renonce au monde, qu'on ne vit dans la foi, qu'on ne garde les commandements qu'en tant qu'on est né de nouveau, ce serait proscrire le catéchuménat et prendre en horreur tout système qui a pour effet de placer devant chaque jeune homme arrivé à un certain âge la tentation de se déclarer chrétien. En effet , l'idée de conversion et l'idée de catéchuménat s'excluent réciproquement, car l'une repose sur le fait le
r/ÊGLISE SELON l/ÉVANGILE
plus individuel qui existe et concerne le petit nombre, l'autre provoque Pacte le plus universel qu'on puisse concevoir et s'adresse à tous.
Or, on ne supprime pas le catéchuménat sans supprimer l'Eglise de multitude. M. Bastide nous l'a déclaré, et M. de Rougemont nous l'avait déclaré avant lui : « L'état actuel de l'Eglise, écrivait-il dans YEspérance du 24 juin 1845, repose tout entier sur la confirmation du vœu du baptême, laquelle repose à son tour tout entière sur le baptême des enfants. Attaquer la confirmation et laisser subsister le pacte qu'il s'agit de confirmer est un vrai non-sens... Baptisme ou pédobaptisme? Telle est la question à vider entre les individualistes et les chrétiens réformés, et de la solution de cette question dépend l'existence de nos Eglises, qui, si nous sommes dans l'erreur, doivent cesser d'être nationales. »
On ne saurait mieux dire. Il n'y a d'Eglise de multitude, d'Eglise nationale, cela est évident, qu'à la condition d'un recrutement qui se contente de très-peu en matière de foi, qui, en aucune façon, à aucun degré, ne pose l'équivalence de la foi et de la conversion. Ce qu'exige un tel système, ce sont des adhésions passives, impersonnelles, inévitables : celles des enfants à la mamelle d'abord, ensuite celles des enfants parvenus à un certain âge et appelés à confirmer, par un acte qu'il serait presque scandaleux de refuser, l'engagement déjà contracté en leur nom.
En constatant cela, je ne crains point de calomnier le multitudinisme, car il se glorifie précisément de cela. Le grand mérite auquel il prétend, consiste à s'emparer des masses avant de les gagner, à les mettre dans l'Eglise avant de les mettre dans la foi, à procéder, je le répète, par mesure d' engloberaient.
Il faut maintenir ce mot de M. Bastide, le seul qui rend avec justesse la théorie tout entière. Ceux qui en douteraient n'ont qu'à examiner de près le catéchuménat, et à se demander s'il est possible d'imaginer un engin d'englobement plus sûr, plus vaste et plus formidable.
Supposez-le aussi perfectionné que vous voudrez, il conservera toujours son efficacité irrésistible : avec lui, tout ce qui est entré sans le vouloir et sans le savoir par le baptême, entrera, le sachant et le voulant, par la première communion. Du moins, il s'en faudra de si peu, que ce ne sera pas la peine d'en parler. Tous les citoyens se déclareront croyants à l'âge voulu ; l'équation du monde et de l'Eglise sera fidèlement maintenue.
M. Bastide proclame cette vertu de l'institution, et cela l'amène à professer de nouveau, en termes qu'on ne saurait trop remarquer, la doctrine multitudiniste par excellence, d'après laquelle le vrai moyen de devenir chrétien, c'est de se croire chrétien quand on ne Test pas, comme aussi le vrai moyen de se sentir obligé à l'obéissance, c'est de se donner solennellement à Dieu quand le cœur est encore éloigné de lui. — Ecoutez ses propres paroles :
« Quand les honorables adversaires de notre catéchuménat me demandent pourquoi, moi, pasteur évangélique, je reçois des catéchumènes, je leur réponds : je fais ce que fit Dieu en Eden, Moïse sur le Sinaï, Josué sur Hébal, Jésus sur la montagne. Je montre à mes catéchumènes la loi ; je la leur montre dans sa spiritualité chrétienne. Puis je la lie sur leur tête, sans avoir à m'occuper de savoir s'ils la violeront ou non plus tard, parce que la loi est la loi, qu'elle est de sa nature obligatoire... »
De telles paroles sont propres à nous faire mesurer la distance qu'il y a entre la doctrine du multitudinisme et celle de l'Eglise.
Pour les partisans du multitudinisme —je le constate avec un étonnement toujours nouveau — la loi de Dieu, les déclarations de Dieu, les jugements de Dieu semblent ne pas être liés sur nos têtes, tant que nous n'avons pas fait un faux serment et une communion indigne- ! Ajourner le serment, refuser la communion jusqu'à l'heure où le pécheur se déclare converti, ce serait, que sais-je? supprimer l'obli-
galion, voiler les menaces, dissimuler le péril, diminuer la loi!
Et qui donc propose rien de semblable? Loin de diminuer la loi, nous lui conservons seuls, au contraire, toute sa redoutable majesté, lorsque nous montrons aux inconvertis qu'ils sont inconvertis, au mondains qu'ils sont mondains ; quand nous laissons bien nettement en dehors ceux qui sont en dehors. Les placer en dedans, serait-ce par hasard le moyen de les alarmer?
La loi est là devant tout homme; elle écrase, elle condamne. Et il n'y a qu'un refuge ; la foi au Sauveur, la nouvelle naissance. Dès lors, nécessité absolue de venir à Christ pour avoir la vie, de confesser le nom de Christ et de se consacrer à lui ; or, on confesse son nom en entrant dans son Église, en participant à la cène.
Il faut donc entrer dans l'Église, il faut donc communier? — Sans doute, parce qu'il faut se convertir, se donner, choisir la voie royale de l'obéissance et de l'amour, la voie royale de la vie. Mais devenir membre de l'Église sans se convertir, mais communier sans avoir donné son cœur à Dieu, ce n'est pas seulement commettre une profanation effroyable, c'est encore courir risque d'oublier la nécessité de la conversion. On aura beau fausser la notion d'Église, on ne parviendra jamais à croire tout à fait qu'elle soit le monde et que ses membres aient à se convertir comme les mondains; on ne pourra jamais prêcher la conversion à ceux qui sont dans l'Église, avec autant de puissance qu'à ceux qui sont en dehors.
M. Bastide déplore la situation de celui qui « vit sans serment, » qui « n'a pas promis de renoncer au monde. » Il le montre livré au mal, ne se sentant pas oblmé, parce qu'il ne s'est engagé à rien, indifférent pour l'Eglise « à laquelle il n'a pas voulu être lié. » — Nous déplorerons bien plutôt la situation de celui qui vit avec un serment, qui a promis de renoncer au monde, qui est lié à « Église, et qui n'est pas né de nouveau. Que d'illusions! quelle sécurité ! que de mensonges à la suite d'un premier mensonge !
Plusieurs sans doute sont retirés de cet abîme par la grâce du Seigneur ; il en est chez nui le souvenir rie leur
première communion, des émotions qui l'ont accompagnée, du remords qu'elle a fait naître, devient plus tard l'instrument d'un vrai réveil. Toutefois, ne jouons pas avec le feu. Le mal demeure mal, alors même que Dieu en tire le bien quelquefois. Combien d'autres s'assoupissent sur les bancs de leur Église, ne se sentant pas plus mauvais que leurs frères, cuirassés contre les appels les plus pressants par leurs communions régulières et par leur titre de chrétiens î
Ceux qui restent en dehors ne se convertissent pas tous, j'en conviens ; mais du moins ils ne peuvent pas se tromper eux-mêmes, ils se savent étrangers au salut ; vis-à-vis d'eux, les déclarations de l'Écriture conservent leur complète énergie, il s'agit d'opter entre la mort et la vie. Voyez avec quel sérieux la question se pose pour cette portion considérable des assemblées américaines qui suit le culte sans participer à la communion, et qui reconnaît ouvertement qu'elle n'est pas chrétienne.
Voulez-vous, selon l'expression de M. Bastide, « lier sur le cou du peuple sa responsabilité ? » Voilà le moyen, je n'en connais pas d'autre.
Il est vrai que pour employer ce moyen, il faudrait admettre qu'il y a quelque chose ici-bas qui s'appelle la conversion. Nos honorables adversaires ne le nient assurément pas ; mais à la manière dont ils s'expriment, on serait tenté d'en douter. Après les avoir lus, on se sent assailli de scrupules étranges ; on se demande si réellement on peut dire : j'ai maintenant un Sauveur, je sais en qui j'ai cru ! Il semble presque qu'en tenant un tel langage, on manque aux lois de l'humilité et qu'on s'attribue une sanctification parfaite !
C'est ici, nous l'avons vu, l'article fondamental qu'il
importe de maintenir avec fermeté. Ne souffrons pas qu'au nom de la foi préparatoire — qui a son prix — on retranche en quelque sorte la foi qui sauve, la foi en Christ. Ne souffrons pas qu'au nom de la foi transmise — qui a son prix également — on obscurcisse la foi personnelle. Défendons contre toutes les subtilités ce fait décisif de la nouvelle naissance. Les voies par lesquelles on y arrive peuvent différer : les uns sont convertis brusquement, les autres sont amenés par un progrès presque insensible et seraient hors d'état d'indiquer le jour où ils ont commencé d'appartenir au Sauveur ; mais tous savent qu'ils lui appartiennent, tous prononcent dans le sens apostolique les paroles les plus solennelles qui soient au monde : Je crois au Seigneur Jésus.
Quiconque prononce ainsi ces paroles est de plein droit membre de l'Église. Dieu seul juge la sincérité des professions ; quant à l'homme, il n'a qu'à les tenir pour bonnes, et tout en reconnaissant que l'Église renferme un mélange inévitable d'hypocrites ou de mondains, il doit considérer l'Église comme étant la société des « saints, » parce que personne n'y entre qu'en se déclarant converti.
C'est dire que personne n'y entre par la porte du catéchuménat. Celui-ci nous offre le moyen le plus simple et le plus sûr de vérifier nos principes au sujet de l'Église. Désirons-nous savoir si les apôtres étaient ou non multitudinistes, examinons s'ils avaient ou non institué le catéchuménat. En effet, les deux choses se tiennent; M. de Rougemont nous en a avertis, et avec raison. Userait impossible de trouver,ou même de concevoir, une Église de multitude sans un mécanisme régulier d'introduction.
Mais ce qui ne serait pas moins impossible, ce serait de découvrir un mécanisme semblable au sein des Églises pri-
mitives. Il y avait cependant là des enfants, il y avait des jeunes gens; des générations nouvelles remplaçaient les premiers croyants pendant que les auteurs sacrés tenaient encore la plume. D'où vient qu'ils n'ont pas organisé des réceptions de catéchumènes ? D'où vient que rien, absolument rien chez eux ne rappelle, de près ou de loin, la confirmation du vœu du baptême? D'où vient que jusqu'au bout ils ne connaissent qu'un seul mode de recrutement : la foi personnelle, la foi qui sauve, la foi qui fait « le saint, » le chrétien, l'enfant de Dieu; la foi qui fait le membre complet de l'Église, baptisé et communiant?
Je prie le lecteur de répondre lui-même à cette question. Et je le prie aussi de jeter les yeux sur l'histoire ecclésiastique. Il y verra qu'à mesure qu'on s'éloigne de l'enseignement des apôtres, le catéchuménat apparaît tantôt sous une forme, tantôt sous l'autre.
Cependant il se passe un temps fort long avant qu'on se risque à opérer la séparation incroyable sur laquelle repose le catéchuménat actuel : la séparation du baptême et de la cène. Même alors que le baptême des enfants avait achevé de prévaloir, on n'avait garde d'imaginer des baptisés qui ne fussent pas des communiants : la théorie des baptêmes incomplets et des membres imparfaits n'était pas encore inventée, Aussi avait-on grand soin de donner la cène aux petits enfants baptisés, et cet usage, qui subsiste de nos jours dans les Églises orientales, n'a cessé dans l'Occident catholique — au douzième siècle — que parce que la présence réelle y avait prévalu, et parce qu'on redoutait en conséquence certains dangers pour l'hostie, pour le corps de Jésus-Christ.
Quant à nous protestants, dont la gloire est d'en appeler à l'Écriture, nous avons simplement accepté en matière d'Église l'héritage du romanisme. Aussi avons-nous un catéchuménat, qui n'est pas même celui des premiers siècles où le baptême et la cène demeuraient unis. Le nôtre est devenu je ne sais quelle confirmation du vœu du baptême, un procédé pour parfaire ce qui est inachevé, pour introduire décidément ceux qui ne sont ni dedans ni dehors, pour rendre aptes à la communion ceux qui d'abord n'avaient été aptes qu'au bantème.
Ce grossier amalgame d'inventions et de pratiques antiscripturaires, voilà l'institution qu'on ose vanter au milieu de nous! Il est vrai qu'on en trouverait avec peine un autre qui fût plus propre à mettre décemment, gravement, solennellement, le monde entier dans l'Église !
— Bon gré, mal gré, nous dit-on, le monde entier y entrera toujours. Vous-mêmes, vous verrez vos enfants prendre place à leur tour sur les bancs de vos Églises de libre adhésion ! Vous-mêmes, vous ne cesserez pas d'avoir un recrutement héréditaire, une sorte de catéchuménat : cela est dans la nature des choses î »
Je le conteste nettement, et voici pourquoi : Nos enfants prendront place sur les bancs de nos églises. Oui, certes, cela est, cela sera, et cela doit être. Mais ils n'y viendront pas comme membres, ils y viendront comme auditeurs. La distinction capitale au sein de nos Églises est celle des auditeurs et des membres ; les premiers ne manifestent que leur adhésion à l'Église et leur désir de mettre à profit son enseignement ; les seconds font profession d'être convertis. Nos Églises seront toujours, grâce à Dieu, très-multitudinistes à titre d'écoles et très-peu multitudinistes à titre de sociétés. Elles répondront ainsi à ces deux mouvements qui se produisent au sein de l'âme humaine : l'un qui fait que tous ou presque tous, nous nous rattachons à un établissement religieux, l'autre qui fait que quelques-uns se donnent à Jésus-Christ. L'erreur du multitudinisme — elle est énorme — consiste à confondre ces deux mouvements, à transformer les auditeurs en membres et à prendre ainsi le contre-pied des apôtres.
La position des auditeurs sera telle chez nous— voyez co qu'elle est en Angleterre et aux Etats-Unis — que rien ne
les entraînera à réclamer la position de membres, rien, sinon le cri d'une conscience atteinte par le glaive de la Parole de Dieu. Ils viendront un à un, ceux-ci dans leurs jeunes années, ceux-là dans leur vieillesse. Ils viendront sous leur seule responsabilité, personne n'ayant à les admettre, à leur délivrer,selon l'expression de M. Bastide, « des billets de conversion. »Ils viendront,sans que rien d'extérieur fasse dégénérer une démarche aussi décisive en vaine formalité. Non, aucun enseignement réservé à un certain âge et servant, qu'on le vèuille ou non, de filière pour conduire à la cène, ne facilitera ce qui doit rester difficile, ne vulgarisera ce qui doit rester exceptionnel.
Le moment approche d'ailleurs, on me permettra d'exprimer cette espérance, où dans nos Églises de libre adhésion, la profession aura achevé de reprendre sa vraie forme et son vrai nom, où elle s'appellera le baptême. Alors on pourra affirmer vraiment que les derniers vestiges du catéchuménat auront disparu ; alors l'hérédité et la spontanéité seront rentrées chacune dans son rôle légitime ; alors nos enfants nous succéderont sans doute comme auditeurs sur les bancs de nos assemblées, mais aucune circonstance étrangère aux impulsions de la foi : ni âge convenu, ni enseignement ad hoc, ni fête solennelle, ni réception collective ou individuelle, ne les poussera à se déclarer chrétiens. Ils accompliront un acte sérieux lorsqu'ils réclameront à la fois ces trois choses inséparables : la qualité de membres de l'Église, le baptême et la communion.
LE MINISTERE
On a beau faire, la question d'Eglise se pose obstinément. Nous nous sentons appelé à la résoudre et à compléter sous ce rapport l'œuvre de la Réforme ; c'est la mission spéciale de notre temps. Je n'en veux pour preuve que ces discussions qui renaissent sans cesse et se font leur place en dépit de tout : la discussion sur le baptême et la discussion sur le ministère. La première vient de prendre une importance nouvelle, grâce au livre de M. Clément et au rapport de M. Bauty ; il faudra la traiter avec les développements qu'elle exige. La seconde, déjà abordée dans notre controverse darbyste, 1 vient de se présenter sous une forme plus précise et plus utile, par le fait de la publication de deux brochures genevoises.
Ecrites par deux membres de l'Eglise évangélique, elles indiquent les deux tendances qui existent parmi nous et déterminent ainsi d'une manière exacte le véritable point du débat. Elles le déterminent en le circonscrivant ; ce n'est pas leur caractère le moins remarquable. M. le pro-