‹ L'église selon l'EvangileChapitre 16 sur 30 · ENCORE UN DEVOIR A REMPLIR · texte numérisé non relu

ENCORE UN DEVOIR A REMPLIR

Et maintenant vous savez aussi bien que moi, messieurs, comment, pourquoi, par qui la question de séparation est posée. Elle est posée par la force des choses ; elle est posée par ceux qui ont transformé nombre d'églises nationales en idéal de contradiction et d'anarchie. Nous ferions semblant de ne pas la voir, cette question de la séparation, qu'elle n'en serait pas moins là. Il faudrait fermer les yeux pour ne pas la voir.

Que se passe-t-il en effet? L'émotion profonde qui s'est emparée de nous tous, viendrait-elle par hasard de ce que M. le professeur Buisson a écrit deux ou trois brochures? S'assemble-t-on à Neuchatel, à Genève et ailleurs pour répondre à M. Buisson? Est-ce un fait inouï et qui demande de grands préparatifs de défense, que la publication d'un système de religion sans dogme et de christianisme sans surnaturel? Les attaques contre le christianisme sont-elles si rares aujourd'hui, que celle-ci doive nous troubler à ce point?

Non certes. Ce qui nous trouble et ce qui doit nous troubler, *e qui nous force à combattre et à examiner en même temps si notre ligne de combat ne demande pas à être rectifiée, c'est cette circonstance, excessivement grave, que l'ennemi est chez nous, dans nos rangs, qu'il porte notre uniforme et notre cocarde.

Loin d'être un acte individuel, la démarche de M. Buisson est la continuation, le couronnement si vous voulez, d'une foule d'actes semblables. Du sein des églises nationales — et de celles-là seulement, remarquez-le — nous arrivent journellement des manifestes, dont la clarté croissante ne laisse rien désormais à désirer. En France, en Hollande, en Allemagne, dans la Suisse allemande, les journaux du parti nous déclarent incessamment deux choses : d'abord, que les principales doctrines chrétiennes sont ouvertement rejetées par un nombre considérable de pasteurs; ensuite, que ces pasteurs restent et entendent rester au sein des églises, pour y accomplir leur œuvre de démolition. Si M. Buisson nous a parlé de séparation, cette parole qui l'honore sera fort peu approuvée, je le crains, par la plupart de ses amis.

Un tel état de choses doit-il subsister? Quand de grandes églises nationales servent à abriter une semblable guerre contre l'Évangile, quand le travail de destruction continue, quand la foi des simples est menacée, quand des troupeaux sont livrés tantôt au conflit des prédications alternatives et des doctrines opposées, tantôt à la domination officielle d'une doctrine négative qui règne sans trouble et se propage paisiblement, quand des multitudes d'âmes acceptent ces négations fatales et les acceptent parce que le nom de chrétiens subsiste, parce que l'église enveloppe tout, consacre tout, quand un tel stigmate s'attache au front de notre protestantisme, est-il très-étonnant que cette pensée naisse d'elle-même et se fasse jour : il faut sortir de là, il faut mettre fin à une situation déplorable, il faut songer au mal que font certaines églises qui, vivant du budget, peuvent se dispenser de vivre de foi et de vérité î

Personne n'a inventé d'introduire maintenant le problème de la séparation. Il est dans Pair que nous respirons ; nous

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aurions un effort à faire, non pour l'aborder, mais pour 1 éviter.

L'éviter est d'autant plus difficile, qu'il a pris décidément la forme d'un problème de grosse morale : c'est la sincérité qui est en jeu. Non pas la sincérité des personnes, entendons-nous bien; je parle de la sincérité des situations. 11 y a un mensonge des situations, et ce mensonge est d'autant plus dangereux, qu'il se concilie aisément, je tiens à le dire, avec la loyauté personnelle. Ne nous hâtons pas de jeter la pierre à ceux que le mensonge des situations entraîne ; est-il bien sûr que nous n'ayons jamais subi cet entraînement-là? Ne nous est-il jamais arrivé d'accomplir certains actes qui n'étaient pas entièrement d'accord avec notre conviction propre, mais que semblaient exiger le maintien de certaines institutions, le succès de certaines causes? Au contact des situations fausses, tout risque de se fausser ; c'est pour cela qu'il importe de les supprimer.

Jugez vous-mêmes, messieurs, de l'énormité du fait que je signale en ce moment. Vous verrez que mes paroles sont plutôt modérées qu'excessives, et que les mots, si graves soient-ils, ne sauraient égaler la gravité des choses ».

Entrez dans une des églises desservies par un des nombreux adhérents du christianisme libéral chez vos voisins de la Suisse allemande, en France ou en Hollande. La Bible s'ouvre : « Lisons la parole de Dieu. » Et pour celui qui lit, et pour une partie de ceux qui écoutent, ce n'est pas la parole de Dieu! — « Prions Dieu. » Et la prière est niée, parce qu'il n'y a pas de surnaturel, et qu'elle ne peut rien obtenir ! et Dieu n'est peut-être, on Ta dit, que le nom de baptême des forces de la nature! — « Parlons du Sauveur. » Et le Sauveur n'a rien sauvé! et l'expiation n'est qu'une légende ! — Ne le sentez-vous pas, que la conscience se ré-

1. Je ne parle pas ici du nationalisme en lui-même ; il peut exister, bien des faits le prouvent, sans que le mensonge des situations s'y produise. Je parle du nationalisme tel qu'il se montre aujourd'hui en plusieurs pays ; je parle du fait anarehique et scandaleux qui apparaît à tous les yeux depuis un certain nombre d'années, et auquel les manifestes de M. Buisson, ainsi que les approbations qu'ils ont reçues, viennent de donner le caractère d'un défi jeté à la conscience chrétienne.

volte et s'épouvante? Est-ce qu'une situation pareille peut durer? Est-ce qu'il n'est pas urgent qu'elle cesse, dans l'intérêt des libres-penseurs comme dans celui des croyants ; pour la dignité de tous, pour la sincérité de tous? Oui, le mensonge des situations a des conséquences horribles ; à force de conserver les mots sans les choses, à force d'employer les mots les plus saints dans une acception qui n'est pas la leur : Dieu, Christ, culte, prière, église, on en vient à se faire, passez-moi le terme, une religion mensonge, une vérité mensonge.

C'est sans doute le sentiment de cette position contradictoire et insoutenable, qui a dicté à M. Buisson le passage de sa conférence où il réclame la séparation de l'Église et de l'État.

Ainsi le gant nous a été jeté; il serait étrange, avouez-le, que nous ne le relevassions pas. Nous le relevons, messieurs, et en réponse à une proposition timide, nous en apportons une qui n'a rien d'obscur. On nous parle de se séparer dans dix ans ; nous répondons : demain, s'il plaît à Dieu. On nous parle de la séparation sans rien définir; nous définissons, nous, et nous disons : la séparation pauvre, la séparation sans biens ecclésiastiques et sans budget, la séparation qui laisse mourir ce qui n'a pas la vie en soi. Nous ne nous enveloppons pas dans ces grands mots à effet, qui se font toujours applaudir et qui n'engagent pas à grand'chose : « l'Église libre dans l'État libre! » nous voulons les conséquences avec le principe, et c'est bien sous le régime du système volontaire, sous le régime des sacrifices individuels, du labeur quotidien, de la lutte pour grandir et pour vivre, que nous vous convions à vous placer avec nous.

Nous sommes plus révolutionnaires que M. Buisson, car nous voulons en revenir — et pour notre compte personnel nous en sommes depuis longtemps revenus — à la grande révolution opérée par Jésus-Christ. Lorsque, sur les débris des cultes nationaux, Jésus a construit la société des volontaires de l'Evangile, il a bouleversé de fond en comble les sociétés antiques. Roi de la vérité, il a fondé alors le royaume de la vérité. Quiconque m est de la vérité » entend sa voix.

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Pourquoi ne le confesserais-je^ pas, messieurs? au moment d'aborder ce problème de l'Église et de la séparation, une pensée me trouble. J'ai connu la douceur, la grande douceur de parler avec l'assentiment unanime de mes frères. Aujourd'hui, je sais que plusieurs gémissent et me blâment. Eh bien, soit, si j'ai amassé un petit capital de bienveillance et de sympathie, je le dépenserai volontiers pour obéir à ma conscience et pour servir mon Dieu. Qu'on nous blâme, à la bonne heure! Est-ce que notre personne est quelque chose, lorsqu'il s'agit de tels intérêts?

J'espère donc qu'il me sera donné de défendre la cause sacrée de l'Église, sans me préoccuper un instant de moimême. J'espère aussi qu'il me sera donné de la défendre, sans mêler l'église de Genève au débat. Il est des convenances que, comme étranger, je dois respecter. N'ayez pas peur que je les oublie. J'ai besoin d'écarter la question locale, j'ai besoin de me réfugier dans cette région des principes généraux, où l'on ne rencontre plus pour les froisser des personnes respectées; je me trompe, où Ton est sûr de les rencontrer quelque jour pour leur serrer la main.

Il est un terrain où l'on finit toujours par se rencontrer. C'est là que je vous appelle, messieurs. Et savez-vous quelle est mon ambition? Je prétends qu'au sortir de cette enceinte nous nous sentions tous, sinon d'accord, du moins unis. Nos désaccords ne sauraient cesser en une heure; mais nos sympathies peuvent naître, et j'y compte.

Quant aux désaccords, il ne serait pas bon qu'ils disparussent si vite. Sur le problème spécial de la séparation, défiez vous, je vous le demande, des entraînements irréfléchis. Loin de faire appel à de tels entraînements, je suis le premier à vous dire : examinez, placez-vous en face de la parole de Dieu, n'adoptez aucune opinion qui ne soit réellement devenue vôtre, sondez le principe, mesurez les conséquences, asseyez-vous et calculez avant de bâtir votre tour. — La séparation ne sera bénie qu'aux mains de ceux qui l'accompliront comme un devoir et sous le regard de Dieu.

Ceci, vous en conviendrez, n'est pas précisément le langage des gens qui saisiraient une occasion et qui poursu> vraient coûte que coûte, aux dépens de l'Évangile, s'il le faut, la réalisation hâtive d'un système.

Nous ne voulons pas d'entraînements, nous ne prononçons pas cî'anathèmes. Des anathèmes! Et ne savons-nous pas, par notre propre expérience, qu'on peut hésiter consciencieusement en pareille matière? Il faudrait être aveugle pour ne pas voir combien de motifs honorables, combien d'appréhensions dignes de respect, peuvent retenir ceux qu'un long passé lie aux églises nationales. Ce passé tout entier se dresse devant eux; des souvenirs religieux, patriotiques aussi, remuent peut-être leur cœur. Ne craignez pas, je le répète, que nous leur jetions l'anathème.

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