LES PETITES OBJECTIONS
Gela dit, plaçons-nous en présence des objections qu'on nous oppose. — Il en est un certain nombre, qui gardent en quelque sorte les avenues du vrai débat. Ce sont des fins de non recevoir; ce sont des propositions d'ajournement. J'appelle cela les petites objections. Pas si petites cependant, car pour beaucoup d'esprits elles suffisent. On préfère en général ces combats d'avant-poste, qui dispensent d'engager la bataille.
Parmi les petites objections préalables, la plus usitée et la plus applaudie, est celle qui gourmande au nom de la paix, quiconque prend au sérieux la question d'Église.
J'entends d'ici ce qu'on dit de moi. — • N'aurait-il pas pu réserver ceci pour un autre temps? Est-ce en présence de l'ennemi commun, qu'il convient de se désunir? N'est-ce pas faire les affaires du christianisme libéral, que de jeter au milieu des discussions de doctrine, le sujet controversé de l'organisation des églises?
Je pourrais répondre, en premier lieu, qu'il ne s'agit pas de l'organisation des églises, mais du principe même de l'Église, ce qui est fort différent. Mais allons droit à l'argu-
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ment de nos adversaires. Il s'appuie tout entier sur une notion, bien imparfaite selon moi, de nos devoirs envers la vérité. Prenons garde de nous poser tellement en juges vis-à-vis des vérités divines, déclarant celle-ci inopportune, celle-là indifférente, une troisième dangereuse, que nous cessions de voir dans la vérité notre souveraine absolue. Pour la résistance efficace à l'erreur et au mal, rien ne vaut la soumission sans réserve au vrai. Nous nous affaiblissons plus qu'on ne l'imagine, et cela dans la défense de la vérité dogmatique, quand nous prenons de telles licences vis-à-vis de la vérité ecclésiastique. Dans un sens profond que je tiens à rappeler ici, la vérité est une; s'il y a des vérités, il y a aussi la vérité.
Supposez un moment que la question d'Église eût été rappelée par quelqu'un, au 111e ou au ive siècle, lorsque le monde se précipitait dans l'Église et en prenait possession. Quel blâme n'aurait-on pas infligé à l'imprudent qui, en face du paganisme encore puissant, aurait eu la folie de diviser ainsi les chrétiens! Quoi! l'ennemi commun est là, et vous attaquez ces églises de multitude qui ont fourni tant de confesseurs et tant de martyrs! Quoi! il s'agit du dogme, et vous détournez l'attention sur l'organisation ecclésiastique! — Il n'y aurait pas eu assez de pierres pour le lapider. Et cependant, pensez-vous qu'on pût prononcer alors une parole plus importante, plus opportune? Vaincre le paganisme en paganisant l'Évangile, c'était une pauvre victoire. Aller un peu moins vite, absorber moins complètement les peuples, gagner un peu moins vite les empereurs, se priver d'un Constantin, c'eût été tout profit. Ah ! de quel prix on l'a payée pendant des siècles, cette conquête rapide de l'univers romain! De quels châtiments séculaires elle a été suivie, cette désertion de l'incommode principe d'Église!
Ne renouvelons pas une telle faute, et que les leçons de l'histoire nous servent. Si la vue d'un ennemi commun devait nous imposer le devoir d'abandonner certaines vérités, cela nous mènerait loin, vous pouvez m'en croire. Pour commencer par là, il ne manquerait pas de gens qui nous diraient aujourd'hui : l'incrédulité est l'ennemi commun, le catholicisme conserve de grandes doctrines chré-
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tiennes, il a certes rendu plus d'un service éclatant; donc, il faut faire abstraction de nos dissentiments avec Rome et marcher la main dans la main avec le pape.
L'idée, au reste, de maintenir les églises nationales afin de mieux résister au christianisme libéral est très-étrange en elle-même, indépendamment de nos devoirs envers toute vérité. C'est au sein des églises nationales, je l'ai rappelé, que le christianisme libéral s'est logé. Là est sa forteresse. De là il nous fait la guerre, et si vous lisez avec soin ses organes, vous verrez qu'il ne se soucie pas d'en sortir.
Gela étant, on nous accuse de faire ses affaires, lorsque nous proposons de le priver de la position qui fait sa force! Ehî consultez-le, il vous dira à ses heures de franchise, s'il nous considère comme des auxiliaires utiles ; s'il trouve qu'on facilite ses suecès en le réduisant à être lui-même, à rester tout seul.
Je ne crains pas, messieurs, d'invoquer un autre témoignage. Plus d'une fois j'ai recueilli les soupirs de chrétiens sincères qui, engagés dans le lien des églises nationales et gémissant de voir ce qui se prêche, ce qui s'enseigne, ce qui se dit, ce qui s'imprime en leur nom, attendaient comme une délivrance l'heure où ce mal-là cesserait : «Vous bâtissez nos villes de refuge. » Cette parole que m'adressait, il y a bien des années déjà, un vénérable pasteur national, indique, plus exactement qu'on ne l'imagine, le désir de beaucoup d'âmes aspirant à la liberté, à la vérité, à la sincérité des situations.
N'être pas attaqué par le dedans lorsqu'on est attaqué par le dehors, ne pas sentir en défendant une ville forte que l'ennemi a des alliés dans la place, c'est quelque chose, je pense. Les chrétiens nationaux commencent à s'en apercevoir. Pour ne citer que ceux du canton de Neuchatel, plus d'une publication récente, plus d'un symptôme dont la signification n'est pas douteuse, prouvent qu'un certain nombre d'entre eux savent de quelle façon on sert, et de quelle façon on combat le christianisme libéral. Aux yeux de plusieurs pasteurs nationaux de Neuchatel, la question paraît bien près d'être résolue : afin de défendre le dogme, ils se tournent vers l'Église; afin de résister
aux libres-penseurs, ils recourront, s'il le faut, à la séparation f.
Tout le monde n'est pas aussi avancé, et je n'en suis ni scandalisé ni surpris. Après nous avoir blâmés au nom de la paix, après nous avoir engagés à laisser vivre les églises nationales, dans le but de mieux repousser ceux qui se servent d'elles contre l'Évangile, on nous demande de demeurer en tout cas sur le terrain de la science pure, de la théorie inoffensive, de l'amour platonique pour les principes.
Les principes, on les admet — et en effet le nombre est grand aujourd'hui des chrétiens qui se sont rendus à cette évidence; — on les admet, pourvu qu'il ne soit pas question de les appliquer. Qu'on les applique demain, à la bonne heure; mais pas aujourd'hui. Qu'on les applique chez le voisin, mais pas chez nous. Chez nous, il y a des raisons spéciales qui rendent la chose impraticable, à présent du moins.
Entendons-nous bien, messieurs. Je ne songe pas à blâmer les hommes qui, désirant agir avec maturité et voulant être dirigés par le Seigneur, attendent le signal providentiel. Ceux-là, le signal donné — il leur sera donné, j'en suis sûr, — ne remettront pas au lendemain.
Je ne songe pas non plus à nier les difficultés spéciales. Je crois qu'il faut les envisager avec beaucoup de sérieux, et que rien ne doit être négligé pour leur bonne solution; c'est un des motifs qui font que nous redoutons les entraînements. Mais chaque pays n'a-t-il pas ses difficultés spéciales? Est-il bien sûr que les nôtres soient les plus grandes? Surtout est-il bien sûr que la difficulté ne soit pas un des caractères permanents du devoir? Le métier des chrétiens, n'est-ce pas d'accomplir des choses difficiles? Dieu enfin, et je tiens à me placer avec vous sous son regard, Dieu ne peut-il pas proportionner ses secours aux bâches qu'il met devant nous? Dieu nous donna-t-iljamaisune tâche, sans nous assurer des forces? Notre Dieu n'est-il plus le Tout-puissant? En combattant les ennemis du surnaturel, leur aurions-nous emprunté leurs doctrines?
1. Ils y out recouru. Une Eglise indépendante s'est formée dam le canton de Neuchatel.
— ■ « Celte chose difficile sera, dit-on, une chose nouvelle!» — Eh, oui. Nouvelle comme l'Évangile dans son temps — et dans tous les temps — nouvelle comme la Réforme au xvie siècle ! Que répondaient Froment et Farel, à ceux de vos ancêtres, messieurs, qui leur opposaient cette objection : le retour au pur Évangile est chose nouvelle? Ouvrez vos registres et vous le verrez.
— « Oui, s'écrie-t-on encore, mais il s'agissait alors de l'Évangile.Aujourd'hui il ne s'agit plus que de l'Église, qui n'est qu'une vérité secondaire! »
En tout cas, une vérité secondaire serait une vérité, et un devoir secondaire serait un devoir. Reste à savoir si les apôtres traitaient aussi lestement l'Eglise.
Les apôtres nous déclarent que l'Eglise est « la colonne et l'appui de la vérité. » Ils le déclarent, et l'histoire, à toutes ses pages, confirme cette déclaration. Pourquoi la vérité est-elle tombée, et si vite, et si bas, et pourtant de siècles? Pourquoi la vérité pure et éclatante de l'Évangile est-elle devenue ce formalisme, ce cléricalisme, cette intolérance, dont le souvenir attriste et humilie quiconque a un cœur pour aimer Dieu? Pourquoi? Je vais vous le dire. Le monde a attaqué la vérité, en renversant la colonne qui la soutenait. Je ne compare pas la vérité à l'Église; je ne compare pas l'édifice à la colonne qui lui sert d'appui; la colonne est misérable, secondaire, tant que vous voudrez; elle n'est rien, rien qu'une colonne. Mais la vérité divine est assise sur son chapiteau.
LA GRANDE OFJECTIO?!
Jusqu'ici, messieurs, nous n'avons pas touché à la grande difficulté. Celle-ci, il faut, comme toujours, la chercher au fond même du cœur humain. Les vraies objections sont là. Là réside un immortel paganisme, qui n'est
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vaincu aujourd'hui que pour prendre sa revanche demain, et qui n'a jamais accepté, qui n'acceptera jamais ni la vérité dogmatique ni la vérité ecclésiastique de l'Évangile.
Le cœur païen ne s'y trompe pas. Il sait bien, lui, qu'il n'y a qu'une vérité. Que voit-il en effet dans la doctrine? La nouvelle naissance. Et dans l'Eglise? La nouvelle naissance. Or la nouvelle naissance lui fait horreur : c'est son ennemi naturel.
Aussi le cœur païen nourrit-il un indestructible amour pour les religions nationales. Le beau idéal à ses yeux, c'est que le citoyen se confonde avec le croyant ; c'est que chacun prenne part aux rites du pays, sans que la conscience de personne y soit engagée; c'est que l'Eglise soit tellement large, que tout homme y trouve sa place faite par droit de naissance; c'est que les vilaines questions de foi personnelle, de don du cœur, de changement de la vie ne soient posées que pour la forme; c'est que l'on conserve un christianisme dépouillé tout simplement de la conversion.
Je relisais l'aube jour la discussion qui a eu lieu dans votre Grand Conseil en 1855,1e beau rapport de M. William Turettini et les réponses qui lui ont été faites. Qu'ai-je trouvé au fond de toutes ces réponses? Toujours la même chose : le besoin d'une église qui soit l'Église de tout le monde; qui soit le monde, tranchons le mot.
Il est deux dispenses que l'Évangile refuse obstinément parce qu'il nous aime, et que le cœur païen réclame incessamment parce qu'il nous perd : la dispense de croire et la dispense de nier. Croire, c'est gênant; nier, c'est gênant aussi. Ne vaut-il pas mieux arranger la foi de façon qu'elle puisse se professer sans que cela tire à conséquence? La foi collective et héréditaire remplit admirablement cette condition. Elle permet d'être de l'église et d'écarter en même temps les problèmes trop sérieux de vérité, de conversion et dévie.
Tel est le mérite, tel est le crime des églises de multitude. Ne pensez pas, messieurs, qu'en rejetant leur principe, je refuse de reconnaître les services qu'elles ont pu rendre.
Si Ton parvient à oublier l'Eglise scripturaire qu'elles ont remplacée et les bénédictions sans nombre que sa conservation aurait attirées sur la terre, si l'on part de l'église multitudiniste comme d'un fait qu'il faut accepter, on rencontre dans son sein bien des chrétiens pieux, bien des œuvres fidèlement accomplies. Qui sait si, en présence des religions d'Etat qui dominaient alors, il n'a pas été inévitable au xvie siècle que le protestantisme prît dans plusieurs pays une forme nationale? Cette forme, qui a été celle des premières révélations divines au temps d'Israël, a-t-elle été providentiellement celle des premiers retours vers les révélations divines au temps des réformateurs? Je l'ignore, j'en cloute pour mon compte; mais je ne me sens pas le droit de le nier.
Quels que soient au reste les services que les églises nationales aient parfois rendus, leur principe ne supporte pas l'examen. Il n'y a pas jusqu'à la mission spéciale que semble indiquer leur nom, qui ne soit en contradiction avec les faits. — Elles sont appelées, dit-on, à prendre soin des nations, à les maintenir en rapport avec l'Evangile, à exercer une influence vraiment populaire, à diriger au travers des générations successives ces vastes éducations religieuses dont l'Eglise séparée de l'Etat et du monde ne saurait se charger.
Eh bien, voilà précisément où les églises nationales échouent. Comparez, sous le rapport de l'influence sur les masses, les églises libres d'Ecosse et l'église nationale du même pays ! Comparez l'action vraiment immense des églises séparées en Amérique, à l'action bien faible de l'église nationale en Allemagne ! De deux pays qui sont placés, l'un sous le régime du nationalisme, l'autre sous celui de la profession individuelle, lequel ressent le mieux, comme pays, la puissance vivifiante de la foi ? Lequel possède le mieux les idées chrétiennes, la morale chrétienne, la civilisation chrétienne? Lequel affirme le plus haut le christianisme ?
Et cela est tout simple. Pour avoir un pays chrétien — autant du moins que la chose est possible — l'essentiel, ce me semble, est d'avoir des chrétiens. Le christianisme des lois, le christianisme des rites et des habitudes n'est rien; il faut
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le christianisme des cœurs. Or il n'est pas aisé que lea cœurs se convertissent, quand l'église elle-même est une négation incarnée de la conversion. En vain les pasteurs fidèles prêcheront-ils la nouvelle naissance, le fait du multitudinisme prêchera plus haut qu'eux. Que signifîe-t-il, sinon qu'on naît chrétien, ou peu s'en faut ? Qu'est-il, sinon une sécurité immense offerte à quiconque se conforme aux usages religieux ? Si pour être de l'Eglise il faut être chrétien, si pour être chrétien il faut naître de nouveau, si la nouvelle naissance est essentiellement individuelle, si elle ne se produit ni chez tous ni à un âge déterminé, il est évident que l'église dont tous sont membres, où tous entrent à l'âge convenu, nie expressément la nouvelle naissance.
L'Eglise nationale est donc, en soi, par son principe, malgré le bien qu'elle fait parfois, un obstacle à l'Evangile. L'église de tout le monde proclame, qu'elle le veuille ou non, la foi de tout le monde : églises nationales, nations chrétiennes, cela va ensemble. Le cœur inconverti et qui refuse de se convertir n'en demande pas davantage.
On nous parle des faibles ! On nous dit que l'église nationale, avec sa largeur extrême, est particulièrement propre à aider les faibles ! Mais l'aide dont tous ont besoin, et les faibles plus que d'autres, c'est celle de la vérité. Etrange secours qu'on leur donnerait, en entretenant leurs illusions, en leur faisant croire qu'ils sont chrétiens quand ils ne le sont pas, en leur cachant la nécessité de la nouvelle naissance ! Celui qui voudrait perdre les faibles s'y prendrait-il autrement? La paix fatale qu'on goûte dans une église dont on se croit membre et où Ton communie, sans que la nécessité d'une crise décisive, d'une lutte douloureuse contre le péché, d'un don de soi, d'un changement radical se fasse entrevoir autrement qu'en théorie et dans certains passages de certains sermons, cette paix est-elle, je vous le demande, ce dont les faibles ont besoin?
J'ai parlé de « certains sermons. » Il y en a en effet de diverses espèces. C'est un des caractères du nationalisme, lorsque la libre-pensée a accompli son œuvre, que la diversité des opinions se reflète dans le choix des pasteurs et dans l'enseignement des écoles de théologie. Pour achever de perdre les faibles, il s'établit de la sorte une lutte, et par
suite une moyenne des prédications, qui est ce qu'il y a de plus propre à endormir les âmes.
Qu'arrive-t-il en pareil cas ? L'avenir dogmatique de l'église est abandonné aux mains des écoles de théologie. Rien n'est effrayant parfois comme de le voir fonctionner, ce mécanisme qui produit les futurs conducteurs des églises nationales. Le diplôme obtenu, il y a là un futur pasleur. Et ce pasteur portera probablement en chaire les doctrines, quelles qu'elles soient, qu'il a évoquées dans sa thèse ; et les troupeaux seront à cette école, et les faibles se nourriront de cet aliment J.
Ne dirait-on pas que les églises de multitude ont été inventées par ceux qui, considérant la religion comme un mal nécessaire, voulaient la réduire à ses moindres proportions? Or la religion ainsi acceptée, ainsi travestie, ainsi dénaturée, enfante des conséquences morales d'une extrême gravité. L'histoire, si humiliante et si triste en général, de notre christianisme, est sortie de là tout entière : elle ne s'explique que par là.
D'où est né cet immense formalisme sous le poids duquel l'Europe a plié pendant des siècles ? D'où est née cette habitude de prendre la forme pour le fond, de substituer les pratiques dévotes à la piété ? L'église mondaine ne pouvait pas ne pas être formaliste, car les formes sont complaisantes, elles se mettent au service de tout et de tous, elles dispensent de l'effort personnel.
Le cléricalisme est sorti de la même source. La foi individuelle est la seule qui fasse des âmes libres, des hommes capables de gouverner leur conscience et leur vie. Avec la foi nationale et impersonnelle dont tout homme est en possession réglée au sortir de l'enfance, il faut bien que quelqu'un se charge de diriger. Le tête-à-tête avec Dieu n'étant plus possible, les intermédiaires arrivent.
Je pourrais prendre une à une les erreurs qui se sont
1. Pendant plusieurs années je me suis fait un devoir de iire une partie des thèses publiées dans une ou deux des écoles de théologie. Quiconque les a lues comme moi, a pu prévoir et prédire ce qui se passe aujourd'hui.
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successivement substituées au pur Evangile ; vous verriez, messieurs, qu'il en est bien peu qui ne doivent quelque chose aux églises de multitude. — N'ayant pas le temps de passer avec vous cette longue revue, je me contente de signaler un fait capital : l'atteinte portée à la vie morale de notre Europe.
En dépit des progrès amenés chez elle par l'Evangile, l'Europe est restée pendant des siècles en proie à un véritable agent de démoralisation. La sincérité était atteinte ; on avait pris l'habitude de faire comme tout le monde, de penser comme tout le monde. Une demi-hypocrisie latente, dont l'influence se faisait sentir, dans le cœur d'abord, ensuite dans les relations sociales et dans la famille, une disposition à tenir peu de compte de la vérité, à lui préférer la coutume, à ne pas trop examiner la concordance qui doit exister entre les actes et les convictions, telle est la maladie dont nous avons longtemps souffert et dont nous ne sommes pas encore bien guéris.
J'ose même dire, messieurs, que dans un sens, la maladie est plus grave au sein du monde moderne qu'elle ne l'était au moyen âge. Par l'effet d'une situation que certains esprits admirent beaucoup et que j'admire infiniment peu, la croyance — je ne dis pas la foi — était universelle au moyen âge, parce qu'elle était impersonnelle au plus haut degré. A. force de propager l'hérédité religieuse, à force de pratiquer la religion obligatoire, à force de remettre toute direction au clergé, à force d'anathématiser toute pensée indépendante, à force de brûler les Bibles, à force de brûler les liseurs de Bibles, on était parvenu à ce triste idéal qu'on nomme la croyance universelle.
Que cette croyance universelle eût pour corollaire une église universelle, que le multitudinisme eût à la fois ses deux manifestations corrélatives, cela se comprend. Au moyen âge on pouvait avoir des églises de multitude, sans que la sincérité fût précisément compromise. L'âme était écrasée, l'uniformité par la servitude faisait son œuvre ; les pratiques religieuses présentaient du moins un certain caractère de loyauté
l.Pour juger de la façon dont se eoinbineut ces deux faits conn 19
Mais aujourd'hui, après l'émancipation de la pensée moderne, il n'en est plus de même. La société étant devenue très-diverse, l'uniformité religieuse n'est plus qu'une tradition du temps jadis qui sied on ne peut plus mal au temps présent. Ceux qui soutiennent la thèse vieillie des églises nationales, ne savent donc pas ce que signifient ces laits nouveaux ; divergence des opinions, liberté religieuse, multiplicité des églises ? Derrière chacun des mots que je viens de prononcer il y a une révolution. Et l'on continue à nous parler des églises de tout le monde !
Ne supposez pas d'ailleurs que je prétende contester à ceux qui veulent avoir de telles églises, le droit de les conserver ou de les fonder. La liberté est semblable au soleil, elle brille pour tous. Or, comme nous ne demandons que la liberté, nous demandons par là même qu'on ne gêne et n'entrave en rien les hommes qui se sentiraient portés à soutenir de leurs sacrifices des églises qu'ils feraient aussi larges, aussi mondaines que cela pourrait leur convenir. Pourvu que ces églises fussent vis-à-vis des autres sur un pied de parfaite égalité, n'ayant ni dotation ni budget assuré, pourvu qu'elles fussent soumises au sort commun et que leur vie fût exactement mesurée à la durée du dévouement de leurs membres, nous n'aurions absolument rien à objecter.
tradictoires : la libre pensée et la nationalité religieuse, il ny a qu'à jeter un coup d'œil sur ïe xvur® siècle. Parmi ses scandales, je n'en connais pas de plus ignoble que son clergé vivant de i'autel et se moquant de la religion. Pensez aux abbés de ruelles. Pensez à Dubois. Pensez à Talleyrand. évêque. — En Angleterre, les clergymen chassaient le renard avec les squires que chacun sait (les livres du temps se sont chargés de les peindre). Ces clergymen ne tournaient pas agréablement le christianisme en plaisanterie, mais ils étaient loin certes de le prendre au sérieux.
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