C'est nous qui soulignons, ici et ailleurs
ju lilier sa retraite, qu'il lui faut « des raisons d'une autre nature. »
Laissons donc l'assemblée de septembre ; laissons laquestion de savoir si Ton prévoyait avant septembre la retraite des membres démissionnaires qui prévoyaient avec tout le monde ce que devait faire l'assemblée ; laissons la question de savoir si ces mômes membres auraient agi sensément, loyalement même à leur point de vue, en sortant de l'assemblée sans sortir de l'Eglise, en distinguant entre les représentants et les représentés, en faisant consister le scandale, non dans le vote des délégués des églises, mais dans l'acte qui le transformera en loi. — M. Monod pense que les raisons morales de rompre étaient les mêmes avant le vote du synode qu'après. A la bonne heure ! Il a cependant écrit un peu plus loin cette phrase : « Autre chose est d'accepter, historiquement et transitoirement, la réunion avec des docteurs étrangers à la foi ; autre chose de constituer, librement et de parti pris, une alliance avec les mauvaises doctrines.» Satisfait par cet aveu, nous n'insisterons pas. M. Monod ne nous accorde que le statu quoi Nous nous en contenterons ; car, avec nos convictions au sujet de l'Eglise, nous aurions été, en tout cas, coupables de le supporter, et nous reconnaissons « que les raisons ecclésiastiques n'existent pas plus après le synode qu'elles n'existaijnt avant. » Elles doivent suffire.
Les raisons qui n'ont de valeur que contre nos personnes sans en avoir aucune contre notre thèse, sont écartées plus complètement encore par M. Monod.
Les pasteurs démissionnaires ont différé leur retraite de plusieurs mois ; ils ont continué à exercer leur ministère et introduit des catéchumènes dans l'église établie! Nous avons soutenu au sujet de l'Eglise d'autres doctrines que celles dont nous sommes aujourd'hui les faibles champions!
Hélas ! cela est vrai. Nous n'avons su ni arriver d emblée à la vérité complète, ni en accepter sur-le-champ toutes les conséquences rigoureuses. — Ne le comprendrez-vous pas, vous qui avez si éloquemment dépeint les sacrifices de ceux qui sortent... et de ceux qui restent? Est-il surprenant que la coupe amère dont vous parlez n'ait pas été vidée d'une seule haleine ?
Mais ce que vous avez dit aussi, et nous vous en remercions, c'est qu'il ne faut pas s'armer contre une doctrine de ce qu'il y a eu de successif et de défectueux dans la profession et dans la pratique de ses partisans. Laissez-nous citer vos belles paroles : « Dans les discussions de principes, on n'a réellement triomphé que lorsqu'on l'a fait en donnant à la cause adverse tous ses avantages, et, si je puis ainsi dire, en l'idéalisant... Si nous n'y prenons garde, nous serons entraînés insensiblement dans cette polémique étroite et personnelle qui cherche sa principale force dans la faiblesse des autres, et où la charité est d'autant plus inévitablement compromise, que chacune des blessures qui lui sont faites passe pour autant de services rendus à la vérité... Laissons tout cela : faisons-nous les uns aux autres toutes les concessions que la vérité autorise, et bénissons Dieu qui nous a placés dans cette heureuse nécessité de rendre notre discussion charitable, ne fût-ce que pour la rendre solide. »
Oui, « laissons tout cela. » Laissons les hommes et leurs misères ; laissons même les hommes et leurs approbations ou leurs blâmes, pour ne regarder qu'à la parole de notre Dieu.
M. Monod affirme « que l'on se tromperait, si l'on pensait que tous les frères du dehors blâment la voie où il croit devoir s'arrêter ; qu'il en est beaucoup qui l'approuvent. » Il affirme aussi « que plus d'un frère, démissionnaire dans le canton de Vaud, a déclaré qu'il ne le serait pas en France. »
ht qu'importe ! les hommes, même les plus pieux, ne sont-ils pas sujets à Terreur ? Qu'aurons-nous prouvé, quand nous aurons rangé en bataille des témoignages humains ? M. Monod sait, comme nous, qu'en renonçant à cet argument, nous renonçons peut-être à l'un de nos moyens principaux de succès et de popularité. Il sait combien sont nombreuses les sympathies qui nous ont été accordées en Europe et en Amérique. Elles nous ont été et nous sont précieuses : elles ont fortifié notre faiblesse, consolé notre affliction, relevé notre humilité ; nous avons pu céder au désir de nous en parer un peu à l heure de l'abandon et des pénibles débuts. Mais il vaut mieux ne pas abuser d'un
tel moyen ; la cause de Dieu veut être défendue parla seule parole de Dieu. Que de fautes on aurait évitées, si l'on avait su toujours consulter la Bible au lieu de consulter les chrétiens !
Un mot, néanmoins, sur un point de fait.
Quelques pasteurs démissionnaires vaudois déclarent qu'ils ne le seraient pas en France! Nous osons dire qu'aucun de ceux qui se sont attachés au service actif de l'Eglise libre, aucun de ceux qui ont goûté les grâces accordées aux assemblées de professants, ne ferait une pareille déclaration. Nous osons dire aussi que plus d'un pasteur demeuré dans l'Église officielle vaudoise a déclaré qu'il serait démissionnaire en France, n'admettant aucune comparaison entre les prétentions usurpatrices de l'Etat et le reniement solennel de TÉJise elle-même, reniement qui consacre le scepticisme théorique et pratique en vertu duquel ceux qui posent le fondement et ceux qui le sapent sont ecclésiastiquement associés.
Parmi les raisons utilitaires déjà présentées, celle que M. Monod développe avec le plus d amour, celle qu'il fait le plus réellement sienne par le soin qu'il met à la produire, c'est la raison qui se tire des progrès accomplis et à accomplir dans les églises établies telles qu'elles sont.
Voyez combien la saine doctrine a gagné de terrain depuis 1819, époque où le réveil a commencé ! combien le nombre des pasteurs orthodoxes s'est accru ! combien le chilfre des chrétiens a grandi ! combien de sociétés religieuses sont nées ! Et les plus populaires sont celles qui ont arboré franchement les couleurs orthodoxes. Voyez, comparez, « et dites, ingrats que vous êtes, si Dieu vous a laissé manquer d'encouragement? »
Nous ne sommes pas ingrats. Aussi attribuons-nous tous ces progrès à Dieu ; non à nos fautes. Nous reconnaissons que Dieu nous a bénis, malgré l'état de désobéissance où nous vivons, et non à cause de notre désobéissance. Nous ajoutons que si Dieu a pu pardonner beaucoup à une désobéissance inconsciente, il n'accorderait pas les mêmes grâces au maintien vo'ontaire d un état de choses que nous Saurions mauvais. — Nous ne voudrions pas raisonner comme un homme qui s'écrierait : « Ne voyez-vous pas les
progrès que depuis un an, j'ai faits dans la connaissance de la vérité ? Cependant j'avais conservé toutes mes habitudes, toutes mes relations mondaines. Je serais un ingru* si je changeais ma manière de vivre, si je renonçais aux pratiques que je sais à présent mauvaises. » Enfin, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que le réveil dont on parle a été précisément accusé de diviser les églises, de partager les familles, d ignorer les situations intermédiaires, de ne connaître que des chrétiens et des non-chrétiens, d arrêter les âmes qui s'avancent vers la vérité, de mettre à part des hommes qui, en évitant de se singulariser, auraient exercé une véritable influence, de rendre suspects les enseignements qu'une conduite moins irritante aurait fait accueillir. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que les sociétés franchement orthodoxes — qui sont les plus populaires, de 1 aveu de M. Monod, et dont la fondation, il est juste de le dire aussi, ne se rattache pas, en général, aux églises établies — ont été accusées à leur tour de repousser une grande partie des protestants, et de les rendre hostiles aux œuvres chrétiennes, au lieu de les gagner en les y associant. Si la conduite tranchée a été jugée imprudente, et s'est trouvée la seule utile quand il s agissait du retour à la doctrine, pourquoi ne serait-elle pas jugée imprudente et ne se trouverait-elle pas seule utile quand il s agit du retour à la profession et à 1 Eglise ?
M. Monod, il est vrai, pense trouver dans l'établissement officiel lui-même les éléments du progrès dont il a parlé- La confession de La Rochelle n'y a-t-elle pas conservé une valeur légale, et en outre, une valeur morale tout autrement importante ?Nest-ce rien de pouvoir dire : « Nous sommes les enfants et les héritiers des vrais protestants? On confond la doctrine et la discipline. Au fond, notre doctrine subsiste ; que notre discipline renaisse, et la doctrine renaî! ra avec elle ! »
Nous le croyons bien, en vérité, et que la situation sera autre quand elle aura été radicalement changée! Mais M. Monod a-t-il mesuré la révolution énorme renfermée sous ces simples mots : « que notre discipline renaisse »? La discipline — nous la supposons sérieuse ; M. Monod ne peut rien vouloir qui ne soit sérieux — c'est en effet la renaissance
de la doctrine, c'est de plus, l'exclusion immédiate d'une partie des membres de l'Église, tout au moins l'exclusion d'une partie de ses docteurs. On n'a pas encore inventé une discipline qui tolère sciemment l'enseignement des fausses doctrnes, et, pour l'honneur de notre temps, nous espérons qu'on ne l'inventera pas.
Or, voici ce qui se passe. Nous nous écrions : « La saine doctrine est abolie ou ajournée ; l'Église en qualité d Église ne 1 admet plus ; ses représentants ont solennellement décidé que la saine doctrine continuerait à être attaquée dans son sein et en son nom ! » et l'on nous répond : « Lorsque nous aurons rendu à la doctrine sa sanction, lorsque l'Église l'admettra, lorsque 1 Église interdira les attaques dirigées contre elle, vos reproches n'auront aucun fondement ! Quant à la valeur morale de laconfession de la Rochelle, l'Église la conserve indépendamment de son maintien légal ou effectif. On ne 1 effacera pas de Y histoire ; l'histoire à la main, vous aurez toujours le droit de dire à vos auditeurs : Nous sommes les enfants et les héritiers des vrais protestants. » — Puissionsnous avoir surtout le droit de dire : Nous sommes les hériritiers des vrais chrétiens ! Puissions-nous fixer moins nos regards sur des symboles que sur la parole inspirée, et substituer à la répétition traditionnelle des vieilles formules historiques la profession vivante du peuple chrélien actuel !
M. Monod, s'il était contraint d'abandonner le point de vue de 1 Église, pourrait-il se placer encore au point de vue missionnaire? Il a l'air de le dire; mais en fait, il ne s'y place pas. Un sentiment secret l'avertit sans doute, qu'admettre l'idée étrange d'une mission, ce serait admettre l'idée plus étrange — nous employons un mot radouci — de missionnaires qui commenceraient par déclarer membres de l'Eglise les pauvres gens qu'ils vont chercher à convertir, et qui traiteraient de collègues les ministres de leur fausse religion! M. Monod ne s'arrête pas à une telle hypothèse ; cependant il emploie, avec une sorte de prédilection, les arguments que le point de vue missionnaire semble seul comporter. « Le désordre même qui règne dans l'église établie dit-il, met en rapport avec nous un grand nombre de personnes qui ne connaissent pas le Seigneur, et auxquelles la
L'ÉGLISE SELON L'ÉVàNGÏLS
position que Dieu nous a faite nous fournit l'occasion de parler de sa grâce. Si nous nous retirons tous, nous livrons à l'erreur nos chaires... » Suit l'exposition des motifs tirés de la difficulté de créer de nouveaux auditoires et des auditoires nombreux, des efforts du monde qui cherche à retenir les prédicateurs chrétiens et qui ne saurait concevoir leur retraite, du danger de rejeter en arrière telle âme en marche vers l'Evangile, des ménagements à garder envers les personnes qui sont encore dans un état intermédiaire entre l incrédulité arrêtée et le christianisme décidé, des espérances que donne la situation et de la folie qu'il y aurait à se démettre quand on touche au but.
Tout cela suppose quil n'y a point de vérité biblique au sujet de l'Église. M. Monod le rappelle, et il est bon de le rappeler avec lui de temps en temps; car nos appréciations de dangers et d'avantages, de ménagements et de succès, ne justifieraient pas la violation d'un commandement de Dieu.
Cette réserve exprimée, et à ne nous placer que sur le terrain de la sagesse humaine, sur celui de l'expérience, est-il vrai qu'il faille accepter l'association de l'erreur afin de mieux prêcher la saine doctrine, est-il vrai que nous n'agissions sur les gens qu'à la condition d'appartenir à la même église qu'eux? — Si cela était vrai, il n'en faudrait pas seulement conclure qu'on doit rester dans les églises protestantes établies, il faudrait en conclure qu'on doit rester dans l'église romaine, tant qu'on est libre d'y prêcher Christ; bien plus, qu'on doit entrer dans l'église romaine afin d'y prêcher Christ, car c'est l'unique moyen d'atteindre les masses : or le Seigneur nous ordonne d'employer toutes les voies légitimes qui facilitent la prédiction de son Evangile.
M. Monod repousse assurément de semblables conséquences. 11 veut bien avoir pitié des masses, s'associer à Terreur, se ménager un accès auprès des incrédules ou des faibles, mais dans une certaine mesure seulement. — Et même, il prétend restreindre encore cette mesure autant qu'il dépendra de lui. — Il prétend rétablir la discipline, qui excluera sans doute quelqu'un. — Il prétend introduire la profession, qui sans doute ne sera pas universelle, héréditaire et nulle en fait. M. Monod aimerait mieux le désordre
sincère tel qu'il existe, que l'organisation du mensonge. — Voilà donc bien des âmes incrédules avec lesquelles il désire ne plus rester en rapport direct, bien des âmes hésitantes qu'il se résigne à froisser ! Voilà des troupeaux qu'il se prépare à livrer aux faux docteurs !
C'est que sa foi, sa raison, l'entraînent à son insu loin du lieu commun qu'il semble recommander et qu'il devrait abandonner aux sceptiques qui, depuis dix-huit siècles, s'en font une arme contre le christianisme vivant. C'est qu'il sent instinctivement ce qu'il y a de périlleux à acheter l'évangélisation des masses au prix de graves concessions pratiques, à donner des actes pour des paroles.
Oh ! prêchez en temps et hors de temps ; prêchez et croyez que les auditoires ne vous manqueront pas. Nous ne vous dirons pas que, quand on s'appelle Adolphe Monod, on est certain d'en avoir : nous aimons mieux, et vous aimez mieux aussi, que nous fixions nos regards sur Dieu, sur les bénédictions qu'il accorde à la fidélité de ses serviteurs, indépendamment de leur force ou de leur faiblesse.
Prêchez, mais n'oubliez pas que notre action prêche plus haut, plus loin, plus longtemps que nos discours. Il nous est dit d'Abel « que, quoique mort, il parle encore ! » et il ne serait pas vrai de dire d'un pasteur éminent, populaire, immolant sa position enviée et sa popularité, que, quoique réduit au silence — et il ne le serait pas — il parle encore I et son sacrifice ne serait pas le plus éloquent de ses sermons !
N'accomplissons que les sacrifices que Dieu demande ; à la bonne heure! Mais n'établissons pas en règle générale que renoncer à être le pasteur en titre des masses mondaines, ce soit renoncer à leur prêcher l'Evangile. G est peut-être commencer à leur prêcher l'Evangile.
Qu'a-t-on fait jusqu'alors? On a porté en chaire, avec de magnifiques exhortations à la foi, un encouragement involontaire au latitudinarisme. Plus les protestations en faveur de la saine doctrine étaient vigoureuses, plus ressortait l'indifférence apparente qui acceptait la solidarité ecclésiastique des faux docteurs. Cette protestation secrète : « Si les opinions opposées étaient aussi irréconciliables qu'on le dit,
leurs partisans ne seraient pas collègues, » cette inévitable protestation venait s'élever au fond des cœurs. Si quelquesuns ne s'y arrêtaient pas et saisissaient l'Evangile qui leur était présenté, il fallait l'attribuer à la grâce du Seigneur dont la parole, en dépit des fautes de ceux qui l'annoncent, ne retourne jamais à lui sans aucun effet.
« Le monde — M. Monod a écrit cela — le monde, loin de nous repousser, fait tout ce qu'il mut pour nous retenir. »
Comment une telle réflexion na-t-elle pas achevé de 1 éclairer ? — Est-ce afin d être converti que le monde retient les pasteurs orthodoxes ? Est-ce afin d'être combattus que les adversaires de l'orthodoxie les retiennent pareillement ? — On ne veut pas « livrer les chaires aux faux docteurs ? » Or, il se trouve, de 1 avis des faux docteurs, que le jour où nous leur livrerions les chaires, elles leur deviendraient inutiles. Ils ont besoin de nous, besoin de nos attaques — qui sont un concours et une sanction — pour ruiner la vérité qui nous est chère, ou du moins pour retarder, pour affaiblir son triomphe.
Ils savent que désormais le temps de l'hétérodoxie est passé, que celui d'un vague latitudinarisme commence: latitudinarisme plus dangereux peut-être que l'hétérodoxie, et qui rencontre d'utiles auxiliaires dans les théories de haute spiritualité, dans le dédain des principes absolus, dans le rejet du point de vue dogmatique, surtout dans l'association des contraires au sein de la même église, dans la négation implicite ou explicite de l'Eglise.
L Eglise devait être et doit être la grande prédication. Elle est la colonne et 1 appui de la vérité. Son témoignage arrive à tous, à ceux qui sont près et à ceux qui sont loin, à ceux qui sont de Christ et à ceux qui sont du monde, à ceux qu'e le évangélise et à ceux qui n'entendent pas sa voix. 11 leur arrive par les yeux, sinon par les oreilles, et pénètre souvent jusqu'au cœur. Jésus a dit de la manifeslation extérieure de 1 union des frères ce qu'il n'a pas dit de la simple prédication : « Qu'ils soient un en nous, afin que le monde croie. » La conversion des âmes dépend moins de nos discours, que de la simple vue de la société unie, fidèle, aimante des chrétiens. Et l'on propose de supprimer l'Eglise ! Et, pour conserver la faculté de parler dans cer-
taines chaires, d'adresser des discours évangéliques à un certain monde, on consent à maintenir aux yeux du monde le pêle mêle d'enseignement, l'assemblage de chrétiens de naissance, sans foi et sans œuvres, sans amour de Dieu, sans cet amour fraternel qu'on nomme église ! — La prédication la plus habile et la plus fidèle coûterait bien cher, s'il fallait l'acheter à ce prix, et le monde ne fait pas un mauvais marché, quand il cherche à retenir les pasteurs orthodoxes.
Il y aurait trop à dire. — D'ailleurs, ce n'est pas à M. Monod qu'il faut apprendre qu'on prêche aux masses, lorsqu'on s'en sépare au nom du Seigneur. A quelle époque a-t-il fait le plus de bien aux âmes — aux âmes mondaines — quand il s'adressait aux vastes congrégations du temple officiel de Lyon, ou quand il ouvrait, par conscience, une petite chapelle indépendante? De laquelle de ces deux enceintes, sera sortie l'action la plus bénie et la plus étendue ?
Nous aimons à nous arrêter sur ce souvenir.
Réservons à un second article, la partie la plus importante de Técrit de M. Monod, celle où nous aurons le plus à louer et le plus à combattre, celle qui renferme seule la solution du problème.
Nous n'avons fait aujourd'hui que débarrasser les abords de la grande question, en discutant des arguments secondaires, subordonnés, qu'on peut entasser, mais qu'on ne peut élever à la hauteur d'un principe ; arguments un peu rebattus d'ailleurs, et que M. Monod lui-même, a quelque peine à rajeunir.
Existe-t-il une vérité biblique — par conséquent obligatoire et absolue — en matière d'église ? Ou bien, M. Monod a-t il raison d'opposer la voie pratique et la voie spirituelle à la voie ecclésiastique? a-t-il raison de réduire notre devoir à rester où Dieu nous a mis, à y annoncer l'Evangile, et à n'en sortir que chassés ?
Voilà ce qu'il nqus reste à examiner.
l'église selon lévangile
Nous voici en présence de la grande, de la seule question: Y a-t-il un commandement de Dieu au sujet de l'Église.
S'il y en a un, nous devons sortir, quoi qu il advienne et sur-le-champ, d'un établissement qui n'est pas digne du titre d'église.
S'il n'y en a point, nous devons rester, quoi qu'il advienne et jusqu'à ce qu'on nous chasse — si ce n'est plus longtemps encore — dans l'établissement ecclésiastique où. Dieu nous a mis.
En effet, M. A. Monod a raison de le déclarer, avec sa précision ordinaire : « La retraite ne m'est permise que si elle m'est commandée. »
Or, elle n est pas permise à M Monod, car il épuise, contre l idée d'un commandement,tous les genres d'argiiii^utation.
Il commence par l'attaquer directement. — Il n'y a pas de commandements ; aucun d i moins qui soit clair, aucun qui frapi e son esprit et sa conscience.
Puis, il conteste le commandement d'un manière indirecte ; car il veut qu'on ne procède en matière d'église que d'une façon successive, en tenant compte des circonstances et de 1 histoire. 11 ne traiterait pas ainsi, il n'a jamais traité ainsi un ordre de Dieu.
Bien plus, il oppose la voie spirituelle et pratique à la voie ecclésiastique. Une telle opposition implique la négation absolue de Tordre de Dieu, sur lequel reposerait la voie ecclésiastioue.
Enfin, il établit formellement qu'il faut rester où l'on est, sauf expulsion, et il croit pouvoir invoquer à l'appui de sa conviction l'exemple des prophètes, de Jésus-Christ, des apôtres, des réformateurs. Impossible de mieux dire que
l'ordre de Dieu n'existe pas, ou plutôt qu'il en existe un, absolument contraire ; que Dieu nous interdit le choix, l'action propre en tait d églises, et qu'il se charge de nous tirer lui-même, par l'expulsion, des établissements où nous ne devons pas séjourner plus longtemps.
Essayons d'examiner les quatre arguments de M. Monod. 1
La négation directe du commandement se trouve partout dans sa brochure ; nous allons en fournir la preuve.
— M. Monod a des préférences en fait d église ; il se range en faveur de certaines théories. Ce qu'il ne voit pas, dans la Bible, c'est un ordre. Encore, est-il juste d'ajouter qu il ne le voit pas aujourd'hui ; il reconnaît que l'étude de la question pourra lui amener de nouvelles lumières. Il agit selon ses lumières actuelles, et il fait bien.
Ses préférences penchent de notre côté : « Ce n'est pas, dit il de nous, que je ne tienne leur théorie ecclésiastique pour vraie, en général. » « Au surplus, j'adopte presque dans son entier la théorie ecclésiastique actuelle des frères démissionnaires. »
C'est une prétérence, rien de plus. Écoutez en effet M. Monod : « La retraite pourrait m'être commandée par des principes absolus. Si je trouvais 1 Écriture aussi nettement et aussi fermement opposée à Tordre actuel de notre église, qu'elle l'est à l'incrédulité et au péché.... je sortirais sans balancer, sans attendre. Mais je n'ai pas cru cela jusqu'ici, et je ne le crois point encore. »
En d autres termes, il n'y a pas de commandements dans l'Ecriture ; car l'Écriture n'a pas de demi-commandements ; tout ce qu'elle ordonne, elle l'ordonne fememnt et absolument. Dans les cho -es que la Bible ne décide pas — et certaines formes extérieures d'organisation nous semblent être du nombre— nous admettons des préférences, car il ne s'agit que de théories. Dans les choses que la Bible décide, quelles aient trait à l'être collectif ou à l'individu, à un acte ou à un sentiment, à l'Église distincte du monde ou au chrétien luttant contr ■ le péché, il n'y a lieu ni à discuter, ni à ajourner, ni à classer selon les proportions et le degré relatif d importance des ordres de Dieu.
M. Monod le pense comme nous : « Si je croyais les questions ecclésiastiques aussi clairement résolues que les questions spi rituelles par la Parole de Dieu, et la profession individuelle ou la solidarité, telles que les entendent les frères démissionnaires, aussi bien établies que la défense de tuer ou de mentirje romprais avec l'église établie à l'instant même, comme on rompt avec un péché que l'on vient d'apercevoir pour la première fois. »
Ces questions ecclésiastiques sont si peu résolues aux yeux de M. Monod, qu'il ne se croit pas responsable pour les docteurs que le malheur du temps a jetés, sans droit de cité, dans la communion visible de son église, « pourvu qu'il se tienne personnellement éloigné de toute alliance avec les doctrines étrangères à la foi de 1 Évangile et de son église. » Il admet donc qu'aucun ordre de Dieu n'est violé, lorsque l'église accueille elle-même les faux docteurs, une majorité de faux docteurs, et qu'elle consacre par une décision solennelle, la continuation de leur enseignement! Il admet qu'on est une église chrétienne à de telles conditions.
Gela est si vrai, que « les raisons dont il devait appuyer sa démission seraient bien peu lumineuses. Loin de la faire comprendre au monde, il ne pourrait pas même espérer de la rendre intelligible pour les frères. » Et plus loin : « Si je demeure à mon poste, c'est moins par des raisons positives
que par des négatives Je l'avoue, la notion d'Église, dont
on parle tant aujourd'hui, nest pas bien éclairée poui moi ; la théorie de l'Église telle qu'elle doit être ne m'est pas encore découverte... En reconnaissant que la théorie de l'Église ne m'est point encore révélée, oserais-je ajouter qu'elle ne 1 est pas au peuple de Dieu. »
C'est une question à l'étude, et bien qu'il se défie beaucoup de l'importance qu'on lui donne, M. Monod ne prétend pas l'écarter : « Ce serait une chose vaine que de vouloir échapper à un mouvement qui entraîne toute l'Église, et le siècle avec elle ; ce serait, d'ailleurs, une chose injuste que de méconnaître dans ce mouvement un progrès qui veut être, non entravé par l'indifférentisme ecclésiastique, mais secondé par l'étude approfondie de la matière. »
Les nombreuses citations que nous venons de faire et que les lecteurs pourront compléter, car ils possèdeal
assurément le travail de M. Monod, permettent d apprécier son opinion avec une entière exactitude. Quant à présent, il ne voit pas de commandement dans la Bible ; ce qu'on a dit pour le démontrer ne lui a pas paru décisif, lumineux; mais il est loin de repousser l'étude de la question et de désespérer du succès. En attendant, il prend le sage parti de s'abstenir de tout changement.
On se tromperait, si l'on supposait que la lecture de ces passages ait excité en nous un sentiment qui ne soi! pas respectueux. Nous ad mir ons, c'est le mot, la candeur d'un homme éminent qui ne craint pas- de dire : « Je ne sais pas. » — Puis, faisant un retour sur nous-même, nous nous demandons compte de notre foi; nous éprouvons une sorte d'inquiétude causée par notre assurance. Comment est-il possible que nous sachions, lorsque M. A. Monod ne sait pas? Comment est-il possible surtout que le commandement, quoiqu'il ne soit pas dans la Bible, nous paraisse, à nous, si formel et si évident ?
Eh bien, après avoir examiné de nouveau les bases de notre conviction, elle demeure plus claire à nos yeux qu'elle ne l'était. N'esc-ii jamais arrivé que les ignorants et les faibles, reçussent par certaines expériences pratiques, des lumières qui manquent encore à leurs frères plus excellents? N'est-il jamais arrivé que des vérités éclatantes de simplicité, révélées en termes exprès, fussent longtemps méconnues par les chrétiens? La liste en serait longue, et pour ne citer qu'un exemple, voici quelle est l'interprétation qu'une multitude de fidèles, ont sincèrement donnée aux paroles suivantes : « Mon règne n'est pas de ce monde ; les armes de votre guerre ne sont pas charnelles ; le disciple n'est pas plus grand que son maître ; s'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent et qui vous persécutent. » On a tiré de là, le pouvoir temporel ies églises, l'emploi des armes charnelles pour les protéger, la persécution des dissidents ! Nos pères, les réformés du seizième siècle, étaient aussi éloignés de voir dan? ces textes la condamnation de telles pratiques, que nous l'étions hier et que vous l'êtes aujourd'hui, de voir dans des textes non moins formels, la condamnation des églises mondaines.
M. A. Monod n'exige pas que les commandements de Dieu soient tous rédigés dans la forme directe : « Tu ne tueras pas ; tu ne mentiras pas. » Ce serait en réduire étrangement le nombre. Le Saint-Esprit n'a écrit nulle part : « Tu ne persécuteras pas ; tu ne défendras pas la vérité par l'épée. » Le Saint-Esprit a révélé des principes d où le commandement se déduit d'une manière incontestable ; cela suffit.
Il en est ainsi du commandement relatif à l'Église. Le Saint-Esprit n'a pas dit : « Tu sortiras de tel établissement ecclésiastique pour entrer dans tel autre. » Il a simplement révélé deux principes : 1° le chrétien doit faire partie d'une église ; 2° une église se reconnaît à certains caractères. — De là le commandement. Ce commandement nous semble aussi clair que : « Tu ne tueras pas, » ou du moins que : « Tu ne persécuteras pas. »
1° Le chrétien doit faire partie d'une église. Ce point n'étant pas débattu entre nous, il nous paraît superflu de le démontrer. L'association, le culte en commun, les assemblées, les églises, ont été dès le premier jour la manifestation la plus universelle de la dispensation évangélique. Personne n'admet qu il soit permis d'être chrétien pour soi seul, et de faire abstraction des églises visibles, sous prétexte qu'on appartient à l église invisible de Christ. Partout l'Ecriture nous présente la vie en églises, comme la vie normale des chrétiens. C'est d'une église réelle, visible, agissante, que Jésus-Christ entend parler quand il nous donne l'ordre : c< Dis-le à l'Église. » Ce sont des églises visibles que désignent incessamment les Actes et les Épîtres, en sorte qu'il est impossible d'imaginer un frère, sans penser aussi à l'église particulière dont il est membre, et à l'église générale visible dont cette église est une fraction.
2° Une église se reconnaît à certains caractères. Ici encore, il n'y a pas, au fond, de contestation. Personne n'admet qu'une assemblée quelconque soit une église. Les limites varient, mais chacun a la sienne. Les hommes qui défendent les théories ecclésiastiques les plus relâchées, refusent le titre d'église à une assemblée qui ne maintient pas, au moins, la Parole et les sacrements. A leurs yeux, le commandement existe donc. Il y a un point où commence le devoir
de sortir, et ce point est exactement celui où la notion d église disparait.
Nous avons par conséquent, non à prouver le commandement — il existe pour tout chrétien — nijis à prouver que l'application du commandement a lieu, relativement àl'église établie de France. C'est une question différente, mais qui n'est pas moins nettement tranchée par la Parole de Dieu.
Parmi les caractères essentiels, en l'absence desquels la Bible ne nous laisse pas concevoir une église, nous n'en citerons que deux. Ils suffiront.
1° Une église professe et propage la saine doctrine. Ses anciens doivent « retenir la parole fidèle selon la doctrine. » Ses diacres doivent « garder le mystère de la foi dans une conscience pure. » Elle-même doit être « l'assemblée du Dieu vivant, colonne et appui de la vérité. » Si la saine doctrine y est compromise, les apôtres, surveillants de toutes les églises, signalent le mal et le répriment. Si le mal s'aggrave, Dieu menace de supprimer l'église elle-même, « d'ôter son chandelier de sa place. »
Ce premier caractère s'est-il conservé dans l'église établie? Qu a-t-elle fait de la saine doctrine? N a-t-elle à déplorer que quelques déviations locales que son synode a réprimées, ainsi que le faisaient les apôtres? Non. Son synode luimême a longuement délibéré, pour dispenser ensuite ses anciens de retenir la parole fidèle, pour dispenser ses diacres de garder le mystère de la foi, pour la dispenser ellemême — au moins jusqu'à nouvel crdre — d'être l'appui de la vérité ! Ses représentants réunis ont décidé que les attaques contre la saine doctrine sont, quant à présent, autorisées dans sor sein, que ses chaires continueront à être ouvertes inditîéremment à la vérité et à l'erreur.
2° Une église est distincte du monde. Le monde hait les chrétiens, et ne cesserait de les haïr que s ils cessaient d'être chrétiens ; le monde hait les églises, et ne cesserait de les haïr que si elles cessaient d être des églises. « Si vous étiez du monde, le monde vous aimerait. » Le monde persécute les églises : « J'ai persécuté cette secte jusqu'à la moi-c. » « Ils vous persécuteront. » — Les églises, qui ne peuvent être haïes et persécutées par le monde que parce
qu'elles ne sont pas le monde, ne peuvent aussi réaliser leur vie intérieure que parce quelles se distinguant profondément du monde. Prenez tous les traits relatifs aux églises dans le Nouveau Testament, essayez de les appliquer aux églises qui sont le monde ! Leur adresserez-vous les salutations apostoliques : « Aux sanclifiés dans ie Christ Jésus ? » Y concevez-vous l edification mutuelle : « édifiez-vous tous l'un l'autre? » Y concevez-vous la répréhension fraternelle : « avertissez les déréglés? » Y concevez-vous la discipline exercée par l'Église elle-même : « vous n'avez pas plus tôt été dans le deuil, afin que celui qui a fait cette œuvre-là fût ôté du milieu de vous ? » S'adressera-t-on à une église mondaine, pour la réparation des offenses : « si ton frère a péché contre toi... dis-le à l'assemblée...? » Une semblable église jugera-t-elle les procès entre frères : « si vous avez à prononcer des jugements sur les choses de la vie, faites siéger ceux qui sont les moins estimés dans l'église ? » Comparerez-vous une semblable église à un corps où tous les sentiment sont communs : « si un membre souffre, les autres membres souffrent avec lui ? » En présence de ces traits, direz-vous que l'église établie est distincte du monde? Signalerez-vous entre elle et le monde une seule différence appréciable ? Ne se recrute-t-elle pas comme la société civile ? Ses membres ne sont-ils pas exactement ceux de la société civile ? N'est-ce pas là son principe fondamental, et n'a-t-on pas déclaré avec raison, que la doctrine multitudiniste était la base même des églises dites nationales ?
S'il en est ainsi — or qui le nierait ? — si Dieu nous ordonne de faire partie d'une église, et si l'établissement ecclésiastique légal en France, n'a pas les caractères essentiels d'une église, n'est-ce pas comme si Dieu nous disait : « Sortez de cet établissement » ?
Cela est-il beaucoup moins simple que « tu ne tueras point » ?
N'est-ce pas là un commandement, et un commandement qui n'a rien de collectif, car il nous oblige personnellement* C'est à moi, non à d'autres, à voir si je veux faire partie d'une église; comme c'est à moi, non à d'autres, à voir ai, lorsque Dieu me dit : « Détournez-vous de ceux qui causent
les occasions de chute au préjudice de la doctrine », je veux répondre en les traitant de collègues dans le ministère de la parole de Dieu.
Après la négation explicite d'une vérité biblique actuellement certaine au sujet de l'Eglise, nous trouvons, dans la brochure de M. A. Monod, plusieurs formes très-remarquables de négation implicite.
Et d'abord, M. Monod repousse, au nom du développement historique et de l'église de l'avenir, l'application immédiate d'une théorie qui d'ailleurs lui paraît plausible. On agit de la sorte à l'égard d'une théorie; on n'agirait pas de la sorte à l'égard d'un commandement.
M. Monod n'admettrait pas la violation, même transitoire, d'un commandement de Dieu. Il écarte donc l'idée d'un commandement, quand il écrit : « L'état actuel est un désordre organisé... Je ne le tolère que comme une position anormale et transitoire. >»
M. Monod n'admettrait pas qu'on dût attendre les occasions, et observerl'ordre d'un progrès historique, dans l'obéissance à un commandement. 11 écarte donc l'idée d'un commandement quand il écrit : « Il faut qu'une organisation ecclésiastique s'adapte au caractère de l'époque et au développer ment de l Église. Il n'y a guère moins de péril à se mettre en avance sur le mouvement, qu'à demeurer en retard... Ce mot d'un théologien allemand m'est toujours resté : On ne peut pas faire abstraction de V histoire... Tout cela fait, des grandes réformes ecclésiastiques, un travail à la fois si étendu, si profond et si délicat, que Dieu semble les avoir réservées pour quelques époques de renouvellement et pour quelques serviteurs d'élite. »
L'observation de M. A. Monod ne fera « hausser les épaules » à personne, comme il semble le penser. Une fois qu'on éloigne l'idée d'une vérité, d un commandement, d'un devoir, il est parfaitement sensé de tenir compte de l'histoire et de laisser les organisations « se dégager spontanément de la vie propre de l'Église. » Il est même permis, quoique parfois dangereux, d attendre les grandes époques et les serviteurs d'élite, et de s'écrier : Nous ajournons, faute d'un Luther ou d'un Calvin.
Mais, si nous avons pleine confiance au sens que M. Monod donne à son observation, nous nous défions un peu plus du théologien allemand qui lui a dit : « On ne peut pas faire abstraction de l'histoire. » 11 y a en Allemagne — et ailleurs, depuis quelques temps surtout — des chrétiens qui tendent à substituer la révélation historique à la révélation écrite, et qui, en présence d'un commandement formel, n'en ajourneraient pas moins l'obéissance, sous prétexte « de respecter l'histoire » et de « ne pas marcher plus vite que Dieu. » 11 y a des chrétiens qui soutiennent que telle erreur a été bonne en son temps, que telle autre est encore utile, parce qu'elle donne une physionomie particulière à telle église, qui représente ainsi un côté de la vérité divine. Il y a des chrétiens aux yeux desquels une nouvelle Pentecôte et une réapparition des églises apostoliques serait une calamité, parce qu'elle appliquerait des principes absolus, détruirait les diversités nationales, et renierait l'histoire. M. A. Monod leur est aussi opposé que nous. Il le pense comme nous, Dieu se montre dans les ordres immuables de sa Bible, plus clairement et plus certainement que dans les faits successifs de l'histoire. Il le pense comme nous, ceux qui marchent à la clarté des commandements bibliques marchent avec Dieu, et sont plus sûrs de n'aller ni trop lentement ni trop vite, que celui qui cherche la colonne de lumière dans les événements. Eux aussi, eux surtout, « ils ne présument pas marcher plus vite que Dieu... et précéder ce guide infaillible. » Eux aussi, eux surtout, « ils tiennent les yeux fixés sur Lui ; ils le suivent quand il marche, ils l'attendent quand il s'arrête. »
Notre remarque, très-inutile vis-à-vis de M. A. Monod, est très-nécessaire vis-à-vis de l'école qui oppose — et souvent préfère — l'histoire à la Bible.
Cette école dira avec M. Monod, mais dans un autre sens que lui, et en présence comme en l'absence d'une vérité scripturaire : « Nous n'en sommes encore qu'à la période de fusion... ni les esprits ne sont prêts, ni les temps ne sont mûrs... Nos raisons sont puisées, non dans la notion d église, mais dans les plans de la Providence et dans la tâche qu elle assigne au moment actuel... Quand Dieu est en travail, l'homme doit être dans l'attente... Ni l'église
où nous demeurons, ni l'église qui se fonde à côté de nous, ne répond aux conditions de cette église de l'avenir que nous pressentons tous, et au-devant de laquelle nous marchons tous. >»
Nous déclarons, quant à nous, que nous ne la pressentons pas le moins du monde, Nous voyons bien que Dieu est en travail ; nous contemplons le mouvement profond qui se propage au sein de toutes les églises; nous admirons les voies par lesquelles Dieu impose J° question ecclésiastique à notre légèreté, à notre prétendue spiritualité et à nos dédains. Nous croyons à un grand siècle chrétien, destiné à compléter l'œuvre de la réforme; mais nous ne croyons pas du tout à une église de l'avenir qui ne soit pas l'église du passé; nous ne croyons pas du tout aux découvertes futures, qui servent à ajourner le devoir actuel ; nous croyons que les ordres de Dieu, au sujet de l'Eglise, sont très-simples, très-courts, que l'histoire n'a pas à les commenter ou à les compléter, que les églises apostoliques sont et seront toujours le modèle auquel nous n'avons ni à ajouter ni à retrancher. Nous croyons enfin que, sans l'histoire mensongère qui a décoré du nom d'églises les hérésies dominantes et persécutrices, nous apercevrions dans les destinées, dans les croyances, dans l'organisation même des églises de tous les temps, beaucoup plus de ressemblances et d unité, beaucoup moins de développement successif et de progrès qu'on ne le dit. Voulons-nous être fidèles? ouvrons notre Bible, cela vaudra mieux que d'ouvrir les annales ecclésiastiques, et de supputer les infidélités transitoires et provisoires, par lesquelles il convient d'arriver à ce but mystérieux qu'on nomme : Y église de l'avenir.
Ce grand mot appelle de grandes choses. C'est encore un inconvénient à ajouter à celui qu'il présente, en aidant à ajourner l'obéissance, et en nous rassurant sur ce que nous sommes, au moyen de ce que nous serons. — On rêve de grands mouvements, de grandes masses entraînées. On méprise les petits commencements; on voudrait conquérir des Hâtions, ainsi que les réformateurs, et i on oublie que cette grandeur-là a été leur misère, que ce succès-là a été leur perte.
Consultez l'homme distingué, l'homme pieux qui le pre-
inier a sérieusement traité ce sujet, et peut-être inventé ce m t : kflise de l avenir. M. de Bunsen, dans l'écrit qu'il lui couou^idit il y a quatre ans, indique avec loyauté la nature de l'église qu'il nous appelle à constituer. Il veut 1 union des églises. Et desquelles?/)^ églises dElat. Il veut faire reposer leur union sur un principe, Et lequel? Des formes d'organisation, non des doctrines. Les formes que préfère M. de Bunsen sont plus catholiques qu'évangéliques, et l'union des églises d'Etat protestantes, semble en annoncer une autre avec le papisme.
Quand on rêvera une église de l'avenir, une église grandiose, on ne pourra guère la rêver autrement.
La fidélité tout unie a bien sa grandeur, elle a son ambition, elle a ses vastes perspectives; mais elle se résigne à débuter humblement; elle attend tout de Dieu, non des hommes ; elle ne veut pas savoir si les temps sont mûrs, si elle sera comprise et suivie : le commandement lui est apparu, il ne lui en faut pas plus.
Une partie importante de la brochure que nous examinons, est destinée à contester ce commandement par une voie où bien des âmes chrétiennes aimeront à suivre M. A. Monod. Les belles pages qu'il a écrites pour opposer la voie spirituelle et pratique à la voie ecclésiastique et dogmatique, seront généralement applaudies ; nous le comprenons et nous le craignons.
Avant tout, mettons à part nous-mêmes ce que nous avons le bonheur d'admirer sans restriction.
Lisez de la page 55 à la page 59. Nous ne pouvons citer, on le sent ; à quoi bon, d'ailleurs, citer ce que tout le monde a lu et relu? Il y a là de hautes leçons pour les simples fidèles comme pour les pasteurs. S'il est vrai que les pasteurs ont laissé encombrer leur vie, qu'ils ont livré leur temps aux comités, n'est-il pas vrai que tous nous avons subi plus ou moins l'envahissement de l'activité extérieure? Qui de nous n'aurait pas à méditer ceci : « Le temps de bien diriger nos propres maisons, que sais-je? le temps de prier, c'est-à-dire, le temps de faire notre œuvre, nous a manqué» !
Lisez encore de )a page 38 à la page 41. Nous admettons
sans hésiter la tendance au rapprochement, telle que la définit M. Monod. Oui, il existe une conciliation vraie, s'il en existe une bien dangereuse et bien fausse. Oui, nous n'avons pas toujours assez rendu justice aux hommes en combattant les doctrines, pas assez compris parfois à quel point certains adversaires de nos convictions ont avancé vers elles. Ce sentiment était né dans notre cœur au synode même de septembre, et nous l avons exprimé sur-le-champ avec joie. Nous avons vu là des hommes sincères, avides de vérité et n cherchant par le bon chemin, des hommes que nous ; o s appréciés et qui peut-être nous ont appréciés aussi, qui peut-être conçoivent mieux qu'on ne l'imagine la marche que nous avons adoptée. Nous connaissons, ainsi que M. Monod, des H et des O 1 qui sont près de se rencontrer : des H qui vont être orthodoxes, et des O dont la foi, directement tirée de la Bible et non empruntée aux formulaires, est devenue plus large, plus pratique, plus subjective. Ce que nous connaissons aussi, et il est bon de l'ajouter, c'est que, parmi les causes qui ont agi sur les H, qui ont contribué à vaincre leurs hésitations, à hâter leur marche vers la saine doctrine, il faut placer au premier rang la nette articulation de cette saine doctrine. Les demivérités, les dogmes voilés et comme honteux d'eux-mêmes, n'ont jarm.is fait faire un pas aux indécis. M. Monod le pense avec nous lorsqu'il s'agit de dogmes; pourquoi ne le penserait-il pas lorsqu'il s'agit d'actes, de positions ecclésiastiques? Quant à nous, nous avons toujours espéré qu'il plairait à Dieu de bénir pour quelques âmes encore hostiles ou hésitantes, la retraite de nos pasteurs démissionnaires.
M. Monod n'est pas aujourd hui de cet avis ; il a contre la voie ecclésiastique des griefs sans nombre : Nous permettra-t-il de prendre un peu sa défense, et de lui présenter quelques-unes des raisons qui nous la font regarder comme la véritable voie spirituelle et pratique, qui nous font penser qu il n'y a qu'une seule route, et non deux routes divergentes, ayant chacune ses avantages : deux routes entre lesquelles on peut choisir!
i. On sait que M. Monod désigne ainsi Yhétérodoxe et Yorthodoxe dont il raconte la touchante histoire.
Nous ne prenons pas notre parti de voir la spiritualité, la vie intérieure et la pratique chrétienne, mises en opposition avec 1 Eglise, par un homme qui parle si excellemment de la pratique, de la vie et de la spiritualité. Pauvre Eglise! quel est son crime? Nous concevons qu'elle ait beaucoup perdu à être défendue par nous; cependant nos apologies, mêlées de sentiments charnels et de péché, ontelles bien pu la défigurer au point que des chrétiens dont la foi nous humilie, se croient obligés de chercher la voie pratique et spirituelle en s écartant de la voie ecclésiastique !
Selon M. A. Monod, la voie ecclésiastique a été la voie dogmatique à l'époque du réveil. — Depuis, une tendance supérieure s'est manifestée. Sans déserter le dogme, cette tendance s'est dirigée vers la vie, vers la vie cachée avec Christ en Dieu : retourner à la tendance dogmatique transformée en tendance ecclésiastique, ce serait retourner r . arrière, ce serait faire un anachronisme.
Lorsque M. Monod définit les deux systèmes, l'un qui poursuit l'accroissement de la vie spirituelle par la réforme ecclésiastique, l'autre qui poursuit la réforme ecclésiastique par l'accroissement de la vie spirituelle, il semble d abord ne rien dire qui implique la moindre opposition entre la question d'église et le progrès spirituel. Toutefois, en préférant la seconde méthode, il témoigne clairement qu à ses yeux, la réforme ecclésiastique est — dans certaines circonstances du moins — un obstacle au développement de la vie. N'a-t-il pas écrit d ailleurs : « Je ne reconnais point aux principes ecclésiastiques ou collectifs cette valeur prépondérante, cette nécessité suprême qui est propre aux principes spirituels ou personnels» ?
Les pages 65 et 66 mettent sa pensée en saillie : « Je vois le réveil contemporain de plus en plus occupé, agité des questions ecclésiastiques... La polémique de 1 Eglise et la controverse de 1 Eglise menacent d'absorber celles de la foi... Ce danger est peut-être le plus redoutable auquel le réveil général ait été exposé depuis bien des années ; qui voudra s'en convaincre n'a qu à se proposer cette sérieuse question, que je le supplie de s'appliquer surtout à luimême : Depuis que le débat, pour ne pas dire la querelle
de l'Eglise a pris une si large place, y a-t-on gagné en spiritualité ou perdu?... Dans la proportion où la voie de démission fait prédominer les matières ecclésiastiques, elle refroidit inévitablement notre intérêt pour les choses de la foi et de la vie chrétienne.,. » Et plus loin : « Que d'heures, que de journées, que de forces de corps et d'esprit n'ai je pas dépensées, depuis septembre, dans l'examen de la question qui fait l'objet de cet écrit! Eh bien! cette préoccupation nuit à mon ministère, ainsi qu'à ma vie chrétienne ; je suis persuadé que le diable y trouve plus son compte que Dieu ».
Nous commencerons par répondre très-sérieusement à la sérieuse question que nous adresse M. A. Monod ; nous y répondrons « en nous rappliquant à nous-même. » — Non, en ce qui nous concerne, il n'est pas vrai que depuis septembre, la prédominance de la question ecclésiastique ait refroidi notre intérêt pour les choses de la vie et de la foi. Non, il n'est pas vrai, grâces au Seigneur, que le diable y ait trouvé son compte plus que Dieu. Jamais, au contraire, nous n'avons mieux senti notre responsabilité, notre faiblesse, notre dépendance, le besoin de sonder l'Ecriture, de prier. Jamais nous n'avons mieux goûté combien notre Maître est bon. Jamais — quoique nous ne sachions encore ni méditer, ni prier, ni agir, ni aimer — nous n'avons entendu plus distinctement la voix du Saint-Esprit, qui nous appelle à nous approcher de la personne de Jésus.
Et en écrivant ceci, nous croyons parler des autres autant que de nous-même. Qui donc aurait été distrait de sa foi, par des actes si graves et si propres à y ramener? Qui donc aurait été refroidi par une discussion qui s'adressait aux consciences, et à laquelle on donne, bien gratuitement selon nous, le nom de « querelle?» — M. Monod lui-même, dans sa parfaite loyauté, n'a-t-il pas pris soin de se réfuter quand il a dit : « Celui qui pèse les cœurs sait que ce moment douloureux — notre retraite — est celui où je me suis appliqué, autant, si ce n'est plus qu'à aucune autre époque, à marcher avec Dieu et à me séparer du mal. »
Si nous l'osions, nous lui renverrions une de ses paroles; nous lui dirions : « Ingrat, que vous êtes, vous méconnaissez les grâces que Dieu a mises pour nous tous dans la crise que nous traversons. Chacun de nous a ou aura à prendre
une résolution solennelle. N'est-ce rien? N'est-ce pas aux époques où les responsabilités sont en jeu, que la fui se mûrit et s'approfondit rapidement ? N'est-ce pas sous l'influence des passions qui nous impatientent, nous irritent, et dont nous voudrions en vain nous débarrasser, que nous apprenons à considérer les choses de Dieu comme des affaires vraiment personnelles, au lieu de les traiter comme des affairas d'intelligence et d'enseignement, extérieures à nos âmes et à nos voies ? »
Ceci me conduit à une considération importante. — M. Monod oppose la pratique à la question d'Église ! Il lui tarde d'échapper aux discussions, aux théories, aux tendances essentiellement dogmatiques, pour entrer dans la vie et dans l'action ! — Mais le mouvement ecclésiastique dont il se défie ne fait tant de bruit, n'excite tant de répugnances, que parce qu'il est vie, action, pratique. Qu'y a-t-il au fond df> l'émotion actuelle? Des livres? des brochures? des articles de journaux? Tout cela serait oublié depuis longtemps, ou plutôt tout cela serait aisément pardonné: on nous passerait de professer 1 Eglise, on ne nous passe pas de la pratiquer.
Or, la vérité biblique relative à l'Eglise a cela de particulier, qu'elle ne se professe pas, elle se pratique. Dieu ne nous a pas commandé de disserter sur l'Eglise, mais d'appartenir à une église, et par conséquent d'agir. Nous avons agi; nos frères vaudois avaient agi avant nous. Et lorsque l'action est la seule cause du trouble actuel, du trouble béni des consciences, on vient nous dire qu'il est temps de laisser les discussions théoriques, d'échapper aux tendances sèchement dogmatiques, de revenir à la vie et à l'application î
Mais peut-être, les actes qui prennent leur source dans le principe de l'Eglise, ont-ils pour résultat de faire prédominer le dogme sans vie et d'arrêter les progrès de la spiritualité?
Quant au premier point, venez voir les églises indépendantes vaudoises. Tandis que les pasteurs orthodoxes des éta blissements nationaux, sont forcés de conserver à leur prédication une couleur dogmatique et polémique nécessitée par les attaques de leurs collègues et la nature môme de leurs trou-
peaux, les pasteurs de la vraie église sont libres de faire un pas de plus, de surveiller le travail de la sanctification et les rapports directs des âmes « avec Jésus-Christ lui-même, pris dans sa personne médiatrice et dans son œuvre expiatoire ».
Quant, au second point, il se lie étroitement au premier. Si la spiritualité se développe dans les vraies églises et ne se développe guère que là, il n est pas probable que leur présence et l'émotion qu'elles excitent, soit de nature à l'arrêter ailleurs. Quoi ! la vue des sacrifices accomplis par des pasteurs qui se dépouillent, eux et leurs familles, voulant attendre de Dieu seul leur pain de chaque jour, cette vue détournerait les esprits vers un christianisme moins spirituel? Quoi ! la vue des églises vaudoises dont les membres confessent Christ par leurs paroles et par leurs souifrances, la vue de ces églises où circule une sève de vie et d'amour, nuirait aux progrès de la spiritualité?
Qu'il y ait des chrétiens plus portés aux formules dogmatiques et au mouvement extérieur, d'autres plus enclins à la vie intérieure, nous ne le nions pas. Mais cette distinction n'a rien de commun avec le débat actuel. Des chrétiens très-dogmatiques sont restés dans l'établissement officiel, en Suisse et en France. Il est question du dogme parmi nous! Oui, à titre de profession individuelle et collective : c'est un acte. — 11 est question de la théorie de 1 Eglise ! Oui, à titre de retraite : c'est un acte encore.
Lorsque les actes seuls nous agitent, lorsqu'on nous reproche bien moins notre théorie de l'Eglise que l'application que nous en avons faite, lorsqu'on iigus crie de tous côtés : « Il fallait exposer vos idées qui sont justes, mais il ne fallait pas sorti?' ! » lorsque les crises ecclésiastiques donnent évidemment à la foi engourdie la plus énergique impulsion qu'elle ait reçue depuis 1819, lorsqu'elles ouvrent la seconde phase du réveil, il est un peu dur de lire dans l'écrit d'un frère qu'on aime et qu'on respecte profondément : « C'est un anachronisme, qu'on me propose... c'est reveuir à la première phase du réveil... le temps des théories est passé, il me tarde d en venir à la pratique. »
M. Munod nous pardonnera notre vivacité. Il nous pardonnera même de faire ici quelques réserves contre ce qu'il
a dit du réveil et de sa tendance dogmatique. Il est de bon goût aujourd'hui d'intenter au réveil son procès. M. A. Monod s'en garde bien ; cependant, plus d'un lecteur inattentif risque d'abuser de ses paroles. On oubliera volontiers les éloges qui terminent la page 35, pour ne se souvenir que du grand acte d'accusation qui les encadre. M. Monod rappelle le tableau que le livre des Actes trace de l'église primitive « où la doctrine, dit-il, a sa place, mais non la plus considérable. >> Puis il ajoute ; « Or, supposez qu'on fasse l'histoire de notre réveil religieux, n'est-il pas vrai que 1 historien sera obligé de renverser ies proportions des Actes, et de nous peindre bien plus par notre nouvelle croyance que par notre nouvelle vie?... Ce mal est grand en soi, parce qu'il trouble l'ordre et l'équilibre divin du salut qui est en Jésus-Christ... Chacun le sent aujourd'hui; de là ce travail profond, au sein duquel se prépare comme un second réveil qui s'applique à être plus spirituel que le premier...»
A notre avis, celui qui ferait 1 histoire de notre réveil n'aurait point à renverser, mais à amoindrir les proportions du livre des Actes. Moins de foi, moins de vie; moins de vérité, moins de sanctification. Le Sauveur n'a-t-il pas dit : « Sanctifie-les par la vérité? » Une sanctification plus complète naîtra d'une vérité plus complète, et assurément la vérité complète n'a pas été saisie chez nous dès le premier jour, au milieu d'une lutte ardente, quand il s'agissait de restaurer avant tout les grands dogmes foulés aux pieds.
Cependant , qu'on nous permette de signaler quatre points.
En premier lieu, les fruits du réveil n'ont pas été à mépriser. Outre les œuvres extérieures, qui n'en sont pas moins spirituelles, pour se rattacher au dogme et à sa propagation auprès et au loin, bien des œuvres cachées, que Dieu seul connaît, sont venues attester la profondeur avec la sincérité du mouvement. Il est permis de penser d ailleurs, que les crises ecclésiastiques, les démissions, les sacrifices qui les ont accompagnées, sont au nombre des plus nobles fruits que la prédication de la doctrine ait produits dans aucun temps : ces pasteurs n'ont-ils pas apporté leurs biens aux pieds des apôtres, ou plutôt de Jésus-Christ, comme les
premiers fidèles de Jérusalem qu'on voudrait leur opposer?
En second lieu, les conséquences ont été en rapport exact avec le principe. Le principe est la foi au dogme, les conséquences sont les actes de la vie et les sentiments du cœur: « J'ai cru ; c'est pourquoi j'ai parlé. » — On pourrait dire aussi : « J ai cru, c'est pourquoi j'ai aimé, c'est pourquoi j'ai agi. » — Atténuer ou subordonner le dogme en quoi que ce soit — M. Monod est loin de le vouloir — sacrifier le caractère exact et entier de la vérité sous prétexte de sentiment et de vie, c'est essayer de mettre les conséquences avant le principe. Aucun réveil n'a marché ainsi; ni le nôtre, ni ceux de l'Angleterre ou de 1 Allemagne, ni le beau développement moral de l'Eglise de Jérusalem.
Troisièmement, le nouveau réveil dont parle M. Monod : l'intelligence profonde du dogme, la possession vivante de Jésus-Christ vivant, n'est le monopole de personne. Bien plus, s'il était permis de faire voir où se sont principalement produites les tendances spirituelles, s'il était permis de rechercher où l'ancienne conception du dogme s'est maintenue, au contraire, à son état apologétique et polémique, on arriverait à un résultat peu favorable aux établissements officiels, qui écartent la question d'église en haine de la dogmatique et par amour pour la spiritualité.
Enfin, les chrétiens qui se sont dévoués à la vérité ecclésiastique — avant et après 1845 en Suisse, avant et après le synode, en France — ont contribué plus que personne à imprimer à notre réveil la. tendance spirituelle qu'on regarde avec raison comme un progrès. Un progrès en a engendré un autre; or, sans nier ce qu'avance M. Monod, que la spiritualité produit et produira l'Église, nous affirmons surtout que l'église a produit et produira la spiritualité ; nous protestons contre l'assertion qui ajourne l'Église, parce que l'Eglise ferait maintenant obstacle à la foi spirituelle.
M. A. Monod place un trait d union entre le réveil dogmatique de 1819 et le réveil ecclésiastique d aujourd'hui : c'est à merveille. Nous voudrions seulement qu il plaçât un nouveau trait d'union entre le réveil ecclésiastique et le réveil pratique et spirituel, au lieu de nous montrer deux routes distinctes, que suivraient séparément les hommes de l'Eglise et les hommes de la spiritualité.
Il y a plus d'unité que cela dans les voies de Dieu. Dieu n'a pas mis le dogme et l'Eglise ici, la piété et la vie là. Tout se tient. Vous aurez de la piété et de la vie en-proportion de votre foi au dogme et de votre fidélité ecclésiastique ; ce qui n'empêchera pas les conséquences de réagir à leur tour sur le principe, en sorte que les développements de la vie et de la piété, vous aideront à pénétrer toujours mieux la nature ou l'importance du dogme et de 1 Eglise.
Séparer ce que Dieu a uni, inviter les hommes spirituels à ne pas trop s'occuper maintenant de l'Eglise, c'est faire courir à notre réveil — nous employons les termes de M. Monod — « le danger le plus redoutable auquel il ait été expose peut-être, depuis bien des années. »
Pour nous, loin de concevoir l'Eglise sous une forme sèchement dogmatique, orgueilleuse, fière de sa science, méprisant les autres, nous voyons en elle une école d'humilité, d'amour, de patience, de pratique et de vraie spiritualité^ Nous dirions volontiers avec Luther: « Je veux être de l'église des petits, des faibles, des malades, qui sentent leurs péchés, leur faiblesse, leur misère, qui soupirent sans cesse, et crient à Dieu pour obtenir grâce et consolation ».
Cette église-là, serait-ce l'église établie ?
Nous venons de nommer Luther. Ce nom nous rappelle le dernier argument de M. Monod. — En l'absence d'une vérité biblique au sujet de l'Eglise, il nous presse de suivre l'exemple des réformateurs, qui, suivant eux-mêmes celui de Jésus-Christ, des apôtres et des prophètes, auraient, dit M. Monod, adopté une règle de conduite bien simple : « Ne pas donner sa démission, et ne sortir qu'expulsé ».
La théorie de l'expulsion est si populaire, elle repose sur une erreur historique si générale et conduit à des conséquences morales ou dogmatiques si sérieuses, que nous croyons devoir lui consacrer un dernier article.
Nos lecteurs savent, d'ailleurs, que la brochure de M. Monod nous impose l'obligation de sonder à nouveau nos convictions ecclésiastiques. Nous n'aurons pas deux fois l'occasion d'entendre exposer, avec une telle force,
une telle é'évation de pensée et de langage cette thèse : « Pourquoi des frères éminents demeurent dans 1 église établie ».
Abordons le dernier argument considérable, que M. A. Monod dirige contre la voie ecclésiastique.
Il faut, à l'exemple des réformateurs, des apôtres et des prophètes, éviter toute initiative en pareille matière : Restons où nous som r.es ; prêchons l'Evangile ; peut-être les établissements mondains ne nous supporteront-ils pas ; peut-être « le joug sera-t-il rompu à cause de Fonction ; » alors, expulsés pour le nom du Seigneur, nous sortirons avea le Seigneur !
On voit combien ceci se lie naturellement à l'argument précédent. Le même esprit qui nous pousse à établir quelque opposition entre la voie ecclésiastique et la voie spirituelle, nous pousse aussi à laisser agir Dieu, à nous récuser, à attendre qu'un acte d'autrui — qui sera, pensonsnous, un ordre du Seigneur — vienne déterminer notre conduite.
« Si je procède par la voie spirituelle, je me trouverai avoir suivi Dieu pas après pas... ou la réforme ecclésiastique nous arriverait par la route excellente de la réforme spirituelle..., ou l'accroissement de la vie spirituelle, n'ayant pas réussi à régénérer l'organisation actuelle, la briserait... Quand le mal serait sans remède et la scission inévitable, encore faudrait-il procéder de la sorte, pour constater la nécessité de la retraite et pour en régler le caractère... Par la voie de démission on choisit; par la voie de patience — d'expulsion — on accepte... D ailleurs, la vote de démission exalte Y élément eectûiàstique au préjudice de l'élément personnel.
et Vêlement dogmatique au préjudice de l'élément spiri tuel1. »
La transition de la spiritualité à la passivité est dans ces lignes, dont ious voudrions ne voir que l'inspiration touchante. S'il ne s'agissait que de M. A. Monod lui-même, nous ne venions que cela. Il n'y a pas une seule page de son livre où l'homme, où le chrétien, ne se fasse aimer et respecter. Mais il s'agit de ceux qui liront M. Monod, de ceux qui tireront les conséquences de son principe. Or ces conséquences peuvent être funestes.
En posant sa règle de conduite, M. Monod l'appuie d'un côté sur une doctrine, de l'autre sur une assertion historique. Suivons-le sur ces deux terrains.
1° La doctrine se rattache étroitement à la règle de conduite, telle qu elle est posée.
Voici la règle de conduite : « Ne pas donner sa démission et ne sortir qu'expulsé. » M. Monod la développe ainsi : « Je suis fermement résolu de m'appliquer désormais à faire, où je suis, le bien que je puis. Si j étais né dans une église indépendante, je n'en sortirais pas plus quejenesors aujourd'hui de l'église établie ».
Voici la doctrine : « Ou Ton amènera — en cherchant à développer la vie spirituelle — une organisation qui, née de la vie, s'adaptera exactement aux besoins et à la mesure de la vie ; ou bien, si le mal est sans remède, on se rendra impossible dans l Église, et on s en fera expulser... Si l'Eglise est assez corrompue pour ne devoir pas être tolérée par nous, elle le sera assez aussi pour que nous ne soyons pas tolérés par elle... Les voies de la providence divine maxjant conduit auprès de ceux-ci, je ne puis les quitter pour ceux-là qu'avec un congé du Seigneur... Dans cette obscurité générale, je croirais me rendre coupable d une étrange présomption, si j'allais, sans une obligation manifeste — comme le serait, par exemple, celle qui résulterait de l'expulsion — mettre ma petite main à cette entreprise immense... On a dit que saint Paul ne supporterait pas six mois la position
! . Faute de pouvoir tout citer, nous sommes forcés quelquefois de changer uu mot ou deux. Le style de M. Monod y perd ; le sens demeure.
où nous sommes: la question ne serait-elle pas plutôt de savoir si la position supporterait saint Paul ? On nous aurait rejetés depuis longtemps peut-être, si nous avions eu sa fidélité ».
M. Monod complète sa pensée, en rappelant sa conduite à Lyon, et le conseil que lui donna M. Cellérier père. Ce conseil, nous le lui donnerions encore aujourd'hui. Du moment où la question d'église n'est pas posée — et elle ne l'était ni dans l'esprit de M. Monod, ni dans celui de M. Cellérier — un abandon de l'Eglise, précédant la destitution, ne se justifie pas. Bien plus: est-il certain que la destitution, qui ne supprime que l'exercice du ministère, autorise de plein droit, à un tel point de vue, l'abandon de l'Eglise ellemême ?
Autant en dirons-nous de l'opinion exprimée par Wesley. Aucun doute ne s'élevait chez lui sur la légitimité de 1 Eglise anglicane ; il y trouvait ce qu'on regardait depuis la réforme comme les caractères essentiels de l'Eglise : les sacrements, la prédication de la parole, le maintien officiel de la saine doctrine. — Sous quel prétexte s'en serait-il séparé? Si la séparation n'est pas un devoir, n'est-elle pas un péché? Avec les opinions ecclésiastiques de Wesley et de Witefield, avec les opinions de Spener en Allemagne — ajoutons : avec les opinions actuelles de M. Monod — on aurait le plus grand tort de se séparer, car on ne pourrait pas appuyer la séparation sur un devoir absolu, sur un commandement de Dieu. Les deux Wesley ont eu raison de ne fonder que des organisations édifiantes, un méthodisme au sein de l'Eglise ; Spener a eu raison de ne créer que des réunions pieuses, un piétisme au sein de l'Eglise. Ces chrétiens illustres ont fidèlement suivi les lumières que Dieu leur avait départies ; nous ne le leur reprocherons pas, Nous reprocherions bien plutôt à Wesley, d'avoir violé en Amérique, la règle lort sage qu'il avait adoptée en Angleterre, et d'y avoir consacré un editice, lui, simple révérend !
M. Monod n'est que conséquent, lui aussi, lorsque, refoulant un moment au fond de son cœur ^es sentiments pour les personnes, il pèse à la balance de ses principes les actes de ceux qui se séparent, et qu'il s écrie : « Aujourd hui, rien de plus commun que d'entendre des pasteurs parler de
se démettre ; rien qui rencontre plus de sympathie dans le monde religieux et chez les chrétiens, même les plus éminents. »
M. Monod est moins conséquent, lorsqu'il écrit : « Il ne résulte pas de là que je ne veuille quitter l'église établie dans
aucun cas Mais il en résulte que je ne dois la quitter que
pour des raisons si claires à la fois et si décisives, qu'elles ne me laissent pas le droit de rester ; » et lorsqu il explique
ainsi sa pensée : « L'état actuel est le désordre organisé
Si je le croyais devenu la condition normale et définiti e de l'Église, j'en sortirais ».
Quoi ! sans être expulsé ! Nous avons relu deux fois ces phrases, qui renversent absolument la règle posée. N'est-ce plus un devoir de rester dans l'église au sein de laquelle on est né, d'y agir fidèlement, d'y détruire le désordre ou de s'y rendre impossible ? Victorieuse ou intolérable, n'est-ce plus la glorieuse alternative de la vie chrétienne dans l'église visible? Que serait une alternative qui comporterait un troisième terme ? Que serait une règle de conduite qui comporterait une pareille exception ? A la place d'une question de principe, il ne resterait qu'une question de mesure, de limite ; M. Monod redescendrait au point de vue empirique qu'il avait si noblement répudié.
Il ne Ta pas fait sans doute. En invoquant l'exemple des apôtres et des réformateurs, il a entendu établir une maxime sérieuse, non une maxime illu~oire,qui nous permît de substituer à la circonstance précise de l'expulsion, le jugement que nous porterions nous-mêmes sur des probabilités de réforme. — Aussi, n'aurions-nous pas pressé les paroles que nous venons de citer, si nous n'y avions trouvé une nouvelle preuve de la lutte intérieure qui existe encore, grâce à Dieu, dans la conscience scrupuleuse de M. Monod. Des protestations involontaires s'émeuvent en lui contre son système ; elles lui échappent sans qu'il s'en rende compte, et nous les enregistrons avec soin. Une nouvelle conviction vil en germe sous la conviction qu'il exprime ; quand elle sera formée, il agira ; il n'a garde d'agir avant, et déjà nous l'en avons félicité.
C'est un avertissement bien grave, que l'impossibilité où se trouvent les frères attachés à rsirlise officielle, de Ibrmu-
1er rien qui ressemble à un principe. On s'imagine qu'ils en ont trouvé un : « ne sortir qu'expulsés ; » et puis, en approfondissant, on découvre que la plupart sortiraient sans être expulsés, sortiraient malgré les instances de leurs troupeaux, malgré la liberté de leur ministère, malgré l'intérêt des masses, si l'église établie repoussait trop longtemps certaines mesures, ou si elle en adoptait certaines autres ! — Ne nous a-t-on pas déclaré au synode qu'on sortirait peut-être, si la Confession de La Rochelle était expressément abolie, si l'indifférence dogmatique était promulguée en termes formels ?
Discutons maintenant la théorie de l'expulsion. Elle se trouve dans toutes les bouches et demanderait à être réfutée, alors même qu'elle n'aurait que la valeur d'une tendance, au lieu d'avoir celle d un principe.
Notons-le, cette théorie n'a pas été aussi universellement reçue qu'on se plaît à le supposer. Ambroise vivait au quatrième siècle, à une époque où les droits de l'unité étaient plutôt exagérés qu affaiblis par les catholiques. Or, l'évêque de Milan, qui n'est rien moins qu'un sectaire, ne craint pas d'écrire ceci : « Si l'on voit dans l'Église un peuple corrompu et de faux docteurs, on doit absolument les fuir et se séparer d'elle, parce qu'elle a abandonné la foi de l'hvangile et la doctrine des apôtres. ;> (In Luc, I. c. 9.)
Remarquons ensuite que la distinction établie entre accepter et choisir, n est pas aussi évidente qu'on le croit. En acceptant, vous choisissez ; en demeurant dans l'église établie, vous faites, bon gré mal gré, acte de préférence en sa faveur. Demeurer chrétien, n'est-ce pas choisir chaque jour Jésus-Christ pour sa portion ? Demeurer incrédule, n'est-ce pas rejeter chaque jour 1 Evangile qui nous est offert ? — Aucun de nous ne prétend échapper à la responsabilité du choix qui l'associe à la communion évangélique, parce qu'il n'a eu qu'à accepter le privilège que lui conférait sa naissance.
La théorie qui nous recommande une attitude expectante et passive, qui semble nous décharger du mal de certaines situations dans lesquelles nous avons toujours vécu, et nous promettre delà part de Dieu qui! nous en retirera do force,
une telle théorie est propre à fausser en nous le sentiment du devoir. Dieu nous ordonne d'obéir dès que nous savons sa volonté, de cesser nos révoltes dès qu'elles nous sont révélées. Dieu ne nous dit pas d'attendre qu'il nous contraigne d'obéir. Dieu nous promet des lumières, des secours ; mais l'action de la bride et du mors, il la réserve à notre coupable résistance. « Je te rendrai avisé, je t'enseignerai le chemin, je te guiderai de mon œil. — Ne soyez pas comme le cheval ou comme le mulet, desquels il faut emmuseler la bouche avec un mors ou un frein. » Nous avons donc l'initiative entière de notre obéissance et la responsabilité entière de notre persistance dans une erreur connue. L'abdication de notre faculté de vouloir et d'opter, qui nous paraîtrait inadmissible pour les affaires de cette vie, n'est pas plus autorisée pour les choses du royaume de Dieu.
Il importe de signaler la portée dogmatique du système, si tranquillisant d'ailleurs et si commode, qui érige notre passivité en vertu. A l'insu des chrétiens qui le soutiennent, et contre leur intention, 1 hérédité religieuse est là en germe. Le fait de la naissance dans telle ou telle église prend une importance dominante, qui risque d'exclure la spontanéité et par conséquent le sérieux de la profession. A côté de l'acte providentiel qui m'a mis là, que devient mon misérable acte individuel? L'église-société n'a guère place auprès de la mère-église. Si la contrainte seule peut me faire sortir d'une église que ma foi désavoue, que signifiera l'assentiment que je lui donnerai ? Si demeurer n'est pas entrer, si accepter n'est pas choisir, que signifie la démarche par laquelle j'y demeure et par laquelle je l'accepte ?
La négation de l'idée même d'église est au fond de la théorie de l'expulsion. — Ou l'Eglise n'est rien, ou elle a des caractères distinctifs. Ou le devoir d'appartenir à une église n'existe pas, ou il a pour corollaire le devoir de quitter les assemblées auxquelles manquent ces caractères distinctifs.
: — Mais, s'écrient nos frères, les assemblées auxquelles manquent ces caraclères distinctifs, nous expulseront certainement ! Se faire chasser, c'est aussi une manière de sortir, une manière de choisir !
Ces assemblées, quoiqu'en puissent dire quelques-uns de leurs membres, se garderont bien de vous expulser ; et la meilleure preuve, c'est qu'elles ne vous ont pas expulsés quand vous étiez en petit nombre, faciles àécraser, odieux aux masses. Aujourd'hui, on vous retient; on a besoin de vous; en présence du réveil ecclésiastique, les églises mondaines veulent se parer d'un peu d'orthodoxie et de vie ; les expulsions étaient bonnes pour le temps où l'on se sentait fort, où l'on n'avait rien à craindre. L'église romaine ellemême, laisserait prêcher la justification par la foi, sans oser sévir. Soyez tranquilles ; vous prêcherez librement l'Evangile.
Le seul moyen de vous faire expulser, nous allons vous le montrer. — Passez de la théorie à l'application. Les églises mondaines tolèrent la théorie ; elles sont très-chatouilleuses sur la pratique. On peut leur dire en termes généraux que leurs membres ne sont pas tous chrétiens ; on ne peut pas agir en conséquence de ces paroles. Le monde sait Irèsbien distinguer entre ce qui le menace et ce qui le sert. Prononcez des discours orthodoxes, mais ne touchez à aucun point de discipline ; car le jour où le monde se sentirait véritablement frappé, il frapperait à son tour, et M. A Monod, qui prêchait à Lyon sans empêchement, a été destitué dès qu'il a protesté par un acte, contre la profanation de la cène et la mondanité de l'Eglise. — La même conduite, amènerait probablement aujourd'hui le même résultat.
Refuser la cène à Lyon, c'était s'exposer, nous en convenons ; louer la liberté religieuse à Lausanne, c'était s'exposer aussi. Quant à prêcher les saines doctrines dans l'église établie, ce n'est assurément courir aucun risque d'expulsion, et nos frères auraient de la peine à trouver, aujourd'hui, une église où ils parvinssent à « se rendre impossibles ».
Supposons cependant qu'il y ait une église semblable : une église organisée, et non désarmée comme l'église établie ; une église ouvertement hostile à l'Evangile, et non latitudinaire comme l'église établie. Encore faudra-t-il reconnaître que la théorie de l'expulsion, qui peut fournir une règle de conduite aux pasteurs, est sans application
possible en ce qui concerne les simples fidèles. Or, ces laïques — comme on les nomme à tort — ont aussi des consciences. Eux aussi, ils sont nés dans une église ; eux aussi, ils y ont une mission à remplir. Pourquoi leur donneriez vous le droit de quitter plus aisément, plus légèrement que les pasteurs, la situation providentielle qu'ils ont reçue ? Et cependant, on ne les expulsera pas ; ils ne seront atteints d'aucune destitution. Que devront-ils faire ? Rester toujours, puisqu'on ne saurait les chasser? Sortir sans s'appuyer sur 1 appel visible d'une contrainte presque matérielle ? Abdiquer aux mains des pasteurs, en vrais laïques qu'ils sont : rester quand leurs pasteurs restent, sortir quand leurs pasteurs sortent?
Ou nous nous trompons fort, ou la dernière solution serait adoptée, même par ceux qui conçoivent le rôle des laïques aussi largement que M. Monod. Les pasteurs appartiendraient à l'Eglise; les laïques appartiendraient aux pasteurs ; et lorsque les pasteurs, érigés en directeurs véritables, auraient reconnu le signal qu'ils sont seuls aptes à reconnaître, ils marcheraient les premiers et seraient suivis aveuglément.
Mais laissons encore cela. Supposons que la théorie de l'expulsion offre réellement une règle de conduite aux pasteurs et même aux laïques. Restera toujours la question de savoir si cette règle est bonne ; s'il est juste, s'il est permis — au point de vue où se placent nos frères — de faire scission parce qu'on a été révoqué. — Autant nous comprenons qu'on sorte de ce qui n'est pas une église, autant nous comprenons peu qu'on sorte d'une église parce qu'on a eu personnellement à s'en plaindre. Elle n'acceptait pas la saine doctrine ; nous le savions, et nous avons pensé qu'elle n'en conservait pas moins le caractère d'église, et nous sommes restés. Elle était identique au monde ; nous le savions, et nous avons pensé qu'elle n'en conservait pas moins le caractère d'église, et nous sommes restés. Maintenant, elle agit conformément à son incrédulité et à sa mondanité avouées ; elle révoque un pasteur fidèle, en en respectant beaucoup d'autres peut-être ; est-ce plus grave que de confirmer et d'installer les faux docteurs? Nous ne saurions le penser.
M. Guillaume Monod, destitué pour sa noble conduite à Lausanne, reste attaché néanmoins à l'église officielle vaudoise. 11 sent que sa destitution ne change rien à la position d'une église qu'il avait consciencieusement servie jusque-là.
Voilà une conduite que nous comprenons. Qui nous autorise à mettre notre révocation au lieu et place du commandement que nous ne voyons pas dans la Bible? Qui nous autorise à fonder une église nouvelle, à côté de celle que ne condamnerait aucun ordre positif du Seigneur? C'est bien ici, que la voie de patience semblerait indiquée. La Bible ne nous dit pas que les frères chassés d'une église par Diotrèphe aient tait scission, car elle ne nous dit pas que cette assemblée, un moment dominée par un faux frère, eût perdu les caractères essentiels de l'église: la profession de la doctrine, la distinction d'avec le monde, et la sanction disciplinaire, dirigée alors par l'apostolat. A défaut de la Bible, invoquerons-nous l'histoire ? Où les prendrons-nous, les hommes de Dieu qui sont sortis parce qu'on les expulsait? Les apôtres, chassés, compromis, n'ont pas rompu avec les pratiques juives. Luther, eomdamné, excommunié, n'a pas rompu avec l'église du pape. Aux yeux d'aucun homme de Dieu l'expulsion n'a été le signal de la scission. L'heure de l'expulsion et celle de la scission, n'ont jamais sonné à la fois !
Mais nous empiétons sur l'examen de l'assertion historique. 11 est temps de l'aborder.
2° La règle de conduite posée par M. Monod s'appuie en second lieu, avons-nous dit, sur une assertion historique.
Voici quelques-unes de ses paroles :
« Une dernière réflexion achève de confirmer la justesse des précédentes, dont on peut dire qu'elle fait l'épreuve. La voie de démission n'a peint été celle des serviteurs de Dieu qui nous sont en exemple à tous ; ni celle des réformateurs, ni celle des prophètes, ni celle des apôtres, ni celle de Jésus-Christ lui-même. Luther, qui peut être considéré comme le type du réformateur énergique, ne s'est point démis de son ministère. Il a accompli sa tâche, comme docteur, comme prédicateur, comme chrétien, dans le sein d'une
société religieuse bien autrement corrompue que la nôtre, jusqu'au moment où il a été séparé de la communion de l'Eglise, non de son propre choix, mais par la sentence de
Rome La synagogue était bien aussi déchue pour le
moins, quand Jésus-Christ vint au monde, que peut l'être 1 église réformée de France Un seul des principes aujourd'hui mis en avant comme unique espérance de l'Eglise, plus spécialement celui de la solidarité, devait suffire pour conseiller, pour commander la retraite. Et pourtant, Jésus- Christ ne s'est pas retiré Les apôtres, chargés de constituer l'Eglise, et venant après le Saint-Esprit répandu, suivent la même marche. Il n'est pas plus question de démission dans leur histoire que dans celle de leur maître ; ils ne sortent de la synagogue que violemment rejetés... Saint Paul ne brise avec 1 ordre établi que lorsque la vérité qu'il prêche et la sainteté qu'il pratique l'ont rendu insupportable à l'Israël déchu... Que dis-je ? Même alors, il ne brise point; il continue d observer personnellement la loi. »
Il faut lire, de la page 70 à la page 75, le développement de l'opinion de M. Monod, qui ne peut que perdre à être exprimée par nos citations nécessairement incomplètes. Au reste, ce qui nous rassure à cet égard, c'est qu'il s'agit moins ici d'une opinion véritablement propre à M. Monod, que d'un de ces aphorismes historiques toujours répétés, jamais vérifiés, que nous avons certainement acceptés, peutêtre colportés nous-mêmes, et que les chrétiens les plus éminents reproduisent sans examen. Examine-t-on un axiome ?
11 ne sera donc pas inutile d'y regarder une fois de plus près.
Ecartons d'emblée ce qui tient à la prédication dans les ! ynagogues. Nous aussi, nous nous sentirions libres d'y prêcher comme le faisait Paul, annonçant aux Juifs comme Sauveur et comme Juge, ce Jésus qu'ils avaient crucifié. Entrez dans un temple idolâtre, et prêchez-y contre l'idolâtrie ; entrez dans une mosquée, et prêchez-y contre Mahomet ; vous agirez exactement à la manière de Paul ; vous accepterez exactement la même solidarité. Quel rapport y a t-il entre cela, et prêcher dans une église en qualité de pasteur adopté par elle et attaché à elle ?
Ajoutons une seconde observation, plus importante, et que nous avons déjà indiquée. — Il n'y a eu aucun rapport, ni chez les apôtres, ni chez les réformateurs, entre l'expulsion et la scission. On les chassait, et ils restaient.
M. Monod a soin de le reconnaître : « Même expulsé,
saint Paul ne brise point Ma conclusion se tire moins
des faits que de Y esprit de l'action de Jésus-Christ, des apôtres et des prophètes.. » — Mais, comme il ne manque pas de chrétiens qui croient trouver la théorie de l'expulsion véritablement appliquée par les apôtres et par les réformateurs, comme il n'y a rien de plus commun que d'entendre dire : « Nous sortirons, à l'exemple des apôtres et des réformateurs, quand on nous chassera ! » force nous est d'insister un peu et de montrer que, si nous voulons suivre — sans le comprendre — l'exemple des apôtres et des réformateurs, nous devons rester membres d'une église qui, par son organe suprême nous destitue, nous chasse, nous anathématise, nous livre au bras séculier. Quand le synode général de l'église établie ferait tout cela, nous devrions demeurer attachés à l'église établie.
On prétend voir dans les révocations de pasteurs une cause suffisante de scission ! — et les apôtres ne l'ont pas vue dans la mort de Jésus-Christ, rejeté par les chefs réguliers du peuple juif, livré aux gentils en qualité de blasphémateur ! et lorsqu'eux-mêmes sont « chassés des congrégations » selon la parole du Sauveur; lorsqu'ils sont traités par le sanhédrin en ennemis de la religion nationale ; lorsque le souverain sacrificateur et ceux de la race sacerdotale anathématisant leurs doctrines, « leur enjoignent de ne point enseigner du tout au nom de Jésus ; » lorsqu'ils les font déchirer de verges ; lorsqu'ils lapident leurs évangélistes ; lorsqu'ils dirigent une grande persécution contre leur église ; lorsqu'ils envoient des lettres aux congrégations pour les mettre à mort ; lorsqu'ils les emprisonnent ; lorsqu'ils accusent « cette secte » devant les gouverneurs romains, les apôtres ne sortent pas ! Ils restent Juifs : nous les trouvons trente ans après, fidèles encore aux coutumes de leur peuple! — Avouons-le, lathéorie de l'expulsion serait bien peu patiente au yeux des apôtreé, et M. Monod a eu raison de chercher dans l'histoire un esprit plutôt qu'un fait, qui n'aurait
guère eu d'analogie avec une destitution de pasteur.
Autant en dirons-nous des réformateurs. Que l'expulsion consiste dans la condamnation de leurs doctrines ou dans celle de leur personne, elle n'a nullement suffi à déterminer leur retraite. La doctrine de Luther est anathématisée par une décision du pape,indépendamment de l'anathème fulminé depuis longtemps parles décrets des conciles et qui l'atteignent de plein droit ; la personne de Luther est anathématisée par une bulle, qui ordonne de détruire ses écrits ; des martyrs de la vérité sont morts au milieu des flammes, que Luther est encore catholique. 11 en appelle au concile général du catholicisme. 11 écrit an Saint-Père. Il reste moine.
Le fait posé, et en notant bien qu'une théorie beaucoup plus patiente que celle de l'expulsion semblerait seule pouvoir s'emprunter aux exemples que l'on nous cite, examinons ces exemples.
L'exemple de Jésus-Christ suffirait, est-il besoin de l'affirmer ? Nous rougirions d'opposer ou de joindre un argument à celui-là, s'il était permis de l'invoquer. Mais cela n'est pas permis, et M. Monod a presque dit pourquoi. «Jésus-Christ n'a pas organisé son église ; il n'a pas même formé d'église proprement dite. » — Nous n'avons rien à ajouter.
L'exemple des prophètes est également étranger à notre débat, et par la même raison. M. Monod l'a encore compris : « Je ne perds pas de vue, écrit-il, la différence considérable qui existe entre nous et l'Israël de 1 Ancien Testament. » — Oui, tout rapprochement est impossible. Les prophètes, comme Jésus-Christ, comme les apôtres, ont été Juifs, ils ont appartenu à une nation mise à part, en qualité de nation. Or, les principes propres à la société volontaire qu'on nomme Eglise — le principe de la solidarité en particulier — ne sauraient s'appliquer à la société forcée qu'on nomme nation.
L'exemple des apôtres n'est pas plus concluant. Sans parler de la circonstance loyalement signalée par M. Monod, et qu'il définit ainsi : « La différence considérable qui existe entre notre position et celle de l'Eglise apparaissant dans le monde, » il est évident que les apôtres et les autres chrétiens d'entre les Juifs n'ont entendu, ni renoncer à leur
nationalité et à leurs pratiques nationales, ni tenir aucun compte du culte juif dans la fondation ou l'organisation de l'Eglise. Gomme individus, comme Juifs, ils ont continué à circoncire leurs enfants, à observer les coutumes en dépit des anathèmes et des persécutions du sacerdoce juif qui les repoussait ; ils ont continué, jusqu'à l'heure où Dieu leur a déclaré par une épître adressée aux chrétiens hébreux ; « qu'il n'y a plus d'offrande au sujet du péché. » — Gomme église, ils n'ont rien eu de commun ni avec le temple, ni avec la synagogue ; ils ont formé sans hésiter une secte, que le sanhédrin nommait par la bouche de son orateur ; « la secte des nazariens. »
Une rupture pouvait-elle se produire entre deux institutions, la nationalité juive et l Eglise, qui n'avaient jamais eu le moindre rapport ? A-t-on ménagé la transition en plaçant d'abord l'Eglise dans la synagogue, en l'unissant par un point quelconque à la synagogue? Les chrétiens gentils ontils été mis en demeure d'accepter quelque chose du culte et des usages juifs ? Non. La nationalité juive et l'Église, ont été placées dès le premier jour dans une relation d'indépendance et de simultanéité. Elles n'avaient rien de commun, rien à démêler. Les Juifs chrétiens, y compris les apôtres, ont eu à se dégager personnellement plus tard des rites nationaux ; l'église chrétienne n'a jamais eu à s'en dégager, elle n'a eu ni à s'afîianchir ni à rompre. L'église chrétienne a été complète et étrangère au judaïsme, dès la minute même de sa fondation. Quelques-uns étaient chrétiens en restant juifs : pourrait-on être protestant en restant catholique? Quelles analogies prétend-on trouver, sur un terrain où il est aussi superflu de chercher l'union primitive que la scission ultérieure ? Quand on aura prouvé que les églises chrétiennes et les apôtres — eu qualité de représentants des églises — aient eu jamais quelque chose de commun avec la synagogue et le culte juif, on aura le droit de nous citer la lenteur d'un déchirement imposé par la seule nécessité. Le déchirement n'a pas été lent, parce qu'il n'y en a point eu ; il n'y en a point eu, parce que l'Église n'a jamais eu la moindre relation avec le judaïsme.
Reste l'exemple des réformateurs.
Nous allons l'apprécier, commençant par constater qu'à
le supposer même tel qu'on le donne, il n'y aurait pas grande conclusion à en tirer qui pût s'appliquer au cas actuel. Attendre l'expulsion pour sortir d'une église qui expulse, ce n'est pas le même acte qu'attendre l'expulsion pour sortir d'une église qui est incapable d'expulser. On concevrait Luther disant. « Je connais les vices de l'église romaine ; mais je connais aussi sa rigueur. En dénonçant les premiers, je m'expose évidemment à la seconde. En nr écartant d'un enseignement infaillible, je me place sous l'anathème. Eh bien, j'attendrai un arrêt qui ne saurait tarder. » On ne concevrait guère un pasteur de l'église- établie disant: « Je connais ses vices; mais je connais aussi son impuissance. Ma prédication ne m'a exposé à nul péril. Eh bien, j'attendrai un arrêt qui ne saurait venir dans aucun cas, quelle que fût l'infidélité de l'Eglise et ma propre fidélité ».
Allons au fond des choses. En quoi a réellement consisté l'exemple si souvent cité des réformateurs?
Les réformateurs, dit-on, sont restés dans l'église romaine jusqu'au moment où ils en ont été chassés ! — Les reformateurs ! Il faudrait d'abord les retrancher tous, excepté Luther et ses collaborateurs immédiats, auxquels il convient de joindre aussi un ou deux proches voisins, tel que Bucer, Capiton et OEcolampade.
Quant à la réforme de la Suisse, des Pays-Bas, de l'Ecosse, de l'Angleterre, de la France, l'assertion est complètement inexacte.
Nous n'entendons pas mettre de patriotisme dans une telle question. Cependant, il est étrange que nous, réformés français, nous proclamions comme marche suivie par les réformateurs, commme marche essentiellement chrétienne, la marche qu'aucun de nos réformateurs n'a suivie ! Loin de nous la pensée de vouloir habiller toutes les âmes à la française et de ne pas rendre justice à cette noble nature allemande qui, si elle conçoit et déduit moins vite que nous les conséquences logiques d'un principe, si elle subordonne un peu les fait et la pratique aux idées et aux sentiments, nous est bien supérieure sous d'autres rapports ! Mais loin de nous aussi, plus loin encore la pensée de jeter la pierre à notre réforme française, de lui reprocher, ainsi que le font
certains esprits germaniques, la promptitude et la décision qu'elle a mises, d une part à reconnaître l'autorité unique de la Bible en brisant la chaîne historique, de l'autre à rejeter Rome et toutes les erreurs soi-disant innocentes ou secondaires de Rome.
Ils auraient été bien surpris, les ouvriers de Meaux et tant d'autres réformateurs anonymes qui ont combattu en France pour l'Evangile, si on leur avait dit qu'ils devaient rester une seule heure unis à l'église abominable qu'ils nommaient une Babylone et dont ils bravaient les bûchers ! La prudence d'un Briçonnet n'était pas à leur usage, grâce à Dieu î
En Suisse, la question se posa vite entre Rome et l'Evangile. Personne ne songeait à attendre une expulsion ; on sortait ; on pressait le peuple de sortir, et le peuple, après les disputes publiques, se déclarait pour la Bible ou pour la messe. Nous n'entendons pas louer cette méthode ; nous disons simplement que l'antagonisme entre les deux églises se manifesta sur-le-champ, que la réforme ne fit pas de stage catholique avant de se produire, et que les cantons catholiques le comprirent bien, car ils tirèrent l'épée. Zwingle, avec son intelligence nette, logique, est le point de contact, de transition, entre la réforme allemande et la réforme française. Un moment il agit comme Luther, il prêche au couvent d'Einsiedlen, il conserve le titre de vicaire ; mais ses lumières se complètent vite, et la scission ne se fait pas attendre. Déjà ses thèses de 1524 répudient l'église catholique ; déjà, à la même époque, il est marié. Zwingle sort sans avoir été chassé ; Luther a été chassé et reste. — Quant à Calvin, il n'eut pas même à prendre parti. Fuyant les persécuteurs français, il ne se donna pour catholique, ni à la cour de Navarre, ni à celle de Ferrare, ni à Baie, ni dans la ville de Genève déjà réformée par Farel. On ne prétendra pas que son Institution, écrite à Bàle dès 1535, manifeste une hésitation quelconque à rejeter sur-le-champ et absolument l'église romaine. Les diverses églises presbytériennes qui se sont organisées sous son influence, portent l'empreinte d'un génie qui rompt d'emblée avec l'hérésie, sans attendre qu'elle lui signifie sou congé.
En Angleterre, il y eut bien des ménagements, des tran-
sactions, des efforts pour établir un moyen terme entre l'erreur et la vérité ; une seule chose fut prompte, nette, complète : la rupture avec la papauté et par conséquent avec l'église romaine. On ne citera pas la réforme anglaise à l'appui de la théorie de l'expulsion.
En Ecosse, on sait si les premiers prédicateurs de l'Evangile, qui furent aussi les premiers martyrs, les Hamilton, les Wishart, mettaient en doute le devoir d'abandonner surle-champ l'église romaine. Ils le proclamaient, ils le prêchaient ; l'idée d'attendre une bulle d'excommunication ne leur venait assurément pas. Inutile d'ajouter qu'il en fut de même pour Knox.
Dans les Pays-Bas, la scission ne fut guère moins prompte : malgré Charles-Quint et les persécutions sanglantes qui semblaient faire une nécessité de la dissimulation, les mouvements populaires contre les images, et — ce qui valait mieux — les protestations des nombreux martyrs sur les bûchers, ne permettent guère de supposer qu ils aient suivi » la voie de patience » ou de les comparer aux apôtres retournant dans le temple juif, après avoir été battus de verges par le sanhédrin.
Nous avons parlé de la persécution. Ne suffirait-elle pas à expliquer, quand elle est immédiate et terrible, la timidité qu'on remarque dans l'attitude des réformateurs de certains pays ? N'y a-t-il pas là une petite circonstance dont 11 faut tenir compte et qui explique la conservation des apparences catholiques dans quelques pays, sans qu'il taille recourir à la théorie de l'expulsion ? Nous n'affirmons pas que la crainte de mettre les princes et les peuples contre lui, ait contribué à accroître la patience de Luther envers Rome ; nous n'affirmons pas que la crainte des supplices, ai* contribué à empêcher ailleurs, que la séparation expresse ne fût affichée par les premiers prédicateurs de la vérité ; mais nous disons que l'action d'un tel sentiment se manifeste clairement en Italie et en Espagne. L'inquisition, croyez-le, entra pour quelque chose dans la position équivoque des réformateurs italiens et espagnols. Occhino, le fameux capucin, n'ose quitter 1 église de Rome qu'en quittant l'Italie. Pierre Martyr, moine aussi, n'ose quitter l'église romaine qu'en quittant l'Italie. Ycrgerio, évÊque, n'ose qutt-
ter l'église romaine qu'en quittant l'Italie. — Qui s'étonnera dès lors, si Rome eut plutôt à frapper dans les deux péninsules des protestants secrets, un esprit de réforme, qu'une dissidence déclarée, etfectuée à tout prix ?
Force est donc de se rabattre sur Luther et sur les réformes septentrionales, opérées par lui ou par ses disciples immédiats.
On nous parU.it de l'exemple de Jésus-Christ. — Nous avons montré qu'il ne pouvait être invoqué.
On nous parlait des prophètes, des apôtres. — Ils n'ont absolument rien à voir dans la question.
On nous parlait des réformateurs. — Il se trouve que la théorie de l'expulsion n'a été ni connue, ni soupçonnée, ni pratiquée par les réformateurs de notre France, de la Suisse, de l'Angleterre, de l'Ecosse, des Pays-Bas, de l'Espagne et de l'Italie.
S'appuiera-t-on avec plus de raison sur Luther, sur la réforme de Bâleou de Strasbourg? — Voyons ! et, en attendant, qu'il nous soit permis de faire d'avance une ou deux réserves.
Et d'abord, si la théorie de l'expulsion a réellement présidé à la réforme de Bâle, de Strasbourg, de l'Allemagne, de la Suède et du Danemark, nous n'en conclurons rien de favorable à la voie de patience et de spiritualité. Cette voie a la prétention de produire des églises plus vivantes, plus abondantes en œuvres et en amour. — Or, il est impossible de ne pas remarquer que, de toutes les églises de la réforme, les plus grossièrement mondaines, les moins avancées dans les œuvres d'évangélisation et de mission, les plus sèchement dogmatiques dans le maintien des formulaires et les plus déchues cependant sous le rapport du dogme, ont été les églises qui procèdent de Luther. L'histoire passée et letat actuel de 1 Allemagne n'en témoignent que trop, malgré les etîorts des chrétiens d'élite qu'elle renferme, et malgré les résultats bénis qu'ils commencent à amener. Placez à côté de ces églises celles d'Angleterre et d'Amérique qui n'ont mis tant de prix, ni à rester unies au pape le plus longtemps possible, ni à user de patience envers les ennemis de l'Evangile, vous reconnaîtrez qu'un principe moins spirituel — dit-oa — a produit des conséquences
plus spirituelles. Le dogme de l'amour, la vérité, la vie, des missions qui couvrent le monde, la Bible imprimée dans toutes les langues, une charité qui multiplie ses manifestations, tels sont leurs titres, auxquels nous serions bien tentés de joindre les longues souffrances des presbytériens de France et d Ecosse.
Seconde réserve. — Si Luther a réellement attendu qu'on le chassât, il n'en a pas été de même des milliers et des millions d hommes qui ont suivi Luther. Que penser d'eux? Serait-il permis, parce qu'on n'est pas curé, moine, pasteur ou docteur, de renoncer à la voie de patience ? Voilà des disciples de Luther, un Amandus, un Olaùs Pétri, qui sans être chassés, vont révolutionner contre Rome la Suède, la Prusse, le Danemark! Voilà des multitudes, qui, sans être chassées, sortent de l'église où Dieu les avait fait naître ! Luther, ses compagnons d'œuvre, recommandent-ils un instant à leurs auditeurs de rester catholiques, de demeurer soumis au pape, jusqu'à ce qu'il les chasse? Vous-mêmes, quand vous évangélisez des communes catholiques, ditesvous à vos auditeurs : « Votre position dans l'église romaine est providentielle; restez-y; soyez fidèles, et ne sortez qu'expulsés ! » Ah, la théorie de l'expulsion renferme la condamnation la plus sanglante de la réforme entière, non-seulement parce qu'elle a été étrangère à la plupart des réformateurs, mais aussi, mais surtout, parce qu elle a été étrangère à tous les réformés. Doil-on rester où l'on est né? Doit-on respecter TEglise-mère? Doit-onn'en sortir quepar contrainte et attendre le signal de l'expulsion ? Alors, le protestantisme a eu tort; la scission des masses n'a pas été justifiée, par ce fait qu'un anathème, écrit depuis des siècles dans les décisions infaillibles du catholicisme, a été appliqué à deux ou trois prédicateurs.
Mais Luther lui-même a-t-il pratiqué la théorie d'expulsion? Non, Luther n'est pas resté dans l'église romaine par palience, attendant qu'on le chassât. Luther était tout simplement un des plus fervents et des plus sincères catholiques de son siècle. Il a eu plus de peine que personne à eesser de l'être. Il est demeuré attaché à l'église romaine, non par patience, mais par ignorance. Il a agi en chrétien, selon ses lumières. Taat que son esprit croyait à la légiti-
mité de l'église romaine, il ne s'en séparait pas et ne devait pas s'en séparer. Voilà tout le mystère. Il n'y a point de théorie de l'expulsion là-dedans. Luther, sachant sur l'église romaine ce que sait aujourd'hui le moindre d'entre nous, l'aurait répudiée sur l heure. Il n'en était pas là au début, tant s'en faut. Il n'en était pas là, même à la fin de sa vie, car rien n'est frappant comme la ténacité avec laquelle sa conscience restait attachée au catholicisme et s'obstinait à en conserver le plus possible, à titie de vérité. Ses luttes au sujet de la parole, « ceci est mon corps, » ses efforts pour maintenir les images et une sorte de messe, les regrets que lui inspirait la hiérarchie, ses appels persévérants à un concile général, le prouvent de reste. On ne communiait pas, dans les églises luthériennes, sans s'être confessé au pasteur!
Ne laites pas de Luther un homme qui sait que le papisme n'est pas une église selon la Bible, mais qui attend qu'on l'en mette dehors. Montrez-le tel qu'il était, naïvement attaché au catholicisme, ne se détachant que peu à peu, malgré lui, à mesure que Dieu lui envoyait de nouvelles clartés. Il n'en sera pas moins grand, au contraire. Seulement, on ne pourra pas nous citer Luther, à nous qui savons que l'église établie n'est pas une église selon la Bible ; on ne pourra pas nous dire : « Restez, attendez qu'on vous chasse ; vous agirez comme Luther. » Luther agissait suivant ses lumières; nous agirions contre les nôtres!
M. Herzog a fort bien défini Luther quand il a écrit : « Il ne voyait pas lui-même où il allait. Il désirait opérer des réformes dans l'Eglise, mais il était loin de prévoir qu'il se trouverait bientôt à la tête d'une église nouvelle. »
Luther était si peu l'homme des temporisations prudentes ; il était si peu disposé à écarter le principe de la solidarité et à accepter l'union ecclésiastique — sauf expulsion — avec une hérésie nettement caractérisée à ses yeux, qu'il disait à Melanchton au sujet des conférences sur la présence réelle : « L'homme qui tient sa doctrine pour vraie et certaine, ne peut rester dans la même bergerie que ceux qui soutiennent une doctrine opposée, »
Voilà le noble principe de Luther. S'il n'a pas rompu plus
vite avec Rome et ses erreurs, c'est que longtemps il a tenu Rome pour l'Eglise et ses erreurs pour des vérités. — Suivez son histoire. Luther va en Italie, et du plus loin qu'il aperçoit Rome, il s'écrie : « Sainte Rome, salut ! » Catholique fervent, il monte à genoux l'escalier de Pilate, en dépit des protestations intérieures que lui faisait entendre cette parole à moitié comprise déjà: « Le juste vivra de la foi. » Luther écrit ses thèses contre les indulgences ; et il y admet très-sincèrement, d'une part, la légitimité des indulgences, de l'autre, celle de la papauté. Plus tard, il écrit au pape : « Que Votre Sainteté décide. Je ne veux savoir qu'une chose, c'est que la voix de Votre Sainteté est la voix de Christ. » Plus tard encore, lors de sa comparution devant le cardinal Cajetan, il invoque sérieusement les Décrétâtes et en appelle au pape mieux informé. En 1519, il publie son Instruction su? quelques articles, et il soutient l'invocation des saints, le purgatoire, la papauté ; il y déclare qu'aucune raison ne peu, justifier une séparation d'avec l église romaine. Cependant, la même année ses lumières augmentent, et il attaque la papauté comme institution divine, à la dispute de Leipzich. En 1520, lorsque Eck a obtenu et publié la bulle qui le condamne, Luther fait un pas de plus. Son livre De captivitate babylonicâ ecclesiœ sape plusieurs dogmes papistes ; il y remercie ses adversaires — et c'est le mot de sa vie entière — de ce que leurs attaques Vont forcé d'aller plus loin dans la recherche et la découverte de la vérité. Aussi, de quel ton différent ne s'adresse-t-il pas cette fois à Léon X ! Il le nomme encore saint père ; mais sa cour est le siège de l'An techristl — Cependant tout cela ne dépassait guère la limite que plusieurs docteurs très-catholiques, Bernard entre autres, avaient atteinte. L'écrit même de Luther « contre la bulle de l'Antéchrist » parle encore du saint père et en appelle au concile général. Mais voici que, traduisant sa connais sance en actes et sa conviction subjective en enseignements objectifs, Luther brûle avec la bulle le droit canon des papes1. Devant la diète de Worms, il va jusqu'à récuser l'infaillibilité des conciles généraux. On sait tout ce que Luther apprit, par le secours de Dieu, pendant sa solitudr de la Wartbourgîi Lorsqu'il en sortit pour apaiser les tuiuuiles
de Wittemberg, il ne désapprouva guère que les procédés violents des partisans de Carlostarlt. Quant au principe, il i'approuve, sauf ce qui concernait les images. Dès lors, la rupture était complète. S il maintint dans l'organisation des églises de Saxe plus d'une pratique romaine, ce ne tut pas le désir de rester uni à Rome qui l'y poussa : ce fut tantôt ignorance sincère, tantôt dédain tout germanique envers les actes extérieurs et les erreurs soi-disant innocentes. — Il n'y a pas place pour la théorie de l'expulsion dans la vie de Luther.
Y en a-t-il davantage dans la vie d'OEcolanîpade? Ce représentant de la fidélité patiente et modérée, était-il plus disposé que le fougueux Luther a rester catholique, si le catholicisme l'avait supporté? Les actes de catholicisme qui ont marqué ses déhuts étaient-ils dus à un calcul, ou à une conviction sincère ? Toute la question est là. Grâce au beau travail de M. Herzog si bien interprété par M. de Mestral, nous sommes en état de la résoudre. Quelques mots suffiront.
OEcolampade s'est déjà déclaré ouvertement en faveur de Luther, lorsqu'il fait l'éloge public des couvents — pour lesquels Luther lui-même avait toujours eu du tendre. — Il dédie à une jeune demoiselle sa traduction d'un discours de Grégoire de Naziance, afin de la déterminer à entrer dans la vie monastique. Peu de temps après, il paye d'exemple ; il se fait moine. Sorti du couvent, il tient encore à la messe, au culte des saints, à la confession auriculaire. Loin de songer à rompre avec l'église catholique, il rêve un catholicisme épuré. Son séjour au château d'Ebernbourg près de Kreuznach, marque dans sa vie un point décisif qui rappelle le séjour de Luther à la Wartbourg, mais tant s'en faut qu'il fût convaincu, comme nous le sommes tous, de l'illégitimité de l'église romaine ! « Si OEcolampade s'en était détaché, dit M. Herzog ; c'était en quelque sorte malgré lui, sans l'avoir cherché et même sans l'avoir prévu ; il avait fait un pas après 1 autre, sans se douter du résultat auquel il devait arriver. » Telle est bien la marche d'un chrétien qui s instruit graduellement, qui avance dans ses actes au fur et à mesure de ses lumières, mais qui est à mille lieues d'attendre une expulsion, pour quitter l'église à laquelle sa
croyance l'attache encore. Cela est si vrai que, plus tard, établi à Bâle, éclairé par son contact avec Haller et surtout avec Zwingle et Farel, OEcolampade invoque les traditions catholiques contre les anabaptistes, en termes significatifs : « Votre doctrine, s'écrie-t-il, est une nouveauté ». 11 cite les Pères, les conciles ! Il ne se dépouille des pratiques romaines qu'avec lenteur. Toutefois ce n'était pas un homme faible, cet OEcolampade qui se rendit sans crainte à la dispute de Bade, où Zwingle n'osait pas venir. C'était un homme qui croyait à l'église romaine, qui voulait éliminer de grossiers abus, qui entendait conserver un peu de messe, un peu de culte de Marie, un peu de confession, un peu de hiérarchie, un peu de papauté, et qui eut besoin de nombreuses leçons pour acquérir sur l'église du pape les convictions que nous avons aujourd'hui. Ses actes ne pouvaient et ne devaient pas devancer ses convictions. Il eut raison de rester longtemps prêtre, comme M, A Monod a raison de rester membre de l'église établie ; mais rester membre, le sachant et le voulant, d un établissement ecclésiastique qui usurperait le titre d'église, attendre le signal d'une expulsion ! OEcolampade n'eût pas fait cela... M. Monod ne le ferait pas non plus.
Veut-on toucher du doigt le vrai sentiment d'OEcolampade? qu'on écoute sa réponse aux Vaudois de Mérindol, qui le consultent pour savoir s ils doivent rester membres apparents de l'église du pape. Il ne leur répond pas : « Vous avez bien fait de recevoir les sacrements des mains des prêtres catholiques, que cependant, vous appelez membres de l'Antéchrist ! Restez, continuez à répandre la vérité jusqu'à ce qu'on vous expulse ! » Il leur répond, qu'avec les convictions qu'ils ont au sujet de l'église romaine, ils doivent s* en séparer sans retard : « Par crainte de la persécution, vous dissimulez votre foi, vous allez à la messe qui renverse le mérite de Christ !... S il est permis d'aller à la messe, on pourrait tout aussi bien aller s'incliner devant les autels de Jupiter et de Vénus. »
Tel est le doux OEcolampade, une fois au clair sur la messe et sur Rome. Il faut dire de lui ce que M. Herzog dit de Capiton : « On est surpris, au premier abord, qu'il ait pu continuer a célébrer la messe et à rester dans l'église romaine :
mais on sait que les convictions religieuses se modifient souvent d'une man ère très- graduelle. »
La modification graduelle des convictions — et par conséquent des actes — n'est sensible, nous l'avons vu, que chez 1 s réformateurs allemands. — Là même, elle est loin de i'uurnir un argument à la théorie de 1 expulsion. Les réformateurs allemands n'ont pas rompu avec l'église catholique tant qu'ils sont restés catholiques. Leur ignorance à cet é(urard explique leur conduite, comme leur ignorance explique leurs actes contraires à la liberté religieuse. Nous ne sommes pas plus autorisés à rester attachés à une église indigne de ce titre, parce que lés réformateurs allemands l'ont fait consciencieusement, que nous ne sommes autorisés à persécuter, parce que les protestants du seizième siècle croyaient la persécution légitime. Parce qu'ils ont agi selon leurs lumières, nous n'avons pas le droit d'agir contre nos lumières. Qu'on nous trouve un réformateur qui, persuadé que l'église romaine n'est pas l'église de Christ, y demeure jusqu'à ce qu'on l'en chasse, et nous reconnaîtrons qu'un exemple peut être cité en faveur de l'expulsion. Jusque-là, nous maintenons qu'il n'y en a pas un seul, que les réformateurs allemands ignoraient ce que nous savons, et qu'ils se sont conduits en conséquence. Leur sentiment a été celui de Jean Huss, mourant pour la vérité, et attaché par sa conscience à l'église qui le tuait ; de Jean Huss qui, loin d'attendre une expulsion de cette église pour en sortir, y demeurait naïvement après l'anathème, au milieu des flammes du bûcher.
Le sentiment, ne l'avons-nous pas éprouvé nous-mêmes ? Quand nous restions dans l'église établie, n'était-ce pas faute de lumières au sujet de l'Eglise?
Les lumières manquaient au seizième siècle. Il faut se placer par la pensée à cette époque, pour comprendre à quel point il était difficile de concevoir sur-le-champ l'illégitimité radicale du catholicisme, de la grande église, de la seule église visible. Les Vaudois étaient peu connus, peu influents en Allemagne. Tout ce qui n'était pas catholique était flétri du nom de secte. 11 y avait quelque chose de vraiment énorme, dans 1 idée que l'église romaine n'était pas voulue de Dieu. Aussi, les esprits ne s'y habituaient-ils
pas partout avec la même promptitude. Le moi même réformation, indique le point de vue où tous, plus ou moins, s'étaient d'abord placés. Ce mot implique l'acceptation de l'église dominante et la simple suppression de certains abus. Or, la pensée fondamentale était alors si bien catholique en Allemagne, qu'en 1546, après une séparation de plus de vingt ans, on entre encore de très-bonne foi en conférence à Ratisbonne, pour voir si l'on ne pourra pas convenir d'une réforme unissant les catholiques et les protestants !
C'est le point de vue du seizième siècle ; ce n'est pas, ce ne doit pas être le nôtre, et nous ne dirons jamais assez combien tous nos sentiments sont froissés, quand nous voyons quelques écrivains protestants de nos jours, regrettant la rupture, exposer complaisamment les chances de rapprochement qui existaient alors : — « Quel malheur que les esprits absolus aient prévalu en Allemagne et à Rome ! Le schisme n'aurait pas éclaté! Nous aurions eu une papauté raisonnable, un catholicisme raisonnable, le catholicisme de \ exposition de Bossuet » !
Les réformateurs allemands se seraient montrés aussi blessés que nous-mêmes d'un tel calcul ; ils n'ont jamais pensé à marier la vérité et l'erreur, à demeurer membres d'une église condamnée par la Parole de Dieu. Rien n'est beau, au contraire, comme la vue de leur marche forcée vers une scission qu'ils ne veulent pas. Sachons admirer cette lente progression des réformateurs allemands, avançant malgré eux, retenus par leur conscience, poussés plus fortement par elle, ne faisant aucun pas sans gémir, déplorant les ruines dont ils sèment leur chemin ! Ce développement simultané des lumières et des actes, cette éducation du Seigneur, présente un des plus nobles spectacles qu il soit donné à l'homme de contempler.
11 n'y a pas ressemblance, mais contraste absolu, entre ce spectacle-là et celui que nous donnerions en maintenant ce que nous savons laux, en ne pratiquant pas ce que nous savons vrai, en attendant d'un acte d'autrui — l'expulsion — l'accomplissement de notre devoir personnel.
Qu il y ait eu, d'ailleurs, chez les réformateurs, autre
chose que rignorànpe ; qu'un sentiment de faiblesse, qu'un désir de fausse habileté les ait entraînés à transiger quelquefois avec ce qu'ils savaient taux, nous ne pouvons pas, malheureusement, le nier. OEcolampade et Luther ont professé, au sujet des erreurs innocentes, des doctrines trèsdangereuses ; ils ont maintenu des usages que condamnait leur conscience éclairée. Granmer a été plus loin encore en Angleterre, et l'anglicanisme recueille les fruits amers de ce péché. Pécherons-nous, parce que quelques réformateurs ont péché ? Parce qu'ils ont dit : « Faisons le mal afin qu'il en arrive du bien, » le dirons-nous à notre tour? Dieu nous en garde !
En résumé, aucun réformateur n'a pratiqué la théorie de l'expulsion. Quelques-uns ont fait des concessions à l'erreur sur des points réputés secondaires, et leur conduite à cet égard ne trouverait point d'apologistes parmi nous.
Leur exemple si souvent cité se réduit donc à rien.
Il nous reste à exprimer deux sentiments, avant de quitter la brochure de M. Monod.
Une conviction profonde a seule pu nous déterminer à discuter avec lui. Nos frères nous pardonneront, si parfois, nous avons parlé d'une manière contraire à l'humilité qui nous convient vis à-vis de tous et principalement vis-à-vis de M. A. Monod.
Nous avons été heureux de connaître les motifs pour lesquels M. A. Monod reste dans l'église établie, parce que ces motifs s'élèvent, ou cherchent à s'élever jusqu'à la région des principes. Or, ce terrain-là une lois accepté, nous sommes tranquilles; M. Monod et les frères respectés dont à son insu, il a été l'éloquent interprète, ne tarderont pas à quitter leur situation actuelle. La conscience qu'ils mettent à la garder, nous est un garant de la cuiiscience qu'ils mettront à en sortir.
Et alors, quelle magnifique prédication que la leur! — Un seul homme a reçu du Saint-Esprit le grand titre de « prédicateur de la justice ». C'est Noé. A-t-iJ prononcé des discours? Nous l'ignorons. Il a bâti V arche. Le prédicateur
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par excellence est celui qui agit, celui dont les actes avertissent la multitude du danger de mort qu'elle court.
Nous disons donc avec M. Monod : A bientôt! i% Peut-être la séparation des frères qui sortent d'avec ceux qui restent, ne doit-elle durer qu'un temps... Qui sait si un jour n'arrivera pas où les chemins viendront à se rejoindre? Quoiqu'il en soit, les cœurs n'ont pas besoin d'attendre les chemins. »
Non, les cœurs n'ont pas besoin d'attendre les chemins, et les cœurs ne les attendent pas. — Sans croire avec M. Monod que la séparation de Paul et de Barnabas ait été utile, que les églises particulières et les églises générales aient chacune leur rôle et leur destination ; sans admettre enfin que l'erreur — et elle se trouve nécessairement d'un côté — ait jamais ses avantages, nous croyons autant que lui à la conscience de nos chers adversaires, et nous leur répétons : « Avec vos convictions actuelles, vous pouvez rester très-Melement. »