Cf. Lcclercq, p. 355 et 35G
2. « Principes saxuli uonnunqnam inlra Ecclcsiam polcstatis « adcptff; culmina tenonl, iit por oamdcni potestatcni ilisciplinam « ecclesiasticam muniant. Cetcrum intra iLcclcsiam potestates <( necessariœ non essent, nisi ut, quod non pripvalct sacerdo» « efficere pcr doctrinal sermoncm, potestas hoc impcrctper disci- « plinjB terrorem... Gognoscant principes sœculi Deo debere se « rationera reddere propter Ecclesiam quam a Christo iucndam «t suscipiunt. » (Isidore, Senicntiaruin liber tertuis, c. 5i, nos 4 et 6.)
LE gouverneme:vt national 87
signatures au bas des actes conciliaires. C'est ainsi qu'Egica, dans la loi confirmant le XVP concile de Tolède (698), décide que les évêques de Narbonne, retenus dans leur province par une épidémie, se réuniront dans leur métropole pour lire avec soin les canons du concile national et les confirmer ^ . Puis les ofTiciers royaux auront mission de faire exécuter les décisions des évoques. Les plus hauts fonctionnaires, gouverneurs de province, ducs clarissimes, devront s'y employer. C'est par exemple ce qu'Ervige leur intime -. Un délégué royal, ïexeculor regius, était spécialement chargé de rétablir dans leurs droits les plaideurs qui avaient gagné leurs procès devant le concile, ainsi que de contraindre les juges et autres séculiers à comparaître devant le tribunal des évêques et d'y rendre leurs comptes ^.
i.«Et quia ingruente ingiiinalis plagjc vastatione ad Narbo- « ncnseni sedem pertinentes episcopi nequaquam sunt in hac « sancta synodo aggregali ; ideo per hanc nostraî mansuetudinis (( legcm instituentes jubemus, ut omnes ad ejusdem catbedrae (( diœcesim pertinentes episcopi in eadem urbe Narbona cum suo (( metropolitano aduncntur et cunctis hujus concilii capitulis vigi- (( laci ab eis indagatione perlecli accédant ordinibus debilis sub- « scriplores, » (Lex édita in confJrmatione concilii, p. 379.)
2 « Reb'giosi provinciarum rectores et clarissimorum ordinum <( totius Hispaniaî duces, promulgationis vestrar> sententias .. in « commissas sibi terrarum latitudines inoflensibili exerant judi- « ciorum instantia. )) 1 Tolède, XII, p. 020.)
3. (( Regii exécutons instantia juslissime his quibus jura sunt, « refomnentur, ita ut pro compellendis judicibus vel sa?cularibu8 (( viris ad synodum metropolilani studio idem executor a principe « postidctur. )) (IV, 3, p. 222.) Nous avons vu pUis haut que ce canon qui ne vise directement que les conciles provinciaux doit s'appliquer également aux conciles nationaux.
88 LA DISCIPLINE DE l'ÉGLISE WISIGOTHIQUE
Assemblée des principaux de la nation, haute cour de justice en même temps que réunion de l'épiscopat, le concile de Tolède a réalisé peut-être la confusion la plus étroite des pouvoirs civil et religieux qu'aient jamais vue les pays chrétiens. Les inconvénients d'un tel état de choses sont indéniables. Généralement on y a vu un asservissement de l'Etat par l'Eglise : « Ce u ne serait sans doute pas une grande exagération de « dire, affirme M. Desdevises du Dezert, que la royauté (( gothique a fini par tomber sous la tutelle des « évêques *. » Dom H. Leclercq s'exprime en termes analogues : « Le règne d'Ervige avait mis à nu l'irré- (( médiable faiblesse de la monarchie Avisigothique, (( qui reposait désormais sur le fondement tout artifi- <{ ciel des synodes nationaux dont la convocation pre- « nait l'apparence d'une institution d'Etat -. » Ce point de vue nous paraît trop exclusif, trop unilatéral. La vérité est que l'asservissement était réciproque et que les deux pouvoirs s'usaient l'un l'autre par leurs empiétements respectifs : pour le roi comme pour le clergé, dépendance et autoritarisme allaient de pair. Chacun des faits que nous venons de signaler présente une double face et comme un double tranchant. Le prince convoquait de sa propre initiative le concile national, mais par ses appels réitérés à l'assemblée des évêques, il discréditait sa puissance et la mettait en tutelle. Il fixait par son tomius une bonne partie du
I. Dcsdeviscs du Dczcrt, les Wisigoths, p. 9, Brochure publiée à Cacn en 1891, cf. p. xxxvii. a. Leclercq, p. 340,
programme de l'assemblée ; mais qui donc devait souvent lui dicter ce document du style le plus ecclésiastique et émail] é de citations bibliques ? Il intervenait souvent dans la discussion, mais par le fait même il encourageait les évêques à se mêler de ses affaires. Il confirmait les décisions conciliaires, mais en même temps qu'il rendait ces décisions dépendantes de son approbation, il mettait au service de l'autorité spirituelle la puissance séculière et restreignait lui-même l'indépendance de cette dernière ; d'ailleurs, dans les lois confirmatives, on ne savait au juste qui de l'Eglise ou de l'Etat prêtait à l'autre sa protection.
Par contre, à mesure qu'ils s'immisçaient dans les affaires politiques, les évêques se rendaient solidaires et parfois esclaves de leurs incessantes variations, obligés qu'ils étaient de se mettre successivement au service de tous les partis, à mesure qu'ils arrivaient au pouvoir. Les ingérences cléricales avaient en somme pour résultat de laïciser de plus en plus le rôle de l'épiscopat. Les Pères des conciles de Tolède sanctionnaient les lois civiles, mais trop souvent leurs canons se distinguaient difficilement de ces dernières. D'ailleurs le simple encombrement des affaires séculières dévolues à leurs assemblées aurait suffi à neutraliser leur action religieuse et leur zèle réformateur.
L'union trop étroite de l'Eglise et de l'Etat, ou, pour parler plus exactement, leur confusion, les paralysaient donc tous deux. Les organes de la vie espagnole en s'entrepénétrant perdaient de plus en plus du jeu nécessaire à leur fonctionnement. On allait
QO LA DISCIPLINE DE L EGLISE WISIGOTHIQUE
ainsi aux pires catastrophes. Rien de plus juste à cet égard que le jugement de Dom H. Leclercq sur le Y'' concile de Tolède consacré exclusivement aux affaires politiques : u Voici donc un type achevé de u concile politique. Il est impossible d'associer plus (( étroitement l'Eglise à l'Etat; nous verrons dans trois (( quarts de siècle les fruits de cette politique, lorsque, (( devant l'invasion arabe, l'Eglise partagera les desti- (( nées de l'Etat. » (P. 3 12.)
Cette union étroite avec le pouvoir civil avait également pour résultat d'identifier les intérêts de la religion avec ceux de la nation, de créer par le fait même une église trop strictement nationale, trop repliée sur elle-même pour prendre une part suffisante à la vie universelle de la catholicité. Nous avons pu constater cette tendance en étudiant les rapports de l'Espagne avec la papauté. Il aurait pu à la longue se produire un « hispanisme », où plus encore que dans le gallicanisme on aurait confondu le séparatisme religieux avec les autonomies ecclésiastiques nécessaires.
Enfin l'habitude de traiter les questions séculières risquait de faire perdre aux évéques espagnols le sens de la vie intérieure. Trop formalistes, ils s'attachent surtout aux dehors de la religion, plus soucieux de garder à l'armature disciplinaire sa solidité que de promouvoir la vie dont cette armature est le soutien et non le principe. De là, en particulier, le médiocre intérêt qu'ils prennent en général au dévelo})pement de la doctrine.
Il y aurait cependant une grande injustice à ne voir
que les inconvénients du système que nous venons de décrire et à le juger d'un point de vue trop moderne. La confusion qui existait dans les institutions régnait d'abord dans les idées. Là où nous voyons ingérences, empiétements, mainmise réciproque du spirituel sur le temporel et du temporel sur le spirituel, les hommes du vu*' siècle ne trouvaient que des alliances très légitimes et très naturelles. L'interpénétration des deux puissances religieuse et civile ne leur causait ni scandale ni étonnement, parce qu'ils accordaient souvent à toutes les deux le même genre de vénération. Ils vivaient encore sur les traditions de l'antiquité, de toute Tantiquité, aussi bien biblique que païenne. Ces survivances devaient longtemps encore empêcher la distinction évangélique des appartenances de Dieu et de celles de César de sortir son plein etentier effet. Aujourd'hui même on peut se demander si la victoire de l'esprit chrétien sur ce point est définitive et sans retour. De telles hérédités faisaient qu'aux yeux de l'Espagnol du vu" siècle, le roi n'était pas un personnage purement civil, ni le sacerdoce une fonction exclusivement religieuse. Le prince restait toujours l'u oint » de Dieu ; on se plaisait à citera ce sujet les textes de l'Ecriture. Saint Isidore et le lY" concile de Tolède rappellent que le Seigneur a défendu de toucher à ceux qu'il a oints *, et ce même IV" concile ajoute à la première citation la parole de David : « Qui donc étendra la main sur mon oint et restera
I. « Nolite tangere Christos meos. » (Isidore, De ojjîciis, 1. II, c. XXVI, (( de chrismate », no i) ; Tolède, IV, 76, p. 243.)
92 LA DISCTPLOE DE L EGLISE AVISIGOTHIQUE
« innocent* ?» A ces textes la cérémonie du sacre donnait d'ailleurs une réalité en quelque sorte tangible 2. Ce n'est pas seulement la Bible, c'est encore toute l'antiquité profane qui attribue au souverain une sorte de consécration religieuse et lui confie des fonctions sacerdotales. On devait s'en souvenir dans l'Espagne wisigotbique et se rappeler en particulier que Constantin, même converti au cbristianisme, avait gardé quelque chose de son rôle et de ses allures de souverain pontife, de pontifex maximus.
Quant au prêtre, les Wisigoths avaient sans doute encore moins oublié que dans les forêts de la Germanie il exerçait un droit exclusif d'admonestation, d'emprisonnement et de châtiment corporel, comme l'affirme Tacite •^.
Cet état de l'opinion répondait d'ailleurs à une nécessité de fait. Sans une étroite alliance de l'Eglise et de l'Etat, l'Europe aurait mis beaucoup plus de siècles qu'elle n'a fait pour sortir de la barbarie. C'est le clergé qui assura la transition d'un monde à l'autre, sauva ce qui pouvait être sauvé des anciennes institutions et se trouva être le protecteur naturel des anciens habitants de l'empire en face des envahisseurs. Il ne fut pas l'usurpateur des fonctions civiles et politiques qui lui revinrent ainsi. La place qu'il prit était vacante, et c'est
1. Tolède, IV, 70 : « Quis extcndct manuiu suam in Chrislum Domini et innocens crit ? )>
2. Tolède, XII, toims d'Ervigc : « Sacrosanctam regni unctionera. » [V. 3 18.)
3. « ISeque animadvertere, ncquc vincirc, ne vcrberare quidem nisi sacerdotibus pcrmissuni. » (TaciJc, Germania, c. \ii.)
LE GOUVERNEMENT NATIONAL qS
la confiance, puis la reconnaissance des peuples, qui l'investit de son nouveau rôle. Le désarroi des invasions se prolongea bien au delà du vu*' siècle, et de longtemps l'Eglise ne put résilier à la société civile des attributions dont cette dernière se montrait incapable. Le rôle tutélaire de la puissance spirituelle s'imposa en Espagne au moins autant qu'ailleurs : ignorants, violents, substituant trop facilement à la justice leur volonté arbitraire, les nobles wisigolhs durent laisser aux clercs la science du droit et même la haute surveillance sur ses applications. Gomment auraient-ils pu s'inspirer d'un code que souvent ils ne savaient pas lire.^ Quant à la faible royauté élective de Tolède, elle ne put prendre quelque consistance qu'en s'appuyant sur une institution plus forte qu'elle-même et dont l'action eût une certaine continuité, les conciles nationaux. En dehors de ces derniers elle n'aurait su trouver l'indispensable soutien, car à côté du roi et de ses officiers, il n'existait chez les Wisigoths aucune puissance civile.
L'action politique des assemblées de Tolède étant nécessaire dut donc être bienfaisante dans une certaine mesure. Elle tempéra d'abord le despotisme byzantin du souverain. L'Eghse, nous dit Mgr Duchesne, présentait par ses conciles u quelques traces d'un gou- (( vernement d'opinion et d'institutions représenta- (( tives * )) sous la domination romaine elle-même. L'application à la politique de ce régime, d'abord purement ecclésiastique, devait découler naturellement