‹ L'égoi͏̈steChapitre 120 sur 160 · A | PP A OS SE · texte numérisé non relu

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L'ÉGOÏSTE 271 sol riche, dans une serre d’une apaisante sécurité, mais nous restons des Barbares. Aussi, voyez-vous, nous faisons beaucoup plus d’effet quand on nous arrache à ce sol, pour nous transplanter quelque part où s échangent des coups violents, au beau milieu d’une guerre. Dans l’état de guerre, nous sommes à l'aise ; nos hommes se montrent pleins d’entrain : ils font des Scipions, ou de bons légionnaires. Dans l’état de paix, nous ne vivons pas en paix. Notre rudesse native fait explosion quand on s’y attend le moins et revêt des aspects extraordinaires : tyrannies, extravagances, exigences domestiques ; et si l’on ne nous a pas, de bonne heure, strictement dressés -— l'âme et le corps — à l’aide du vieil instrument que notre île emploie pour nous inculquer la civilisation de nos maîtres, les anciens, nous nous trahissons, en commettant ici ou là quelque excès. Hum ! » Le docteur Middleton renonça brusquement à exprimer en termes obscurs l’importante vérité destinée à ces deux vieilles filles si délicates. La surabondance de leurs pareilles était, suivant l'opinion du Rév. docteur, une cause grave de décadence pour notre peuple. « Cependant, continua-t-il, je n'ai pas remarqué chez Willoughby cet excès de sensibilité. Il à écouté avec plus de patience que je n’en aurais montré moi-même et je ne donne certes pas d'exemple d’une trop vive sensibilité.

— 1] dissimulait, s’écrièrent les deux dames. Sa sensibilité est intense.

— Maladive, alors.

— Aucune explication ne vaut. C’est quelque chose de mystique.

— Un culte alors ; une forme de l’adoration de SOimême. »

Elles protestèrent : « De soi-même ! Mais le Moi se pré- OCCupe-t-1l des autres personnes? Est-ce le Moi qui implore la sympathie, l’amour, le dévouement ?

— C’est un hôte admirable, Mesdames.

— Îl est admirable à tous égards.

— Il faut qu’il le soit puisqu'il a produit une impres- Sion si favorable sur des femmes clairvoyantes, qui ont

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vécu près de lui pendant toute sa vie. C’est, je le répète, un hôte parfait.

BEA —— ]] sera un mari parfait.

p+i: — Selon toutes probabilités.

L __ C’est une certitude. S'il est aimé et obéï, il se laissera guider. Voilà le secret que doit connaître celle qu'il aime d’un si fatal amour. Nous le lui aurions discrètement révélé, si nous l’avions osé. Elle régnera sur lui, grâce à l'amour qu'il lui consacrera, et, en régnant sur lui, elle régnera sur tous ceux qui l'entourent. Ce n'est pas une domination à laquelle il se soumettra, mais un amour qu’il acceptera. Si elle pouvait seulement s’en apercevoir |

__ {] faudrait qu’elle fût métaphysicienne | soupira le 1év. docteur.

__ Mais une sensibilité aussi vive que la sienne pourrait...

— (Contrariée par une épouse qui ne comprendrait pas...

— Devenir à la fin, car le meilleur d'entre nous est mortel...

— Devenir calleuse |

— ]] sentirait peut-être aussi vivement.

— Et même plus...

— Il resterait toujours tendre.

— Mais sous une apparence de dureté ! »

Les deux dames fixèrent leurs regards sur le docteur Middleton, en lui dévoilant cette perspective terrifiante. # j à « C’est l’histoire des cors aux pieds ! » répondit-il, LE : et sa tristesse égalait la leur.

dE: Tous les trois prirent une attitude contrite ; les dames AS | s’efforçaient de comprendre et d'accepter cette remarque ; LEE le Rév. docteur se laissait déprimer par la crainte que sa pu courtoisie ne puisse plus longtemps triompher de son bon ICTE sens.

& | Quelqu'un vint à son secours.

FE: La porte s’ouvrit et le valet de chambre annonça : « Mr Dale. »

Les deux vieilles demoiselles, en se regardant, firent

mine de vouloir lever les bras au ciel.

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Elles s’avancèrent vers Mr Dale, et lui souhaïtèrent la bienvenue.

« Asseyez-vous, je vous en prie, Mr Dale. Vous ne nous apportez pas de mauvaises nouvelles de notre Letitia ?

— Nous avons si rarement de plaisir de vous recevoir chez nous, Mr Dale, que nous nous inquiétons un peu, alors que, sans doute, nous devrions simplement vous féliciter.

— Le docteur Corney a-t-il fait des miracles ?.

— Je lui dois d’être venu en voiture jusqu'ici, Mesdames, » répondit Mr Dale. C'était un monsieur grand et sec, bien sanglé dans ses vêtements. Il avait rapporté des Indes un teint bruni, qui redevenait blême dans sa chambre de malade : « Il est tout à fait exceptionnel que je franchisse l’enceinte de ma maison.

— Le Rév. docteur Middleton.: »

Mr Dale s’inclina. Il paraissait surpris.

« Vous respirez ici un air merveilleux, Monsieur, déclara le docteur Middleton.

— Il ne peut pas me faire grand bien, Monsieur. » Mr Dale se tourna vers les dames et demanda : « Sir Willoughby va-t-il être libre? »

Elles se consultèrent : « Il est avec Vernon. Nous allons le faire prévenir. »

Elles sonnèrent.

« J'ai eu l’avantage de faire la connaissance de votre fille, Mr Dale, Une jeune fille digne de la plus grande estime. » .

Mr Dale s’inclina : « Vos louanges l’honorent, Monsieur. Je crois très sincèrement — c’est le jugement d’un père — qu elle les mérite. Jusqu'ici, je n’en avais pas douté.

— Douté de Letitia ! » s’écrièrent les deux dames. Elles trouvaient que Letitia incarnait la douceur même et la bonté.

« Jusqu'ici j'ai dévotieusement pensé comme vous, fit Mr Dale.

— C’est sûrement la plus douce des gardes malades, et la plus dévouée des filles !

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