‹ L'égoi͏̈steChapitre 13 sur 160 · WI · texte numérisé non relu

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L'EGOÏSTE ù

— Dans le laboratoire. »

Le Colonel qui se dirigeait, d’un air nonchalant, vers la porte du laboratoire s’écria : « Je vais vous rapporter votre livre. Qu'est-ce que c’est ? Les Jeunes Navigateurs ? Les Hymnes pour l'enfance ? Je crois que j'ai oublié mon étui à cigares. » |

Willoughby interrogeait Claire : « Barclay dit que vous me destiniez une lettre, qu’on devait me remettre À midi ? 1

— Dans le cas où je ne serais pas rentrée plus tôt. Je f voulais prévenir votre inquiétude.

— Vous êtes bien bonne.

— Oh! bonne ! Appliquez-moi n'importe quelle épithète, mais pas celle-là. Voici ces dames. Chères ladies ! » Les deux vieilles tantes sortaient d’un petit salon qui ouvrait sur le vestibule et, pendant deux minutes, on n entendit plus que des exclamations.

Willoughby desserra son étreinte et Crossjay fila comme une flèche dans la direction du laboratoire. Willoughby le suivit et croisa De Craye, mais il passa à côté de lui sans rien dire.

Crossjay parcourait la pièce en furetant partout. Wil- Joughby chercha sur son bureau, sur la table qui portait | les piles, sur la cheminée. Il ne trouva pas de lettre. Pour- : 4 tant Barclay l'avait bien prévenu qu'elle avait laissé une #: lettre pour lui dans le laboratoire, comme sa maîtresse le lui avait ordonné après le déjeuner.

Il sortit rapidement et grimpa les escaliers assez vite pour voir Barclay et de Craye interrompre leur conversation. ë.

Il fit un signe à la femme de chambre. Barclay dessina LE une moue avec sa lèvre supérieure et lissa les plis de sa jupe : signes qu’elle prévoyait une crise et se préparait à l’action.

« Ma maîtresse vient de sonner pour m'appeler, Sir Willoughby.

— Vous aviez une lettre pour moi.

— J'ai dit.

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__ Vous avez dit, lorsque je vous ai rencontrée au bas de l'escalier, que vous aviez laissé dans le laboratoire une lettre qui m'était adressée.

__ Fille est sur la table à toilette de Mademoiselle.

— Allez la chercher. »

Barclay pivota sur ses talons en esquissant une autre sévère grimace. Elle éprouvait sans doute le besoin de traduire ainsi ses impressions, pour le public.

Willoughby l’attendait, mais la femme de chambre ne reparui pas.

Frappé par le ridicule de cette attente el de toute sa conduite, Willoughby alla s enfermer dans ses appartements, et il se mit à en parcourir toutes les pièces, stupéfait des changements qu'il constatait en Jui. Agité, comme le dernier des pauvres hères, privé de toute maîtrise de soi, incapable de garder un masque décent — lui qui avait l'habitude d'infliger aux autres ces émotions et ces frissons, il devenait à la fois la dupe et le jouet d’une intrigante. Sa stature même en paraissait diminuée. Ce nest pas le miroir de Willoughby qui le lui disait, mais son cœur contracté et gémissant. Claire et de Craye étaient revenus ensemble ; ils avaient certainement échangé un secret, en la présence même de Willoughby ; puis Claire avait éprouvé des scrupules qui valaient un aveu : « Appliquez-moi m'importe quelle épithète, mais pas celle-là ! » Willoughby se sentit frappé au visage, comme si, d'une fournaise, jaillissait un souffle furieux. L'infinie soutffrance de son égoïsme lui arracha ce cri : « Mieux vaudrait un mensonge ! » Il enviait le sort des dupes.

Un tel désir ne pouvait correspondre qu’à un élan passager. Willoughby, s’il était trahi, voulait avant tout que le monde l’ignorât. Or, s’il devenait la dupe de Claire, la jeune fille le saurait, son complice le saurait, et le monde ne tarderait pas à le savoir aussi : et Willoughby restait désarmé devant les racontars du monde. Il dominait l'opinion, autour de lui, comme une forte gelée empêche les sources de jaillir du sol, mais sa sensibilité frémissante lui faisait craindre d’être mis à nu ailleurs, dans une atmos-

L'ÉGOISTÉ 59 phère glaciale. Aussi haïssait-il le monde, à cause de cette affreuse crainte : il voyait son propre fantôme tout nu, le Moi, ce tendre enfant, qui portait le même nom que Willoughby, publiquement flagellé. Willoughby éprouvait pour son moi des sentiments que seuls connaissent les plus civilisés d'entre les hommes — et pourtant il ne pouvait même pas étendre les mains pour protéger la chère victime. Ce pauvre petit être adorable couraïit, à la recherche d'une haleine qui le réchauffât ; gelé et meurtri, il appe- Jait au secours Willoughby et Willoughby restait impuissant. Ne sommes-nous pas contraints de haïr un monde qui nous traite ainsi ? Nous le haïssons d'autant plus que notre mépris est plus grand, lorsque, de tous les êtres qui Circulent à notre ombre, nous avons fait des esclaves.

Et il avait connu la popularité d'un jeune prince : le monde lui avait appartenu. Claire lui volait sa terre et ses sujets. Son rêve le plus magnifique avait été d'épouser une femme que sa beauté et son attachement pour son seigneur æeusseni luminée d’une gloire éclatante : Je monde ne pourrait récuser son témoignage el s’inclinerait devant des mérites capables de réduire au silence tous les méchants propos et d’éteindre, ou presque, l'envie —- (Willoughby ne désirait pas que l’envie disparût tout à fait) Ce rêve se serait réalisé, si la nature féminine eût été différente. Il ne voulait pas accuser le destin. Il n'avait pu, sans une vive souffrance, avouer que la chance favorisait Horace de Craye. On l'avait élevé en le persuadant que le Destin estimait et choyait tout spécialement le petit Willoughby ; et si Willoughby n'avait pas accablé de ses malédictions les femmes, il aurait renoncé au dernier reluge d’un rêve semblable à ceux que chérissent les poètes.

Mais si Claire le trompait, sa présence intimidait Claire. F1 y avait là de quoi lui faire souhaiter que Claire mentit. Elle ne l'avait guère regardé en face ; elle avait évité ses yeux ; elle relevait la tête pour garder une attitude orgueilleuse, mais en même temps, délibérément, elle baissait les veux. Cette attitude avait son charme : la jeune fille refusait de courber sa taille sous le poids d’une faute consciem-

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