‹ L'égoi͏̈steChapitre 14 sur 160 · D GED · texte numérisé non relu

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ment commise, et cette roideur orgueilleuse donnait au corps une certaine beauté diabolique que Willoughby haïssait tout en désirant l’étreindre ; mais Willoughby avait adopté une tactique convenable à ces accès de méditation amoureuse : il éloigna de lui ces pensées et s’efforça d'évoquer une plus paisible image, puis il partit à la recherche de Claire.

Cette sorte de haine amoureuse a ceci de particulier que si l’étreinte est impossible, la haine ne devient pas plus violente.

Au contraire, l'obligation de se tenir à deux pieds dix pouces (c’est la distance précise à laquelle une attitude reste strictement respectueuse), produit bien souvent un miraculeux effet sur cette mystérieuse créature quest l'homme : une involontaire admiration engendre la haine, et l’homme revient de la haine à l’admiration ; le rêve d’une étreinte passionnée retombe, prositré comme un croyant devant l'autel : le jeûne est le seul tribut de son adoraiion.

(Au sujet de ces mystères, consultez un sublime chapitre du Grand Livre : le chapitre 71, sur l'Amour. Rien n'y est inscrit, mais on donne au lecteur une lanterne, une poire à poudre, une pioche et, ainsi armé, il continue à suivre le même sentier, dans une terne lumière jJaunâtre, à travers les débris de rocs laissés par ceux qui ont déjà creusé, dans leur effort solitaire. Ce passage est plus instructif encore que le chapitre précédent, surchargé de tant de vriffonnages : ce chapitre soixante-dix, ou Section Francaise, auquel notre susdit chapitre fait suite — mais jusqu'ici, le monde civilisé a fait halte en cet endroit.)

La hâte de notre héros nous presse, nous n avons pas de temps à consacrer aux travaux de mines. Il se dépêchait pour trouver Claire toute seule et se venger sur elle des tortures qu'il avait subies. Il se donnerait l’amer plaisir d'adorer hypocritement sa beauté, pour la mépriser ensuite à son gré, quand la satiété serait venue. Il trouva Claire dans l'escalier, maïs Barclay la protégeait.

« Et ma lettre ? » demanda-t-il.

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Claire répondit : « Je crois vous avoir dit, Willoughby, que j'avais laissé une lettre à Barclay, afin de vous tranquilliser si je ne revenais pas assez tôt. Il était inutile qu’elle vous la remit.

— Croyez-vous ? Mais n importe quelle lettre, n'importe quels mots, écrits par vous, el pour moi ! Vous l'avez encore ?

— Non, je l’ai déchirée.

— Vous avez eu tort.

__ Vous n’en auriez retiré aucun plaisir.

__ Ma chère Claire, la moindre ligne écrite par vous...

— I] n’y avait que trois lignes. »

Barclay, immobile, se mordait les lèvres.

On peut acheter la femme de chambre qui connaît les secrets de sa maîtresse, car si elle accepte de tendre Îa main droite, elle tendra aussi la main gauche. Reste à calculer la nature et la valeur du cadeau à offrir : Sir Willoughby s’attardait à ces pensées ; puis il recula en frissonnant, et refusa de rien savoir. Il se rappelait seulement qu'il se tenait debout sur une pente volcanique et que la mince croûte de terre tremblait au-dessus de la lave. C'était pour lui une situation toute nouvelle, et il pouvait mesurer maintenant le terrain gagné par Claire dans le combat. Claire s’effrayait moins de ses questions, que luimême ne redoutait la candeur de Îla jeune fille.

Intimidés l’un par l’autre, ils affectérent naturellement une cérémonieuse politesse, et aucun franc-parler ne leur eût aussi nettement appris que chacun d'eux cardait Îla défensive. Claire devait soutenir son innocent mensonge. Elle l'avait empaqueté, scellé, déjà mis en route, et Willoughby le recevrait quand il le voudrait, à condition qu'il n’exigeât pas d'un ton par irop péremptoire.

Elle songeait : « C’est votre faute, vous ne pardonnez jamais. Vous perdriez ce pauvre Crossiay, pour le punir de m'avoir spontanément tout sacrifié | L'honneur m'oblige à faire pour lui tout ce que je peux. »

Et puis, ce dévouement réciproque avait une double utilité : Claire évitait de réfléchir longuement à }'humilia-

tion de sa tentative manquée, à son retour hâtif ; en même temps, elle imposait silence aux inquiétudes qu'aurait pu éveiller la brusque intimité de ses relations avec le Colonel de Craye. Willoughby avait tort de proclamer qu'il ne pardonnait pas : elle partait en guerre contre lui et se trouvait contrainte d'éclairer ainsi la situation. Il fallait protéger Crossjay contre quelqu'un qui ne savait pas pardonner une offense, «et, naturellement, l’aide du Colonel était la bienvenue. Plutôt que de s’alarmer, Claire admirait l'adresse avec laquelle de Craye venait à son SECOUTS.

Cependant, elle n’aurait pas répondu par un mensonge à une question directe. Elle voulait taire la vérité sans dire de mensonges, elle était capable de mépriser brusquement tout subterfuge. Dans les yeux de Claire, Willoughby lut cet aveu. Elle lui avait écrit une lettre de trois lignes : « Il n’y avait que trois lignes » et elle avait déchiré cette lettre. Peut-être éprouvait-elle quelque repentir ? Elle avait donc commis une offense ! Ce soupçon provoquait la colère de Willoughby, mais il était dominé par le misérable désir de posséder Claire, et il s’efforçait à la patience. Il consentit à se laisser duper, afin de préparer sa vengeance, et plus que sa vengeance.

« Enfin, vous voici saine et sauve ; Je vous retrouve | » s’écria-t-il avec une exaltation flatteuse ; « cela vaut encore mieux que votre écriture. J'ai parcouru tout le pays à votre recherche.

— Pourquoi donc ? Nous n’habitons pas une contrée barbare, répondit Claire.

—— Crossjay dit que vous avez été voir un enfant malade, ma chérie. Vous avez changé de robe ?

— Vous le voyez.

- Le gamin a déclaré que vous deviez aller à la ferme d’'Hoppner et dans quelque cottage. J’ai rencontré devant ma grille un chemineau qui a juré vous avoir vue avec Crossiay dans la direction exactement contraire.

—— Lui avez-vous donné de l'argent ?

-— Je crois que oui,

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__ Alors, il était payé pour m'avoir vue 2 »

Willoughby hocha la tête. Claire avait peut-être raison. Les mendiants sont des menteurs.

« Mais qui vous a offert un abri, chérie ? Personne ne vous avait vue chez Hoppner.

__ Des gens que j'ai indemnisés pour leurs peines. Vous les gâteriez en leur donnani davantage. Vous distribuez trop libéralement votre argent. Personne n'avait la fièvre chez Hoppner. Qui aurait pu prévoir un tel déluge ? J'ai l'intention de consulter Miss Dale sur l'importante question d’une toilette que je voudrais metire ce SOIT, pour dîner chez Mrs Mountstuart.

__ Consultez Miss Dale. Elle ne se trompe pas.

— Elle a beaucoup de goût.

__ Elle s’habille très simplement.

__ Mais ses robes lui vont bien. C'est une des rares personnes que je ne songe pas à embellir par quelque petite retouche.

Elle juge sainement. »

T1 réfléchit, et répéta la même phrase.

Willoughby aperçut l'ombre d’une fossette sur la Joue de Claire, et se rendit compte que l'adversaire l’avait touché quelque part. En tous cas, il ne pouvait plus jamais s'iMaginer que Claire jalousait Letitia. Mais alors, pourquoi la jeune fille réclamait-elle sa liberté ? Cette question humilia Willoughby. Il se déroba devant la réponse.

Willoughby partit à la recherche d'Horace de Craye, mais cet audacieux conspirateur n'avait pas l'intention de se laisser surprendre seul. Il resta introuvable, jusqu’à l'heure où la cloche réunit tout le monde. Claire alors murmura quelques paroles qui ne s’adressaient à personne en particulier. De Craye répondit exactement sur le même ton, puis, pendant une heure, il joua au billard en compagnie de Willoughby et fut dûment battu.

On annonça la visite de Mrs Mountstuart Jenkinson. Les messieurs se rendirent au salon, avec l’arrière-pensée que quelque obstacle venait à l'encontre de l'invitation. Mais Mrs Mountstuart venait seulement déplorer la perte d'un

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