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L' ÉGOÏSTE des fleurons äde son dîner : à savoir le grand Professeur Crooklyn, convié à une rencontre avec le docteur Middieton. Et elle raconta comment elle s'était rendue à la gare, à l'heure dite, en voiture, le professeur étant, de toute notoriété, un voyageur fort maniaque : Celte histoire en fournissait une nouvelle preuve : il n’était pas arrivé, on ne l'avait vu nulle part : il avait donc manqué son train. Elle invoqua le témoignage de Vernon Whitford pour prouver qu'on avait inspecté le train et parcouru le quai d’un bout à l'autre, à la recherche du professeur.
« Et alors, dit-elle, j'ai ramené chez moi votre hurluberlu pour le sécher, la pluie l'avait trempé jusqu'aux os, il claquait des dents, il ressemblait tout à fait à un squelette enveloppé dans une éponge, mais s’il échappe au rhume, je le croirai aussi invulnérable qu'il le prétend. Ces athlètes sont terriblement fanfarons.
— Îls gravissent les Alpes pour pouvoir croasser de plus haut », s’écria Claire, excitée par la peur d’entendre Mrs Mountstuart révéler sa rencontre avec le Colonel, près de la gare.
Ün rire s’éleva, puis le colonel, à son tour, rit bruyamment. [1 songeait qu’en son absence, Miss Middleton, sensible et spirituelle comme elle l'était, devait avoir examiné la dure argile dont était pétri Vernon, et constaté avec un ironique désespoir qu'elle n’en pouvait rien faire. Il regarda autour de lui et aperçut Vernon qui regardait fixement la jeune fille et paraissait pétrifié.
« Vous avez entendu, Whitford ? » demanda-t-il. Et. comme le visage de Claire trahissait une contrition exagérée, de Craye se mit à railler l’alpiniste, qui grimpe pour être plus grand que tous les autres « Signor Excelsior ! » 1] décrivit ces conquérants des montagnes, aplatis comme une crêpe sur les rochers auxquels ils se cramponnent, en une étreinte désespérée ; la peau décolorée ici, brûlée là, écorchée partout. Et pourquoi ? — Ils veulent pouvoir dire qu'ils ont grimpé « jusque-là », qu’ils ont fait la conquête d’une autre montagne. Le colouel se montrait extraordinairement drôle et satisfait de lui-
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même. La conquête d’une femme dispense des satisfactions tout autres.
Vernon se reprit assez à temps pour accepter les sottises dont on l’accablait. I] répondit : « Il n'y a pas de comparaison entre escalader des pics et chasser une proie qui se dérobe. »
On apprécia cette allusion à l’incessant effort de Vernon Pour ressaisir Crossjay et l’immobiliser devant sa tâche.
Le regard de Vernon glissa de Claire au colonel, et Claire sentit que Vernon, par ce regard, les unissait. Si Vernon se plaisait à la mal juger, elle n’y pouvait rien. Lo colonel, lui, ne se trompait pas ainsi.
Crossjay eut la malchance d’entrer au salon, au moment Où Mrs Mountstuart plaignait Vernon de s’être mouillé en Courant après son insaisissable proie. De Craye compar4 celte course à la poursuite d’une anguille dans la rivière = là-dessus Willoughby et de Craye, curieux de connaître la dernière fugue du gamin, lui firent subir un contre-interrogatoire. Chacun d'eux essayait d’acculer Crossjay à quelque évident mensonge. Ils étaient en train d’y réussir brillamment lorsque Vernon, pour mettre fin aux questions, renvoya le jeune écolier à ses travaux forcés. Mrs Mount- Stuart fut invitée à examiner le beau service en porcelaine de lady Busshe : « Encore de la porcelaine ! » dit-elle à Willoughby, et elle aurait fait signe « à l’exquise friponne » de venir les rejoindre, si Claire, qui causait avec Letitia, me s'était pas inclinée vers son amie, dans une attitude trop gracieuse pour qu'on la dérangeât. Mrs Mount- Stuart, qui s’étonnait de l’impatience de Willoughby, attira Son attention sur ce spectacle. Puis elle partit ; elle voulait attendre le train du soir. Peut-être le professeur arriveraitil. « Mais prévenez le Rév. docteur, dit-elle. J’ai peur de ne lui présenter personne qui soit digne de lui. Et, ajoutat-elle s'adressant à Willoughby, tandis qu’elle regagnait * Sa voiture, je compterai sur vous pour diriger, pendant le Ÿ diner, les batteries de la conversation ‘a — C'est Miss Dale qui lui donnerait le mieux la ré- Ÿ plique.
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mes dîners, et je ne puis compter sur une jeune fille pour diriger la conversation. Si c'était possible, Je préférerais | Jouer un lion dans une ménagerie, plutôt que d’avoir à | ma table un grand savant à qui nul pair ne peut donner la réplique. Le docteur Middleton désarçonnerait un duc lorsqu'il est excité par le vin. Il va terrifier mon pauvre troupeau. Le fait est que nous n’ayons pas de levain à mettre dans cette pâte. Je prévois de grosses masses indigestes de conversation, à moins que je ne puisse faire
__ Sj vous me promettez cela, Je puis compter sur ‘€ 1 colonel et sur notre beauté de porcelaine pour échanger un nombre illimité de brillants traits d'esprit. Ils se répondent harmonieusement. Vous ne serez pas un des
dièux ce soir, mais quelque chose comme l’échanson de |
Jupiter — ou de Junon si vous préférez. Lady Busshe, Lady Culmer et tous vos admirateurs sauront plus tard ce
que vous aurez fait. Vous comprenez mon anxi té. Je
n'avais certainement pas songé que le professeur Crooklyn
pût me faire défaut, sans quoi, je ne me serais pas risquée
à inviter le docteur Middleton. Mes dîners avaient toujours
été des succès. Naturellement, j'éprouve une anxiété sans
bornes pour ce soir. Un échec unique n’est que plus frap
À pant. C'est une exception dont on se souviendra éternelpt lement. Ce que le monde dira m'inquiète moins que Mmes pr propres sentiments. Jai horreur d’échouer. Enfin, si vous :4 âtes fidèle à votre parole, cela pourra marcher. . : ‘Toutes les fois que l'artillerie lourde tonnera, je me JS prosternerai, Madame. | s 18 __ C'est à peu près cela » répondit Mrs Mountstuart, el Ka elle le laissa à ses réflexions sur l'égoïsme des femmes. | 1 Pour sauver ce diner, Willoughby devait jouer le rôle d'un il véritable zéro, se contenter de servir de comparse au doc- : teur Middleton, et pendant ce temps on encouragerait ! | l'échange de réparties brillantes entre Claire et de Craye
Et précisément, Willoughby se sentait plus que jamais dé-
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sireux de briller. L’admiration du comté lui faisait croire qu'en public il exerçait un certain charme que sa fiancée ignorait encore — et il allait laisser he cette occasion afin de plaire à Mrs Mountstuart |! Même à la solde d’un rival, elle n'aurait pas pu exiger dxvantage,
Il se rappela comment Crossjay, qui se débattait sous sa poigne, s'était immédiatement apaisé lorsque Claire avait posé une main sur lui. De cet événement, si minime, il Concluait que l'enfant avait pressenti un désaccord, ct c'est à Claire que Crossjay avait transféré l’allégeance due à Willoughby. Elle était brillante. Elle avait recu en don cette beauté féminine qui attirait l'enfant. Maïs le gamin Comprendrait sa trahison. Au terme de ses réflexions, Willoughby conclut que sans doute si Claire pouvait voir briller son fiancé, comme il brillait devant un cercle d’admirateurs, elle se tournerait de nouveau vers lui, après avoir vivement pris conscience de sa propre petitesse. Alors sonnerait l’heure du châtiment.
Willoughhy rejoignit le Rév. docteur dans la bibliothèque et comprit que Claire avait cessé de supplier. La misérable coquette > avait trouvé un passe-temps et consentait volontiers à rester au château. On respirait une atmosphère de trahison. Bien qu'il ne vît rien, il entendait Île bruit de Ia navette, et la trame s AE Pourtant Willoughby se souvenait des craintes qui l'avaient assailli après le départ de Claire, et il se sentait plutôt flatté, misérablement flatté. Qu'avait-il donc redouté ? Rien moins que la nouvelle de sa fuite. Sotte supposition, vraiment, chimère d’amoureux ! Après avoir quitté de Craye, sous la pluie, il avait osé soupçonner que son ami et sa fiancée étaient d'accord, et qu'il ne les reverrait jamais plus. Ft même, sur la route détrempée par l’averse, il s'était arrêté pour jeter ce cri théâtral : « Trompé! » un des cris de la scène qui est aussi un cri de la nature !... en particulier chez les hommes qui ont contraint d’autres hommes à prononcer ce mot.
Constance Durham lui avait appris qu’en moins d’une minute, la femme est capable de perpétrer une brusque
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trahison. Chose étrange, et qui prouve combien toutes Îles femmes se ressemblent, au moment de s'enfuir, Constance | gardait exactement la même attitude placide que Claire pendant ces deux dernières journées ; aucune nervosité, | un visage qui ne rougit plus, un front serein — uns dou-
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à ceur égale, de l’aisance dans les manières — une attitude ui élégante et quasi fraternelle, comme si cette malheureuse | #4 suivait un étroit sentier, à mi-distance de la cruaulé €t | | de la bonté, des provocations et des refus, si bien que toui | en elle vous attirait :rrésistiblement, mais cette armure |
de sérénité glaciale vous maintenait à bonne distance. Au- |
cun mépris, aucune violence. Elle montrait du doigt une route parallèle, proche du chemin qu’elle-même suivait. En elle, la passion était semblable à une mer dont le soleil a bu les vagues, pour ne laisser qu’une croûte de sel ; et, cette fois, la ressemblance des deux jeunes filles était de mauvais augure. Elle apparaissait dans toute son horreur à l’homme qui avait eu le tragique privilège de serrer l’une et l’autre dans ses bras, de faire s’alourdir leurs paupières et de voir se dissoudre les brumes dans la profondeur de leurs regards. Une fois de plus, il évoqua désespérément leur ressemblance. Il pouvait blämer Constance de s'être trop complètement découverte devant son regard viril : elle était venue l’attendre presque à mi-chemin : certes, une si confiante ardeur le flattait, mais la franchise de Constance supprimait tout mystère, et par moments, Willoughby se demandait qui des deux menait la chasse — lourde perplexité pour une âme énergique. Claire était, par nature, plus timide — timide comme une biche, lorsqu'elle descend le-long de ces abîmes que teinte une lumière rosée. Son charme attirait à la fois le chasseur et l'amant. Ses regards changeants évoquaient de célestes et profondes forêts. Cette différence entre les deux belles jeunes femmesijustifiait bien l’intolérable angoisse dont souffrait Willoughby. Constance ressemblait peut-être à certaines femmes qu’il avait rendues malheureuses, dont (suivant l'étrange formule) il avait triomphé — mais Claire ne leur ressemblait pas. Son individualité féminine s’im-
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L'ÉGOÏSTE 69 posait à Willoughby. Il ne pouvait pas mettre Clare &ans le même panier que les autres personnes du beau sexe, et envoyer promener le tout d’un coup de pied. C'est pourquoi il l’aimait, bien qu'elle le fit souffrir. C'est pourquoi il se sentait si malheureux. S'il n'avait pas, avec une fol ardente et sincère, vénéré son Moi, qu il aimait autant et plus que Claire, il se serait abandonné à sa souffrance, comme le dernier des misérables.
estait Horace de Craye : Willoughby se rappelait avec trop de fierté ses propres exploits, pour accorder sa confiance à un homme. Il avait voulu manœuvrer habilement, malgré sa colère, mais s’il n'avait pas renoncé à toute prudence, il aurait dû, dès le premier Jour, se défier d'Horace de Craye. Il avait voulu que quelqu'un divertit Claire, pendant que lui tramait ses plans pour la retenir au château — il s'imaginait volontiers qu'elle se lasserait d'être ainsi abandonnée par son fiancé : méprisable illusion ! Au contraire, il aurait dû organiser des fêtes, se montrer l'astre de leur petit cercle, se révéler à elle dans son aspect le plus éblouissant. Il alla presque jusqu’à se traiter de fou, après que les formidables échos du mot « trompé » eurent cessé de l’émouvoir.
Comment agir ? Cette simple question était un soufflet pour l’orgueil de notre pauvre gentleman. Une conversation intime encouragerait Claire à renouveler ses supplications. Il devinait un frémissement, derrière la tranquillité transparente de la jeune fille. C’est bien parce qu'elle s'était tue que son calme revêtait une teinte de vieil ivoire. Willoughby le devinait confusément, et si Claire répétait sa requête sacrilège, Willoughby n'était sûr ni de maîtriser sa colère, ni dé se montrer bon diplomate.
Il fut brusquement tenté de s'adresser à Vernon et de lui exposer en badinant ce puéril caprice de jeune fille, — né peut-être d’un souffle de jalousie — ce désir de se
dérober au joug. Mais il se contint. Il avait toujours gardé
auprès de Vernon une telle attitude de supériorité, qu'il ne pouvait y renoncer, ne fût-ce qu'un moment, et surtout
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à ce propos. Et puis Vernon jugeait les femmes comine peuvent les juger de pauvres garçons qui n ont jamais (ait de conquêtes, ou qui, plutôt, ont fait une seule Cornquête : rectifions, puisque nous connaissons le secret de
Vernon ; mais il ne pouvait arborer cette conquête comme une bannière triomphale. Son épaisse ignorance du sexe, con idéalisme niais, absurdes en toutes circonstances, S2- | raient fâcheux pour l'instant. Claire faisait preuve d'ut inconcevable manque de dignité, et Vernon en prendrait prétexte sans douie pour composer quelque sermon ; ll j était bien capable de déclamer une philippique sur les > droits de la femme. N'’avait-il pas osé aflirmer qu'il par-
lait aux femmes le langage du bon sens ! L'exemple de Vernon montrait toutes les conséquences d'une pareille conduite | |
En outre, Vernon n’était plus capable de causer ralSONnablement avec des hommes. Lorsque Claire avait confié son secret à Vernon, Willoughby en. avait éprouvé une violente colère, et décidément 1! se refusait à une conversation qui sans doute l’irriterait encore, et qui, en tous cas, porterait atteinte à sa dignité. Willoughby ne pouvait se confier à personne, et restait isolé ; cependant 1l pressentait qu’un drame mystérieux se déroulait autour de lui, et chacun y jouait son rôle, depuis Claire et Horace de Craye, jusqu’à Barclay, la femme de chambre, en passant par Letitia et le petit Crossjay. Nous pouvons prèler Ja même aveugle inquiétude à l’araignée que nous arrachons à sa tâche pour la déposer au beau milieu d’une toile étranoère. Letitia paraissait initiée au mystère. Un fardeau pesait sur ses paupières. Comment a vait-elle pu concevoir le moindre soupçon ? Willoughby l'ignorait. Une sympathie ardente devine les événements. Et Willoughby se sentit plein d’une tendre pitié pour Letitia, cette pitié qu éprouve } un père, au moment où il caresse d’une petite tape l'épaule i de son enfant. Letitia adorait Willoughby, par décret de Vénus, mais la déesse n'avait pas décrété que Willoughby dût jamais se consoler en adorant Letitia. Notre héros éprou-
vait le besoin d’un sage conseil, 1nais s’il se confiait à
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