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Le visage de Letitia s’assombrit, et Claire s’abstint de la tourmenter davantage.
Elle ne voulut pas descendre déjeuner avec tout le monde. Claire serait volontiers restée, pour prendre le thé avec Letitia dans la chambre, mais, bien que da jeune fille fût de nouveau dibre, on attendait d’elle un dernier acte de déférence envers les vieilles coutumes. ŒÆlle promit de revenir bien vite, dès que le déjeuner serait fini. Il n’est donc pas étonnant qu'une demi-heure plus tard Letitia ait attendu Claire et salué son approche d’une exclamation satisfaite : « Entrez, chérie ! »
Claire frappait de cette façon-là.
Sir Willoughby entra.
Il fit quelques pas en avant. Il s’empara des mains de Letitia : « Chéri ! répéta-til. Vous ne pouvez retirer le mot. Vous m'avez appelé chéri ! Vous me chérissez ; il le faut. Votre bouche a prononcé le mot, peu m'importe que ce soit par accident, mais au nom du ciel, je tiens ce mot et je ne de céderai à personne. Aimez-moi ou ne m'aimez pas. Si vous m'’épousez, mon amour ravivera le vôtre. Vous M'avez appris que je ne suis pas tellement fort. J'ai besoin que vous restiez à mon côté. Vous possédez une force que j'ignorais.
—— Vous ne me voyez pas telle que je suis », protesta faiblement Letitia. Elle se sentait brisée.
€ Une femme qui, pendant toute une nuit de supplications, peut me résister et refuser ma main, possède les qualités dont j’ai besoin dans ma maison. Pendant des MOIS, je ne cesserai de rabâcher à ses oreilles. Tant que Je n’abandonnerai pas tout espoir de la conquérir, je ne me Téposerai pas plus que je ne me suis reposé cette nuit. Je vous l’ai dit cette nuit-même : je veux qu'avant douze heures vous m'’apparteniez. Tout mon orgueil est en jeu. À midi, vous serez mienne. Je vous présenterai ainsi à Mrs Mountstuart. Je présenterai la maîtresse de ma vie et de ma maison. Et le monde ! Je ne vous laisserai pas partir.
— Vous ne me retiendrez pas ici, Sir Willoughby.
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— Je vous retiendrai. Par la force et par la ruse. J’userai de tous les moyens. »
Comme pendant la nuit, il éprouvait un désir fou d'en finir. Il commençait à respirer péniblement et Letitia lui dit : « Vous ne me demandez pas d'amour ?
= Je ne vous en demande pas. Je vous fais plus d’hon:neur en vous demandant vous-même, avec ou sans amour. Mon amour à moi suffira. Que vous me payiez ou non de retour. Je n’ai pas l’habitude d’essuyer des refus.
— Mais vous savez ce que vous demandez ? Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit de moi-même. Je suis sèche, matérialiste. J'ai perdu toute foi au romanesque. Pendant toute ma vie, je verrai devant moi le squelette. Et je ne me porte pas bien. J’ai follement envie de posséder beaucoup d'argent. Je me marierais pour être riche. Je ne pourrais pas vous adorer. Je serais un fardeau, un fardeau à peine vivant, froid et silencieux. Représentezvous une semblable épouse, Sir Willoughby ?
— Ce sera vous. »
Elle essaya de se rappeler la chanson que cette phrase aurait autrefois murmuré à son oreille. Sa gorge se souleva, puis s’abaissa. Letitia restait complètement abattue. Pendant la nuit elle avait épuisé tout son arsenal d'arguments.
« Vous savez si peu pardonner, dit-elle.
— Moi ?
— Vous ne me connaissez pas.
— Mais vous êtes la seule femme au monde qui me connaissiez, Letitia.
— Pouvez-vous préférer que l’on vous connaisse ? »
Ïl allait prononcer d’autres paroles : il les retint : « Je crois que je n’en sais rien moi-même. fout ce que vous voudrez, pourvu que vous m'’accordiez votre main ; donnezla moi : confiez-la moi, vous me guiderez. Si j'ai des défauts, aidez-moi à les vaincre.
— Ne me demanderez-vous pas de croire que ces défautslà seraient des vertus chez un être inférieur à vous.
— Vous serez ma femme ! »
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Letitia s’éloigna brusquement de lui et s’écria : « Votre femme ! votre critique ! Oh ! Cela me paraît impossible. Envoyez chercher ces dames. Il faut qu’elles m’entendent.
— Elles sont tout près de nous », dit Willoughby, et il ouvrit la porte.
Elles étaient dans une pièce à l'étage supérieur, d’où elles guettaient anxieusement.
Elles entrèrent et Letitia leur dit : « Mesdames, vous m'êtes chères, je vais vous blesser et j'en ai du chagrin, Mais Mieux vaut maintenant que plus tard, si je dois vivre avec vous, dans cette maison. Il me demande une main que ne peut accompagner un cœur, Car mon cœur est mort. Je le répète. Je pensais que le cœur constitue la dot qu'une femme doit apporter à son mari.
Je vois maintenant que la femme peut consentir, et le mari accepter, sans qu'il soit du tout question du cœur. Mais il est juste que vous me connaissiez, telle que je suis, lorsque je consentirai. J’ai été autrefois une folle jeune fille romanesque, je suis maintenant une femme, je me porte assez mal, et toutes mes illusions ont disparu. Les privations ont agi sur moi, comme l'abondance des biens agit habituellement sur les autres. — Je suis une égoïste. Je ne vous trompe pas. C’est là mon véritable caractère. L'image que contemplaient mes yeux de jeune fille s’est complètement transformée, et ce changement me laisse presque indifférente. Je puis m'efforcer de respecter Sir Willoughby ; je ne pourrai pas le vénérer.
— Chère enfant ! » s’écrièrent les deux dames d’un ton de reproche.
Willoughby leur fit un signe.
Letitia reprit, en s'adressant toujours aux deux dames : (1 nous devons vivre ensemble — et je m'’estimerais heureuse de vivre avec vous — il ne faut pas que vous ignoriez tout de moi. Et si, comme je l’imagine, vous l’adorez aveuglément, je ne sais pas comment nous pourrons vivre ensemble. Et vous ne quitterez jamaïs cette maison pour me laisser la place. Mon regard est devenu sévère et perspicace. Je vois beaucoup de défauts.
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