‹ L'égoi͏̈steChapitre 21 sur 160 · OÙ IL EST QUESTION DU DINER DE MRS MOUNTSTUART JENKINSON · texte numérisé non relu

OÙ IL EST QUESTION DU DINER DE MRS MOUNTSTUART JENKINSON

Vernon et le jeune Crossjay travaillèrent assez régulièrement pendant une couple d’heures. On porta au maïtre une tranche de viande sur un plateau, Crossjay posait de temps à autre une question au sujet de Miss Middieton Ce furent les seules diversions. Crossjay découvrit que, s’il s’abstenait de faire allusion à la beauté de la jeune fille, il pouvait rafraîchir son sentier poudreux en prononçant, presqu'aussi souvent qu'il le désirait, le nom de Miss Middleton. En parlant de sa beauté, ïl s'était attiré une réprimande. La première fois, son maître était

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resté pensif. « N'est-elle pas merveilleusement belle ! » Crossjay crut avoir trouvé une recette souveraine pour susciter de précieuses diversions. Il recommença une seconde fois, mais s’attira les foudres de son pédagogue.

« C’est que je n’arrive pas à comprendre ce qu'elle veut, Mr Whitford, s’excusa-t-il. D'abord, je ne devais pas parler, j'en suis sûr, elle me l'avait dit en termes presque formels. Ses dernières paroles furent : « Rappelez-vous que vous ne savez Tlen de moi ». C’est alors que je me suis accroché à cette brute de chemineau qui est « un traité de morale ambulant » et qui soustrait aux auires leur monnaie en la reniflan£.

— Appliquez-vous à votre travail, ou bien vous ressemblerez à ce chemineau.

—— Oui, mais, Mr Whitford, maintenant, je dois parler, je dois répondre, en toute sincérité, à n'importe quelle question.

: Miss Middleton désire vivement que vous soyez Sincêre.

— Qui, mais, ce matin, elle m'avait recommandé de ne rien dire.

__ Elle était pressée. Sa conscience lui a reproché une méprise possible ; elle veut que vous ne disiez jamais de mensonge, et, surtout, que vous ne mentiez pas à cause d'elle. »

Crossjay exhala une résolution muette sous Ja forme d’un soupir « Ah ! » Puis il ajouta : « Si j'étais sûr ! »

__ Faites ce qu’elle vous a commandé, mon enfant.

—— Mais je ne sais pas ce qu'elle veut.

__ Fiez-vous aux dernières paroles qu’elle vous a dites.

—— C'est ce que je fais. Si elle me disait de courir Jusqu’à ce que je tombe, je courrais.

___ Flle vous à dit d'étudier vos leçons ; faites-le. »

Crossjay saisit fermement son livre. L'image de la dame de ses pensées s’évoquait sur les feuillets et lui redonnait courage.

Après un moment d'application, l'image s’évanoult et Crossjay reprit : « Elle est si amusante |! C’est une jeune

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fille, et pourtant, c’est une dame en même temps. Je me représente ainsi les princesses. Et le colonel de Craye ! Ne lui a-t-elle pas appris à danser ! Quand il a dit quelque mot d'esprit, il fait un plongeon comme s’il allait se placer vis à vis de sa danseuse. J'aimerais être intelligent comme son père. Voilà quelqu'un d'intelligent. Je pense bien que le colonel dansera avec elle ce soir. Je voudrais y être. »

Pour dissiper cette pénible vision, Vernon se contraignit à dire : « C’est un dîner, ce n’est pas un bal.

— En êtes-vous sûr, Monsieur ? Je croyais qu’on dansait après ces diners-là. Mr Whitford, l’avez-vous jamais vue courir ?

Vernon du doigt montra les livres. Le silence dura un peu plus longtemps.

€ Mais Miss Middleton veut-elle que je dise tout, si Sir Willoughby me le demande ? interrogea Crossjay.

— Certainement. Ne vous en faites pas une montagne. Tout est clair et simple.

— Mais, j'en suis sûr, Mr Whitford, il ne devait pas savoir qu'elle était allée à la poste avec moi avant le déjeuner. Et comment le colonel l’a-t-il trouvée et l’a-t-il ramenée, avec ce vieux Flitch ? C’est un homme. Il peut aller où 11 veut. Si on m'avait laissé faire, je l’aurais trouvée aussi. Vous savez, j'aime bien Miss Dale, mais — je l’aime beaucoup — mais on ne peut s’imaginer qu’elle soit aussi une jeune fille. Et Miss Dale, tenez, lorsqu'elle parle, la chose est là, toute claire. Les phrases de Miss Middleton sont pleines de sous-entendus. Cela ne fait rien : je me conforme à ce qu’elle a voulu dire, et je suis à peu près sûr de la satisfaire.

— Enlevez votre menton de votre main, ne mettez pas le coude sur votre livre, et appliquez-vous à votre travail », dit Vernon, qui luttait pour ne pas se laisser séduire par l’idolâtrie de Crossjay ; Miss Middleton lui avait paru dlivinement charmante, au moment de son départ, et le plus grand plaisir, après celui de la contempler, c'était bien d'entendre parler d'elle, par la bouche de ce jeune poète passionné.

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L ÉGOÏSTE 51 « Rappelez-vous que vous lui faites plaisir en disant la vérité » ajouta Vernon. Il s'exposait à être interrogé sur le contenu de la vérité, et il apprit ainsi, avec un étrange sentiment d'envie et de sympathie, que l'enfant était disposé à appeler vérité ce qui serait agréable à Miss Middleton. Il se sentit bien seul, privé de son barde, lorsqu'il eut quitté Crossjay après l'avoir bordé dans son lit. Des livres ?... Il ne pouvait pas lire ; ses pensées le troublaïent. Jl s’assit dans la bibliothèque, en fixant devant lui un regard stupide, ce qui aida les heures à passer. Sans cette ombre de tristesse qui l’obligeait à penser, bien qu'il fit effort pour s'étourdir, il aurait présenté une Joyeuse ressemblance avec l’idiot qui se chauffe au soleil. Son esprit n’obéissait vraiment plus. Elle était trop belle ! Quoi qu’elle fit, elle avait raison. C’est ce refrain que chantait la source jallissante en lui. La chanson avait pour thème ses caprices, ses changements, ses inconstances, ses artifices, ses oscillations entre le bien et le mal, qui pouvaient paraître nobles ou terribles ; sa franchise et sa duplicité, son courage et sa lächeté ; ses tendances à l’héroïsme et à la trahison. À force de s’attarder sur ce thème, la jeune fille grandissait extraordinairement à ses yeux. Et 1l avait assez de bon sens pour reconnaître que son caractère était encore un plâtre humide dans le moule ; elle possédait l’ardeur irréfléchie naturelle À Ja jeunesse, mais ses caprices étaient provoqués par l’épreuve de la situation la plus difficile que la vie civilisée puisse imposer à une femme. Îl était contraint de penser à elle bien plus que de raison, et il inclinait à la critique, parce que l’image qu'il gardait devant les yeux l’énervait, lui paraissait insupportable; mais sa conclusion « Elle est trop belle. Quoi qu'elle fasse, elle à raison ! » effaça le tort qu'il lui faisait. S'il l’avait pu, 1l aurait pensé à elle comme à un être abstrait. C'était un mode de pensée tout voisin du sien. Mais il essaya en vain : le Stagyrite aurait échoué. Quel philosophe eût été capable d'envisager comme un élément d’un problème ce visage de brise et de soleil, ce visage de nymphe voilé par l'ombre des bois.

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