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savons pas s’il est coupable. Nous errons dans de complètes ténèbres, à cela près que nous sommes sûrs du dénouement. Si l’occasion s’en présente, vous pourriez glisser à Willoughby un mot d'avis, lui laisser entendre que vos yeux sont ouverts. Vous éviteriez de l'irriter comme Je l’irrite, en devinant son secret. L’idée que le monde pourrait tout découvrir lui inspire une terreur folle, qui l’aveugle. Lorsqu'il s’imagine qu’on l’aperçoïit, il se met à tisser une toile d’araignée, et il ne distingue plus rien au delà. La toile est généralement tissée avec habileté, mais le piège est tendu pour lui comme pour les autres, et le voile lui masque le reste de l’univers : Willoughby prépare la catastrophe, impose le dénouement. Dites-lui qu’elle veut absolument partir. Dites, pour le calmer, que c’est une folie. Sans quoi, un beau matin, il s’éveillera, pour la seconde fois !... C’est tout à fait certain, et, la seconde fois, il sera seul coupable. Donnez-lui un peu de votre philosophie.
— Je n’en ai point.
— Si je vous croyais, je dirais que vous avez mieux. Îl y a deux sortes de philosophies : la mienne et la vôtre. L'indifférence inspire la mienne, le dévouement dicte la vôtre.
— Ï] ne fera sans doute pas de moi sa confidente. »
Vernon réfléchit : « On ne peut jamais deviner exactement ce qu’il va faire, parce qu’on ne sait jamais quelle force impulsive le jette dans l’action. Il dissimule admirablement. Quant à moi, vous le voyez, j'adopte le point de vue du philosophe, si bien que je ne puis être d'aucune utilité pour personne. Je blâme seulement celui qui se refuse à dénouer les liens. Plus tôt je serai parti ! — en réalité, je ne puis rester ici plus longtemps. Alors, aucune étincelle n’a jailli entre le Rév. docteur Middleton et le professeur ?
— Le docteur Middleton était tout disposé à poursuivre le professeur Crooklyn, maïs le professeur s’obstinait à grelotter. Son vers sans rime « un quai de gare et une auberge » devenait pathétique à force d’être répété. Il doit ayoir vraiment souffert,
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—— I] faut bien que quelqu'un souffre.
—— Mais pourquoi l’innocent ?
— I] arrive à propos. Mais rappelez-vous que Fridolin réussit quelquefois à s'échapper, et qu'il envoie au bûcher le coupable. Le professeur n'aurait pas souffert s’il avait manqué son train, comme il le manque d'habitude, paraît-il. Ainsi, de cette chance inaccoutumée, naquit l'infortune.
— L'aviez-vous vu sur le quai ?
— Je ne connais pas le professeur Crooklyn. Je m'appliquais à éloigner Mrs Mountstuart.
— Fille prétend qu’elle vous l'avait décrit : « le teint d'un ris de veau, la consistance d’une quenelle, gris, et semblable à un saint qui n'aurait pas son plat derrière la tête ».
— Ses descriptions sont d’une exactitude frappante, mais elle avait oublié de dessiner le dos, et je n'ai rien vu d'autre qu’un dos étroit et voûté, surmonté d’un large chapeau. J'ai informé Mrs Mountstuart que le seul voyageur visible sur le quai était un vieux monsieur au teint basané. Elle se fie à l'excellence de son talent descriptif, et elle consentit à repartir immédiatement. — Il s'agissait d'un voyage à Londres. Le Colonel survint, et fit en cinq minutes ce que je n'avais pu mener à bien en une demiheure.
— Mais le Colonel est passé devant vous |
__ J'avais accompli ma tâche ; j'aurais joué le rôle d’un intrus. Et puis, je montrais mes vêtements mouillés pour inciter Mrs Mountstuart à s’en aller bien vite, sans quoi, elle était capable de sauter de sa voiture pour chercher elle-même son professeur.
— Elle raconte que vous paraissiez maigre comme une fourche, lorsque la rafale siffle entre ses dents.
— Vous voyez combien il est facile de tromper ces artistes en matière de formules. Evitez les formules, Miss Dale, elles suffisent à obscurcir la perspicacité de leur auteur. C’est pourquoi les personnes, comme Mrs Mountstuart, à qui ce don fut départi, voient si peu
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de choses, tout occupées qu’elles sont à décrire brillamment. Cependant, au fond du cœur, elle est bienveillante et charitable. Je réfléchissais cette nuit que, pour trancher maintenant le nœud, Miss Middleton pourrait faire pis que de tout révéler à Mrs Mountstuart. Personne d'autre n’exerce autant d'influence sur Willoughby. Il suffirait presque que Mrs Mountstuart fût au courant. Mais, pour cela, il faudrait du courage. Bonne nuit, Miss Dale.
__ Bonne nuit, Mr Whitford. Vous me pardonnez de vous avoir dérangé ? »
Vernon, d’un serrement de mains, la rassura. I n'avait qu'à la regarder et à se rappeler son histoire pour se dire que le châtiment infligé à Willoughby n'était qu'une Juste rétribution. Et certes, toutes les fois que vous verrez ce cher petit garçon qu'est l'Amour maltraité par un homme
ou par une femme — pour peu que vous jouissiez d'une santé moyenne — vous aurez le temps de voir les coups
justement rendus.
Miss Dale, en se retirant, songeait qu’elle et Vernon vivaient une même vie grise, que leur imposait leur chagrin. Vernon lui cachait aisément ses pensées, tant elle était absorbée par la crainte que lui inspiraient les événements. Elle se reprocha de ne pas savoir, COMME lui, se dévouer à une froide conception du devoir, €t, malgré sa curiosité, elle ne voulut pas s’attarder à demander pourquoi il avait abandonné Miss Middleton comme une proie, entre les mains du brillant colonel. La philosophie de Vernon Jui commandait sans doute d’agir ainsi.
Comme elle passait devant la chambre de Crossjay, un visage apparut. Sir Willoughby émergea lentement, puis :l se montra tout entier et la pria de ne pas avoir peur.
1 parlait d’une voix étouflée, et sa figure aurait pu, à bon droit, effrayer.
« Etes-vous fatiguée ? Avez-vous sommeil ? » demandat-1l.
Elle protesta que non. Elle avait l'intention de lire encore pendant une heure.
JL demanda que cette heure Tu fût consacrée. « Une
Ce
conversation amicale sera pour moi un soulagement. »
Aucun subterfuge ne vint à l'esprit de Letitia. C'était un joli trait que cette visite tardive au chevet de l'enfant. Elle éprouvait d’ailleurs une orande pitié : elle céda à cette étrange requête. Même si l'on savait qu'il se tenait à mi nuit des entretiens auxquels Letitia Dale prenait part, une « vieille femme » comme elle devait-elle se préoccuper de l'opinion du monde |! Elle sentait bien aussi qu’on la traitait comme un vieil ami qui aurait revêtu les apparences d’une très vieille femme. Elle était résolue à s’interdire le moindre retour vers ce projet qu'à mots couverts, sl souvent, elle avait évoqué ; el parce que si souvent elle avait frissonné à cette pensée, il lui semblait que Wil- Joughby fût maître de ce secret.
Il lui fit suivre le couloir qui conduisait au petit salon de Madame Eléonore et de Madame Isabelle.
« La trahison ! » dit-il, en allumant les bougies sur Ja cheminée. |
Elle ressentait une ardente compassion. Ce mot, qui ne pouvait s'appliquer aux destinées de Letitia, la réconforta en bousculant son hostilité craintive, et en laissant libre cours à la pitié.