OU SIR WILLOUGHBY S EFFORCE D’ÊTRE PATHÉTIQUE, ET Y PARVIENT
Tous deux s'étaient assis. Visiblement, il aurait préféré contempler en silence les sombres cils baissés de son amie, tandis qu'il aurait pris un air d’abstraite méditation, nuancée de mélancolie. Les joues de Letitia s'étaient colorées, la conversation avait animé ses traits. Etait-il possible que des compagnons enjoués, l'absence de soucis MénNnacers et une maison prospère suffisent à faire renaître la
fraicheur de Letitia. Son teint animé justifiait pareille supposition.
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Elle leva les yeux. Willoughby rencontra ce regard et ne put garder le silence
«e Hourriér vous pardonner une trahison ?
— Si je répondais oui, je me vanterais de plus de charité que je ne suis sûre d’en posséder, Sir Willoughby. J’espère être capable de pardonner. Je ne puis l’affirmer. J'aimerais pouvoir répondre oui.
— Pourriez-vous vivre avec celui qui vous aurait trompée ?
— Non.
__ Non. J'aurais pu répondre à votre place. Aucune apparence d'union ne doit être maintenue entre celui qui nous trompe et nous-mêmes. Letitia |
— N'’ai-je pas le droit de prononcer votre nom ? ous plaît de.
— Mes pensées m ‘entraînent et je parle ; et Miss Dale leur est moins connue que ma chère Letitia ; ma plus fidèle amie ! Vous avez causé avec Claire Middleton ?
— Nous avons causé. »
Ce laconisme effraya Willoughby. Il se réfugia dans les —. l
« Revenons à notre sujet : ne pensez-vous pas que parnes oublier, c’est corrompre la société en faisant passer pour de l’or pur un faux alliage. Est-ce que, Letitia — il] eut un sourire à la fois hagard et enjoué, comme un petit convalescent, le premier jour où il retrouve ses Jouets —— est-ce que nous ne donnons pas cours à une fausse monnaie ?
— Si la trahison est bien certaine.
—— J'éprouve un profond dégoût pour la tromperie, 1: | pour le mensonge, sous toutes ses formes et quelles qu’en FE soient les raisons : maïs, en outre, j'estime que c'est un : devoir intérieur de dévoiler ce mensonge, de le punir, L- d'en finir avec lui. C'est, À mon avis, une de ces plantes te. empoisonnées que le bon citoyen se fait un devoir d’arracher. Je suis moi-même, je l’avoue, assez mauvais citoyen pour me contenter d’une haine passive. Je ne pardonne
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pas : au fond du cœur, cela me paraît trop grave, et je ne peux pas pardonner — aucune réconciliation n'est possible : il ne peut y avoir qu’une trêve superficielle entre les deux pouvoirs ennemis qui se partageni le monde. »
Letitia regarda brusquement Willoughby.
« Le bien et le mal, » dit-il.
Le visage de Letitia exprima la surprise et son Cœur se SeTTa.
H crut lire dans les plis de son front qu’elle lui reprochait peut-être d'employer un langage peu chrétien.
« Toutes les religions l’affirment, ma chère Letitia ; celle des Hindous, celle des Persans, la nôtre. C’est une certitude universelle, une expérience de notre humanité. L'hypocrisie et la franchise ne peuvent vivre de compagnie. Il faut que la vérité tue le mensonge, sinon le mensonge tuera la vérité. Je ne pardonne pas. Je ne puis que dire « ÂAllez-vous-en ! »
__ Mais c’est une conduite juste ! une conduite généreuse, » s’écria Letitia. Elle était heureuse, en approuvant, d'imposer silence à son esprit critique, et elle se sentait soulagée à la pensée qu'aucune difficulté n'existait plus pour Claire.
« Capable peut-être de générosité » songea-t-il à VOIX haute.
Elle le blessa, car elle ne protesta point avec ‘enthousiasme, comme il s’y attendait, qu'elle l'avait toujours Cru capable de magnanïimité.
Après un silence, il reprit : « Mais sans doute, le monde reste indifférent à tout ce qui ne lui procure pas un plaisir immédiat. Je m'aperçois que les êtres changent. Nous ne sommes plus les mêmes héros quand nous vieillissons. Je reste inaccessible au changement. Je n’admets pas qu'on puisse m'accuser d’inconstance. À une exception près pourtant : l’ambition personnelle. Je n’en ai plus. Qu’estce que cette ambition, au moment où nous l’éprouvons ? L'aveu manifeste d’une infériorité : ce désir de nous distinguer confesse notre insuffisance. Mais j’éprouve toujours un désir passionné de me concilier l'opinion de mes plus
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chers amis. Faiblesse ? Si vous le voulez. Mais une faiblesse qui n’entraîne aucun déshonneur | »
Letitia faisait de vains eflorts pour découvrir le lien qui rattachait ce dernier discours au dialogue précédent. Elle restait perplexe, faute de savoir « quelle force impulsive le jetait dans l’action » suivant l'expression volontairement obscure qu'avait employée Vernon. Vernon aurait voulu se montrer charitable : il connaissait le culte que vouait Letitia à Willoughby.
Willoughby reprit, toujours avec la même véhémence « Et voilà : j'ai renoncé à faire mieux que {tous les autres. J'ai changé encore en ceci : je n éprouve plus cette soif de tous les divertissements qui conviennent à mon rang je ne me soucie point d'entretenir un haras — j'y avais songé autrefois — ni une meule. Je me rappelle pourtant le moment précis où j'avais résolu de pouvoir montrer Îles premiers chenils et les plus beaux chevaux du royaume. Enfantillage ! À quoi bon nous distinguer ainsi, par ces achats, par ces succès ? Je pose la question. Le moi n'en est pas grandi. Nous faisons l’aveu de notre petitesse quand nous envions cette mesquine célébrité. Et si nous ÿ parvenons, de quels progrès est-ce l'indice ? Mes chevaux sont bons : on les admire, je défie tout le comté d'en montrer de meilleurs. Et puis ? Ce ne sont que Mmes chevaux. C’est eux qui méritent l'éloge et non pas moi. Je n'accepte pas pour moi ces éloges. Je connais cependant des hommes assez semblables à leurs chevaux pour s'approprier avec satisfaction les éloges accordés à leurs bêtes. Nous constatons la petitesse de nos compagnons de route dans la orande foule humaine, et c’est une étrange expérience. Nous pouvons regretter la simplicité de nos ancêtres : ils accueillaient pareils éloges avec un cordial plaisir, sinon avec orgueil. Je suis par exemple, suivant la formule, « un tireur d'élite ». Gentlemen, applaudissez mes ancêtres, de qui j'ai hérité une vue perçanie et une main ferme. Vos acclamations ne me touchent pas. Lorsque je ne me retrouve pas moi-même, essentiellement, pas un bravo ne saurait m’émouvoir. Je vous parle, comme à personne
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