‹ L'égoi͏̈steChapitre 4 sur 160 · VERNON ENTREPREND DE POURSUIVRE CLAIRE · texte numérisé non relu

VERNON ENTREPREND DE POURSUIVRE CLAIRE

Le gardien de la loge avait un fils, un camarade de Mr Crossjay, son compagnon de vagabondage dans mainte aventure, car la passion de ce gamin était de devenir gardechasse, et, en compagnie d’un des enfants du garde principal, Crossjay et lui avaient l’habitude de battre le pays, se préparant ainsi à un métier qui paraissait, à tous les trois, plein de charmes. Les futurs rapports de Crossjay avec le mystérieux Océan lui avaient valu d'un commun accord le titre de capitaine. Il conduisait la bande, et lorsqu’à l’heure des leçons on ne le trouvait pas, c'est le plus souvent parce qu'il s’attardait en compagnie de Jacob Croom ou de Jonathan Fernaway. Vernon crut avoir retrouvé Crossjay lorsqu'il aperçut Jacob Croom assis sur un escabeau, dans le petit salon de la loge. Il prit pour une

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habile comédie l'attitude de Jacob, qui lisait attentivement un livre offert par Vernon. Il ne fut pas peu étonné lorsque non seulement Jacob, mais sa mère et sa sœur, lui apprirent que Miss Middleton était sortie avant dix heures ; Crossjay l’accompagnait, et le gamin paraissait si pressé qu'il n'avait pas adressé le moindre signe de tête à Jacob. Que Claire, en personne, poussât Crossjay au vagabondage, c'était incroyable. Pour l’admettre, Vernon fut obligé de se répéter des épigrammes en grec et en latin contre le sexe.

La pluie tombait de partout. D’une colline à l’autre, un épais rideau balayait l’étendue. Le tonnerre grondait au loin, et, entre les rugissements déchaînés, l’averse dégringolait bruyamment sur la terre qui l’engloutissait avec avidité. C'était un bruit comme il s’en fait autour de l’auge des porcs, lorsqu'on vient de la remplir, le bruit d’une immense assemblée d'’affamés, qui s'installent avec de grands cris, pour lapper les mets et les breuvages, puis on n’entend plus rien, que des claquements de mâchoires. L'homme qui marche vite et bien, et que son humeur incline à la poésie et à l’ironie, recueille sur son chemin quantité d'images. Et la pluie, fût-elle des plus drues, reste un joyeux camarade, quand le marcheur résolu se moque bien d’être incommodé par des habits mouillés et des souliers qui gémissent. D'ailleurs, les nuages du Sud-Ouest ne restent pas longtemps moroses : ils veulent s’assouvir dans une seule violente étreinte qui enserre la terre et Ia leur livre sous le baïser du déluge. Le faucon dresse sa tête lorsqu'il a sur le bec des plumes de l’oiseau que retient sa griffe. Les nuages lâchent prise de la même façon et s'étendent comme des voiles, en longues lignes humides, qui escaladent le ciel. À tout instant, le voile peut se déchirer et laisser voir là-haut quelque autre moelleux nuage, le soleil qui l’illumine, un ciel vert, près des limites d’où jaillit le nuage, vert comme l’herbe sous la rosée matinale. Ou bien, le long d’un grand coup de rateau qui sépare là-haut les nuages, le rire du ciel éclate, un rire d’un bleu pur, entre deux blanches épaules de Titan ; peut-être est-ce un beau sourire qui va se prolonger, ou peut-être le plus

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fugitif des interludes, maïs les trainées humides, les nuages que le vent poursuit, abandonne à la dérive, ou élève d’un crand essor, en modelant obscurément leurs formes, l'agitation des feuilles raidies sur les arbres, l’inclinaison des cimes, les claquements des branches, les hourrahs des haies têtues aux prises avec la rafale qui, dans un grand assaut, leur arrache au plus une feuille, toute cette lutte et toute cette violence créent, sans qu'il soit besoin d’autres coloris, une splendeur capable d’enthousiasmer l’homme qui se meut à l’aise au milieu des éléments, gräce aux vieux souvenirs qui l’unissent à la route, à la lande, à la montagne. Fût-il trempé jusqu'aux os, son cœur chantera. Et toi, badaud railleur et bien habillé, regarde ta propre personne, car il pourrait t'arriver de te trouver dehors par un temps semblable. Représente-toi ton allure de maïtre de danse trop nerveux : tu fuirais comme Ie rat pourchassé par les éléments, afin de préserver le petit coin sec que tu croiras, à tort, découvrir sur ton infortunée personne. Il convient aux hommes qui vivent sous nos climats d'accepter aussi bien la pluie que le soleil, et celui qui veut posséder le secret d’une ivresse fortifiante doit faire la cour aux nuages du Sud-Ouest, avec une ardeur d’amoureux.

L'heureuse insouciance de Vernon était troublée par les craintes que lui inspirait Miss Middleton. Mais, craintes à part, il éprouvait le plaisir de la mouette qui tourbillonne sur la crête écumeuse des vagues. Il pensait que, pendant longtemps, les Alpes de Suisse et du Tyrol Tui resteraient cachées, et, après elles, rien ne vaut les bonds et les carillons d’un vent du Sud-Ouest. La pluie tombait moins violente. La campagne s’étendait, vaguement estompée sous le rideau mouvant. Les nuages étaient tels qu'il les aimait : ils s’élevaient, maïs en laissant traîner leurs pans. Des torrents d’eau s’annonçaient, car les nuages couraient avec la régularité d’un fleuve, et ne prenaient pas cet élan semblable au vol d’un aigle, que Vernon savait être un signe de beau temps. Les collines n'avaient pas non plus leur ceinture de vapeurs brumeuses.

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Une barrière fermait le petit chemin qui conduit à Xendon. Sur l’une des traverses, Vernon aperçut le jeune Crossjay. Un chemineau était assis sur la planche du haut.

« Vous voici! Qu'est-ce que vous faites là ? Où est Miss Middieton ? demanda Vernon. Et je vous avertis, faites attention à ce que vous allez dire. »

Crossjay, qui venait d'ouvrir la bouche, la referma.

« La dame est allée à une gare, Monsieur, dit le chemineau.

— Espèce d’idiot ! hurla Crossjay, prêt à se précipiter sur Îul.

— Voyons, est-ce que ce n’est pas vrai, jeunc 8 ntleman. Pouvez-vous dire le contraire ?

— Je vous ai donné un shilling, imbécile |

__ Vous m'avez donné cette somme, jeune gentleman, pour que je m'arrête ici et prenne soin de vous : je me suis arrêté 1C1.

Mr Whitford ! » Crossjay en appela à son maître, puis s’interrompit, dégoûté. « Prendre soin de moi ! Comme si n'importe qui, me connaissant, pouvait croire que } ale besoin de quelqu'un pour prendre soin de moi. Non ! quelle brute il faut que vous soyez, tout de même |!

— Comme il vous plaira, jeune gentleman. Je vous al chanté tout ce que je savais, pour vous remettre de bonne humeur. Vous aviez besoin de consolation. Vous en aviez rudement besoin. Vous pleuriez comme un petit bébé.

__ Je vous ai laissé « chanter », comme vous dites, pour vous empêcher de jurer.

— Et pourquoi est-ce que je jurais, Jeune gentleman ? C’est que mes habits trempés me donnent des démangeaisons : je n’ai pas de chemise dessous. Et je n’ai pas Pris le déjeuner qui m'aurait inspiré le courage nécessaire pour avaler cette espèce de temps. Voilà à quoi je suis réduit en ce monde ! Je deviens une morale ambulante. Il n’est pas étonnant que je jure, quand je ne dégoise pas une chanson.

—— Mais pourquoi êtes-vous assis là, mouillé jusqu'aux os, Crossjay ? Partez immédiatement à Ja maison, changezvous et attendez-moi.

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